ASCENSION PAR MM. PETIT, JOURDAN, PERRUSSEL ET DE MONTHEROT
Le 16 août 1877, je débarquais à Yokohama, me proposant de visiter l'intérieur du Japon, et attiré plus particulièrement par le désir de faire l'ascension duFusiyama, le géant de l'Empire du Soleil levant. Je pris le chemin de fer pour me l'endre à Tokio (Yeddo), la capitale de l'empire; j'étais attendu au Kamou-Yasiki, palais occupé par la mission militaire française, dont je connaissais plusieurs officiers.
Le lendemain de mon arrivée, le capitaine Jourdan, directeur des études à l'école militaire japonaise, le capitaine Perrussel, instructeur de cavalerie, et M. de Montherot, attaché à notre légation, m'annoncèrent qu'ils allaient partir pour une excursion dans l'intérieur, et que le but de leur tournée était le sommet du Fusiyama, dont la hauteur était encore mal déterminée par les géographes. Ces messieurs me proposèrent de me joindre à eux.
Le 22 août, dès le matin, mes trois compagnons et moi, accompagnés de deux Koskaïs (domestiques) qui devaient nous faire la cuisine et nous servir d'interprètes, nous quittions le \a.siki en jinriksha (voiture traînée par un ou deux hommes). Nous atteignîmes bientôt le petit village
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do Sinjikou, où une route nous permit de prendre des véhicules attelés de chevaux, avec des ressorts brisés en grande partie et des essieux consolidés au moyen d'une tige de bambou; les chevaux, du reste, n'allaient pas plus vite que, précédemment, les nisogos (hommes de peine). Voyageant soit sur des chevaux de bât, soit en voiture, nous arrivâmes le i24 à Onouma, d'où l'on n'aperçoit encore que le tiers de la montagne. Le sol sur lequel nous marchons est couvert de pierres, de scories, de lave et de cendres vomies par le volcan, aujourd'hui complètement éteint. En quittant Onouma, le sentier monte un peu et atteint promptement un petit col, d'où nous descendons dans l'immense cirque au milieu duquel se dresse le cône régulier duFusiyama. Nous pouvons l'admirer dans toute sa splendeur, se détachant franchement sur le ciel bleu qui lui sert de fond. A quatre heures, nous arrivons dans un village que la rue principale, je dirai même la seule, long boulevard planté de jujubiers, de palmiers, de pins et de saules, traverse en droite ligne, dans la direction du sommet de la montagne. Nous sommes à Yoscliida, un des deux points principaux où se réunissent les pèlerins pour entreprendre l'ascension; aussi avons-nous grand'peine à trouver un gîte. Nous finissons pourtant par entrer dans une vaste auberge précédée de deux cours. Dans la deuxième coule un ruisseau limpide, au moyen duquel ont été créés des lacs et des cascades en miniature, avec des forêts et des temples de la même proportion et un Fusiyama du même genre.
Le 25 août, à dix heures, nous sommes à cheval et nous commençons la traversée du cirque qui nous sépare de la base du Fusiyama. D'abord, c'est une forêt de cryptomérias, entrecoupée de clairières, dans l'une desquelles, près d'un vieux temple, se dressent deux de ces arbres, colosses élevés de plus de 30 mètres et mesurant à hauteur d'homme plus de 10 mètres de tour. Nous quittons la forêt
t>iG LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.
pour traverser une plaine couverte de llears, où nous sommes brûlés par le soleil, puis nous atteignons la zone des mélèzes, où nous laissons nos chevaux, pour commencer l'ascension proprement dite. Ce point est nommé la première station. Gravissant une pente assez raide, mais facile, au milieu de pins, puis de sapins, nous arrivons à la cinquième station, où nous faisons halte. Nous entrons ensuite dans une zone de mélèzes et de rhododendrons, puis, avant de dépasser la limite de la grande végétation, nous traversons un fouillis de bambous, de noisetiers, d'ormes et d'autres essences malingres et ne dépassant pas Im. 50 à !2 mètres en hauteur.
A la sixième station, nous avons dépassé la zone des arbres. A partir de ce point, l'ascension devient de plus en plus fatigante, le sentier s'élevant, par de très courts lacets et presque en ligne droite, vers la cime. D'autre part nous n'avons plus l'appui des racines d'arbres, qui permettaient de poser le pied avec sécurité. Le sol, composé de scories de lave presque en poudre, roulait sous nos pieds, et souvent, sur dix pas, on reculait de deux, ou bien on rencontrait des roches volcaniques, qu'il fallait escalader comme on pouvait, le sentier disparaissant alors complètement. A cinq heures et demie, ayant, grâce à mon habitude des ascensions, devancé nos compagnons, j'arrivais sans être trop fatigué à la huitième station, dernière cahute où l'on trouve assez de place pour pouvoir étendre ses couvertures sur le plancher en bois et passer la nuit. Quelque temps après arrivaient mes compagnons. Les observations barométriques nous indiquaient pour ce point une altitude d'environ 7) 412 mètres. A huit heures, le thermomètre marquait H- 12 degrés et, pendant la nuit, il ne descendit pas au-dessous de -f- 8 degrés. Vers neuf heures, la lune se leva dans toute sa splendeur, éclairant les sommets des montagnes les plus élevées et l'océan de nuages blancs connue la neige, qui formait ceinture à nos
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pieds au-dessus du cirque qui entoure la base du Fusiyania ; plus loin, à l'est, apparaissait l'océan Pacifique, calme comme un bain d'huile. Jamais je n'admirai si beau spectacle sous les rayons de cette blanche lumière.
ii5août. Le plus jeune de mes compagnons et moi, nous étions debout pour voir le soleil sortir de l'océan Pacifique. Un vent assez frais avait entièrement balayé les nuages qui nous environnaient la veille au soir. Nous pouvions distinguer l'île d'Enoshima, la baie et la ville de Yokohama, et même, plus loin, Yeddo, à l'aide de la lorgnette. A sept heures, nous nous mettions en marche pour le sommet, que les plus agiles atteignirent en moins de trois quarts d'heure. Pendant ce temps le ciel s'était couvert de nuages, (|ui bientôt nous enveloppèrent à tel point qu'on ne pouvait plus rien distinguer à quatre ou cinq pas de distance. Le vent ne tarda pas à souffler et, en quelques minutes, il acquit une telle violence que nous avions peine à nous tenir debout. Puis les nuages se convertirent en une pluie glaciale, mélangée de neige et de grêle, qui nous trempa jusqu'aux os avant que nous eussions atteint la cabane située à 8 ou iO mètres au-dessous du piton de l'est, la plus élevée des trois pointes qui émergent au-dessus de l'arête du cratère.
En attendant notre quatrième compagnon, qui arriva péniblement vers huit heures et demie, nous nous rendîmes à la chapelle bouddhiste, ménagée à Tune des extrémités de la cabane. Là, deux ou trois bonzes, qui viennent habiter le sonunet de la montagne pendant la saison des pèlerinages, marquèrent moyennant une aumône tarifée, nos vêtements, nos chapeaux et nos bâtons, d'un sceau attestant notre arrivée au sommet, et nous délivrèrent en outre des certificats de pèlerinage; il nous fallut même attendre quelque temps, vu le grand nombre de pèlerins, hommes, femmes, enfants et aveugles, qui nous avaient précédés au lieu saint.
Aussitôt l'arrivée de notre dernier compagnon et après quelques instants de repos, pendant que le capitaine Jourdan faisait ses observations dans la cabane, nous parlions avec un baromètre holostérique, pour prendre la hauteur exacte du piton situé derrière la hutte. Nous n'avions pas 50 mètres à parcourir, ce qui nous eût pris deux minutes par un beau temps, mais, à cause du vent, il nous fallut contourner l'arête et prendre un peu par le bord intérieur du cratère, ayant à marcher sur des rochers qui surplombaient l'abîme, dont les nuages nous empêchaient de voir la profondeur.
Le vent tourbillonnait avec violence dans cet énorme gouffre; nous pouvions à peine marcher, et encore fallaitil nous coucher pour donner moins de prise à la tempête. Mes compagnons s'étant arrêtés, je leur dis que je ne jugeais pas prudent de continuer; car il était évident que sur le sommet nous pourrions être enlevés par une rafale et lancés soit dans le cratère, soit par-dessus la cabane. Mon avis fut adopté et, cinq minutes après notre départ, nous rentrions dans la hutte, avec nos vêtements couverts de pluie congelée.
Les observations à la cabane et celles qui avaient été faites le même jour au pied de la montagne, à Yokohama et à Yeddo, donnèrent comme résultat définitif une altitude de 5 772 mètres pour la cabane; le sommet du piton est de 8 ou 10 mètres plus élevé.
A dix heures, nous nous mettions en route pour la descente, par une tempête affreuse. Les ravins étaient transformés en torrents; nous nous laissions glisser plutôt que nous ne descendions sur des éboulis de lave en poussière, comme sur les névés de nos montagnes de Savoie. A une heure, nous étions déjà au pied du cône.
(Extrait de rAnnuaire du Club Alpin Français. Année 1878.)