‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 9 sur 53 · ASCENSION DE LA POINTE OCCIDENTALE, PAR M. CHARLET · texte numérisé non relu

ASCENSION DE LA POINTE OCCIDENTALE, PAR M. CHARLET

Vue de Chamonix, l'aiguille du Dru offre l'aspect d'une cime unique, dont les escarpements paraissent absolument inaccessibles. D'Argentière, le coup d'œil est tout autre; l'aiguille semble pour ainsi dire se dédoubler: elle s'ouvre comme un compas dont on écarterait un peu les deux branches, l'espace ainsi laissé à la base des deux pointes formant une sorte de col assez profond, entre ce qu'on pourrait appeler l'aiguille du Drud'Argentière et l'aiguille du Dru de Chamonix. La première est plus élevée que l'autre d'environ 25 mètres. J'avais déjà essayé, seul, l'ascension de la pointe occidentale, en 1876, sans arriver au but de mes efforts, et j'avais à cœur de renouveler ma

tentative.

Le 28 août, 1879, à quatre heures trente minutes du matin, je partis de Chamonix en compagnie des deux guides Prosper Pavot et Frédéric Folliguet. ]\ous nous étions munis de quelques vivres, de couvertures pour nos campements nocturnes et d'une centaine de mètres de corde. Le temps était beau, la lune dans son plein. Vers six heures trente minutes, arrivés au Chapeau, nous y déjeunâmes. Le temps paraissaitmoins sûr ; quelques nuages s'étaient formés, le vent les poussait vers notre aiguille et l'horizon commençait à se voiler à peu près partout. Nous dûmes attendre avant de nous remettre en route et ce fut vers neuf heures trente minutes seulement que nous quittâmes le Chapeau. Après avoir remonté le sentier connu du Chapeau à la mer de Glace, nous longeons, à l'endroit où s'arrête ce sentier, la moraine pendant

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iiiio heure et demie à peu près pour arriver à onze heures trente-cinq minutes au pied du glacier de la Charpoua, où nous faisons une courte halte. Nous nous remettons en route pour remonter la moraine gauche du glacier de la Charpoua, jusqu'à l'extrémité du rocher qui sépare les deux branches de ce glacier et en longeant la plus petite de ces branches. Arrivés à l'extrémité du rocher, nous nous dirigeons, en faisant un léger coude, sur le glacier, que nous traversons obliquement pour gagner un point de l'aiiîuille du Dru dont la face est tournée vers rai2:uille du Moine.

Il est deux heures vingt minutes, et c'est de ce point que nous commençons véritablement l'ascension de l'aiguille. Les nuages s'étaient dissipés, ainsi que nos craintes du mauvais temps. Quelques instants auparavant, en examinant l'aiguille, du rocher dont il vient d'être parlé, les guides qui m'accompagnaient m'avaient demandé s'il ne serait pas plus pratique de remonter du côté du col, d'où une première ascension de la pointe orientale du Dru avait précédemment été faite, pour arriver au sommet de la nôtre plus commodément. C'était du moins leur pensée. Je leur répondis que mon intention formellement arrêtée était de suivre la direction que j'avais prise lors de ma tentative de 1876, jusqu'à ce qu'il me fut absolument démontré que l'ascension était impossible. J'avais mes raisons pour cela. Nous dirigeons donc prudemment notre marche, en tenant un peu la droite, pour traverser l'aiguille en diagonale. Le roc est ferme et légèrement poli tant par les pierres roulantes que par les avalanches de neige; nous étions attachés à la distance de 8 mètres l'un de l'autre. Après une heure et demie de cette marche lente et que nous assurons tant avec les mains qu'avec les pieds, nous arrivons à un couloir ordinairement recouvert d'une neige compacte. Nous y grimpons l'espace de quelques mètres et, aussitôt la neige quittée, nous abor-

es LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.

dons la face du rocher, en nous tenant un peu sur la gauche, jusqu'à une sorte de dépression d'où la vue du bas de la mer de Glace, du Montenvers et du Chapeau s'ouvre tout à coup devant nous, pendant qu'à notre droite se profile, presque jusqu'au sommet, l'aiguille que nous allons escalader. Nous continuons notre marche pendant une heure environ, sur une arête du rocher qui n'offre qu'une très étroite surface, ayant d'un côté, perpendiculairement sous nos pieds, les profondeurs du glacier du iNant Blanc, et, de l'autre, un des bras du glacier de la Charpoua. Déjà l'horizon s'élargissait et notre vue s'étendait assez loin sur une partie de la vallée de Chamonix ainsi que sur l'ensemble de la chaîne du Mont Blanc, dont les aiguilles et les dentelures apparaissaient à nos yeux dans une éblouissante clarté.

Ce fut à l'extrémité même de cette arête et tout contre la paroi du rocher que nous prîmes nos dispositions pour passer la nuit. Nous aurions pu sans doute continuer encore notre marche, mais les difficultés vraiment sérieuses allaient commencer; nos provisions et nos couvertures nous auraient été d'une grande gêne dans l'escalade : nous préférâmes donc établir là notre campement. Le gîte était forcément un peu étroit; quelques pierres nous servirent à nous créer un rempart protecteur, et nous nous roulâmes dans nos couvertures. Un vent assez fort s'était élevé dans la soirée et dura toute la nuit, ce qui nous inspirait quelques inquiétudes sur le succès de notre seconde journée.

Le lendemain matin, à cinq heures trente minutes, nous nous remettons en route. Le thermomètre marquait r> degrés au-dessus de zéro. Nous gravissons le rocher, qui devient de plus en plus abrupt et escarpé, en suivant autant que je pouvais les traces, ou plutôt le tracé de ma première tentative. Nous étions toujours sur le versant de l'aiguille qui fait directement face aux Charmoz. Nous

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