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reni avec les deux leiiles. Il fallait Irouvei' une place où l'on put lesdi'esser. Luttant contre l'ouragan, j'escaladai les rochers avec l'aide de deux soldats et j'arrivai enfin à un espace libre, mais incliné à 55 degrés. Cependant l'énergique volonté des soldats surmonta les obstacles; une tente algérienne fut dressée et des tapis en recouvrirent le sol neigeux. Mais la bourrasque continuait à sévir avec une telle violence qu'on ne pouvait sortir de la tente sans risquer d'être emporté; nous restâmes jusqu'au 18 au matin sur cet emplacement, à 5055 mètres. Enfin, le 17 après midi, le temps se calma, le soleil se coucha sous un horizon sans nuages et nous espérâmes que le lendemain verrait le terme de notre réclusion.
Le 18, en effet, le soleil brillait de tout son éclat et la cime du mont biblique déployait à nos yeux son magnifique manteau blanc. Cependant les bas-fonds étaient cachés par une nappe blanche de brouillards épais, qui ressemblaient à un mur de glace d'où s'élevaient des vapeurs qui se condensèrent en nuées; un vent violent les chassait sur nous avec de la neige glacée qui nous aveuglait, mais rien n'arrêta plus notre marche. Enfin, à dix heures du matin, nous étions à la base du dôme de l'Ararat.
Il est légèrement bombé; le point culminant est au centre du cercle qui forme sa base et qui, suivant Khanikoff, a 1 152 pas de pourtour. Ce dôme s'appuie sur des rochers à pic, excepté du côté par lequel nous arrivions. Du sommet, la vue n'a pas de limites. Au nord, on distingue une faible tache blanche; c'est l'Elbrouz (5644 mètres) situé à 400 kilomètres. Dans la même direction, se dresse le Kasbeck (5 045 mètres) à 200 kilomètres. Des deux côtés de ces géants, s'étend la chaîne des montagnes qui séparent les deux mers. A l'est, apparaît la Gokhtcha, volcan éteint; enfin, au sud, le panorama, dépassant le mont Savélan (4 810 mètres), en Perse, se
perd dans un espace sans fin. En quelques minutes, les autres voyageurs m'avaient rejoint. A dix heures vingt minutes, je plantai dans la neige une croix de bois peinte en noir et haute de deux mètres; puis nous redescendîmes à notre dernier camp.
Le 19, je remontai à la croix avec MM. Khanikoff et Alexandrolf. Les instruments furent installés et, comme il fallait séjourner là plus de trois nuits, je fis creuser dans la neige une fosse assez large et assez profonde pour y placer ma tente algérienne, à l'intérieur de laquelle le sol fut recouvert de tapis. Une autre lente fut établie de la même manière pour les soldats, puis les observations commencèrent et furent continuées pendant cinq jours. Le 21, M. Alexandroff tomba malade et fut obligé de redescendre. Il mourut quelques semaines plus tard à Erivan, payant de sa vie l'honneur d'avoir, le premier, mesuré sur place l'altitude du Grand-Ararat.
Le 24, la croix fut consolidée et on y cloua une plaque de cuivre avec inscription commémorative, en langue russe. Toutes les observations étant achevées, on commença la descente à deux heures. A sept heures, on était au Camp météorologique.
(Extrait de V Annuaire du Club alpin français; année
LE TAURUS CILICIEN (BULGHAR-DAGH)
ÉMSÉE KECLUS.
L'aspect du Bulghar-Dagh difïère singulièrement suivant les saisons. En automne, époque malheureusement choisie par le plus grand nomhre des voyageurs, la nature a déjà vécu sa vie rapide et fugitive, et, brûlée par les chaleurs, elle se prépare au long sommeil de l'hiver. Les champs qui bordent le rivage sont jaunis comme la paille, on ne voit plus que de minces bandes de verdure le long des rivières et des marigots; même les collines qui s'élèvent au-dessus de l'étroite plaine semblent cacher leurs arbustes sous un immense voile gris. Au delà s'étend, il est vrai, sur les flancs des montagnes, la zone vert sombre des conifères; mais les grandes cimes sont recouvertes de pâtis desséchés; toute la végétation est flétrie, jusqu'aux herbes arrosées par l'eau des neiges. On dirait qu'un incendie a passé sur cette chaîne de montagnes, belle seulement par la hardiesse et la sévérité de ses contours. Mais le voyageur qui contemple le Bulghar-Dagh dans la saison joyeuse du printemps ou bien au commencement de l'été n'a pas sous les yeux une Arabie Pétrée, il voit un paradis merveilleux de fraîcheur exposé dans toute sa splendeur au soleil du midi. Une plaine très étroite du côté de l'ouest, assez large dans la direc-
208 l.lilS ASCblNSlONS CELÈBHES.
tion de Tarse, étend à la base des hauteurs sa végétation luxuriante, interrompue çà et là par un damier de champs cultivés; au delà, s'élèvent les premières collines qui tranchent avec la verdure de la plaine par leurs escarpements crayeux, mais dont les cimes sont ombragées de quelques bouquets d'arbres. Plus haut, les contreforts des montagnes dressent leurs promontoires hérissés de dents d'un rouge d'ocre, et ravinés par des fissures profondes. Les pentes qui flanquent ces contreforts sont revêtues de vastes forêts de cèdres, de sapins et de genévriers. Une lisière, souvent indistincte à l'œil nu, mais que le télescope révèle dans toute sa netteté, sépare cette zone de forêts des pâturages couleur d'émeraude qui étalent dans tous les vallons leur fraîche écharpe de verdure, tachetée de neiges éblouissantes. Plus haut encore, s'élèvent en tours les pics du Bulghar-Dagh, semblables à de gigantesques cristaux noirâtres séparés les uns des autres par des lamelles d'argent. La chaîne entière forme comme un immense cône, dont la base est baignée par la mer d'azur et dont la cime va se perdre dans l'atmosphère non moins azurée que les flots.
M. Kotschy, qui avait déjà gravi en 1836 la plus haute cime du Bulghar-Dagh en compagnie de Russegger, voulut la gravir une seconde fois en 1856. Plein d'admiration pour celte fière montagne, Russegger lui avait donné le nom d'Allah-Tepessi, ou montagne de Dieu; mais le véritable nom sous lequel on la connaît dans le pays est Metdesis. On peut l'atteindre de Gullek par la vallée qui se prolonge à l'ouest du village. Dans aucune partie de la Syrie ou de l'Anatolie, même sur les pentes du Liban, on ne trouve de forêts de cèdres aussi belles que celles qui recouvrent les versants de cette vallée, jusqu'à plus de ^000 mètres d'altitude. Plusieurs milliers de cèdres admirables croissent en groupes d'une incomparable beauté au-dessus de la mer ondulée des pins, des sapins
Les i^ori;es du Taiiriis.
LE TAUKUS CILICIEN. 'IW
(H (les genévriers. Mallieureusement, en dépit des sévères défenses du pacha, les pâtres ont pris l'habitude d'allumer les broussailles des hautes montagnes, et souvent ces incendies se propagent jusque dans les forêts.
Au-dessus de la zone des cèdres on entre dans celle des broussailles, zone qui remplace celle de nos pâturages d'Europe. Dans le Taurus cilicien, excepté sur le bord des sources, on ne trouve que rarement des pentes gazonnées; jusqu'au pied des rochers arides et des flaques de neige croissent des plantes ligneuses et des arbrisseaux au feuillage d'un beau vert. A une hauteur où sur nos montagnes s'étend la surface uniformément grise des pâtis, des toufl'es de fleurs aux vives couleurs émaillent le sol, introduisant ainsi dans ces régions une variété et un éclat dont nos Alpes ne peuvent nous donner une idée.
L'ascension du Metdesis ressemble à celle de la plupart des grandes montagnes neigeuses; il faut longer le bord des précipices, s'engager dans des couloirs effrayants en apparence, s'aider des mains pour escalader les escarpements les plus abrupts, sonder la neige avant d'y poser le pied. Lorsqu'on gravit directement, comme le fit Russegger en 1856, on trouve l'ascension très pénible; mais on évite beaucoup de fatigues en faisant un détour par l'est et en gravissant d'abord la cime du Tchubanhuju, ou l'Appel des bergers, montagne ainsi nommée parce que les jeunes pâtres, arrivés au sommet, ne manquent jamais de pousser des cris pour annoncer leur triomphe à leurs camarades laissés en bas à la garde des troupeaux. Sur le versant septentrional du Tchubanhuju, on remarque au milieu d'un champ de neige une vaste étendue de glace qui pourrait faire croire à l'existence d'un glacier analogue à ceux des Alpes ; mais ces masses transparentes et bleuâtres sont dues à l'action d'une source considérable, qui, pendant les froides nuits, fond des neiges
sur tout son parcours: ces ueiges fondues se transforment en glace.
Le sommet du Metdesis, haut de 5500 mètres, domine un horizon très étendu, « un panorama d'une beauté divine, )) dit Russegger. On voit d'abord tous les grands pics de la chaîne dont on occupe le point culminant : à l'ouest, le Dchoisin et le Balmak; à l'est, le Tchubanhuju, le Harpalik, le Kochau, toutes cimes de 5 200 mètres, couvertes de neige sur le versant exposé au nord, et montrant leurs rochers de couleur sombre sur les pentes tournées vers le midi. Du côté du nord, le penchant du Metdesis est brusquement interrompu par un effroyable précipice dont la vue donne le vertige; un champ de neiges éternelles semé de pierres énormes remplit une haute vallée, bornée au nord par une crête parallèle à la grande chaîne, et se redressant pour former l'Okuskedyk, pic de 5 000 mètres. Par une échancrure de cette crête et par-dessus la crête elle-même, le regard s'étend librement sur les vastes plaines de la Garamanie, sur les collines boisées et les plateaux dénudés des environs d'Erenli. Les taches de couleur sombre éparses comme des îles indiquent les vergers et les jardins; très rapprochées les unes des autres dans la direction du nord, elles forment une espèce d'archipel. Au delà, tout à fait à l'horizon, miroitent vaguement les eaux de deux grands lacs et brillent les neiges de l'Erdchich, la plus haute cime de l'Asie Mineure. Plus distinctement apparaissent les deux chaînes escarpées de Hassan-Dagh et de Karadji- Dadi. Vers le nord-est, on voit d'abord un chaos de montagnes de toutes les formes et de toutes les couleurs, les unes plates, les autres pyramidales ou en aiguilles, jaune d'ocre, noires, blanchâtres ou rouge de brique; ce sont les contreforts du Bulghar-Dagh, où l'on exploite les riches mines argentifères de Bulghar-Maaden. Au delà de cette région, se dressent d'autres montagnes, nom-