I>ES ASCENSIONS CÉLÈBRES
n'avoir pas à craindre que le panorama de la Jungfrau s'efface jamais de ma mémoire.
Ce n'est pas le vaste champ que les yeux embrassent qui fait le charme de ces vues de hautes montagnes. Déjà, l'année précédente, nous avions fait, sur le col de la Strahleck, l'expérience que les vues éloignées sont en général peu distinctes. Ici, au sommet de la Jungfrau, les contours des montagnes lointaines nous parurent encore bien moins précis. Mais eussent-ils été aussi distincts que la ligne du Jura, vue d'une éminence de la la plaine, je crois que nos regards ne s'y seraient pas arrêtés longtemps, tant ils étaient fascinés par le spectacle que nous offrait notre voisinage immédiat. Devant nous était étendue la plaine suisse, et à nos pieds s'étageaient les chaînes antérieures qui, par leur unifoimité apparente, semblaient exalter encore la puissance des grands pics qui s'élevaient presque jusqu'à notre niveau. En même temps, les vallées de l'Oberland, qui, au moment de notre arrivée, étaient envahies par de légers brouillards, se découvrirent en plusieurs endroits et nous permirent de contempler, en quelque sorte au travers des fissures, le monde inférieur. Nous distinguions : à droite, la vallée de Grindelwald; à gauche, dans la profondeur, une immense crevasse, et au fond de celle-ci, un filet brillant qui en suivait les détours; c'était la vallée de Lauterbrunnen avec la Lutschine. Mais, par- dessus tout, l'Eiger et le Mônch attiraient notre attention. Nous avions quelque peine à nous faire à l'idée que c'étaient là les mêmes cimes qui semblent plus voisines du ciel que de la terre lorsqu'on les voit de la plaine. Ici, nous les contemplions de haut en bas, et leur très grande proximité nous permettait en quelque sorte de les observer en détail, car nous n'.en étions séparés que par le cirque de névé d'Aletsch. A l'opposite, du côté de l'ouest, s'élevait une autre cime moins colossale, mais plus gracieuse; ses flancs, entière-
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ment revêtus de neige, lui ont valu le nom de Silberhorn (Pie argenté); dans la même direction, on découvrait plusieurs autres pics également couronnés de neige, dont le j)Ius rapproché et le plus élancé nous parut être le Gletscherliorn. Ces sommités forment le cortège immédiat de la .lungfrau, qui s'élève comme une reine au milieu d'elles.
Du côté du midi, la vue était gênée par des nuages qui s'étaient accumulés depuis quelques heures sur la chaîne du mont Rose. Mais cet inconvénient se trouva plus que compensé par un phénomène fort extraordinaire qui se passa sous nos yeux et nous intéressa vivement. D'épais brouillards s'étaient amassés sur notre gauche, dans la direction du sud-ouest. Ils s'élevaient toujours du fond du Roththal, et commençaient à s'étendre au nord, sur le massif qui sépare cette vallée de celle de Lauterbrunnen. Déjà nous craignions qu'il ne nous envahissent une seconde fois, lorsqu'ils se limitèrent subitement, sans doute par l'effet de quelque courant de la plaine, qui les empêchait de s'étendre plus loin dans cette direction. Grâce à cette circonstance, nous nous trouvâmes tout à coup en présence d'un mur vertical de brouillard, dont la hauteur fut évaluée à 4 000 mètres au moins, car il pénétrait jusqu'au fond de la vallée de Lauterbrunnen et s'élevait de beaucoup au-dessus de nos têtes. Gomme la température était inférieure au point de congélation, les petites gouttelettes de brouillard s'étaient transformées en cristaux de glace, et reflétaient au soleil toutes les couleurs de rarc-en-ciel: on eût dit un brouillard d'or qui étincelait autour de nous.
Il était plus de quatre heures quand nous nous remîmes en route. C'était le moment difficile qui allait commencer. La montée déjà avait été pénible, que serait la descente? Aussi, je suis sur qu'en toisant de l'œil l'immense pente que nous allions franchir, plus d'un d'entre
nous aurait voulu déjà être au bas. L'inclinaison était trop forte pour que nous pussions cheminer à la manière ordinaire; nous descendîmes donc à reculons. J'avoue que les premiers pas me donnèrent un peu d'inquiétude; car comme nous n'avions pas, Agassiz et moi, de guides devant nous pour diriger les pieds, nous étions obligés de regarder constamment entre nos jambes pour trouver les marches, ce qui faisait que la pente ne nous en paraissait que plus vertigineuse. Mais il nous suffit de quelques moments pour nous aguerrir, et telle était la régularité des marches, qu'après avoir fait quelques centaines de pas, nous pouvions au besoin nous en rapporter au tact de nos jambes, et nous dispenser de regarder l'endroit où nous posions le pied. Malgré cette excessive raideur, nous ne mîmes pas plus d'une heure à atteindre le col de Roththal, car il était à peu près cinq heures quand nous y arrivâmes.
11 restait encore six lieues à faire pour regagner nos chalets, en sorte que, comme nous l'avions prévu, nous allions être dans le cas de traverser de nuit la partie la plus crevassée du glacier. Mais personne n'avait l'air de s'en inquiéter; au reste, la lune n'allait pas tarder à se lever et les nuages avaient à peu près entièrement disparu de l'horizon. Nous traversâmes au pas accéléré les trois heures de névé qui succèdent au plateau de neige; cela se fit sans aucune difficulté, car le névé présente ici une surface parfaitement unie, sur laquelle on marche aussi sûrement et avec autant de facilité que sur une grande route. A peine la nuit était-elle arrivée, que nous vîmes la lune surgir en face de nous.
Nous étions alors à la hauteur des deux cols que j'ai mentionnés plus haut, celui de Lôtsch, à l'ouest, et celui qui conduit dans le névé de Viesch, à l'est. La lune était justement dans l'axe du glacier, en sorte que taut ce grand fleuve de glace était uniformément éclairé et reflétait une
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lumière qui devait nous paraître d'autant plus douce, que nous avions eu à souffrir beaucoup de celle du soleil pendant le jour. Les entrées des deux cols de Lotsch et de Viesclî élaienl d'un clfet magique; car, comme ils sont à angle droit avec la direction du glacier, les montagnes qui les limitent au midi y projetaient des ombres d'une grandeur fantastique, tandis que de gros nuages, accumulés derrière l'Aletschborn, donnaient au tableau toute la vigueur digne d'un pareil sujet. Qu'on ajoute à cela un calme parfait de l'atmospbère et un silence absolu autour de nous, et l'on comprendra que nous éprouvâmes encore un plaisir extrême à admirer ce spectacle unique, quoique nous eussions contemplé les vues les plus grandioses dans le cours de cette journée.
xVprès avoir bien soupe, nous nous remîmes en route pour la dernière étape. Il nous restait encore à peu près trois lieues à faire; mais, sauf les crevasses qu'il nous fallut enjamber, la route était facile, et nous arrivâmes presque sans nous en douter au bord du lac de Môrjelen. Là nous fîmes une dernière halte pour admirer un spectacle magnifique. Les blocs de glace flottante qui nageaient à la surface de l'eau était d'un effet saisissant, vus par ce beau clair de lune; en même temps, la tranche du glacier, dans le fond, nous apparaissait comme un immense mur de cristal; et, ce qui ajoutait encore à la beauté de ce spéciale, c'est qu'étant arrivés justement au moment où la lune allait passer derrière le massif qui domine le lac, nous vîmes en un quart d'heure les effets de lumière et les contrastes les plus variés. C'était une un digne d'une pareille journée.
E. Desor.
LE GALENSTOCK
ASCENSION DE DESOR, DOLLFUS-AUSSET ET DANIEL DOLLFUS (1843),
Tous ceux qui ont visité l'Oberland avec un œil tant soit peu attentif ont dû remarquer, au milieu de ces pics nombreux, si hardis, si élancés, une montagne qui se dislingue entre toutes par une forme arrondie, représentant une imposante et magnifique coupole de neige. C'est le Galenstock (5596 mètres), qui domine le beau glacier du Rhône, au point culminant delà chaine qui sépare le Valais du canton d'Uri. J'avais plusieurs fois conçu le projet d'aller l'étudier sur place. Je m'en étais entretenu avec nos guides les plus expérimentés, qui, sans combattre mes projets, n'étaient pourtant pas disposés à les encourager, non qu'ils trouvassent la montagne trop haute ou trop escarpée, mais à cause de sa forme particulière.
« Remarquez bien, me disait Jacob Leuthold, que c'est une montagne tout à fait à part. Elle a une pente de glace non interrompue de prés de 1000 mètres, qu'on ne pourrait escalader qu'en taillant des escaliers tout le long. Au besoin, c'est une affaire qu'on pourrait encore entreprendre, mais, par une journée chaude, les escaliers courraient risque de disparaître par la fonte avant notre retour. Et vous savez que, s'il fallait tailler desesca-
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lirrs à la descente el à reculons, ce ne serait pas chose très aisée.
(( Il y aurait cependant un moyen d'y arriviM*, ajoutaitil, après un instant de réilexion, ce serait d'entreprendre l'affaire un jour qu'il serait tombé une forte neige pendant les mois d'août ou de septembre. »
Le brave Leuthold ne devait pas avoir cette satisfaction. Il mourut la même année, et de longtemps personne ne parla plus du Galenstock.
En 1845, l'occasion se présenta de ressusciter le projet d'ascension qui paraissait oublié. Un jour où nous avions été interrompus dans le cours de nos observations par une de ces violentes tempêtes qui se déchaînent parfois subitement sur les hautes vallées, nous dûmes battre en retraite, et ce ne fut pas sans peine que nous atteignîmes leGrimsel. A peine étions-nous arrivés à l'hospice, que le temps se remit complètement. A la tempête du jour succéda une soirée superbe et un calme parfait. Cependant la neige était tombée en trop grande quantité pour nous permettre de reprendre immédiatement nos études. Nous étions réunis sur le perron du vieil hospice, déplorant qu'elle nous empêchât de tirer parti d'un aussi beau temps, lorsque notre principal guide, celui qui avait remplacé Jacob Leuthold, me prit à part.
« Vous souvient-il de ce que Jacob vous disait il y a deux ans? Ce pauvre Jacob, s'il pouvait être ici maintenant!
— Eh bien, que serait-ce? lui dis-je.
— Ce serait, répondit-il, que nous irions dejuain...
— Et où?
— Au Galenstock.
« C'est maintenant le moment ou jamais, ajouta-t-il ; il doit y avoir au moins quelques pieds de neige là-haut : si nous partons d'assez bonne heure, avant que le dégel se fasse, nous remonterons la grande paroi sans aucune
difficulté, et, quant à la descente ce serait une magnifique partie de traîneau. Qu'en pensez-vous? »
J'allai me consulter aussitôt avec MM. Dollfus père et fils, et, après quelques pourparlers, il fut décidé qu'on tenterait l'aventure.
Le lendemain 18 août, à trois heures du matin, nous nous acheminâmes vers le col du Grimsel. La compagnie se composait de huit personnes. M. Dollfus-Ausset, son fils Daniel, et moi, accompagnés de cinq guides. A quatre heures, nous avions atteint le haut du col, dont le lac des xMorts occupe le sommet. Le ciel était sans nuages, et la chaîne du mont Rose semblait un immense brasier, tant la coloration matinale était intense.
Du premier plateau nous descendîmes par une pente assez facile, quoique escarpée, sur la partie supérieure du glacier du Rhône, que nous traversâmes sans aucune difficulté, en prenant soin pourtant de nous attacher les uns aux autres, à cause des crevasses masquées par la neige fraîche. Le glacier franchi, nous abordâmes immédiatement le massif même du Galenstock, nous dirigeant en zigzag vers la partie la plus basse de l'arête. La neige était gelée, de sorte qu'elle ne s'affaissait guère que de quelques millimètres sous nos pas. Sans causer aucune fatigue, elle offrait un point d'appui suffisant pour qu'on se sentît en parfaite sécurité. Il n'était pas dix heures et déjà nous avions atteint la dépression en question, que nous avons désignée sous le nom de col de Galen. La vue que l'on a de ce col est imposante; elle embrasse d'un côté la grande chaîne du Finsteraarhorn et ses profondes vallées, de l'autre la partie supérieure de la vallée de Réalp, celle qu'on suit en montant d'Andermatt à la Furka.
Nous nous acheminâmes à onze heures vers le point culminant, en montant une pente très douce le long de l'escarpement, tout en nous tenant cependant à une cer-
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laine distance du bord; car nous avions remarqué que, dans l'alignement de l'arête principale, la neige surplombait en plusieurs endroits la paroi de rochers. Jamais ascension d'une haute cime ne s'est elfectuée plus facilement et plus gaiement que celle-là. En arrivant près du point culminant, je cédai le pas à M. Dollfus fils, voulant lui laisser la satisfaction d'y planter le drapeau et de prendre en quelque sorte possession, au nom de la science, d'un point que le pied de l'homme n'avait pas encore foulé.
Au point de vue pittoresque, nous eûmes l'occasion de vérifier encore une fois une remarque que nous avions déjà faite à plusieurs reprises. Nous restâmes convaincus que le charme des vues de haute montagne réside bien plutôt dans les détails des sites rapprochés que dans l'étendue du panorama que l'on a sous les yeux. Ce qui fascine, c'est le sublime chaos d'arêtes tranchantes, de pics élancés, au milieu de vastes champs de neige, de voûtes brisées, de pitons détachés, dont l'œil le plus exercé chercherait en vain à reconstruire l'enchaînement primitif. Ce sont encore ces contrastes de lumière et d'ombre qui ne font que mieux ressortir la puissance des reliefs. C'était surtout cette profonde crevasse de la vallée de l'Aar et cette autre, non moins sombre, dans laquelle le Rhône va prendre ses premiers ébats au sortir du glacier; c'étaient, sur le plateau, entre deux vallées, ces deux rochers arrondis, étalant au soleil leurs surfaces polies, témoins de l'ancien séjour des glaciers. C'était enfin, un peu plus loin, les géants des Alpes, aux flancs raides, aux sommets dentelés et déchirés, en partie d'anciennes connaissances, qui rappelaient de beaux moments de notre vie alpestre, entre autres le Schreckhorn, au sommet duquel on apercevait encore la tige du drapeau que j'y avais planté en 1 842, avec mon ami Escher de la Linth, et un peu plus loin, à droite, les trois cimes jumelles du Wetterhorn, que nous
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avions visitées ensemble l'année précédente et dont l'une, le Rosenhorn, conservait, elle aussi, des traces de notre passage. Nous nous retrouvions, de plus, entourés des mêmes guides qui nous avaient accompagnés sur ces différents sommets, et qui ne jouissaient pas moins que nous de ce grand sepectacle. Ils trouvaient surtout du charme à se remettre en mémoire et à nous rappeler tous les incidents de nos différentes ascensions.
Il était près d'une heure quand nous nous remîmes en route. La neige s'était considérablement ramollie sur les pentes exposées au soleil, si bien que l'on s'y enfonçait maintenant jusqu'à mi-jambe. D'un autre côté, la pente n'était pas assez forte dans la direction que nous devions suivre, pour nous permettre de glisser. Il fallait, comme disent les guides, « des chevaux au traîneau », termes dont ils se servent pour désigner les glissades qu'ils font faire à leurs messieurs en les prenant par les jambes et courant ainsi en bas de la pente.
Nous approchions maintenant de l'endroit où nous avions lieu de supposer que la neige était en surplomb au-dessus des rochers. Nous eûmes soin, pour plus de sûreté, de suivre exactement nos traces du matin. Nous marchions à la file, le guide Jaun en tête de la colonne. Je le suivais à quelques pas, puis venait M. DoUfus fils, après lui trois autres guides, et à quelque distance en arriére, M. Dollfus père, accompagné du cinquième guide. (]ais et heureux, nous devisions sur notre bonne chance et sur la surprise que devait causer aux touristes et aux guides de l'Oberland la vue d'un drapeau flottant au sommet de la cime inaccessible du Galenstock, lorsque tout à coup je vis une tissure se former devant moi et se propager avec la rapidité de l'éclair.... J'aurai éternellement présent à l'esprit le spectacle de ce gouffre aux parois azurées, qui n'eut d'existence qu'un clin d'œil, le temps qu'il faut à un pan de montagne pour s'abîmer. La
K^IKK^
Ascension au Galenstock.
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fente, qui m'avait rasé le pied gauche, avait passé entre les jambes du guide qui me précédait. Soit instinct, soit hasard, il s'était jeté du côté de la montagne. Pas un cri, pas un murmure ne s'était échappé d'aucune bouche pendant cette scène. Mais quand je me retournai pour interroger mes compagnons, je ne vis que des figures bouleversées. Ils n'étaient plus en nombre... A deux pas derrière moi, un bâton penchait sur l'abîme; celui qui le portait avait disparu, emporté avec la partie de la montagne qui venait de s'écrouler. M. Dollfus, qui était à une petite distance, ne comprit pas sur-le-champ la cause de l'agitation qui était survenue. Il allait nous exhorter à être prudents, lorsqu'il s'aperçut que la troupe n'était plus au complet. Celui qui manquait était son fils. Avant d'avoir le temps de nous reconnaître, nous nous trouvâmes enveloppés d'un épais nuage de neige; c'était la poussière de la masse éboulée, que le vent nous amenait en tourbillons.... Il me serait difficile de dire ce qui se passa en nous dans ces circonstances. Nous nous attendions à chaque instant, maintenant que le choc était donné, à voir une autre portion du flanc de la montagne se détacher et nous entraîner à notre tour dans le gouffre.
Peu à peu cependant, — il me serait impossible de dire après combien de temps, — les tourbillons de neige commencèrent à s'éclaircir un peu, de manière à nous permettre de distinguer vaguement quelques contours. L'espoir aussi commençait à renaître en nous, quand nous vîmes qu'il ne survenait pas de nouvelles crevasses. Je me disposai alors à m'avancer jusqu'au bord du précipice en m'étendant de mon long sur la neige; pour plus de sûreté, je me passai autour du corps la ceinture dont M. Dollfus était toujours muni, afin que les guides pussent au besoin me ramener à la surface au cas où, par l'effet du poids de mon corps, une autre tranche viendrait à se
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détacher de la paroi de neige. Je ne dirai pas avec quelle anxiété M. Dollfus père me suivit du regard, combien de fois il me demanda si je n'apercevais aucune trace de son fils. D'abord je ne vis rien, si ce n'est une énorme masse de neige en mouvement, à une profondeur de plus de 1000 mètres au-dessous de moi. C'était la masse éboulée qui se précipitait sous forme d'avalanche dans la vallée de Gorschen, au-dessus de Réalp. Après quelques instants cependant je crus, à travers le brouillard et à peu près perpendiculairement au-dessous de moi, au milieu de la traînée de l'avalanche, apercevoir un objet sombre. Étaitce lui? Je n'osais encore y croire, je n'osais surtout répondre affirmativement à toutes les questions échappées de la bouche des guides. Bientôt cependant je n'eus plus de doutes. C'était bien le chapeau de mon ami et le coin de son épaule que je venais de reconnaître. Une autre question, non moins pressante, était de savoir s'il était mort ou vif. C'était M. Dollfus père qui m'interrogeait cette fois. Il m'eût été bien doux, on le conçoit, de surprendre en ce moment un signe de vie de la part de celui sur qui je tenais les yeux fixés, et de pouvoir répondre surle-champ à ce père au désespoir : « Votre fils est vivant ! » Mais comment nourrir un pareil espoir? 11 me semblait qu'à moins d'un miracle, il devait être écrasé ou étouffé par la neige. Aussi bien, c'était déjà une sorte de miracle qu'au lieu d'être entraîné par l'avalanche, il fût resté là, si près du sommet, à 25 mètres au-dessous de nous. Quelques instants plus tard je crus réellement remarquer un mouvement. H n'était donc pas mort? On comprend l'impression que cette découverte dut produire.... Mais ce que l'on ne comprendra, ce que l'on ne croira que dilficilement, c'est le dévouement dont fit preuve en ce moment, l'un des guides. J'avais à peine articulé ces mots : (( Il vit! » que Dans Wahren, le guide de prédilection de M Dollfus, se précipita du haut de l'escarpement. Nous
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poussâmes tous iiii cri d'épouvante en le voyant dispalailre. Par bonheur il tomba dans la neige de l'avalanche, à 10 mètres du sommet, et, comme cette neige était très molle, il s'y engagea si profondément qu'il lui fut impossible de se dégager.
Sur ces entrefaites, M. Dollfus (ils avait commencé à se remettre de l'étourdissement que lui avait causé sa chute. 11 fit un effort pour regarder en arrière, et quand il m'aperçut au haut de l'escarpement, sa première pensée fut, on le conçoit, pour son père. La nouvelle que son père était sain et sauf et qu'il n'y avait eu d'entraîné que lui ranima son courage. 11 allait essayer de se relever lorsqu'il s'aperçut qu'il n'avait plus l'usage de son bras droit. Était-il cassé, était-il démis, c'est ce qu'il ne savait encore :
(( Mais, démis ou cassé, c'est une bagatelle, nous criat-il, du moment qu'il n'y a que moi. »
Gomment se faisait-il qu'il se fût arrêté dans sa chute à une distance du sommet relativement si faible? A l'aspect des lieux, des personnes d'un tour d'esprit un peu moins analytique auraient vu là certainement, et non sans quelque apparence de raison, une dispensation spéciale de la Providence. Le fait est que, sur cette longue pente si abrupte du Galenstock, il se trouvait une tête de rocher isolée, une sorte de petite pyramide rocheuse, contre laquelle vint frapper la partie du massif éboulé sur laquelle se trouvait M. Dollfus. Une portion de la neige y resta acculée, et avec elle celui qu'elle avait entraîné dans sa chute. Si celui-ci s'était trouvé sur tout autre point de ce long massif, il aurait infailliblement été entraîné avec l'avalanche et n'aurait pas tardé à disparaître dans ses pelotes gigantesques.
11 s'agissait maintenant d'aviser aux moyens de retirer M. Dollfus de cette position. Nous ne voyions point encore comment nous y prendre. Ce que nous savions cependant, sans nous être consultés, c'est que nous étions décidés
à ne pas revenir sans lui. Mais nos guides, d'ordinaire si calmes lorsqu'il s'agit de dangers qu'ils connaissent, étaient complètement désorientés. Il n'y avait aucun moyen d'effectuer notre descente par l'escarpement qu'avait suivi l'avalanche. Il était donc indispensable de remonter M. Dollfus. Mais entre lui et nous il y avait d'abord une paroi verticale de 10 mètres, la tranche du névé écroulé, puis une pente très raide, représentant une hauteur de 15 mètres.
Pour procéder aussi méthodiquement que possible, nous attachâmes l'un des guides à la corde et le fîmes dévaler 10 mètres jusqu'à l'endroit où se trouvait son camarade Wahren, qu'il aida d'abord à se dépêtrer; après quoi ils, essayèrent de descendre les 15 autres mètres au moyen d'un de ces tours de force dont les chasseurs de chamois ont seuls le secret, et qui consiste à trouver exactement l'endroit où la neige est assez tassée pour servir de support au pied.
Ils arrivèrent ainsi, à force d'adresse et de patience et en se collant littéralement contre la neige, auprès de M. Dollfus, dont ils commencèrent par dégager le corps. Quand ils l'eurent complètement déterré, on constata avec douleur qu'il n'avait pas seulement le bras malade; sa Jambe aussi était compromise au point de refuser tout service. Le moyen de faire franchir à un homme en pareil état une pente de 50 et sur quelques points de 70 degrés ! A la descente, c'eût été impossible, mais à la montée il y a toujours plus de ressources. Aussi nos deux braves gens manœuvrèrent-ils si bien, qu'ils parvinrent à amener M. Dollfus jusqu'au haut de la contre-pente. Là, ils l'attachèrent à la corde, et nous le hissâmes à nous, en ayant soin de faire couler la corde sur nos bâtons, que nous avions placés sur le bord du précipice. On employa le même procédé pour remonter les deux guides, qui arrivèrent sains et saufs au sommet.
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Plusieurs longues heures s'éluienl écoulées au milieu de cette recherche et de ces eiïorts pour retrouver celui (jue nous avions cru perdu. Quand nous fûnries de nouveau tous réunis au sommet, le soleil s'était déjà sensiblement abaissé sur le Finsteraarhorn. M. Dollfus était incapable de marcher. L'un des guides le prit sur son dos et le porta jusqu'au col de Galen. C'était là que nous devions prendre quelque nourriture, parce que là seulement nous pouvions nous croire entièrement hors de danger.
E. Desor^
* Matériaux pour l'élude des glaciers, recueillis par M. Dolllus- Ausset, tome IV.
LE FI NSTERAARHORN