‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 32 sur 53 · ASCENSION DE M. ALBERT TISSANDIEU · texte numérisé non relu

ASCENSION DE M. ALBERT TISSANDIEU

M. le général de Nansouty ayant bien voulu promettre à la revue scientifique, La Nature, des documents inédits sur la curieuse installation de son observatoire du Pic du Midi, et sur les projets de construction d'un nouvel établissement à la pointe extrême de la montagne, M. Albert Tissandier, frère du rédacteur en chef de La Nature et son collaborateur, alla recueillir les renseignements de notre savant et courageux météorologiste. Nous empruntons les pages suivantes au récit de son ascension :

« A mon arrivée à Bagnères-de-Bigorre, les rafales de

neige étaient si impétueuses, si persistantes, que je commençais à perdre l'espoir de pouvoir entreprendre l'ascension du pic du Midi. Après deux longs jours d'attente, une amélioration parut se signaler dans l'état de l'atmosphère; le vent et la neige cessèrent. Dans la soirée du 9 janvier (1879), nous décidâmes avec les trois guides habituels du général de Nansouty que notre départ aurait lieu le lendemain, à quatre heures du matin.

« Dès le lever du jour, le ciel était encore menaçant, la neige tombait en abondance; les guides me dirent que l'ascension était encore impossible; il fallait attendre.

« A neuf heures une éclaircie se fit; nous partîmes. La route était interceptée à différents endroits par des avalanches tombées les jours précédents; jusqu'à Tramesaigues cependant la marche était assez facile, et nous fîmes une première halte. 11 y a là des cabanes abandonnées pendant l'hiver, mais qui, dans les premiers jours, de l'été, servent d'asile aux bergers des Pyrénées. Le général de Nansouty a fait installer dans l'une de ces huttes un dépôt de fils télégraphiques, de cordes, de vêtements destinés aux guides; des lits mêmes y sont organisés d'une façon primitive. Après être restés là quelques minutes, afin que les guides pussent se préparer, attacher aux chaussures les crampons qui évitent de glisser sur un sol gelé, nous commençâmes à pénétrer dans la véritable région de la neige. Le temps, gris et incertain, était calme, la température de 0 degré. Le paysage ne s'entrevoyait guère à plus de 500 mètres de distance, une brume épaisse cachait l'horizon; cependant par moments un rayon de soleil découvrait une cime neigeuse éblouissante de clarté, puis un instant après tout redevenait sombre. C'étaient des apparitions merveilleuses. Quant au pic, les guides me montraient dans la brume l'endroit où il devait se trouver, mais rien n'indiquait son existence. La neige s'épaississait à mesure que nous mai-

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cliions; déjà nous enfoncions jusqu'aux genoux; l'un des guides, allant en avant, nous indiquait le chemin à suivre. Nous marchions ainsi dans les pas qu'il avait tracés, gravissant avec peine les pentes rapides de la montagne. Tout près les uns des autres, nous nous aidions mutuellement pour éviter les glissades. La marche était lente, pénible, dans l'amas de neige dont nous étions entourés. De temps en temps, nous nous arrêtions pour reprendre haleine; le guide qui marchait en avant était remplacé par l'un de ses camarades, la fatigue étant plus grande poui* celui qui ouvrait la marche.

« Nous trouvions une compensation à nos efforts en admirant les effets de la lumière du jour, qui éclairait la vallée d'où nous venions : des nuages s'avançaient majestueusement au milieu des neiges, et formaient des tableaux d'une beauté incomparable; j'étais véritablement ébloui par le spectacle de ces magnificences naturelles aux aspects sans cesse variés. Je comparais ces belles scènes à celles qu'il m'a été si souvent donné de contempler en ballon. Dans la nacelle de l'aérostat, les panoramas sont assurément plus grandioses encore ; au miheu des solitudes des nuages, la nature déploie toutes les splendeurs qu'on peut rêver, mais les effets sont moins variés que dans la montagne.

« Nous étions déjà à une altitude de 1 800 mètres et la pente la plus rapide d'environ 45 degrés était gravie, mais une fois là le temps changea; le vent s'éleva, les brumes obscurcirent le ciel de plus en plus. Nous recevions dans le visage des rafales de neige qui entravaient singulièrement notre marche. A côté de nous, des amas énormes de neige indiquaient des avalanches récemment tombées. Les poteaux télégraphiques de 7 mètres de hauteur étaient souvent ensevehs; cinq ou six d'entre eux avaient même été brisés par la violence des tempêtes récentes et les fils se trouvaient rompus.

17li LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.

(( A mesure que nous montions, la tourmente redoublait d'intensité, le vent était assez impétueux pour nous faire quelquefois trébucher dans la neige; le jour allait finir, le ciel s'assombrissait, tout devenait lugubre autour de nous. Les guides, aguerris aux tempêtes, résistaient à ce véritable ouragan beaucoup mieux que je ne pouvais le faire. Lorsqu'il n'y avait plus guère que 300 mètres à gravir et qu'ils me montrèrent au travers des neiges l'observatoire du pic, malgré ma volonté, mes forces commencèrent à faiblir. Je sentais dans la tête des picotements, je ressentais dans les oreilles un bourdonnement particulier, précurseur du mal des montagnes ; j'étais étonné de ce malaise imprévu, d'autant plus que dans mon ascension du Mont Blanc, je n'avais rien éprouvé de semblable. Depuis plus de trois heures, il est vrai, nous avions de la neige presque jusqu'à la ceinture. Le terrible vent m'empêchait de respirer librement et me suffoquait; il me fut encore possible de faire une centaine de pas, mais après cet effort je dois avouer que, sans l'appui des guides, il m'eût été difficile d'arriver au but.

(( Le général de Nansouty, qui ne s'attendait guère à recevoir des visites en de telles circonstances, me reçut avec une cordialité dont je fus touché. Soigné et réchauffé devant un bon feu, mon malaise passager fut vite oublié. Bientôt je prenais place auprès de lui, faisant honneur à un repas bien gracieusement offert.

« L'installation du général est loin d'être luxueuse; quoique rien ne manque aux impérieuses nécessités de la vie usuelle, on est frappé du dévouement dont il faut faire preuve pour accepter, dans le seul but de concourir aux progrès de la science, une existence aussi isolée, aussi primitive, et cela pendant huit mois de l'année. »

Après avoir décrit l'observatoire, où habite avec le général son compagnon dévoué, M. Baylac, le second observateur, M. A. Tissandier ajoute :

I/OBSEflVATOlRE DU PIC DU MIDI. 177

« On se lève à la première heure du jour; c'est la consigne inexorable. Le général commence ses premières observations, il faut aller au dehors interroger les thermomètres et les baromètres placés sous l'abri construit sur une terrasse de pierre. De deux heures en deux heures, et plus souvent encore quand les circonstances atmosphériques l'exigent, les observations sont renouvelées, inscrites et conservées avec soin. Il en est ainsi tout le jour, la nuit seule met terme à ce travail.

« La modestie de mon excellent hôte ne me pardonnera pas mes éloges, mais rien ne pourra m'empêcher de témoigner mon admiration pour l'énergie et la patience que déploie sans cesse le courageux observateur du pic du Midi. ))

Albkrt TissANDiER. — Lci Natuve, l*"'' février 1879.

0 Parnasse! maintenant je te contemple, non avec les yeux insensés d'un rêveur, non dans le fabuleux paysage d'un poème, mais je te vois avec ton manteau de neige et sous ton ciel natal t'élever dans toute la pompe sauvage de la majesté des montagnes. Ne t'étonne pas que j'essaye de chanter en ta présence; et moi aussi, moi le plus humble des pèlerins qui t'ont visité, je voudrais en passant éveiller tes échos, quoique nulle Muse sur la cime ne déploie aujourd'hui ses ailes.

Que de fois j'ai rêvé de toi ! car, qui ignore ton nom glorieux, celui-là est étranger à ce que l'homme a de plus divin.

Plus heureux que tant de poètes illustres que le destin enchaîna dans leur lointaine patrie, foulerais-je sans émotion cette terre sacrée que d'autres idolâtrent sans la connaître? Quoique Apollon ne visite plus sa grotte et que le séjour des Muses en soit aujourd'hui le tombeau, je ne sais quel doux génie règne encore en ces lieux, soupire dans la brise, habite le silence des cavernes et glisse d'un pied léger sur cette onde mélodieuse.

Byron .

Castri est le nom d'un misérable village perché sur un roc comme le nid d'un oiseau de proie; c'est aussi le nom que porte aujourd'hui l'emplacement de Delphes, l'antique sanctuaire d'Apollon.

A peu de distance d'Arakkovah, en montant par des chemins où le Klephte seul peut s'aventurer sans frémir, on arrive à des excavations pratiquées dans le rocher et consacrées autrefois au dieu Pan et à la nymphe Gorycia. Une longue inscription, toute détériorée, indique l'antre Gorycien, dont l'accès était praticable aux chevaux du temps de Pausanias. Ce dernier atteste n'avoir jamais vu

ASCENSION AU PAUNASSE. 170

une grotte plus spacieuse, ni plus belle; aujourd'hui les eaux et les éboulements en ont comblé une bonne partie. C'est à l'antre Gorycien que les Thyades, prêtresses d'Athènes, se donnaient rendez-vous à une époque de l'année, appelant à elles les femmes de la Phocide et les femmes étrangères que la dévotion amenait à Delphes. S'animanl ensuite, au moyen de pratiques mystérieuses, elles franchissaient, fortifiées par leur exaltation, les sentiers les plus impraticables, et atteignaient la cime la plus élevée du Parnasse.

Quelques débris de sarcophages en marbre, cachés sous les vignes qui couvrent de ce côté le penchant pierreux et rapide du vallon; une chambre souterraine dans laquelle il est aisé de pénétrer; l'empreinte des gonds et des clous énormes d'une porte sur le rocher, porte qui fermait, dit-on, un chemin secret conduisant au trépied de la sibylle; quelques petites colonnes soutenant le vestibule extérieur d'une éghse indigente; un mur de soubassement que l'on regarde comme indiquant la place du temple d'Apollon dont il aurait fait partie, et sur lequel on peut lire une inscription bien conservée, rappelant les décrets rendus en l'honneur des bienfaiteurs du temple, les noms de plusieurs architectes employés à le construire ou à l'agrandir, et l'affranchissement d'un esclave par sa consécration au dieu; enfin, tout le long de l'unique sentier qui parcourt le vallon, des niches plus ou moins grandes taillées dans le roc, et dans lesquelles parfois l'image d'une madone a remplacé les riches offrandes des païens : c'est là tout ce qui rappelle l'existence de la superbe Delphes. Plus de temples ni de statues couvertes d'or et luisant au soleil; plus de danses, plus de jeux, plus de processions solennelles ni de peuples assemblés; plus d'amphictyons réglant les deslinées de la Grèce ; plus de conquérants avides d'arracher au ciel le secret de leur avenir; plus de philosophes s'inclinant

180 LES ASCENSIONS CÉLÈBRLS.

devant la devise la plus sage et la plus vraie qu'ait enfantée le génie du paganisme : Connais-toi toi-même.

Tout a disparu, comme, le lendemain d'une fête, les splendides échafaudages, la musique, les danses et le peuple qui cliQrchait la joie. La pâle et triste sibylle semble seule habiter ces lieux sombres et déserts. Ce souvenir est le seul qui frappe vivement l'esprit quand on s'arrête à Delphes. Partout des abîmes entr'ouverts et des gouffres béants, des échos qui retentissent, des rochers noircis com'me si le feu les avait brûlés : tel était et tel est encore le vallon de Delphes. Quelques oliviers croissent dans le creux du vallon, au sortir duquel ils deviennent plus abondants et forment dans la plaine un grand bois qui s'étend jusqu'au golfe. La nuit, si vous vous éveillez, vous entendez le vent qui vient de la mer et qui dans la baie de Crissa chante ou soupire, doux et mélancolique. A Delphes il devient un sourd grondement, une plainte prolongée qui remplit l'âme de tristesse et vous fait craindre, quand vous l'écoutez, que l'antique oracle n'ait recouvré la parole pour vous révéler l'avenir que vous réserve le destin.

(E. Yemeniz, Voyage en Grèce.)

Les Grecs avaient placé la demeure des Muses, c'est-àdire la source de l'inspiration poétique, aussi bien que la demeure des dieux, sur les hauts sommets, là où la terre semble toucher au ciel. Les Muses habitaient l'Olympe, le mont Piérus, l'Héhcon et surtout le Parnasse.

Le Parnasse est une des plus belles montagnes de la Grèce ; sur ses cimes couvertes de neige marchaient dans leur pureté les Muses chastes. Les sommets du Parnasse sont souvent enveloppés de nuages. Qui a vu Liakoura* feans voiles? dit lord Byron. Cette particularité convenait

Nom moderne de l'une des cimes du Parnasse.

à la destination que la mythologie antique avait attribuée à la sainte montagne. La création poétique est un mystère, il lui sied de s'envelopper de mystérieux nuages.

Chez les Grecs, toutes les inspirations étaient sœurs; le Parnasse consacrait l'alliance de l'enthousiasme poétique et de l'enthousiasme religieux. Tandis que les Thyades y célébraient leurs danses, qu'animaient les fureurs de Bacchus, la Pythie, assise sur le trépied, aspirait les émanations fatidiques de la montagne. Apollon y avait son temple, à la place duquel existe à cette heure un laurier, image de l'inspiration qui ne meurt pas. Les Muses s'y baignaient dans la source de Castalie, qui coule encore, et dont l'eau remarquablement pure et légère est un charmant symbole de la limpide poésie des Grecs. Ingénieux à saisir les convenances naturelles des lieux avec les idées que devaient exprimer les fables attachées à ces lieux, les anciens avaient placé le temple d'Apollon au pied des rochers à pic appelés les Brillantes (Phédriades) , qui réfléchissent encore aujourd'hui avec tant de puissance les flèches du dieu. Pour eux, le dieu de la lumière et de la chaleur était le dieu des vers ; ils lui avaient consacré une cime escarpée et presque inaccessible. La perfection de l'art est un sommet lumineux et ardent que nul sentier ne gravit, et auquel on ne s'élève que par l'essor d'un vol divin.

Au-dessus de l'emplacement de l'ancienne Delphes s'élève le double sommet si souvent invoqué par les poètes. 11 domine la grotte pittoresque d'où s'échappe la fontaine de Castalie. M. Urichs fait observer que certains poètes latins, tels qu'Ovide et Lucain, qui n'étaient pas venus à Delphes, semblent croire que les deux sommets, au pied desquels la ville était bâtie, forment le point culminant du Parnasse, tandis que le Parnasse n'a réellement qu'une cime.

Un soir, à Drachmani, me trouvant au pied du Parnasse

et suivant de Toeil les vautours qui planaient sur les ilancs, je vins à me rappeler ce vers fameux :

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur...

Il me fallut un effort inouï de réflexion pour me convaincre que cette fière montagne qui se dressait là devant moi, baignant dans les teintes violettes du soir ses rochers, ses sapins, ses abîmes, c'était le Parnasse de Boileau.

En revanche, le Parnasse tel qu'il était devant mes yeux, je le trouvais dans les poètes anciens et surtout chez Euripide. En contemplant les rochers qui resplendissaient si vivement au soleil du Midi, je n'estimais pas trop forte l'expression du poète dans les Phéniciennes : « 0 roche étincelante de feu ! ô splendeur à double sommet! »

(J.-J. Ampère, la Poésie grecque en Grèce.)

La route du monastère de Saint-Luc à Delphes

tourne le long des flancs du Kirphis ou Xero-Vouni, dans ses embranchements avec le Parnasse ou Liakoura. Une demi-heure après avoir monté, on rencontre une petite chapelle située tout auprès d'une fontaine d'eau vive ombragée de platanes. Il y avait probablement là autrefois une station religieuse pour les pèlerins qui se rendaient à Delphes, car le chemin semble suivre la route antique. Une fois qu'on a tourné ces ravins de la chaîne du Kirphis, on aperçoit l'entrée de la gorge profonde qui dominait la vieille Delphes. Tout à l'entrée de cette gorge, bien haut dans la montagne, sur les dernières limites du terrain cultivé et au pied de ces cônes de neige qui donnent une physionomie imposante au front sourcilleux du Liakoura, apparaît le bourg d'Arachova. Quelques noires forêts de pins semblent posées auprès du rivage de cette sorte de glacier, comme une digue destinée à arrêter

l'invasion des neiges. A l'autre extrémité de cette gorge, bien haut aussi, au pied de rochers de porphyre, est le village de Castri, bâti sur les ruines de Delphes.

Il faut encore deux heures d'une bonne marche de cheval pour tourner toutes les collines et les remonter jusqu'à Castri; mais, à mesure qu'on s'en approche, la vue devient à chaque pas plus belle. Dans les parties inférieures des collines, on traverse de courtes vallées bien plantées et bien arrosées, en suivant de l'œil la fraîche vallée du Plistus. Dès qu'on est parvenu sur le haut des collines, on aperçoit la baie de Salona, le golfe de Corinthe et, dans le lointain, les montagnes du Péloponèse. En se rapprochant un peu plus, la mer se dérobe derrière les cimes du Kirphis, et on se trouve dans une enceinte de hautes montagnes et comme isolé du reste du monde. Ce devait être un beau spectacle que d'apercevoir de là, aux jours solennels, les processions antiques se déployer à la fois des deux côtés opposés, arrivant par mer à Crissa et par terre du côté d'Arachova. Dès les premiers pas sur ce sol sacré, on passe à travers des tombeaux; ces tombeaux vont toujours se continuant jusqu'au monastère de Saint-Élie. A quelques pas du monastère, coule une petite rivière qui sort de la fontaine Gastalie, placée un peu plus au-dessus, à droite de la route. Un torrent descend du Parnasse, par une fissure entre deux pics escarpés, le pic Nauplia et celui d'Hyampeia, d'où fut, dit-on, précipité le fabuliste Ésope par les habitants de Delphes. Parvenu à l'extrémité de cette fissure étroite, le torrent est recueilli dans un court passage voûté et s'écoule dans un bassin carré, creusé par la nature même dans le rocher, mais agrandi un peu de main d'homme. Ce bassin renferme la célèbre fontaine de Castalie. Audessous de la fontaine, sur le flanc d'un rocher d'une hauteur perpendiculaire de plus de 100 pieds, sont creusées trois niches. Celle du milieu, qui est la plus grande,

renfermait probablement une statue d'Apollon, et les deux autres les statues du dieu Pan et de la nymphe Gastalie. Une quatrième niche placée à droite, et fermée par une petite enceinte de murs, est transformée en une chapelle dédiée à saint Jean, qui aura sans doute succédé à VHéroitm^ consacré à Antinous. La religion chrétienne a par toute la Grèce établi ses autels sur les lieux mêmes sanctifiés par le respect antique. Assis sur une roche, au bord de la fontaine Gastalie, que deux rochers formidables resserrent d'un côté, tandis que l'autre s'ouvre sur une vallée profonde, fermée de tous côtés par des montagnes, je pouvais concevoir sans peine l'impression du respect religieux qui devait saisir l'imagination des visiteurs et les disposer à recevoir les décisions de l'oracle.

(J.-A. BucHOiN, la Grèce continentale et la Morée.) 1. Petit temple élevé par les Grecs eu l'iioiiiieur des héros déiliés.

LE PIC DE TENERfFFE

ASCENSION DE M. DICRTHELOT.

... Ce fut le 8 juillet que je résolus de gravir jusqu'au pic de Teyde, plus particulièrement connu, en Europe, sous le nom de pic de Ténériffe. J'avais l'intention d'y parvenir par les pentes méridionales ; je savais qu'avant moi aucun voyageur n'avait tenté de faire l'ascension de ce côté, car les sentiers qui y conduisent sont presque impraticables; mais je pouvais rencontrer par là quelques plantes échappées aux savantes recherches de Broussonnet et de Ch. Smith, et cette seule espérance balançait tous les obstacles. Je me trouvais, à cette époque, à Ghasna, village situé dans une position des plus pittoresques, au sud du Teyde, et à 1416 mètres d'élévation au-dessus du niveau de l'Océan, quoiqu'il ne soit guère éloigné que de trois lieues de la côte méridionale de l'île. J'en partis à cinq heures du matin avec M. Mac-Gregor, alors consul d'Angleterre aux Canaries, et deux guides qui nous accompagnaient. Après deux heures de marche, nous arrivâmes à la base des montagnes centrales. Les pins des Canaries, qui couvraient presque tous les terrains que nous avions traversés, commencèrent à devenir plus rares; à mesure que nous avancions dans la gorge d'Oucanca, ces beaux arbres disparurent insensiblement et furent remplacés

188 LES ASCENSIONS CÉLÈRRES.

par des genêts visqueux. Oucanca est un endroit qui mérite d'être vu : une éruption volcanique, accompagnée sans doute de violentes commotions, en bouleversant jadis la base des montagnes centrales, donna naissance à la gorge qui existe aujourd'hui. Le cratère principal, qu'il est facile de reconnaître, vomit un torrent de lave vitrifiée qui inonda les alentours et suivit son cours vers la côte, en parcourant un espace de plus de deux lieues. Le désordre de ce site sauvage est encore augmenté par d'énormes rochers qui paraissent s'être détachés des hauteurs voisines.

Au sortir des gorges d'Oucanca, nous continuâmes à gravir la montagne que nous avions en face : les genêts blancs, dont nous avions déjà rencontré quelques buissons près du cratère, se montrèrent alors en plus grand nombre, et s'étendirent bientôt en une zone de végétation qui domine exclusivement autour des bases du pic.

La station où nous étions parvenus s'appelle degollada de Oucanca. Le Teyde était en face de nous ; nous comptions déjà les torrents de lave noire qui sillonnent ses pentes, et nous découvrions toutes les montagnes centrales de ïénéritïe, car ce n'est que de ce point qu'on peut embrasser d'un seul regard l'ensemble de ce groupe de sommités volcaniques. Cette vue est des plus imposantes, et aucune description ne pourrait en donner une idée assez juste. Les montagnes des Canadas, qui peut-être formèrent dans d'autres temps une chaîne entièrement circulaii'e, offrent aujourd'hui deux grands passages dont les abords bouleversés indiquent assez les causes violentes qui les produisirent ; les hautes crêtes s'élèvent à plus de 5 000 mètres au-dessus du niveau de l'Océan; tout l'espace renfermé par la ligne de circonvallation de ces monts trachytiques constitue un cratère immense, d'une origine primordiale relativement au pic lui-même, que le géologue Escolar appelait el hijo de las Canadas (le fils des Canadas). C'est

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LE PIC DE TENERlFFi:. 191

à peu près du milieu de ce cratère elliptique, dont le plus grand diamètre est d'environ 5 lieues, que s'élance le Teyde, encore fumant au-dessus de ce sol bouleversé. Le vaste circuit qui l'entoure est désigné à Ténériffe sous le mon de gorges du pic {Canadas del Teyde).

Le sentier qui conduit à la degoUada d'Oucanca, dans le fond des gorges, est des plus scabreux; la contre-pente de la montagne est presque à pic, et présente, dans plusieurs endroits, des précipices de plus de 300 mètres de chute. Lorsque nous descendions dans l'intérieur des Canadas, nous pouvions à peine concevoir comment nous y parviendrions; mais enfin nous y arrivâmes. Le sol de ces gorges est à 2 755 mètres au-dessus du niveau de la mer, et la cime du Teyde s'élève à 985 mètres au-dessus du sol. Nous avions d'un côté, les vastes pentes du grand cône, et de l'autre la chaîne des montagnes d'où nous étions descendus, et dont la coupe presque perpendiculaire servait jadis de paroi à cet immense cratère de soulèvement. Quel étonnant spectacle ! et si l'imagination se transporte dans les siècles de tourmente géologique où ce volcan était dans toute son activité, on ne concevra pas sans effroi un gouffre enflammé de plus de 9 lieues de circonférence et de oOO mètres de profondeur! Alors seulement on pourra se faire une idée de l'état de fermentation de cette époque d'incandescence, et la formation du Teyde au milieu de ce gouffre ne paraîtra plus qu'un effet secondaire.

Après avoir admiré ces grands accidents volcaniques, et avant de nous avancer davantage vers la base du Teyde, nous fûmes nous reposer à la source de la Piedra, car nous étions suffoqués par la chaleur. Dans cette région élevée, l'air est toujours calme et diaphane, le ciel toujours d'un azur éclatant, et la plus légère nuée ne vient jamais en rompre l'uniformité. L'intensité des rayons solaires dans ces gorges, leur réverbération sur les nappes

du tuf blanc, leur éblouissante scintillation sur tous les débris de ponce et d'obsidienne qui couvrent le sol, sont autant de causes qui produisent une haute température. De là on domine les nuages; aussi, point de ces brumes bienfaisantes qui, dans les lieux plus bas, viennent rafraîchir l'atmosphère, humecter la terre et vivifier la végétation. L'habitant des plaines, qui traverse cette zone, en ressent bientôt l'influence; l'extrême sécheresse de l'air resserre ses pores, arrête sa transpiration et gerce son épiderme; une soif immodérée le tourmente sans cesse, et souvent il cherche en vain la source cachée qui ne doit l'étancher qu'un instant.

La source de la Piedra fournil une eau d'une fraîcheur délicieuse; les chèvres qu'on laisse errer dans ces gorges, et les abeilles dont les ruches sont placées dans le voisinage, viennent s'y désaltérer; une multitude de genêts blancs croissent aux alentours; cet utile arbuste est l'ornement des Canadas, les chèvres broutent ses tiges, tandis que les abeilles butinent sans cesse sur les Heurs parfumées. Ainsi, dans les lieux les plus arides, la nature semble avoir pourvu à tous les besoins.

Nous continuâmes notre route par le défilé de Canada blanca; nos guides nous firent traverser ensuite un torrent de lave que nous avions à notre droite, puis entrer dans un troisième. On appelle mal pais (mauvais pays), tous ces espaces envahis par les éruptions. A mesure que nous avancions, les obstacles devenaient plus insurmontables; à chaque instant il nous fallait gravir des tas de scories, des amas d'obsidiennes qui interceptaient tous les passages. Nous marchions depuis plus de deux heures sur ce sol infernal, quand nos guides, qui s'étaient déjà arrêtés plusieurs fois pour se consulter, nous parurent incertains sur la route qu'ils devaient suivre; bientôt l'un d'eux vint nous déclarer que nous nous étions égarés et que nous devions renoncer à notre

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t'iilii'prise. Nous ne lïiiiies pas do sou avis; nous olioiis trop avancés poui' retournei" en ari'ière; mais il fallait sortir de ce mauvais pas, car la nuit s'approchait. L'endroit où nos ignorants conducteurs nous avaient conduits était désespérant : des laves entassées en blocs nous entouraient de toute part; plus loin, elles paraissaient s'être répandues en nappe ; nous ne savions de quel côté nous diriger. Cependant, à tout hasard et à force de bras, nous parvînmes à frayer un sentier au malheureux cheval qui portait nos provisions, et qui manqua périr dix fois dans ce trajet.

Nous étions harassés de fatigue lorsque nous arrivâmes à la base d'une montagne de ponces adossée au pic. Au sortir des ponces, nos chaussures étaient en lambeaux, mais nous étions déjà parvenus sur une des pentes du Teyde et nous reprimes courage. Je reconnus les lieux; c'était le sentier que j'avais suivi en 1825, lors de ma première expédition. Certains alors de ne plus nous égarer, nous nous dirigeâmes hardiment vers la Estancia, où nous arrivâmes enfin, à neuf heures, par un beau claii" de lune. Malgré la hauteur de cette station, nous en trouvâmes la température très supportable ; nous respirions un air des plus purs; quelques légères rafales de vent du nord nous apportaient le parfum des genêts. Nos gens, à peine arrivés, mirent à contribution tous les buissons des alentours; un immense bûcher s'alluma, et ils se disposèrent à faire rôtir une malheureuse chèvre qu'ils avaient tuée dans les Canadas. Bientôt après le souper, ils se groupèrent autour du foyer, et chacun s'endormit. Quant à moi, je ne pus en faire autant; la marche forcée de la journée m'avait trop échauffé le sang. Le spectacle que j'avais sous les yeux avait, du reste, trop d'attrait pour moi; la sérénité du ciel, la solitude du heu, les formes bizarres des rochers entassés autour de notre bivouac, ces grandes ombres qui voilaient les gorges

dont nous étions enfin sortis, formaient un tableau imposant.

Il était trois heures du matin lorsque nous abandonnâmes notre bivouac pour nous avancer vers la pointe du pic. Le sentier que nous suivîmes d'abord, quoique très incliné, est pourtant assez praticable; mais en approchant de ï Altavista, le désordre du sol devient épouvantable par l'encombrement des matières que le volcan a vomies, et l'on ne peut marcher avec trop de précaution au milieu de tant de crevasses et d'aspérités. Après avoir franchi ce mal pais del Teyde, comme l'appelaient nos guides, on arrive sur l'assise de la Rambleta. Tout semble indiquer dans cet endroit un caractère antérieur à celui du sommet du pic, car c'est delà que débordèrent les nombreux torrents de lave qui ont inondé les Canadas. Le Teyde aura eu des alternatives de repos, et ce fut probablement après une d'elles qu'une nouvelle éruption produisit le pic. Ce chapiteau volcanique, qui a recouvert l'ancien gouffre, s'élève en effet au milieu de la Rambleta. Maintenant il couronne la montagne, et les échancrures de sa cime étaient éclairées par les premiers rayons du soleil levant. Des exhalaisons sulfureuses commençaient déjà à se faire sentir, nous touchions au terme de notre entreprise ; mais il nous restait à gravir les pentes de ce petit cône, dont la hauteur est de 146 mètres. Les ponces et les débris de scories rendent cette montée des plus fatigantes; cependant, après nous être reposés plusieurs fois pour reprendre haleine, nous atteignîmes enfin le sommet.

La vue dont on jouit de cette élévation est tout à fait grandiose; il me serait impossible de vous en donner une idée bien exacte, et vous rendre raison des impressions que produit ce spectacle sublime me serait plus difficile encore. De ce point culminant que les éruptions lancèrent â 5808 mètres au-dessus du niveau de la mer, nos regards

LE PIC DK TENERIFFE. 195

iMnl)rassaieiit les sept îles; à l'orient, les hautes cimes de Canaria perçaient à travers les nuages que le soleil dorait de ses feux; plus loin, nous découvrions Lancerote et Fortaventure; à l'occident, l'ombre du Teyde s'étendait en un immense triangle jusque sur Gomere, et non loin se montraient Palma et l'île de Fer. Nous avions audessous de nous Ténériiïe, avec le circuit de ses côtes, les divers enchaînements de ses montagnes, ses plateaux et ses vallées pittoresques. Nos regards errèrent longtemps sur celte multitude de creux et de relèvements qu'indiquait le jeu des ombres; nous aurions voulu deviner toutes les localités et reconnaître chaque accident, mais ce panorama était trop éloigné pour qu'il fût possible de bien en saisir tous les détails; ce n'était plus qu'un plan en relief; nous ne pouvions assez apprécier et les hauteurs et les distances. Nous étions enivrés d'admiration devant l'immensité de ce tableau ; mais la scène changea bientôt d'aspect. A mesure que le soleil s'avançait dans sa course, les vapeurs s'élevaient de toutes parts, on voyait peu à peu flotter leurs masses condensées, et des nuées blanchâtres se former sur les lieux où une plus grande réunion de végétaux attirait et reproduisait sans cesse de nouveaux brouillards. Ce fut ainsi que se couvrit insensiblement toute la surface de l'île au-dessus de laquelle nous dominâmes alors comme sur un océan de nuages.

(Berthelot, Bulletin de la Société de géographie.)

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