‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 13 sur 36 · CATASTROPHE DU MONT CERYIN · texte numérisé non relu

CATASTROPHE DU MONT CERYIN

La corde qui nous reliait était tendue, et le choc nous atteignit comme un seul homme. Nous nous maintînmes ; la corde se rompit à égale distancé de Tauggwald et de Douglas. Pendant deux ou trois secondes, tout au plus, nous vitnes nos infortunés compagnons glisser sur le dos, en étendant les mains, puis ils disparurent l'un après Tautre, et tombèrent de précipice en précipice sur le glacier, 4000 pieds plus bas!...

Catastrophe du mont Cervin,

Pendant une demi-heure, le saisissement nous rendit immobiles. Paralysés par la terreur, les deux Tauggwald pleuraient comme des enfants et tremblaient

comme la feuille. Descendus un peu plus bas, je demandai à voir la corde qui s'était rompae. Hélas I à ma consternatiDn, je constatai que c'était la plus faible des trois. Nos malheureux amis, s' attachant les uns aux. autres pendant que je dessinais, je n'avais pas pris garde à la corde choisie par eux. -r- On a prétendu que la corde s'est cassée par suite de sa friction sur le roc-; il n'en est rien, et l'extrémité restée en ma possession ne justifie point cette manière de voir.

Pendant les deux heures qui suivirent, chaque instant me sembla être le dernier de mon existence. Les Tauggwald étaient complètement énervés et hors d'état de m' être utiles ; ils chancelaient à chaque pas. Je dois cependant ajouter qu'à peine arrivés dans une partie plus facile de la descente, le jeune homme se mit à fumer et à manger, comme si rien de funeste ne fût survenu. — Je n'ai plus rien à dire delà descente.

Sans cesse, mais toujoura en vain, je m'arrêtais pour chercher à découvrir des traces du passage de mes infortunés compagnons. La nuit nous surprit quand nous nous trouvions encore à 13,000 pieds de haut. Nous n'entrâmes à Zermatt que le samedi, à 10 heures et demie du matin.

Dès mon arrivée, je demandai au maire d'envoyer autant de monde que possible sur les hauteurs dominant l'endroit où j'étais certain que mes amis étaient tombés. Plusieurs hommes partirent et revinrent au bout de six heures ; ils les avaient vus, mais sans pouvoir les atteindre ce jour-là. Le lendemain nous nous mîmes en route en suivant la direction que nous avions prise quatre jours auparavant. Du Hômli nous deçcep-

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dîmes à droite de Tarête, et, les moraines du glacier du mont Cervin escaladées, nous arrivâmes sur le plateau que termine ce dernier, en vue de Tangle où nous' savions que les corps reposaient.

En voyant chacun de nos guides, au visage hâlé, pointer successivement le télescope sur un certain endroit, pâlir, puis remettre en. silence l'instrument à son voisin, nous comprîmes qu'il n'y avait plus rien à espérer. Nous approchâmes. Les malheureux gisaient dans Tordre où ils s'étaient trouvés sur le pic; Croz un peu en avant, Hadow près de lui et Hudson à quelque distance en arrière ; quant à lord. Douglas, impossible de le retrouver. A mon grand étonnement, je constatai qu'ils étaient attachés avec la corde du club ou avec la seconde corde forte ; par conséquent, un seul fragment, cçlui qui existait entre Tauggwald et Douglas était la moins solide de tous.

Par ordre du conseil d'État du Valais, quatre jours après l'événement, vingt et un guides durent aller chercher et ramener au village le corps de nos amis. Ces braves gens accomplirent cette tâche dangereuse avec une intrépidité qui leur fait honneur.

Ils ne virent aucune trace du corps de lord Douglas, vraisemblablement arrêté dans sa chute par quelque pointe de rocher. Personne ne déplore sa perte plus profondément que moi ; quoique jeune, c'était un montagnard accompli. Pour lui, le danger n'existait pas. . Je dus rester à Zermatt jusqu'au 22 juillet pour assister à l'enquête instituée par le gouvernement.

Telle est la triste histoire que j'avais à raconter. Une simple glissade, ou un simple fauiç pas, a été la cause

d'une infortune qu'on n'oubliera jamais. J'ajouterai un mot. Si la corde ne se fût pas rompue, vous n'auriez pas reçu cette lettre, car nous n'eussions pas été de force à balancer le poids de quatre hommes tombant à la fois.

Mais je suis convaincu que nul accident ne fût arrivé si la corde qui liait Tauggwald au dernier de nos amis eût été roide comme ceUe qui rattachait ce guide à moi. La corde est d'un grand secours, mais elle ne doit jamais former anneau ; car, si une personne tombe ou glisse, sa chute acquiert graduellement une vitesse à laquelle il est difficile de résister.

Edouard Wymper.

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