ASCENSION DE M. TYNDALL
Ayant manifesté à mon arrivée à l'hôtel de TEggischborn mon intention de faire l'ascension du Finsteraarhorn, on m'annonça le 2 août que le temps était favorable. Le guide Bennen, attacbé à l'bôtel, était un homme de bonne mine, âgé de trente à quarante ans, de taille moyenne et doué d'une forte constitution. Il me parut d'un caractère ferme et décidé, et je voyais briller dans ses yeux le reflet d'une bonne nature. Le propriétaire de l'hôtel, qui m'avait parlé depuis longtemps de sa force et de son courage, achevait son éloge en assurant que si j'étais tué en compagnie de Bennen, il y aurait la perte de deux vies, car ce guide se sacrifierait certainement pour sauver son Herr.
Je le fis appeler et lui demandai s'il voulait m'accompagner seul au sommet du Finsteraarhorn. Pensant que j'aurais grand besoin de secours dans cette ascension, il hésita d'abord, mais il consentit quand je m'engageai à le suivre partout où il me guiderait sans qu'il eût besoin de m'aider. Toutefois il stipula qu'il n'aurait pas une grande charge à porter à la grotte du Faulberg, où nous devions passer la nuit. J'y acquiesçai volontiers, et deux porteurs furent envoyés avec des
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roiivertul'os, dos provisions, du bois et du foin.
Mon but scientifique était de faire une série d'observations au sommet de la montagne, pendant que le professeur Hamsay en exécuterait de semblables dans la vallée du Rhône, près de Viesch. Durant la matinée du 2, je m'occupai de mes instruments et de mes arrangements avec Ramsay. Partis à trois heures de l'après-midi, nous marchâmes sans nous presser avec nos deux porteurs sur la pente de l'Eggischborn. Pendant quelque temps, nous eûmes la vue du sommet le plus élevé du Kinsteraarhorn ; le Rothhorn était à ses côtés, et tout près aussi l'Oberaarhorn d'où descend le glacier de Viesch. Par-dessus le contre fort de la montagne sur laquelle nous nous trouvions, apparaissait le sommet neigeux du Weisshorn, ayant à sa gauche le terrible et solitaire Wetterhorn, ainsi que le puissant Mischabel, couronné de ses nombreux pics de neige qui jetaient une ombre allongée. Après avoir traversé le torrent qui sort du lac Mœrjelen, nous longeâmes les bords de ce lac. Une grande masse de glace, récemment tombée du glacier voisin, y flottait comme un iceberg des mers polaires. A la limite des eaux et de la glace, je dis adieu à Ramsay.
Au commencement de notre marche sur la glace, je remarquai que toutes les fois que nous traversions une crevasse, Rennen me surveillait attentivement; sa vigilance cependant diminua bientôt, d'où je conclus qu'il avait fini par méjuger capable d'avoir soin de moi-même.. De lourds nuages planaient dans l'atmosphère pendant notre ascension et voilaient le soleil couchant; mais, à quelque distance de cette sombre masse de vapeur, une explosion de lumière revêtait des couleurs aussi riches et aussi variées que celles du spectre. Je pris cette splendide apparition comme un signe d'espérance qui écartait les craintes provoquées par l'épaisse nuée.
En deux heures nous alleignîmes notre lieu de halte
les porteurs étaient déjà arrivés et avaient allumé, dans une grotte formée par les fentes de la montagne, un magnifique feu de bois de pin qui jetait sa lueur rouge sur les objets environnants, mais ne dissipait qu'à demi l'obscurité de la partie la plus reculée de l'excavation. Je grimpai sur le rocher qui la dominait pour regarder le ciel. Le soleil, qui avait déjà quitté notre horizon, continuait à jeter des reflets de pourpre sur les nuages, et on voyait encore un pic de neige brillant comme la flamme. Pendant notre ascension, la Jungfrau n'avait pas laissé voir sa cime. Maintenant elle ne la découvrait qu'en partie, tandis que les autres pics, entièrement dégagés, découpaient leurs belles lignes sur le ciel. Le calme était parfait; aucun cri, aucun souffle, aucun murmure, aucun bruit ne troublait le profond et solennel silence. Si la beauté mérite un culte, ces glorieuses montagnes, couvertes de neige et couronnées d'étoiles, étaient bien faites pour exciter des sentiments d'adoration.
Après nous être levés à trois heures du matin, nous descendîmes par une pente escarpée sur le glacier. Nous abrégeâmes beaucoup la route en franchissant un contrefort du Faulberg, et nous nous trouvâmes bientôt sur le glacier tributaire du Grùnhorn, qui joint le tronc principal à angle droit.
Le jour naissait. L'orient s'illuminait et de grandes flammes rouges couronnaient les montagnes que nous avions devant nous. Du côté du glacier principal, notre route suivait une vallée terminée par le col de Lœlsch. Les plus hautes montagnes de l'Oberland en forment les côtés ; pourtant, l'impression produite était plutôt celle d'une grâce indescriptible que celle de la grandeur et de la sublimité. Le soleil n'avait pas encore embrasé les neiges de ces montagnes, mais, au fond de la vallée, le ciel était revêtu des plus riches couleurs. Par des teintes graduées l'orange foncé, le jaune d'ambre, le vert pâle,
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passaient au bleu étliéiv du firmament. Directement audessus de la courbe neigeuse planaient des nuages de pourpre, qui donnaient plus de profondeur aux espaces intermédiaires. Il y avait quelque chose de sacré dans cette scène ravissante.
Arrivé à la crête, je jetai un dernier regard vers l'immense vallée et vers les merveilleuses diaprures du ciel. Le soleil éclairait déjà les neiges de l'Aletsclihorn. Le rayonnement semblait faire pénétrer un principe de vie et d'activité dans les montagnes et les glaciers; la belle lumière augmentait toujours d'éclat, et les nuages immobiles, flottant autour des cimes, portaient ma pensée vers ces religions de l'Orient qui arrêtent toute action pour y substituer un calme immortel.
Le Finsteraarhorn était maintenant devant nous, mais les nuages entouraient la tête du géant et la cachaient à nos regards. Le vent, en se fixant au nord, nous fit espérer qu'ils se dissiperaient dans le courant de la journée. J'ai rarement vu un aussi beau champ de neige que celui que nous dûmes traverser pour atteindre la base de la montagne, où nous arrivâmes à six heures. Nous y fîmes une halte, pour déposer les objets dont nous étions chargés et prendre un peu de repos.
Le vent avait fraîchi ; nous nous trouvions à l'ombre et le froid se faisait vivement sentir. Plaçant une bouteille de thé et quelques provisions dans le havresac, des figues et des prunes sèches dans nos poches, nous commençâmes l'ascension.
Du Finsteraarhorn descendent plusieurs contre forts très inclinés, séparés les uns des autres par de vastes couloirs remplis de glace et de neige. Sur celui que nous avions attaqué, il fallut avancer avec précaution au milieu des roches aiguës. Nous marchâmes ensuite le long de la neige, et quittant la pierre, nous dûmes nous fier aux masses de névé très abruples du couloir. Sur un petit
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rebord je trouvai un appui suffisant pour pouvoir mesurer l'inclinaison. La pente formait un angle de 45 degrés avec l'horizon. En travers, à une faible distance au-dessous de moi, s'ouvrait une profonde fissure.
Le soleil éclairait maintenant les sommets qui l'avaient d'abord caché. Il dardait ses rayons avec une si grande force, que nous fûmes obligés de recourir à nos voiles et à nos lunettes de couleur. Deux ans auparavant, Bennen était devenu presque aveugle à la suite d'une inflammation causée par la réverbération de la neige, et il prenait depuis cette époque extrêmement soin de ses yeux. Les rochers paraissant plus praticables, nous y retournâmes; mais, au bout de quelque temps, un mur vertical réellement inattaquable nous arrêta. Bennen examina soigneusement l'obstacle et finit par descendre vers la neige très inclinée de sa base. Le chemin me parut peu sûr, mais je marchai sans hésitation, en suivant la trace des pas de mon guide.
Après être de nouveau remontés sur les rochers, nous entrâmes dans le couloir de gauche où le talus de neige se trouva très disloqué à sa partie inférieure, de sorte que nous fûmes obligés de passer au-dessus de ses crevasses et de ses précipices. La neige était unie et assez ferme pour rendre nécessaire la taille des escaliers. Bennen prit les devants : pour creuser chaque degré, il donnait un coup de pioche, levant le pied qui était en arrière exactement au moment où l'instrument descendait, ce qui constituait une sorte de mouvement rythmé. Nous avançâmes de cette manière jusqu'à la base de la grande pyramide par laquelle se termine la montagne.
Un des côtés de cette pyramide s'éiant écroulé, une muraille à pic d'un millier de mètres descendait jusqu'au glacier du Finsteraarhorn. Un rempart de rochers courait le long de la montagne et nous abritait du vent du nord, qui frappait en dehors l'effrayante barrière avec le bruit des vagues de la mer. « Maintenant, dit mon
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guide, nous avons à faire notre plus rude tâche. » 11 fallut avancer à travers des roches abruptes et hachées, parmi lesquelles nous choisissions les aspérités qui paraissaient assez solides pour supporter le poids de nos corps. Chacun avait à songer à soi-même, et je remplis à la lettre l'engagement pris avec Bennen de ne lui demander aucun secours. Mon appareil destiné à l'ébullition de l'eau, pendu sur mon dos avec ma longue-vue, me causait beaucoup d'ennui ; il était lourd et ballottait d'une manière très embarrassante pendant que je me glissais de roche en roche. Bennen m'offrit bien de le prendre, mais il avait déjà une grosse charge et j'étais résolu à porter la mienne. Les rochers alternaient assez souvent avec des pentes de glace et de neige, que nous pûmes traverser en quelques endroits; mais, lorsque ces pentes devenaient trop raides, nous n'avions que la ressource de nous retirer sur les pointes du roc les plus élevées. Le rempart dont j'ai parlé était interrompu en différents endroits par des brèches, à travers lesquelles le vent pénétrait avec un bruit ressemblant à des gémissements. Ces espaces vides me laissaient apercevoir le vaste théâtre des observations d'Agassiz, la jonction des glaciers de Lauteraar et de Finsteraar à l'Abschwung, ainsi que la moraine médiane, sur laquelle se trouve l'hôtel des Neufchâtelois, et le pavillon élevé par M. DoUfus-Ausset, dans lequel Huxley et moi avions trouvé abri deux ans auparavant. Bennen, impatient d'atteindre le sommet, recommandait de remettre les observations au moment où le succès serait assuré. J'y consentis volontiers et me tins désormais sur ses talons. Quoique très fort, il s'arrêtait de temps en temps, appuyait la tête sur sa pioche, et haletait comme un daim poursuivi par le chasseur. Il se plaignait d'une soif ardente et, pour l'apaiser, nous n'avions que ma bouteille de thé; nous la partageâmes loyalement, mon guide en faisant l'éloge autant qu'il le pouvait.
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Le sommet apparaissait toujours au-dessus de nous. Le vent du nord, de plus en plus fort, fouettait avec violence contre les créneaux. Nous redoublions d'effort pour monter; enfin, gagnant l'extrémité d'un rocher, Bennen s'écria d'une voix de triomphe : « Le plus haut sommet! » Un instant après, nous y arrivions ensemble, avant le dôme bleu du ciel au-dessus de nous et un monde de montagnes, de nuages et de glaciers à nos pieds.
Il y a parmi les guides une opinion très répandue, d'après laquelle si vous vous endormez sur les hautes montagnes, « vous dormez le sommeil qui n'a pas do réveil ». Bennen ne paraissait pas partager cette superstition et, avant de nous lever le matin, j'avais stipulé que je prendrais quelques minutes de sommeil en arrivant à la cime, comme une compensation à la perte du reste de la nuit. Mon premier acte, après avoir jeté un regard sur le magnifique panorama, fut donc de me prévaloir de cet accord. Après un court repos, je me relevai rafraîchi et parfaitement alerte. Le soleil dardait avec force et j'exposai mes thermomètres à ses rayons; mais déjà de légers voiles de vapeurs s'étaient placés devant l'astre, et des brouillards plus denses s'étendaient au-dessus de In vallée du Rhône. Toute possibilité d'observation simultanée entre Ramsay et moi étant ainsi détruite, je me contentai de mettre en train mon appareil d'ébullition, qui me donna 86%1. Dans un endroit abrité, je plaçai un thermomètre à minima, dans l'espoir qu'il pourrait indiquer, pendant les années futures, la plus basse température atteinte en hiver sur ce sommet.
Il est difficile de décrire la vue dont on jouit sur le Finsteraarhorn. On peut, il est vrai, ranger sur une liste les montagnes visibles, en indiquant leur hauteur et leurs distances et en laissant à l'iningination le soin de les hérisser de pics, de creuser une suite de précipices à côté
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(les noires unies ou dos glaciei's déchii'és cl (rcuvelopper (le nuages les plus hauts soinuiets; mais l'imagination, en faisant de son mieux, atteindra difficilement la réalité et omettra mille détails qui contribuent à la grandeur de la scène.
Qu'on se représente les formes variées des montagnes, grandioses ou gracieuses, baignées dans la lumière dorée ou couvertes de l'ombre des nuages; les pics d'un blanc [)ur, les corniches, les dômes et les amphithéâtres; les fentes bleues de la glace, les neiges stratifiées; les glaciers descendant des neiges éternelles et serpentant à travers les vallées; la surface ondulée et brillante des nuages inférieurs, à travers lesquels percent çà et là des collines sombres comme des îles volcaniques au-dessus de la mer. Qu'on ajoute aux impressions produites par ce tableau la conscience d'une position périlleuse à une hauteur de 14,000 pieds (4275 m.) au-dessus de la mer, dont le bruit du vent rappelait la voix lointaine, on comprendra que tout contribuait à rendre la scène digne du Finsteraarhorn, du monarque des alpes Bernoises.
Mon guide dut m'avertir plusieurs fois de la nécessité de nous remettre en route. Nous fîmes nos paquets et, (juand nous nous trouvâmes prêts à partir, il me demanda si nous ne nous lierions pas ensemble. En montant, nous avions été séparés, et l'idée de nous attacher ne s'était pas présentée à mon esprit. Je crus cependant prudent d'accepter cette proposition, et nous unîmes nos destinées par une forte corde, a Maintenant, dit Bennen, n'ayez aucune crainte; de quelque manière que vous vous précipitiez, je vous retiendrai. » Plus tard, sur un autre sommet des Alpes, je répétai ce dire à un guide très vigoureux, qui me fit observer que Bennen s'était trop avancé et que dans les passages les plus difficiles il n'eût guère pu me retenir. Néanmoins, une vaillante parole fortifie le cœur, et quoiqu'il n'y eût en moi aucune trace du senti-
ment que Bennen m'exhortait à bannir et que je fusse déterminé à ne lui donner, autant que possible, aucune occasion d'essayer ses forces, j'aimai son hardi langage et je le suivis gaiement. Notre descente fut rapide et insouciante en apparence, parmi des pointes isolées, des blocs épars et des prismes verticaux de roches, où le moindre faux pas aurait certainement été la cause d'un grave accident.
Quittant enfin la crête des rochers, nous marchâmes de nouveau sur la neige. Le soleil avait fondu la croûte glacée que nous avions été obligés d'entailler le matin et, à chaque pas, nos pieds s'enfonçaient profondément; mais ces chutes, dirigées suivant la pente de la montagne, nous faisaient faire de rapides progrès. La croûte était même quelquefois assez dure pour nous permettre de glisser en restant droits. Dans une de ces glissades, Bennen lâcha pied et tomba en m'enlraînant; je fis volte-face et, enfonçant la pointe de ma hachette dans la glace, je parvins à nous maintenir. Ce succès m'assura que je m'étais perfectionné comme montagnard depuis mon ascension au Mont Blanc. Nous descendîmes même un long espace en nous laissant glisser sur le dos. Parvenus rapidement, mais avec précaution, dans la région des crevasses, nous nous arrêtâmes à l'endroit où nous avions déposé notre vin et, après avoir secoué nos habits couverts de neige, nous les fîmes sécher au soleil.
Quelques objets avaient été laissés à la grotte du Faulberg, et la première intention de Bennen était d'y passer pour les prendre. Mais je préférai retourner jusqu'à l'Eggishorn, en traversant le glacier de Yiesch. Bien que ce glacier présentât beaucoup de fissures couvertes de neige pour la plupart, nous détachâmes la corde et Bennen se contenta de me recommander de bien suivre ses pas. Trois à quatre fois il disparut à moitié, mais pour se retirer assez promptement. J'enfonçai aussi une fois, et le
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])riiit que firent des fragments de glace tombant à une quinzaine de pieds au-dessous m'apprit que je me trouvais à l'ouverture d'une crevasse. Mon guide se retourna rapidement pendant que je me dégageais; c'est le seul moment où je vis de l'anxiété dans sa contenance : « Certainement vous n'avez pas suivi mes pas », dit-il.
Bennen essayait à peine la glace sur laquelle nous passions; dans la plupart des cas, on pouvait juger de sa force par la forme et la couleur. Pendant longtemps nous prîmes à droite du glacier, en évitant les fissures constamment découvertes dans cette région. Nous suivîmes les traces d'un troupeau de chamois qui, d'après mon guide, avait grimpé du glacier sur le versant de l'Oberaarhorn et traversé ensuite le glacier de droite.
Nous rencontrions sur notre route de profondes crevasses, et bien des fois je pus encore admirer l'habileté de Bennen. Tantôt il me conduisait au milieu du glacier, et tantôt sur la moraine ou le long des flancs de la montagne. Vers la fin du jour, nous eûmes à traverser les débris d'une avalanche. Après avoir quitté la glace, une heure de bonne marche nous conduisit à notre hôtel, où je fus cordialement accueilli par Ramsay. Je pris un bain chaud, je dînai, et un sommeil de huit heures me permit deme lever le lendemain matin frais et vigoureux, comme si je n'avais jamais escaladé le Finsteraarhorn.
(J. Tyndall, les Glaciers des Alpes,)
LAVALANCHE DU PIC DE M ORT E R ATSC H
.î. TYNDAI-L (1864).
Vers la fin de juillet 18G4, me trouvant à Pontresina, dans la haute Engadine, je fus invité par deux amis à faire l'ascension du pic de Morterastcli. J'acceptai volontiers, car je désirais observer la configuration générale des Alpes, du haut de quelque point culminant du massif du Bernina; je voulais aussi m'éclairer sur le mérite des guides de Pontresina. iNous prîmes deux de ces conducteurs avec nous : Jenny, le plus réputé de tous, et Walter, le chef du bureau des guides.
Notre plan était d'opérer l'ascension par le Rosegg et de retourner par le glacier de Morterastch. Il nous fallut huit heures environ d'une marche agréable et réconfortante pour atteindre le sommet du pic.
Nous y demeurâmes une heure, et là, je sentis s'enraciner en moi une conviction déjà ancienne, rapportée de mes voyages sur d'autres sommets des Alpes, à savoir : que ces pics et ces vallées ne sont pas, comme le pense l'illustre président de la Société géographique, le résultat de l'action des feux intérieurs du globe, mais que l'eau et la glace, par leur action lente et prolongée, ont été les vrais sculpteurs des Alpes.
Jenny est un homme massif et lourd, qui monte avec
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quelque lenteur les pentes raides; mais il est incompal'able par sa compétence dans les choses de montagnes. Nous fûmes particulièrement émerveillés de la manière dont il exécuta la descente, déblayant la route, avec adresse et courage, des obstacles que l'on rencontre dans la région supérieure des neiges.
Nous atteignîmes ainsi l'endroit où nous devions abandonner la route suivie le matin, et aussitôt nous nous trouvâmes sur des rocs escarpés et glissants. A notre droite, un large couloir, qui avait été jadis rempli de neige, formait un mur de glace incliné en talus.
Nous étions tous liés ensemble dans V ordre suivant : Jenny en tête; je venais ensuite; puis mon ami H..., intrépide montagnard; derrière lui, son ami L..., et enfin le guide Walter. L... avait peu d'expérience : nous l'avions placé devant Walter, afin que le moindre faux pas fût immédiatement arrêté. Après un instant de marche sur les rocs, Jenny se détourna et me demanda si je pensais qu'il valût mieux continuer ou tenter le passage par le talus de glace à notre droite.
Je fus d'avis de continuer, mais le guide me comprit mal et tourna vers le couloir. Je l'arrêtai avant qu'il l'eût atteint : « Jenny, lui dis-je, savez-vous où vous allez? le talus est entièrement de glace. » 11 répondit : « Je le sais, mais la glace n'est à découvert que pendant quelques mètres. Je taillerai des marches dans cette partie dangereuse, et au delà nous aurons un bon appui sur la neige. »
Il tailla les marches, atteignit la neige et se mit à descendre avec beaucoup de précautions. Nous le suivions tous en bon ordre. Peu après il s'arrêta, et, regardant les trois derniers d'entre nous, leur recommanda d'emboîter soigneusement les empreintes : il ajouta qu'un faux pas pourrait détacher une avalanche. Ce mot venait à peine d'être prononcé, que j'entendis le bruit d'une chutte der-
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rière moi, puis un choc, et en un clin d'œil je vis tourbillonner mes deux amis et leur guide.
Je me plantai aussitôt avec force pour résister à cet assaut; mais, en un instant, je fus entraîné par l'irrésistible impulsion qui emporta Jenny lui-même, et tous les cinq nous nous trouvâmes roulés avec une vitesse effrayante sur le dos d'une avalanche causée par une seule glissade.
Au moment où je fus précipité, j'inclinai la tête et enfonçai mon bâton dans la neige mouvante, cherchant à l'ancrer dans la glace solide. Je pus ainsi tenir ferme pendant quelques secondes; mais, ayant rencontré un obstacle, je fus rudement lancé en l'air, tandis que Jenny était précipité sur moi. Tous les deux nous perdîmes nos bâtons. Grâce à notre vitesse, nous avions franchi une large crevasse.
Un instant je fus tout à fait étourdi ; mais je me relevai aussitôt et pus voir devant moi mes compagnons à demi enterrés dans la neige, cahotés d'un bord à l'autre par les ornières au milieu desquelles ils passaient. Soudain je me trouvai avec eux, littéralement roulé par un bond de l'avalanche au-dessus d'une seconde crevasse. Jenny connaissait l'existence de cette cavité et y plongea tout droit. Cet acte de bravoure devait être infructueux. Le guide avait pensé qu'en sautant dans la brèche, il exercerait sur la corde une tension suffisante pour nous arrêterions; mais il fut lancé avec force hors de la fissure, tandis que la corde l'avait serré à l'étouffer.
Au-dessous de nous, maintenant, se trouvait un long talus conduisant à une éminence, d'où le glacier descendait par une pente raide, coupée de brèches profondes vers lesquelles nous étions rapidement entraînés.
Sur le front de l'avalanche, roulaient mes deux amis et leur guide, presque enfouis par intervalles dans la neige. Jenny, se redressant à chaque instant, essayait, avec une
Avalanche du })ic de Muiicralscli.