‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 31 sur 53 · G6 LES ASCENSIONS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

G6 LES ASCENSIONS CÉLÈBRES

un vent furieux d'ouest-sud-ouest, qui rendit cette opération assez difficile. Le pic est couvert de neige, depuis le grand glacier jusqu'à sa cime. Mais, vers le haut, l'épaisseur des neiges est peu considérable, parce que la forme, tranchante du faîte de la montagne n'en souffre pas l'accumulation. Au sommet, elles ne m'ont pas paru avoir plus de 5 mètres de profondeur. Leur consistance est rare et légère ; elles ne recèlent que peu ou point de glace, attendu que les dégels sont ici de trop courte durée pour les imprégner d'eau et que la petite quantité, qui se forme durant les plus beaux jours d'été, s'écoule promptement le long des deux versants. Mais, sur la pente septentrionale, ces mêmes neiges prennent peu à peu de la solidité et se transforment en un vaste glacier, qui descend jusqu'au bord du lac et dont la hauteur verticale est d'environ 800 mètres. Au sud, au contraire, le sol du pic était à découvert, ce qui résulte moins de l'action de la chaleur, que de l'extrême raideur de l'escarpement. Les neiges ne peuvent s'y soutenir; elles tombent continuellement du haut de la montagne sur un talus situé à 600 ou 700 mètres au-dessous, et elles y forment un glacier assez considérable pour résister à la chaleur directe et réverbérée à laquelle cette situation l'expose.

La partie découverte du sommet ne m'a présenté aucun rocher entier, aucune couche en place; ce n'est qu'un amas de débris, appartenant tous à la même espèce de pierre, savoir à ce calcaire compact, noirâtre, fétide, qui s'intercale entre les bancs de grès et de pierre coquillière.

Du haut du mont Perdu, on découvre une suite de sommités à couches redressées, qui se rangent sur une seule et même ligne, dirigée parallèlement à la chaîne et qui partage l'immense horizon du spectateur en deux parties aussi différentes de niveau que distinctes par la forme des montagnes dont elles sont hérissées. Au nord s'élè-

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La Ri'èclie de Iloland.

ASCENSION AU MONT PERDU. I(i0

vont les montagnes primitives qui continuent l'axe de la chaîne. Leurs cimes, aiguës et déchirées, s'enchaînent et forment une hande de plus de 4 myriamètres d'épaisseur transversale, dont l'élévation intercepte totalement la vue des plaines de France. Telle est, de ce côté, l'insensible progression des abaissements, que cette large bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur graduellement décroissante, et que le pic du Midi de Bagnères, qui se trouve au dernier rang visible, n'est encore qu'à 500 mètres au-dessous du mont Perdu.

Au midi, le spectacle est bien différent. Tout s'abaisse tout d'un coup et à la fois. C'est un précipice de 1 000 à 1100 mètres, dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Aucune n'atteint 2 500 mètres d'élévation absolue, et elles dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon.

Mais ce qui attirait surtout mon attention, c'était de voir cette bande méridionale des Pyrénées nettement divisée en deux parties distinctes. La plus voisine des plaines offrait à ma vue ces longs dos et ces vallées évasées que forment ordinairement les coteaux calcaires sur la lisière des grandes chaînes. La bande, au contraire, qui tient au mont Perdu, et qui en est évidemment une dépendance, conservait l'étrange apparence que revêt tout ce qui appartient à cette singulière montagne. C'est un vaste et long plateau dont toute la surface, vue de cette hauteur, semble à peu près de niveau. Quelques mamelons seulement y figurent autant de monticules peu élevés que séparent des vallons larges et peu profonds. Mais, au milieu de ces inégalités superficielles, s'ouvrent quatre ou cinq crevasses énormes dont les parois sout rigoureusement verticales. Elles partent en divergeant des bases du pic et s'étendent jusqu'aux limites du plateau, dont elles partagent indifféremment et les protubérances et

les vallons, et qu'elles divisent lui-même jusqu'à ses fondements. FJles en absorbent aussi les eaux, et recèlent d'épaisses forêts que l'on aperçoit dans leur profondeur. Ces crevasses, si nettes qu'on les croirait formées de la veille, ont si bien conservé leurs angles saillants et rentrants, que tout se correspond exactement de part et d'autre, et les saillies, et les enfoncements, et les sinuosités des bords, et les ondulations des sommités. On croirait que leurs bords n'attendent, pour se rejoindre, qu'un nouvel effort de la puissance qui les a désunis.

Je quittai le sommet à une heure, après avoir fait une seconde observation du baromètre.... J'avais séjourné près de deux heures sur cette cime et, à quelque distance que j'eusse porté mes regards, je n'avais aperçu aucun être vivant qu'un aigle qui passa au-dessus de nous, volant directement contre le vent, avec une inconcevable rapidité. Nous luttions nous-mêmes avec peine contre ce vent impétueux, dont un aigle triomphait si aisément, et il nous faisait éprouver un froid insupportable, quoique le thermomètre n'indiquât pas une très basse température. Cette incommodité, du reste, est la seule que j'aie ressentie.

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