‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 22 sur 36 · BERTHELOT · texte numérisé non relu

BERTHELOT

Gorges d'Oucanca, — Le cratère. — Source de la Picdra. — Amas de laves. Sommet du Teyde. — VuedeTénériffe. — Océan de nuages.

Ce fut le 8 juillet que je résolus de gravir

jusqu'au pic de Teyde, plus particulièrement connu, en Europe, sous le nom de pic de Ténériffe. J'avais Tintention d'y parvenir par les pentes méridionales ; je savais qu'avant moi aucun voyageur n'avait tenté de le faire de ce côté, car les sentiers qui y conduisent sont presque impraticables ; mais je pouvais rencontrer par là quelques plantes échappées aux savantes recherches de Broussonnet et de Çh. Smith, et cette seule espérance balançait tous les obstacles. Je me trouvais, à cette époque, à Chasna, village situé dans une position des plus pittoresques, au sud du Teyde, et à 1 ,41 6 mètres d'élévation au-dessus du niveau de tOcéan, quoiqu'une soit guère éloigné que de trois lieues de la côte méridionale de Pile. J'en partis à cinq heures du matin avec M. Mac-Gregor^ alors consul d'Angle terre aux Canaries, et doux guides qui nous accompa-

gnaient. Après deux heures de marche, nous arrivâmes à la base des montagnes centrales. Les pins des Canaries, qui couvraient presque tous les terrains que nous avions traversés, commencèrent à devenir plus rares; à mesure que nous avancions dans la gorge d*Oucanca ces beaux arbres disparurent insensiblement et furent remplacés par des genêts visqueux. Oucanca est ua endroit qui mérite d'être vu : une éruption volcanique, accompagnée sans doute de violentes commotions, en bouleversant jadis la base des montagnes centrales, donna naissance à la gorge qui existe aujourd'hui. Le cratère principal, qu'il est facile de reconnaître, vomit un torrent de lave vitrifiée qui inonda les alentours et suivit son cours vers la côte, en parcourant un espace de plus de deux lieues. Le désordre de ce site sauvage est encore augmenté par d'énormes rochers qui paraissent s'être détachés des hauteurs voisines.

Au sortir des gorges d'Oucanca, cous continuâmes à gravir la montagne que nous avions en face : les genêts blancs, dont nous avions déjà rencontré quelques buissons près du cratère, se montrèrent alors en plus grand nombire, et s'étendirent bientôt en une zone de végétation qui domine exclusivement autour des bases du pic.

La station où nous étions parvenus s'appelle degollada de Oucanca. Le Tcyde était en face de nous ; nous comptions déjà les torrents de lave noire qui sillonnent ses pentes, et nous découvrions toutes les montagnes centrales de Ténériffe , car ce n'est que de ce point qu'on peut embrasser d'un seul regard l'ensemble de ce groupe de sommités volcaniques. Coite

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vue est des plus imposantes, et aucune description ne pourrait en donner une idée assez juste. Les montagnes des Canadas, qui peut-être formèrent dans d'autres temps une chaîne entièrement circulaire, offrent aujourd'hui deux grands passages dont les abords bouleversés indiquent assez les causes violentes qui les pi^oduisirent ; les hautes crêtes s'élèvent à plus de 5,000 mètres au-dessus du niveau de T Océan ; tout l'espace renfermé par la ligne de circonvallation de ces monts trachytiques constitue un cratère immense, d'une origine primordiale relativement au pic lui-même, que le géologue Escolar appelait el hijo de las Canadas (le fils des Canadas) . C'est à peu près du n^ilieu de ce cratère elliptique, dont le plus grand diamètre est d'environ cinq lieues, que s'élance le Teyde, encore fumant audessus de ce sol bouleversé. Le vaste circuit qui l'entoure est désigné à Ténériffe sous le nom de gorges du pic (Canadas del Teyde, ou simplement Canadas).

Le sentier qui conduit à la degoUada d'Oucanca, dans le fond des gorges, est des plus scabreux; la contre-pente de la montagne est presque à pic, et présente, dans plusieurs endroits, des précipices de plus de 300 mètres de chute. Lorsque nous descendions dans l'intérieur des Canadas, nous pouvions à peine concevoir comment nous y parviendrions; mais enfin nous y arrivâmes. Le sol de ces gorges est à 2,730 mètres audessus du niveau de la mer, et la cime du Teyde s'élève à 985 mètres au-dessus du sol. Nous avions, d'un côté, les vastes pentes du grand cône, et de l'autre la chaîne des montagnes d'où nous étions descendus, et dont la coupe presque perpendiculaire servait jadis de

parois à cet immense cratère de soulèvement. Quel étonnant spectacle ! Et si l'imagination se transparte dans les siècles de tourmente géologique où ce volcan épouvantable était dans toute son activité, on ne concevra pas sans effroi un gouffre enflammé dô plus de neuf lieues de circonférence et de 300 mètres de profondeur. Alors seulement on pourra se faire une idée de l'état de fermentation de cette époque d'incandescence, et la formation du Teyde au milieu de ce gouffre ne paraîtra plus qu'un effet secondaire.

Après avoir admiré ces grands accidents volcaniques, et avant de nous avancer davantage vers la base du Teyde, nous fûmes nous reposer à la source de la PiedrUy car nous étions suffoqués par la chaleur. Dans cette région élevée, l'air est toujours câline et diaphane, le ciel toujours d'un azur éclatant, et la plus légère nuée ne vient jamais en rompre l'uniformité. L'intensité des rayons solaires dans ces gorges, leur réverbéra* tion sur les nappes de tuf blanc, leur éblouissante scintillation sur tous les débris de ponce et d'obsidienne qui couvrent le sol, sont autant de causes qui produisent une haute température. De là on domine les nuages; aussi, point de ces brumes bienfaisantes qui, dans les lieu^ plus bas, viennent rafraîchir l'atmosphère, humecter la terre et vivifier la végétation • L'habitant des plaines, qui traverse cette zone, en ressent bientôt l'influence ; l'extrême sécheresse de l'air resserre ses pores, arrête sa transpiration et gerce son épiderme ; une soif immodérée le tourmente sans cesse, et souvent il cherche en vain la source cachée qui ne doit Tétancher qu'un instant. C'est vainement

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encore que, pour fuir l'ardeur du soleil, il tente de se réfugier sous les buissons de genêts ou à l'ombre de quelque roche ; la terre est partout brûlante, partout la chaleur est insupportable, partout règne ce calme qui le .désespère, et il est bientôt forcé de quitter ces abris où. aucun courant d'air ne "se fait sentir.

La source de la Piedra fournit une eau d'une fraîcheur délicieuse ; les chèvres qu*on laisse errer dans ces gorges, et les abeilles dont les ruches sont placées dans le voisinage, viennent s'y désaltérer ; une multitude de genêts blancs croissent aux alentours ; cet utile arbuste est l'ornement des Canadas, les chèvres broutent ses tiges, tandis que les abeilles butinent sans cesse sur ses fleura parfumées. Ainsi; dans les lieux les. plus arides, la- nature semble avoir pourvu à tous les besoins. Sans le genêt, qu'elle a si abondamment répandu dans cette vallée, comment pourraient subsister ces troupeaux et ces essaims précieux qui forment pour les habitants du midi de Ténériffe une des branches les plus importantes de Técohomie rurale ?

Nous continuâmes alors notre route par le défilé de Canada blanca ; nos guides nous firent traverser en^ suite un torrent de lave que nous avions à notre droile^ puis entrer dans un autre que nous laissâmes bientôt pour passer dans un troisième. On appelle mal pais (mauvais pays), tous ces espaces envahis par les éruptions. A mesure que nous avancions, les obstacles devenaient plus insurmontables ; à chaque instant il nous fallait gravir des tas de scories, des amas d'obsidiennes qui interceptaient tous les passages. Nous marchions depuis plus de deux heures sur ce sol infernal, quand

nos guides, qui s'étaient déjà arrêtés plusieurs fois pour se consulter, nous parurent incertains sur la route qu'ils devaient suivre ; bientôt l'un d'eux vint nous déclarer que nous nous étions égarés et que nous devions renoncer à notre entreprise, ^ous ne fûmes pas de son avis; nous étions trop avancés pour retourner en arrière; mais il fallait sortir de ce mauvais pas, car la nuit s'approchait. L'endroit où nos ignorants conducteurs nous avaient conduits était désespérant : des layes •entassées en blocs nous entouraient de toute part; plus loin elles paraissaient s'être répandues en nappe ; nous ne savions de quel côté nous diriger. Cependant, à tout hasard et à force de bras, nous parvînmes à frayer un sentier au malheureux cheval qui portait nos provisions, et qui manqua^ périr dix fois dans ce trajet.

Nous étions harassés de fatigue lorsque nous arrivâmes à la base d'une montagne de ponces adossée -au pic. Au sortir des ponces, nos chaussures étaient en lambeaux ; mais nous étions déjà parvenus sur une des pentes du Teyde et nous reprîmes courage. Je reconnus les lieux, c'était le sentier que j'avais suivi en 1825, lors de ma première expédition. Certains alors de ne plus nous égarer, nou3 nous dirigeâmes hardiment vers la Estanciay où nous arrivâmes enfin, à neuf heures, par un beau clair de lune. Malgré la hauteur de cette station, nous en tj:ouvâmes la température trèssupportable ; nous respirions un air des plus purs ; seulement, quelques légères rafales du vent du nord nous apportaient le parfum des genêts. Nos gens, à peine arrivés, mirent à contribution tous les buissons

des alentours ; un immense bûcher s'alluma, et ils se disposèrent à faire rôtir une malheureuse chèvre qu'ils avaient tuée dans les Canadas. Bientôt après le souper, ils se groupèrent autour du foyer, etuîhacun s'endormit dans son coin. Quant à moi, je île pus en faire autant , la marche forcée de la journée m'avait trop échauffé le le sang, et dans cet état d'irritation on dort mal, surtout sur les rochers. Le spectacle que j'avais sous les yeu;t avait, du reste, trop d'attraits pour moi; la sérénité du ciel, la solitude du heu, les formes bizarres . des rochers entassés autour de notre bivouac, ces grandes ombres qui voilaient les gorges dont nous étions enfin sortis, formaient un tableau imposant.

Il était trois heures du matin lorsque nous abandonnâmes notre bivouac pour nous avancer vers la pointe du pic. Le sentier que nous suivîmes d'abord, quoique très-incHné, est pourtant assez praticable; mais en approchant del'A/f avisée/, le désordre du sol devient épouvantable par l'encombrement des matières que le volcan a vomies, et Ton ne peut marcher avec trop de précautions au milieu de tant de crevasses et d'aspérités. Après avoir franchi ce mal pais del Teyde\ comme l'appelaient nos guides, on arrive sur l'assise de la Bambleta. Tout semble indiquer dans cet endroit un cratère aatérieur à celui du sommet du pic, car c'est de là *que débordèrent les nombreux torrents de lave qui ont inondé les Canadas. Le Teyde aura eu des alternatives de repos, et ce fut probablement après une d'elles qu'une nouvelle éruption produisit le pic. Ce chapiteau volcanique, qui a recouvert l'ancien gouffre, s'élève en effet au milieu de la Rambleta; maintenant

i! couronne la montagne, elles échancrures de sa cime que nous apercevions au-dessous de nous, étaient éclairées par les premiers rayons du soleil levant. Des exhalaisons sulfureuses commençaient déjà à se faire sentir, nous touchions au terme de notre entreprise ; mais il nous restait à gravir les pentes de ce petit cône, dont la hauteur est de 146 mètres. Les ponces et les débris de scories rendent cette montée des plus fatigantes ; cependant, après nous être reposés plusieurs fois pour reprendre haleine,. nous atteignîmes enfin le sommet. La vue dont on jouit de cette élévation est tout à fait grandiose ; il me serait impossible de vous en donner une idée bien exacte, et vous rendre raison des impressions que produit ce spectacle sublime me serait plus difficile encore. On éprouve à la fois une espèce de vertige et d'extase, on est muet d'admiration. De ce point culminant que les éruptions lancèrent à 3,715 mètres au-dessus du niveau de la mer, nos regards embrassaient les sept îles ; à Torient, les hautes cimes de Canaria perçaient à travers les nuages que le soleil dorait de ses feux ; plus loin, nous découvrions Lancerote et Forlaventure ; à l'occident, Tombre du Teyde s'étendait en iin immense triangle jusque sur Gomcre, et non loin se montraient Palma et l'île de Fer. Nous avions au-dessous de nous Ténériffe, avec le circuit de ses côtes, les divers enchaînements de ses montagnes, ses plateaux et ses vallées pittoresques. Nos regards errèrent longtemps sur cette multitude de creux et de relèvements qu'indiquait le jeu des ombres; nous aurions voulu deviner toutes les localités et reconnaître chaque îiccident; mais, ce panorama était trop éloigné de nous

pour qu'il fût possible de bien en saisir tous les détails ; ce n'était plus qu'un plan eii relief ; nous ne pouvions assez apprécier et les hauteurs et les distances, car de là les collines mêmes semblaient s'être affaissées sous le Teyde. Nous étions enivrés d'admiration devant l'immensité de ce tableau ; mais la scène changea bientôt d'aspect. A mesure que le soleil s'avançait dans sa course, les vapeurs s'élevaient de toutes parts, l'on voyait peu à peu flotter leurs masses condensées, et des nuées blanchâtres se former sur les lieux où une plus grande réunion de végétaux attirait et reproduisait sans cesse de nouveaux brouillards. Ce fut ainsi, que se couvrit insensiblement toute la surface de l'île au-dessus de laquelle nous dominâmes alors comme sur un océan de nuages.

(Berthelot, Bulletin delà Société de géographie,)

Le cap Nord (île de Lofoden).

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