‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 17 sur 53 · LES ASCENSIONS CÉLÈP.RES · texte numérisé non relu

LES ASCENSIONS CÉLÈP.RES

le glacier de Viesch. C'est un vaste cirque de plus d'une demi-lieue de diamètre, limité au nord par l'immense massif du Finsteraarhorn, et cerné par dix grands pics, dont les moins élevés ont plus de o 000 mètres d'altitude. Ce fut au milieu de ce beau cirque que nous nous établîmes pour prendre notre dîner, dîner frugal s'il en fut jamais, que nous trouvâmes cependant délicieux grâce à l'appétit que nous y apportions.

Nous descendîmes ensuite les champs de glace qui s'étendent au sud, vers le Valais. La neige était parfaitement homogène, sans aucune trace de roches éboulées, ni de corps étrangers à sa surface. Les crevasses avaient à peu près entièrement disparu, ou, si l'on en apercevait encore quelques-unes, c'était sur les flancs de la vallée. Aussi marchions-nous ûvec une entière sécurité, lorsque nous remarquâmes, à quelque distance de nous, plusieurs petites ouvertures. Curieux d'en connaître la cause, nous nous dirigeâmes de ce côté. Quel ne fut pas notre étonnement lorsqu'on regardant dans l'une de ces lucarnes, qui n'avait pas plus de Om.8 de large sur Om.52 de long, nous vîmes qu'elle cachait un immense précipice ! Et dans ce précipice régnait une lumière azurée qui surpassait, en beauté, en transparence et en douceur, tout ce que nous avions vu jusqu'alors dans les glaciers. Que n'ai-je reçu le talent de reproduire, dans un langage digne de la nature, tout ce qu'il y avait de poésie dans cette simple combinaison de la neige et de la lumière! Jamais je n'avais vu de spectacle plus attrayant ; nos yeux en furent tellement fascinés que nous ne nous aperçûmes pas d'abord que la croûte de neige qui recouvrait ce caveau enchanteur n'avait, en cet endroit, que quelques centimètres d'épaisseur; cependant, je n'estime pas que nous y ayons couru de bien grands dangers, car la neige était fortement tassée, et le soleil ne l'avait pas encore ramollie. Après avoir contemplé l'effet entraînant de ce phéno-

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iiitMUî Liniqiio, nous voulûmes aussi en connaître la nalure et la cause. C'était une immense crevasse de plus de oO mètres de large et d'une profondeur que nous évaluâmes à 100 mètres au moins. A l'endroit où nous l'examinions, (»lle n'avait d'autre ouverture que la petite lucarne dont je viens de parler; mais, plus loin, elle correspondait aune large crevasse ouverte du côté de la rive droite, par laquelle entrait la lumière, et le toit intermédiaire, en tempérant le reflet des parois de neige, leur donnait une douceur et un charme indicibles.

Kn poursuivant notre route nous rencontrâmes encore une quantité de crevasses semblables à celles que je viens de décrire, et nous acquîmes bientôt la certitude que le sol sur lequel nous cheminions était entièrement miné.

Après avoir cheminé à peu près une heure sur les champs de neige, nous passâmes sur le névé, où nous rencontrâmes une quantité prodigieuse de neige rouge. Comme les petits organismes qui composent la neige rouge sont ordinairement accumulés en plus grand nombre à quelques millimètres au-dessous de la surface, il arrivait qu'en les foulant aux pieds nous les rendions d'autant plus apparents, et chaque pas que nous faisions laissait comme une trace sanglante qu'on suivait des yeux à une grande distance.

C'est sur la rive droite du glacier, à environ trois heures du village de Viesch, que nous attendait le passage le ])lus difficile. Il s'agissait de descendre une paroi de rocher à peu près verticale et très élevée, au pied de laquelle tombait une belle cascade. Le chemin était une espèce de couloir qui présentait, çà et là, quelques légères saillies sur lesquelles on appuyait le pied. Quand ces points d'appui étaient insuffisants, on cherchait à s'accoler de son mieux contre les parois du couloir, en s'aidant du bâton, ou bien on réclamait l'assistance de l'un des guides; mais c'était un moyen auquel l'amour-propre se résignait dif-

ficilement. Quand nous fûmes de nouveau sur le glacie et que nous regardâmes la descente que nous venions de faire, il nous sembla impossible que ce fût là le chemin que prennent ordinairement les pâtres. Mais Jacob nous assura qu'il n'en existait pas d'autre. Nous comprenions encore moins comment ils y transportent leurs moutons ; Jacob n'en savait rien lui-même, mais il prétendait que c'est par là qu'on les monte. Nous en étant plus tard informés à Viesch, on nous apprit que c'est réellement le seul chemin des pâturages supérieurs, où l'on hisse les moutons au moyen de cordes qu'on leur attache aux cornes. Lorsqu'une fois ils y sont, on les abandonne à euxmêmes jusqu'en automne et ce n'est que de temps en temps qu'un berger s'y rend pour leur porter le sel dont ils ont besoin.

Nous eûmes encore plusieurs fois l'occasion de constater, le long du glacier de Viesch, la manière dont le glacier use et façonne ses rives. La roche prédominante est encore ici le granit, tantôt à grains fins, tantôt à gros cristaux, ce qui ne l'empêche pas d'être, sur une foule de points, aussi uni que du marbre poli. On y remarque aussi, d'une manière très distincte, les stries parallèles qui constituent l'un des caractères distinctifs des polis opérés par les glaciers.

Il était quatre heures du soir lorsque nous fîmes la dernière halte; c'était encore sur la rive droite du glacier de Viesch, en un endroit où l'on découvre, pour la première fois, le fond du Valais. Nous observâmes d'ici plusieurs anciennes moraines qui s'étendaient au loin sur la rive gauche du glacier, jusqu'à une hauteur de plusieurs centaines de mètres au-dessus de son niveau actuel.

Il nous restait deux lieues à faire. Personne n'était très fatigué, quoique nous fussions sur pied depuis douze heures; mais un cri de surprise nous échappa lorsque, au contour de la montagne, Jacob nous montra le chemin

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que nous avions à suivre. C'était une pente très escarpée, d'au moins 500 mètres de haut, que longeait un petit sentier d'apparence fort peu commode. L'air désespéré des uns, l'expression de résignation des autres, eussent pu faire le sujet d'un charmant tableau, s'il s'était trouvé parmi nous un artiste qui ne fût pas trop fatigué. Enfin nous arrivâmes à six heures du soir aux chalets de Morjelen, où nous devions passer la nuit et où les pâtres nous reçurent très cordialement.

Le lendemain, nous montâmes immédiatement sur le glacier d'Aletsch. A l'endroit où il se coude, nous jouîmes d'une vue magnifique dans deux directions. La dent Blanche, le mont Cervin, le mont Rose et le Strahlhorn formaient le fond d'un tableau au sud-ouest, tandis que devant nous, au nord, surgissaient au fond du glacier les grandes cimes de la Jungfrau, de l'Eiger et du Môncli, qui semblaient nous inviter à la persévérance, tant elles paraissaient rapprochées.

Le glacier d'Aletsch est, en général, très uni; c'est, de tous les glaciers, celui qui a la plus faible inclinaison. Nous marchâmes à peu près deux heures sur la glace compacte, après quoi nous passâmes dans la région des crevasses, qui est la limite entre la glace et le névé. Cette région a près d'une lieue de large. Les crevasses y étaient très rares cette année, car nous n'en rencontrâmes que quelques-unes fort étroites. Aux champs de neige qui commencent avec la montée, nous fîmes, à neuf heures et demie, la première halte, en un endroit que nous appelâmes le Repos, parce que le trajet qu'on vient de faire et les immenses pentes qui s'élèvent en face invitent naturellement à y prendre quelque rafraîchissement.

Nous rencontrâmes sur le premier plateau de neige des crevasses, qui sont surtout fréquentes là où les pentes commencent à devenir raides. Nous escaladâmes ensuite plusieurs terrasses, et, nous dirigeant toujours à l'ouest,

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nous arrivâmes dans un vaste élargissement, dominé" de toute part par de grands pics, dont le plus haut était la Jungfrau. Jacob nous fit faire ici une seconde halle, sans doute pour reconnaître le terrain. Quant à nous, nous ne voyions de toute part que difficultés insurmontables. A droite, des pentes verticales; à gauche, des massifs de glaces qui menaçaient de nous écraser dans leur chute, et devant nous la rimaye ou grande crevasse qui paraissait infranchissable, tant elle était béante. Je demandai à Jacob dans quelle direction nous allions monter; mais il refusa de me répondre, se contentant de nous dire que nous n'avions qu'à le suivre en toute confiance, que, quant à hii, il voyait déjà le chemin qu'il fallait prendre.

Il était alors près de midi, la chaleur était excessive, et pour se rafraîchir, nos guides s'appliquaient des poignées de neige sur la nuque. Plusieurs d'entre nous en firent autant, malgré les remontrances des autres qui, effrayés d'une pareille imprudence, oubliaient que dans ces régions élevées, l'organisme matériel, de même que la nature morale, est beaucoup plus indépendant des mfluences pernicieuses que dans la plaine. La réverbération de la lumière par la neige était aussi des plus intenses et presque insupportable. En pareille circonstance, on ne peut guère se passer de voile, mais le voile a, d'un autre côté, le grand inconvénient de rendre la marche moins sûre et d'augmenter considérablement la chaleur du visage, en empêchant l'air frais d'y arriver. Aussi Agassiz préféra-t-il s'exposer à avoir la figure grillée plutôt que d'en faire usage.

Nous nous dirigeâmes droit sur la grande rimaye, que nous atteignîmes après avoir gravi une quatrième terrasse. C'est un gouffre d'une profondeur inconnue, qui s'ouvre sur la pente de l'avant-dernière terrasse, et pénètre un peu obliquement dans le massif de neige; en aucun

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