AMÉRIQUE
ASCENSION A LA CIME DE LA SILLA PAlt A. DE IIUMIîOLDT.
J'ai séjourné deux mois à Caracas. Nous habitions, M. Bonpland et moi, une grande maison presque isolée, dans la partie la plus élevée de la ville. Du haut d'une galerie, nous pouvions découvrir à la fois le sommet de la Silla, la crête dentelée du Galipano et la vallée riante
de Guayre, dont la riche culture contraste avec le sombre rideau des montagnes d'alentour. C'était la saison des sécheresses. Pour améliorer les pâturages, on met le feu aux savanes et aux gazons qui couvrent les rochers les plus escarpés. Ces vastes embrasements, vus de loin, produisent des effets de lumière surprenants. Partout où les savanes, en suivant les ondulations des pentes rocheuses, ont rempli les sillons creusés par les eaux, les terrains enflammés se présentent, par une nuit obscure, comme des courants de lave suspendus sur le vallon. Leur lumière, vive mais tranquille, prend une teinte rougeâtre lorsque le vent qui descend de la Silla accumule les traînées de vapeurs dans les basses régions. D'autres fois, et ce spectacle est le plus imposant, ces bandes lumineuses, enveloppées de nuages épais, ne paraissent que par intervalles à travers des éclaircies. A mesure que les nuages montent, une vive clarté se répand sur leurs bords. Ces phénomènes divers, si communs sous les tropiques, gagnent de l'intérêt par la forme des montagnes, la disposition des pentes et la hauteur des savanes couvertes de graminées alpines.
Dans une contrée qui offre des aspects si ravissants, je croyais devoir trouver beaucoup de personnes connaissant à fond les hautes montagnes d'alentour. Mon attente ne fut point remplie; nous ne pûmes découvrir à Caracas un seul homme qui fût allé au sommet de la Silla. Les chasseurs ne s'élèvent pas si haut sur la croupe des montagnes, et on ne voyage guère dans ce pays pour chercher des plantes alpines, pour examiner des roches ou pour porter un baromètre sur des lieux élevés.
En examinant, avec une lunette, les pentes rapides de la montagne, et la forme des deux pics qui la terminent, nous avions pu apprécier les difficultés que nous aurions à vaincre pour parvenir au sommet. Des angles de hauteur pris avec le sextant, à la Trinidad, m'avaient fait juger que
Passage des Cordillères du Pérou.
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ce soiiiiuet devait cire moins élevé au-dessus du niveau de la mer que la grande place de la ville de Quito. Cette évaluation ne s'accordait guère avec les idées des habitants de la vallée. Les montagnes qui dominent de grandes villes acquièrent, par cela même, dans les deux continents, une célébrité extraordinaire. Longtemps avant qu'on les ait mesurées d'une manière précise, les savants du pays leur assignent une hauteur dont il n'est pas permis de douter sans blesser un préjugé national.
Le capitaine général nous fit donner des guides. C'étaient des noirs, connaissant un peu le sentier qui conduit vers les côtes, par la crête des montagnes, près du pic occidental de la Silla. Ce sentier est fréquenté par les contrebandiers; mais ni ces guides, ni les hommes les plus expérimentés de la milice, employés à poursuivre les contrebandiers dans des lieux si sauvages, n'avaient été sur le pic oriental qui forme le sommet le plus élevé. Pendant tout le mois de décembre, la montagne, dont les angles de hauteur me faisaient connaître le jeu des réfractions terrestres, n'avait paru que cinq fois sans nuages. Comme dans cette saison deux jours sereins se succèdent rarement, on nous avait conseillé pour notre excursion moins un temps clair qu'une époque où les nuages se soutiennent à peu de hauteur, et où l'on peut espérer qu'après avoir traversé la première couche de vapeurs uniformément répandues, on entrera dans un air sec et transparent. Nous passâmes la nuit du 2 janvier dans VEstancia de Gallegos, plantation de caféiers près de laquelle, dans un ravin, richement ombragé, la petite rivière de Chacaïto forme de belles cascades en descendant des montagnes. La nuit était assez claire; et quoique, la veille d'un voyage pénible, nous eussions désiré jouir de quelque repos, nous passâmes la nuit, M. Bonpland et moi, à attendre trois occultations des satellites de Jupiter. Après avoir observé, avant le lever du soleil, l'intensité
des forces magnétiques au pied de la montagne, nous nous mîmes en marche à cinq heures du matin, accompagnés d'esclaves qui portaient nos instruments. Nous étions dixhuit personnes qui marchaient à la suite les unes des autres par un sentier étroit. Ce sentier est tracé sur une pente rapide, couverte de gazon. On tâche d'abord de gagner le sommet d'une colline qui, vers le sud-ouest, forme comme un promontoire de la Silla. Elle tient au corps même de la montagne par une digue étroite que les pâtres désignent par un nom très caractéristique, celui de la porte ou puerta de la Silla. Nous y arrivâmes vers sept heures. La matinée était belle et fraîche; le ciel, jusque-là, paraissait favoriser notre excursion. Nos guides pensaient qu'il faudrait encore six heures pour parvenir au sommet de la Silla.
Nous traversâmes une digue étroite de rochers couverts de gazon, qui nous conduisait à la croupe de la grande montagne. La vue plonge sur les deux vallons, qui sont plutôt des crevasses remplies d'une végétation épaisse. A droite, on aperçoit le ravin qui descend entre les deux pics vers la ferme de Munoz; à gauche, on domine la crevasse du Ghacaïto, dont les eaux abondantes jaillissent près de la ferme de Gallego. On entend le bruit des cascades sans voir le torrent, qui reste caché sous l'ombrage touffu des erythrina, des clusia et des figuiers de l'Inde. Rien n'est plus pittoresque, sous une zone où tant de végétaux ont des feuilles grandes, luisantes et coriaces, que l'aspect du sommet des arbres placés à une grande profondeur et éclairés par les rayons presque perpendiculaires du soleil.
Depuis la puerta, la montée devenait toujours plus rapide. Il fallait jeter le corps fortement en avant pour pouvoir avancer. Une longue sécheresse avait rendu le gazoD très glissant. Nous aurions désiré avoir des crampons ou des bâtons ferrés. Cette montée, plus fatigante que péril-
leuse, découragea les personnes qui nous avaient accompagnés depuis la ville et qui n'étaient pas accoutumées à gravir les montagnes. Nous perdîmes beaucoup de temps à les attendre, et nous ne résolûmes de continuer seuls notre route que lorsque nous les vîmes redescendre. Le temps commençait à se couvrir. Déjà, du bocage humide qui au-dessous de nous bordait la région des savanes alpines, la brume sortait comme de la fumée en filets minces. On aurait dit un incendie qui se manifestait à la fois sur plusieurs points de la forêt. Peu à peu ces traînées de vapeurs s'accumulaient; et détachées du sol, poussées par la brise du matin, elles rasaient, comme un nuage léger, la croupe arrondie des montagnes.
Après quatre heures de marche par les savanes, nous entrâmes dans un bocage formé d'arbustes et d'arbres plus élevés. Ce bocage s'appelle el Pejual, sans doute à cause de la grande abondance du Pejua, plante à feuilles très odoriférantes. La pente de la montagne devenait plus douce et nous avions un plaisir indicible à examiner les végétaux de cette région. Nulle part peut-être on ne trouve réunies, sur un petit espace de terrain, des productions si belles et si remarquables sous le rapport de la géographie des plantes. A "1 000 mètres d'élévation, les savanes de la Silla aboutissent à une zone d'arbustes qui, par leur poit, leurs branches tortueuses, la dureté de leurs feuilles, la grandeur et la beauté de leurs fleurs pourprées, rappelle ce que, dans la cordillère des Andes, on désigne par le nom de végétation des paramos. C'est là que se montre la famille des roses des Alpes, les thibaudia, les andromèdes, les vaccinium et ces béjaria à feuilles résineuses, que nous avons plusieurs fois comparés aux rhododendrons des Alpes d'Europe.
Lors même que la nature ne produit pas les mêmes espèces sous des climats analogues, soit dans les plaines sous des parallèles isothermes, soit sur des plateaux dont
la température approche de celle des lieux plus voisins des pôles, on observe cependant une ressemblance frappante de port et de physionomie dans la végétation des régions les plus éloignées. Ce phénomène est un des plus curieux que présente l'histoire des formes organiques. Je dis l'histoire, car la raison a beau interdire à l'homme les hypothèses sur l'origine des choses, nous n'en sommes pas moins tourmentés de ces problèmes insolubles de la distribution des êtres. Une graminée de la Suisse végète sur les rochers granitiques du détroit de Magellan. La Nouvelle-Hollande nourrit plus de quarante plantes phanérogames de l'Europe, et le plus grand nombre des végétaux qui sont identiques dans les zones tempérées des deux hémisphères, manquent entièrement dans la région intermédiaire. Une violette à feuilles velues, qui termine pour ainsi dire la zone des phanérogames sur le volcan de Ténériffe, et que longtemps on a crue propre à cette île, se montre 500 lieues plus au nord près du sommet neigeux des Pyrénées. Des graminées et des cypéracées de l'Allemagne, de l'Arabie et du Sénégal ont été reconnues parmi les plantes que M. Bonpland et moi avons recueillies sur les plateaux froids du Mexique, le long des rives brûlantes de l'Orénoque, et dans l'hémisphère austral sur les Andes de Quito. Comment concevoir les migrations des plantes à travers des régions d'un climat si différent, et qui sont aujourd'hui couvertes par l'Océan? Comment les germes des êtres organiques, qui se ressemblent par leur port et même par leur structure interne, se sont-ils développés à d'inégales distances des pôles et de la surface des mers, partout où des lieux si distants offrent quelque analogie de température? Malgré l'influence que la pression de l'air et l'extinction plus ou moins grande de la lumière exercent sur les fonctions vitales des plantes, c'est pourtant la chaleur inégalement distribuée entre les différentes parties
f,KS AM)i:S. TlTi
(le raiiiii'e, (jne lOii doit considéroi" cotiinic le stimulus le plus puissant de la végétation.
On dit qu'une montagne est assez élevée pour entrer dans la région des rhododendrons et des béjarias, comme on dit depuis longtemps qu'une montagne atteint la limite des neiges perpétuelles. En se servant de cette expression, on suppose tacitement que, sous l'influence de certaines températures, certaines formes végétales doivent nécessairement se développer. Une telle supposition n'est pas rigoureuse dans toute sa généralité. Les pins du Mexique manquent sur les Cordillères du Pérou. La Silla de Caracas n'est pas couverte de ces chênes qui, dans la iNouvelle-Grenade, végètent à la même hauteur. L'identité des formes indique une analogie des climats; mais, sous des climats analogues, les espèces peuvent être singulièrement diversifiées.
Nous nous arrêtâmes longtemps à examiner les belles plantes du Pejual. Le ciel devint plus sombre. Le thermomètre baissa jusqu'au-dessous de 11 degrés. C'est une température à laquelle, sous cette zone, on commence à souffrir du froid. En quittant le bocage d'arbustes alpestres, on se trouve de nouveau dans une savane. Nous gravîmes une partie du dôme occidental pour descendre dans l'enfoncement de la Selle, vallée qui sépare les deux sommets de la Silla. C'est là que nous eûmes de grandes difficultés à vaincre, à cause de la force de la végétation. Pour frayer un chemin à travers cette forêt, les nègres nous devançaient avec leurs coutelas ou machettes. Nous nous dirigions toujours du côté du pic oriental, qui était de temps en temps visible par une clairière. Soudain nous nous trouvâmes enveloppés dans une brume épaisse ; la boussole seule pouvait nous guider; mais, en avançant vers le nord, nous risquâmes à chaque pas de nous trouver au bord de l'énorme mur de rochers qui descend presque perpendiculairement à 2000 inèlres de profondeur
vers la mer. Il fallut s'arrêter; entourés de nuages qui rasaient la terre, nous commençâmes à douter si nous pourrions atteindre le pic avant l'entrée de la nuit. Heureusement les nègres qui portaient l'eau et les provisions nous avaient rejoints, et nous résolûmes de prendre quelque nourriture.
Je fis, au milieu de la brume, l'expérience de l'électromètre de Volta. Quoique très rapproché des héliconia réunis en un bois épais, j'obtins des signes d'électricité atmosphérique très sensibles. Elle passa souvent du positif au négatif en changeant d'intensité à chaque instant. Ces variations et le conflit de plusieurs petits courants d'air, qui divisaient la brume et la transformaient en nuages à contours déterminés, me parurent des pronostics infaillibles d'un changement de temps. 11 n'était que deux heures après midi. Nous conçûmes de nouveau quelque espoir de pouvoir atteindre le sommet oriental de la Silla avant le coucher du soleil, et de redescendre dans le vallon qui sépare les deux pics. C'est là que nous comptions passer la nuit, en allumant un grand feu et en faisant construire par les nègres une cabane avec les feuilles larges et minces de l'héliconia. Nous renvoyâmes la moitié de nos gens, en leur enjoignant de venir le lendemain matin à notre rencontre avec des provisions.
A peine avions-nous pris ces dispositions, que le vent d'est commença à souffler avec impétuosité du côté de la mer. Le thermomètre s'éleva jusqu'à 12% 5. C'était sans doute un vent ascendant qui, en faisant hausser la température, dissolvait les vapeurs. En moins de deux minutes, les nuages disparurent et les dômes de la Silla se montrèrent à nos yeux.
Nous mîmes trois quarts d'heure pour parvenir à la cime de la pyramide. Cette partie du chemin n'est pas périlleuse, pourvu qu'on examine bien la soHdité des blocs de rocher sur lesquels on pose le pied. Le granit super-
posé au gneiss ii'ollVo [)as ime séj)arali()ii l'égulicre on bancs; il est divisé par des fentes qui se coupent souvent à angle droit. Des blocs prismatiques sortent obliquement de terre, et se présentent au bord du précipice comme d'énormes poutres suspendues au-dessus de l'abîme.
Arrivés au sommet, nous jouîmes, mais pendant peu de minutes seulement, de toute la sérénité du ciel. Nos regards plongeaient à la fois, vers le nord sur la mer, vei's le midi sur la vallée de Caracas. La vue embrasse une étendue de mer de 50 lieues de rayon.
Ceux dont les sens se troublent à la vue des profondeurs doivent se tenir au centre du petit plateau qui surmonte le dôme oriental de la Silla. La montagne n'est pas très remarquable par sa hauteur, qui est presque de 200 mètres moindre que le Canigou;mais elle se distingue de toutes les montagnes par l'énorme précipice qu'elle offre du côté de la mer. La côte ne forme qu'une lisière étroite sous ce mur de rochers qui semble presque perpendiculaire.
En embrassant d'un coup d'œil ce vaste paysage, on regrette à peine de ne pas voir les solitudes du nouveau monde embellies de l'image des temps passés. Partout où, sous la zone torride, la terre, hérissée de montagnes et jonchée de végétaux, a conservé ces traits primitifs, l'homme ne se présente plus comme le centre de la création. Loin de dompter les éléments, il ne tend qu'à se soustraire à leur empire. Les changements que les sauvages ont faits depuis des siècles à la surface du globe, disparaissent auprès de ceux que produisent, en quelques heures, l'action des feux souterrains, les débordements des grands fleuves, l'impétuosité des tempêtes. C'est la lutte des éléments entre eux qui caractérise dans le nouveau continent le spectacle de la nature.
Nous ne pûmes profiter longtemps des avantages qu'offre la position de la Silla, qui domine sur toutes les
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cimes d'alentour. Tandis que nous examinions avec une lunette la partie de la mer dont l'horizon était bien terminé, et la chaîne des monts d'Ocuraare, derrière laquelle commence le monde inconnu de l'Orénoque et de l'Amazone, une brume épaisse s'éleva des plaines vers les hautes régions. Elle remplissait d'abord le fond de la vallée de Caracas. Les vapeurs, éclairées d'en haut, offraient une teinte uniforme, d'un blanc laiteux. La vallée paraissait couverte d'eau; on eût dit un bras de mer, dont les montagnes voisines formaient le rivage escarpé.
L'inclinaison de l'aiguille aimantée était à la Silla d'un degré moindre qu'à la ville de Caracas. En réunissant les observations que j'ai faites, par un temps calme et dans des circonstances très favorables, soit sur les montagnes soit le long des côtes voisines, on croirait, au premier abord, reconnaître, dans cette partie du globe, une certaine influence des hauteurs sur l'inclinaison de l'aiguille et sur l'intensité des forces magnétiques; mais il faut remarquer que l'inclinaison à Caracas est singuHèrement plus grande qu'on ne devrait le supposer d'après la position de la ville, et que les phénomènes magnéti([ues sont modifiés par la proximité de certaines roches qui forment autant de centres particuliers, ou petits systèmes d'attraction.
Il était quatre heures et demie du soir lorsque nous eûmes fini nos observations. Satisfaits de l'heureux succès de notre voyage, nous oubliâmes qu'il pouvait être dangereux de descendre dans l'obscurité sur des pentes escarpées, couvertes d'un gazon ras et glissant. La brume nous dérobait la vue de la vallée; mais nous distinguions la double colline de la Puerta, qui paraissait, comme font toujours les objets placés presque perpendiculairement au-dessous de nous, dans une proximité extraordinaire. Nous abandonnâmes le projet de passer la nuit entre les deux pitons de la Silla; et, après avoir retrouvé
le sontior que nous nous étions frayé en montant à travers le bois touffu d'heliconia, nous parvînmes au Pejual, qui est la région des arbustes odoriférants et résineux. La beauté des béjarias, leurs branches couvertes de grandes fleurs pourprées, attiraient de nouveau toute notre attention. Lorsque dans ces climats on recueille des plantes pour faire des herbiers, on est d'autant plus difficile sur le choix, que le luxe de la végétation est plus grand. On rejette les branches qu'on vient de couper, parce qu'elles paraissent moins belles que les branches qu'on n'a pu atteindre. Surchargé de plantes en quittant le bocage, on regrette encore de n'avoir pas fait une plus riche moisson. Nous nous arrêtâmes si longtemps au Pejual, que la nuit nous surprit à l'entrée dans la savane, à plus de 1 800 mètres de hauteur.
Comme entre les tropiques le crépuscule est presque nul, on passe subitement de la plus grande clarté du jour dans les ténèbres. La lune était sur l'horizon; son disque était couvert de temps en temps par de gros nuages que chassait un vent froid et impétueux. Les pentes rapides, revêtues d'herbes jaunes et sèches, tantôt paraissaient dans l'ombre, tantôt, subitement éclairées, ressemblaient à des précipices dont l'œil mesurait la profondeur. Nous marchions en longue file; on tâchait de s'aider des mains pour ne pas rouler en tombant. Les guides qui portaient nos instruments nous abandonnaient peu à peu pour coucher dans la montagne. Parmi ceux qui étaient restés j'admirais l'adresse d'un nègre congo, qui portait sur sa tête une grande boussole d'inclinaison; il la tenait constamment en équilibre, malgré l'extrême déclivité des rochers. La brume avait disparu peu à peu dans le fond de la vallée. Les lumières éparses que nous vîmes audessous de nous causèrent une double illusion. Les escarpements semblaient encore plus dangereux qu'ils ne le sont; et, pendant six heures de descente continuelle.
278 LES ASCENSIONS CKLÈBRES.
nous nous crûmes également près des fermes placées au pied de la Silla. Nous entendîmes très distinctement la voix des hommes et les sons aigus des guitares. En général, le son se propage si bien de bas en haut que, dans un ballon aérostatique, à 6000 mètres de hauteur on entend quelquefois l'aboiement des chiens ^
Nous n'arrivâmes qu'à dix heures du soir au fond de la vallée, harassés de fatigue et de soif. Nous avions marché presque sans interruption pendant quinze heures: la plante de nos pieds était déchirée par les aspérités d'un sol pierreux et par le chaume dur et sec des graminées. 11 avait fallu quitter nos bottes, dont les semelles étaient devenues trop glissantes, sur des pentes qui, dépourvues de broussailles ou d'herbes ligneuses, ne peuvent offrir aucun appui aux mains, et diminuer le danger de la descente en marchant pieds nus. Pour raccourcir le chemin, on nous conduisit de la Puerta de la Silla à la ferme de Gallegos par un sentier qui mène à un réservoir d'eau. Cette dernière descente, la plus rapide de toutes, nous rapprocha du ravin de Chacaïto. Le bruit des cascades donnait à cette scène nocturne un caractère grand et sauvage,
Nous passâmes la nuit au pied de la Silla; nos amis de Caracas avaient pu nous distinguer, par des lunettes, sur le sommet du pic oriental. On s'intéressait au récit de nos fatigues, mais on n'était pas content d'une mesure qui ne donne pas même à la Silla l'élévation de la plus haute cime des Pyrénées. Comment blâmer cet intérêt national qui s'attache aux monuments de la nature, là où les monuments de l'art ne sont rien? comment s'étonner que les habitants de Quito et de Riobamba, qui s'enorgueillissent depuis des siècles de la hauteur du Chimbo-