LE CERVIN
ASCENSION DE MM- E. WHYMPER, CH. HUDSOX, LORD mANCIs DOUGLAS, HADOW (1865).
Le mercredi matin, 12 juillet, lord Francis Douglas et moi, nous passâmes le col Saint-Tliéodule, pour venir chercher des guides à Zermatt. Après être sortis des neiges du côté nord, nous contournâmes le pied du glacier; puis, ayant traversé le glacier de Furggen, je laissai ma tente, mes cordes et d'autres objets dans la petite chapelle située près du lac Noir. De là nous descendîmes à Zermatt, où j'engageai Pierre Taug\Yalder en l'autorisant à choisir un autre guide.
Dans la soirée, le Rév. Charles Hudson vint à notre hôtel avec son ami M. Hadow et, en réponse à quelques questions, ils annoncèrent leur intention de partir le lendemain matin, pour tenter l'ascension du Cervin. Lord Douglas pensa comme moi qu'il était peu à souhaiter que deux caravanes indépendantes fissent en même temps la même ascension. Nous allâmes donc inviter M. lludson à se joindre à nous et il accepta notre proposition. Avant d'admettre dans notre expédition M. Hadow, je pris la précaution de m'informer des courses qu'il avait faites dans les Alpes et, autant qu'il m'en souvient, M. Hudson me répondit que M. Hadow avait été au Mont Blanc en
moins de temps que la plupart des touristes. Il cita encore plusieurs autres courses qui m'étaient inconnues et ajouta, en réponse à d'autres questions : « Je le considère comme suffisamment en état de nous accompagner. » C'était là un excellent certificat, donné par un montagnard de premier ordre. M. Hadow fut donc admis sans plus d'information. Nous parlâmes ensuite des guides. Michel Croz était avec M. M. lladow et Hudson; ce dernier pensa que Pierre Taugwalder venant aussi, cela suffisait. La question fut posée à nos hommes qui n'y firent pas d'objection.
Nous quittâmes Zermatt le jeudi matin, à cinq heures trente-cinq minules ; nous avions pris comme porteurs les deux fils Taugwalder, suivant le désir de leur père. Ils portaient des provisions amplement suffisantes pour trois jours, en cas que l'ascension présentât des difficultés imprévues. Nous ne prîmes pas de cordes à Zermatt, parce que j'en avais laissé plus qu'il n'en fallait à la chapelle du lac Noir. On m'a demandé plusieurs fois pourquoi nous n'avions pas pris la corde métallique apportée par M. Hudson à Zermatt. Je n'en sais rien, M. Iludson n'en parle pas et je l'ai pas vue alors. Mes cordes furent seules employées durant l'expédition. Elles consistaient, la première en 60 mètres de corde de V Alpine Club, la seconde en 49 mètres environ d'une autre espèce de corde, plus forte suivant moi que la première, la troisième en plus de 60 mètres d'une corde plus légère, plus faible que la première et du genre de celle qui me servait avant que la corde de V Alpine Club eût été fabriquée.
Notre intention était d'attaquer la montagne sérieusement et non, comme tant d'autres fois, pour l'explorer; nous nous étions pourvus de tout ce dont une longue expérience nous avait appris la nécessité pour les montagnes les plus difficiles. Nous ne nous proposions pas cependant d'atteindre, le premier jour, une grande hauteur, mais de nous arrêter quand nous trouverions un bon
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oiupiacement pour la tente. Nous montAmes donc à loisir; dépassant le lac Noir à huit heures vingt minutes, nous suivîmes l'arête qui relie le Ilornli au pic principal, dont nous atteignîmes le pied à onze heures vingt minutes, après des haltes fréquentes. De là, quittant l'arête et inclinant h gauche, nous nous élevâmes sur la face nord-est de la montagne et, avant midi, nous trouvions une place convenable pour la tente, à la hauteur de 3 352 mètres. Groz et l'aîné des fils Taugwalder allèrent plus haut étudier le terrain, afin d'épargner notre temps le lendemain matin; les autres disposèrent la plate-forme pour la tente et, comme on achevait de la dresser, nos deux hommes revinrent tout joyeux nous dire que, si loin qu'ils eussent été, ils n'avaient trouvé aucune difficulté, affirmant que, si nous avions été avec eux, nous aurions pu facilement ce mcme jour monter à la cime et revenir à la tente. Nous passâmes le reste de la journée à nous chauffer au soleil, à dessiner, à recueillir des échantillons et, quand le soleil eut disparu, nous donnant à son coucher de magnifiques promesses pour le lendemain, nous revînmes à la tente préparer tout pour la nuit. Hudson fît du thé, je fîs du café, puis chacun s'enveloppa de sa couverture; les Taugwalder, lord Francis Douglas et moi nous occupions la tente, les autres aimèrent mieux rester dehors. Mais longtemps après le crépuscule, les rochers d'en haut retentirent de nos rires et des chants de nos guides, car la gaieté régnait dans notre camp et ne fut troublée par aucun rêve de malheur.
Le 14, nous étions sur pied longtemps avant l'aube, et nous partîmes dès qu'il fit assez clair pour se diriger, renvoyant à Zermatt le plus jeune des Taugwalder. A six heures trente minutes, nous avions atteint la hauteur de 0 901 mètres et nous fîmes une halte d'une demi-heure, puis nous continuâmes à monter sans interruption jusqu'à neuf heures cinquante-cinq minutes. Nous nous arrê-
tâmes alors cinquante-cinq minutes, à la hauteur probable de 4 267 mètres. Jusque-là nous avions monté par la face nord-est de la montagne et sans rencontrer aucune difficulté; la plus grande partie du chemin n'exigeait pas l'emploi de la corde et, tantôt Hudson, tantôt moi, nous marchions en tète. Nous étions arrivés au pied de cette partie qui, de Zermatt, semble verticale ou même en surplomb et nous ne pouvions continuer plus longtemps par ce côté. D'un commun accord nous montâmes donc quelque temps par l'arête qui descend vers Zermatt, puis nous tournâmes â droite, c'est-à-dire sur la face nord-ouest. Avant de faire ainsi, on changea l'ordre de la marche : Croz prit la tête, je le suivais, Hudson venait le troisième, Hudow et Taugwalder père étaient les derniers. Ce changement eut pour cause un commencement de difficulté qui exigeait des précautions. Dans certains endroits le terrain offrait peu de prise au pied, il fallait donc placer en tète ceux dont le pied était le plus sûr. L'inclinaison générale de cette partie du versant n'atteignait pas 40 degrés ; aussi la neige s'y était accumulée, couvrant la surface irrégulière du rocher, sauf quelques points en saillie çà et là, que revêtait parfois une mince couche de glace, formée par la neige fondue la veille puis gelée pendant la nuit. Néanmoins ce passage n'offrait aucun danger pour un montagnard éprouvé; mais nous vîmes que M. lladow n'avait pas l'habitude de ce genre d'exercice; il fallait sans cesse lui venir en aide. Cependant personne n'émit la pensée qu'il dût s'arrêter là. Il est juste d'ajouter que la peine qu'il eut à franchir ce passage ne venait ni de fatigue, ni de manque de courage, mais uniquement de son inexpérience. M. Hudson, qui me suivait, n'eut besoin qu'on lui vînt en aide ni sur ce point ni, autant que je puis savoir, durant l'ascension entière. Quelquefois, après que Croz m'avait donné la main ou attiré â lui, je me retournais pour rendre le
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môuK^ service à M. Hudson, mais il refusait toujours, disant que ce n'était pas nécessaire. Ce passage, le seul diflicile, n'était pas très long; il n'avait certainement pas plus de 92 mètres en hauteur. Après qu'on l'eut franchi, la pente diminua peu à peu à mesure qu'on approchait de la cime, et finit par être si modérée que Groz et moi nous détachâmes de la corde et courûmes jusqu'au sommet. Nous Fatteignhïies à une heures quarante minutes : les autres, dix minutes après.
On m'a demandé dans quel état chacun de nous se trouvait sur la cime. Personne ne donna le moindre signe de fatigue, et je n'entendis rien qui pût me faire supposer chez quelqu'un de l'épuisement. Je me souviens que Croz se mit à rire quand je le questionnai à ce sujet. En réalité, moins de dix heures s'étaient écoulées depuis notre départ, et nous avions fait environ deux heures de halte. La seule allusion à un danger possible fut faite par Croz, mais elle était éventuelle et probablement n'avait pas de signification précise. Gomme je lui disais que nous étions montés lentement, « oui, me répondit-il, mais j'aimerais mieux descendre avec vous et un guide seulement qu'avec les autres » .
Nous restâmes une heure au sommet et pendant ce temps nous nous consultâmes, Hudson et moi, comme nous l'avions fait toute la journée, sur les mesures les meilleures et les plus sûres à prendre pour l'expédition. Nous convînmes que le mieux était de placer en tête Groz, le plus vigoureux de nous tous, et Hadowle second; Hudson qui valait un guide pour la sûreté du pied, désira être le troisième; lord Francis Douglas venait ensuite, puis Taugvvalder père, le plus fort du reste de la troupe. Je proposai à Hudson d'attacher, pour plus de sûreté, une corde au rocher, quand on arriverait au passage difficile, et de la tirer en descendant.il approuva l'idée; mais on n'arrêla pas expressément qu'elle serait mise à exécution.
L'expédition s'arrangea dans l'ordre ci-dessus, pendant que je prenais un croquis du sommet, et l'on m'attendait pour m'attacher à mon rang, quand quelqu'un nous rappela que nous n'avions pas laissé nos noms dans une bouteille : on me demanda de les écrire, et pendant que je le faisais, la troupe se mit en marche. Quelques minutes après, je m'attachais au jeune Taugwalder et nous rejoignions nos compagnons au moment où ils commençaient à descendre le mauvais pas décrit plus haut. Les plus grandes précautions étaient prises. Jamais deux hommes ne se déplaçaient à la fois, chaque homme marchait à son tour et seul; quand il s'était affermi dans sa position, le suivant avançait. La distance moyenne entre chacun était d'environ 6 mètres. On n'avait pas toutefois attaché de corde supplémentaire au rocher, et personne n'en parla. L'idée n'en était venue qu'au sujet de M. Iladow, et je ne crois pas y avoir pensé de nouveau.
J'étais, comme je l'ai dit, détaché de ceux qui me précédaient et je descendais à leur suite quand, au bout d'un quart d'heure, lord Douglas me demanda de m'attacher à Taugwalder père, craignant, me dit-il, que, s'il venait à glisser, Taugwalder ne fût pas de force à le retenir. Cela eut lieu dix minutes à peine avant l'accident, et c'est indubitablement à cette précaution que Taugwalder doit la vie.
Peu d'instants après, à Zermatt, un jeune garçon doué d'une vue perçante, courut à l'hôtel du Mont-Rose dire à M. Seiler qu'il venait de voir une avalanche tomber du sommet du Cervin sur le glacier. On le gronda de faire un conte aussi absurde. Hélas! il avait raison. Voici ce qu'il avait vu :
Autant que je puis le savoir, personne ne marchait au moment de l'accident. Je ne puis cependant parler avec certitude, non plus que les Taugwalder, parce que les deux premiers hommes nous étaient en partie cachés par