‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 18 sur 53 · LA JUNGFRAU · texte numérisé non relu

LA JUNGFRAU

endroit sa largeur n'est de moins de 3 mètres, en sorte (juil n'y avait pas moyen de la franchir sans échelle. Avant de passer outre, nous allâmes examiner les débris d'un éboulement, qui étaient irisants sur notre gauche, et qui semblaient s'être détachés peu de temps auparavant, car les empreintes qu avait laissées en roulant à la surface de la neige étaient encore toutes fraîches. Nous vîmes avec intérêt que les débris de cette avalanche, détachée d'une cime dont la hauteur est de plus de 3000 mètres, étaient composés de couches alternées de glace bleue compacte et de glace blanche ayant l'apparence de la neige congelée. Ces diverses couches avaient 2, 3 et même 4 centimètres d'épaisseur, et alternaient trois et quatre fois dans un bloc d'un mètre cube.

Il s'agissait maintenant de passer la grande crevasse. Notre échelle avait 8 mètres de long; elle était par conséquent plus que suffisante. Mais immédiatement au-dessus du gouffi'e, la pente de la terrasse était d'une rapidité efYrayanle, sur un espace d'environ 10 mètres. Nous l'évaluAmes à 50 degrés. De plus, la neige, qui jusque-là avait été très incohérente et presque poudreuse, avait pris tout à coup une dureté excessive, au point que les guides se virent obliger de tailler des marches. Notre courage allait subir la première épreuve; Jacob et Jaun montèrent les premiers. Quand ils furent arrivés à mi-côte de la terrasse, ils nous envoyèrent la corde qu'ils tenaient par l'un des bouts et qui, fixée par l'autre à l'échelle, devait nous servir de rampe. Nous arrivâmes ainsi tous sans inconvénient, mais non sans quelques difficultés, au sommet de la terrasse.

Il était deux heures lorsque nous atteignîmes le col du Rothlhal. Ce col ressemble beaucoup à celui de l'Oberaar; comme ce dernier, il est dominé par deux très hautes cimes : la Jungfrau au nord et l'extrémité du Kranzberg au sud. Sa largeur est ici de quelques mètres. Les brou il-

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lards accumulés dans le fond du Rothllial ne nous permirent que quelques fug-itifs regards dans cette vallée si sauvage et si déchirée, dans laquelle le peuple de nos campagnes place le séjour d'une bande d'esprits turbulents, connus sous le nom de Seigneurs du Ro- Ihthal^.

Nous évaluâmes à environ 500 mètres la hauteur de la dernière cime au-dessus du sol, et nous espérions la gravir en moins d'une heure, malgré son excessive raideur. Cependant nous vîmes bientôt que la montée était plus difficile que nous ne l'avions supposé; au lieu de neige, nous ne rencontrâmes de toute part que la glace compacte, dans laquelle les guides étaient obligés de tailler des marches pour nous empêcher de glisser ; aussi n'avancions-nous que lentement. Nous montions depuis une heure, sans que le sommet se fut sensiblement rapproché, lorsque nous fûmes envahis par un brouillard des plus épais, qui permettait à peine aux derniers de distinguer ceux qui étaient en tête de la colonne.

C'était précisément à l'endroit le plus escarpé de la montée. M. Forbes, en ayant mesuré la pente, la trouva de 45 degrés. La glace était tellement dure et tenace que pendant un moment nous ne pûmes faire que quinze pas en un quart d'heure. Le froid d'ailleurs se faisait sentir très vivement, à tel point qu'il y avait à craindre d'avoir les pieds gelés, malgré le soin que nous prenions de nous donner autant de mouvement que possible. Voyant alors que notre position commençait réellement à devenir critique, Agassiz demanda à Jacob s'il espérait encore nous faire arriver au sommet. Celui-ci répondit, avec son calme habituel, qu'il n'en avait jamais douté, et, au cri de Vorwœrts! (En avant!), nous nous remîmes à monter avec la

1. Hugi, dans sou ouvrage sur les Alpes, cherche à rattacher ces Tables à des phénomènes électriques.

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mémo ardeur (^u'au commencement. Cependant l'un des <,Hiides nous avait quittés; il n'avait pu supporter plus longtemps la vue des précipices qui étaient à notre droite ; et, en effet, le chemin que nous suivions était bien fait pour épouvanter tous ceux qui n'étaient pas sûrs de leur tète ou de leurs jambes. Cette dernière arête, qui a la forme d'une section de cône incliné et à paroi verticale, domine à l'est les champs de neige que nous venions de traverser et à l'ouest le névé du Roththal. L'inclinaison est cependant un peu plus forte du côté de l'ouest que du côté de l'est, car les fragments de glace que détachait chaque coup de hache roulaient tous dans cette dernière vallée. Comme nous n'avions pas de temps à perdre, nous montâmes tout droit, sans faire aucun zigzag. C'était d'ailleurs la méthode la plus rationnelle et la plus sûre, car, d'après les lois de la mécanique, on a bien plus de force en s'appuyant sur la pointe des pieds, et en tournant la face contre la pente qu'en montant obliquement; ei| sorte que si, par malheur, l'un de nous avait glissé, il n'eût pas été impossible aux autres de le retenir, tandis qu'autrement, cela eût été très difficile. De plus, Jacob nous faisait marcher sur le bord de l'arête, parce que la glace y était en général un peu moins dure ,ce qui accélérait d'autant la montée. 11 en résultait que nous avions constamment le précipice sous nos yeux, n'en étant séparés que par un toit de neige en surplomb. Plusieurs fois, en écartant mon bâton un peu plus que de coutume, je le sentis traverser ce toit de neige, qui n'avait en certains endroits que O'", 60 d'épaisseur; et nos regards pouvaient alors, toutes les fois que le brouillard se dissipait momentanément, plonger verticalement par le trou du bâton sur le fond du grand cirque qui était à nos pieds. Loin de nous dissuader de cet exercice, nos guides y encourageaient au contraire tous ceux qu'ils savaient exempts de vertige et je crois, en effet, que c'était

un excellent moyen de nous donner de l'assurance, Cependant les brouillards enveloppaient toujours le sommet; nous n'avions la vue libre qu'à l'est, sur l'Eiger, leMonch et les cimes qui encaissent les glaciers de l'Oberaar et de l'Unteraar. Déjà nous désespérions de jouir du spectacle que notre imagination essayait de nous retracer, lorsque tout à coup le voile de nuages se souleva, et. comme si elle eût été touchée de notre persévérance, la Jungfrau se montra à nos yeux émerveillés dans toute la beauté de ses formes puissantes et majestueuses. Je vous laisse à penser quelle joie nous dûmes éprouver à la vue de ce changement si inattendu! C'est, au reste, un peu l'histoire de la vie, si je ne me trompe : Audaces forluna juvat.

Après avoir monté encore quelque temps dans la même direction, nous tournâmes brusquement à gauche, pour gagner un endroit où la roche était à nu, traversant ainsi la surface inclinée du demi-cône, dont la largeur est encore ici de près de iOO mètres. Pendant cette petite traversée, le sommet nous restait caché; et lorsque nous arrivâmes à l'endroit rocheux, nous vîmes, comme par enchantement, à quelques pas de nous, le point culminant qui jusque-là avait semblé nous fuir à mesure que nous montions. De treize que nous étions en partant des chalets de Môrjelen, nous allions arriver au nombre de huit, qui étaient : MM. Agassiz, Forbes, Duchatelier et moi, accompagnés de quatre guides, Jacob Leuthold, Michel Bannholzer, Johannes Ablanalp et Hans Jaun, de Meyringen. La Suisse, l'Angleterre, la France et l'Allemagne étaient ainsi représentées dans cette ascension.

Nos regards rencontrèrent ici pour la première fois la plaine suisse. Nous étions sur le bord occidental de la section de cône, ayant à nos pieds le massif qui sépare les vallées de Lauterbrunnen de celle de Grindehvald. Tout près de l'endroit rocheux, la montagne forme un

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potit coude de 5 mètres, au-dessous de la plus haute cime ; c'est en même temps la limite de la glace, qui, plus haut, fait de nouveau place à la neige ou plutôt à un névé à très gros grains. Nous vîmes, avec une sorte d'elîroi, que l'espace qui nous séparait du point culminant était une arête presque tranchante, ayant de Om.iS à 0 m. 50 de large, sur une longueur d'environ G mètres, tandis que les pentes, à droite et à gauche, avaient une inclinaison de 60 à 70 degrés. « Il n'y a pas moyen d'arriver là, )) dit Agassiz; et c'était à peu prés notre avis à tous. Jacob, au contraire, prétendait qu'il n'y avait aucune difficulté et que nous irions tous. Déposant alors les objets qu'il portait, il se mit en route, passa son bâton par-dessus l'arête, de manière à avoir celle-ci sous le bras droit, et marcha sur le flanc oriental, en foulant, autant que possible, la neige sous ses pieds, afin de nous faciliter la voie. Il arriva ainsi en un instant et sans aucune difficulté au sommet. Tant d'assurance et de sang-froid ranimèrent notre courage, et lorsqu'il revint sur ses pas pour nous y conduire après lui, personne n'osa plus refuser.

Le sommet est un très petit espace, d'environ Om.65 de long sur Om.48 de large. 11 a la forme d'un triangle, ayant la base tournée vers la plaine suisse. Comme il n'y avait place que pour une personne, nous y fûmes à tour de rôle. Agassiz y monta le premier, appuyé sur le bras de Jacob, qui le précédait. Il y resta h peu près cinq minutes, et, lorsqu'il nous rejoignit, je vis qu'il était très agité; il m'avoua qu'en effet il ne s'était jamais senti pareille émotion. C'était maintenant à mon tour : je n'éprouvai non plus aucune difficulté à faire la traversée; mais lorsque je fus au sommet, je ne pus, pas plus qu'Agassiz, me défendre d'une vive émotion en présence de ce spectacle accablant de grandeur. Je n'y restai que quelques minutes, assez longtemps cependant pour

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