I.b: TAUIUJS CILICIKN
l)ri'us(»s cuiiinio les vagues de la iiiei' : rAlpieli-Dagli. aussi élevé que le Metdesis, les sommets de l'Allali-Dagli, et d'autres chaînes encore se montrent Tune derrière l'autre. Vers le sud, la vue ressemble à celle de Giillekdala, mais elle est infiniment plus grandiose; on ne voit pas seulement les chaînes inférieures, la plaine de Tarse et la Méditerranée, mais on domine tous les pics secondaires, l'Utusch-Deppe anx trois pointes, le Ketsicbele à la verte plate-forme, le Kargoli et ses lacs environnés de neige. On plonge du regard dans tontes les vallées, revêtues de leurs forêls de cèdres, et de tous les côtés on peut suivre dans leur développement les derniers remparts du Bulghar-Dagh s'allongeant sur le sol (le la plaine comme les l'acines d'un gigantesque chêne. Les rivages de la mer, le golfe d'Alexandrette, la côte de Syrie jusqu'à Latakieh, se dessinent aussi distinctement que les côtes de la Sicile vues du sommet de l'P^tna ; sur le lointain miroir des eaux, des contours entrevus à travers la brume indiquent les montagnes de l'île de Chypre.
De cet immense observatoire du Metdesis, le voyageur qui veut séjourner quelques semaines dans les vallées du Bulghar-Dagh peut d'un coup d'œil choisir ses buts de promenades et d'excursions : à l'est, c'est la vallée de (iusguta, avec ses noires forêts, ses prairies couvertes de (leurs et ses abondantes sources d'eau limpide ; à quelques lieues plus loin, c'est la vallée de Seihoun, le Sarus des anciens, avec ses vieux châteaux, ses cascades, ses bosquets d'orangers; au sud-est, non loin de Mersina, c'est la vallée d'Ellisoluk,ou d'Ichmé, avec ses eaux thermales qui jaillissent au milieu d'un bosquet de lauriersroses. Si l'on veut traverser la chaîne de montagnes par l'un des deux cols qui donnent accès sur le versant septentrional, Gejek-Deppe et le col de Kochan, on peut atteindre, en suivant un chemin hardiment tracé sur le
flanc des précipices, les mines de plomb argentifère de Bulghar-Maaden, exploitées depuis 1842 par une centaine de Grecs industrieux. De ce charmant village moderne, on descend dans la vallée paradisiaque d'Al-Chodclia aux innombrables vergers. C'est dans cette vallée, disent les indigènes, que croît la plante merveilleuse dont la fleur brille comme une étincelle pendant la nuit. Les brebis et les bestiaux qui broutent cette plante fée mâchent de l'or, et bientôt leurs dents se recouvrent de feuilles légères du précieux métal. Les voyageurs assez heureux pour rencontrer la fleur de lumière la cueillent avec soin, et presque aussitôt après ils voient à leurs pieds une autre plante, dont les racines sont attachées à des hngots d'or. « Puissiez-vous trouver la fleur de lumière ! )) disent les Persans aux voyageurs. M. Kotschy, cependant, grand botaniste, s'il en fut, n'a pu, malgré toutes ses recherches, découvrir dans le Bulghar-Dagh cette plante aux fleurs lumineuses.
(Elisée Reclus, Paysages du Taurus cUicien . — Bévue germanique.)
Le Liban, dont le nom doit s'étendre à la chaîne du Kesraouan et du pays des Dru ses, présente tout le spectacle des grandes montagnes. On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie, tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie, toujours de la variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on sur le rivage, la hauteur et la rapidité de ce rempart, qui semble fermer la terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue, l'immensité de l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration : mais pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle, il faut se placer sur la cime même du Liban ou du Sannine. Là, de toutes parts, s'étend un horizon sans bornes; par un temps clair, la vue s'égare et sur le désert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe : l'âme croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errants sur la chaîne successive des montagnes, portent l'esprit, en un clin d'œil, d'Antioche à Jérusalem; tantôt, se rapprochant de ce qui les environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage. Enfin, l'attention, fixée par des objets distincts, examine avec détail les rochers, les bois, les torrents, les coteaux.
210 LES ASCENSIOÎSS CELEBRES.
les villages el les villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a vus si grands.
Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité des chemins, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices, commencent par reffrayer. Bientôt l'adresse des mulets qui le portent le rassure, et il chemine à son aise à travers les incidents pittoresques qui se succèdent pour le distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche des journées entières pour arriver dans un lieu qui, dès le départ, est en vue; il tourne, il descend; il côtoie, il grimpe; et dans ce changement perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas les décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages près de glisser sur des pentes rapides, et tellement disposés que les terrasses d'un rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt c'est un couvent placé sur un cône isolé, comme Marchâiâ dans la vallée du Tigre. Ici, un rocher percé par un torrent est devenu une arcade naturelle, comme à Nahr-elLeben. Cette arcade a plus de 160 pieds de long sur 85 de large, et près de 200 pieds d'élévation au-dessus du torrent. Là, un autre rocher taillé à pic ressemble à une haute muraille; souvent, sur les coteaux, les bancs de pierres, dépouillés et isolés par les eaux, ressemblent à des ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux, trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, et formé des cavernes, comme à Nahr-el-Kelb, près d'Antoura ; ailleurs elles se sont pratiqué des cours souterrains, où coulent des ruisseaux pendant une partie de l'année, comme à Mar-Eliâs-el-Roum, et à Mar-Hanna; quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus tragiques. On a vu, par des dégels et des tremblements de terre, des rochers perdre leur équilibre, se renverser sur les maisons voisines, et en écraser les habitants; il y a environ vingt ans qu'un accident semblable ensevelit.
près de MardjordjôSy un village qui n'a laissé aucune trace. Plus récemment et près du môme lieu, le terrain d'un coteau chargé de mûriers et de vignes s'est détaché par un dégel subit et, glissant sur le talus du roc qui le portait, est venu, semblable à un vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la vallée inférieure. 11 semblerait que ces accidents dussent jeter du dégoût sur l'habitation de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares, ils sont compensés par un avantage qui rend leur séjour préférable à celui des plus riches plaines : je veux dire par la sécurité contre les vexations des Turcs. Cette sécurité a paru un bien si précieux aux habitants, qu'ils ont déployé dans ces rochers une industrie que l'on chercherait vamement ailleurs : à force d'art et de travail, ils ont contraint un sol rocailleux à devenir fertile. Tantôt, pour profiter des eaux, ils les conduisent par mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent dans les vallons par des chaussées ; tantôt, ils soutiennent les terres prêtes à s'écrouler, par des terrasses et des murailles. Presque toutes les montagnes ainsi travaillées présentent l'aspect d'un escalier ou d'un amphithéâtre, dont chaque gradin est un rang de vignes ou de mûriers. J'en ai compté sur une même pente jusqu'à cent et cent vingt, depuis le fond du vallon jusqu'au faîte de la colline ; j'oubliais alors que j'étais en Turquie, ou, si je me le rappelais, c'était pour sentir plus vivement combien est puissante l'influence même la plus légère de la liberté.
(VoLNEY, Voyage en Egypte et en Syrie.)