LES ANDES
Quand le souvenir des grands aspects de la nature qui m'ont le plus impressionné vient à s'emparer de moi, je pense souvent à la mer des tropiques vue par une nuit tiède et sereine, lorsque la blanche lumière des étoi^ exemptes de scintillation, mais rayonnant doucement comme des planètes, s'étend à la surface des flots onduleux. Ou bien je me représente les vallées boisées des Cordillères. Là, des palmiers élancés, perçant la sombre voûte de feuillage des arbres moins élevés, forment de longues colonnades et- supportent une forêt au-dessus de la forêt. Quelquefois je me transporte en imagination sur le pic de Ténériffe. Une mer de nuages sépare le sommet de la montagne des parties basses de l'île ; tout à coup les courants d'air ascendants déterminent une rupture dans la couche brumeuse , et le voyageur, placé au bord du cratère, aperçoit par une échappée les coteaux couverts de vignes qui environnent Orotava, et les jardins d'orangers qui bordent la côte. Dans ces aspects, ce n'est plus le sentiment de 'cette vie universelle dont l'action lente , mais intime^ pénètre la nature, qui captive notre attention; c'est le caractère pittoresque du paysage, le concert des nuages, de la mer et des contours du rivage qui se confondent dans la vapeur embaumée du matin ; c'est la beauté des formes végétales groupées harmonieusement entre elles.
Dans un beau paysage, l'incommensurable, le terrible même deviennent une
source de jouissance. L'imagination complète par ses créations le tableau inachevé que les sens ont esquissé pour les yeux de l'esprit, et suivent pas à pas toutes les fluctuations morales de l'observateur; elle cliangeà chaque instant la direction de ses idées. Jouet de ses illusions, il croit recevoir du monde extérieur les impressions dont la source est en lui-même.
Après une longue navigation, quand le voyageur pose pour la première fois le pied sur une terre des tropiques, il reconnaît avec attendrissement, à l'aspect des premières falaises, les ro.ches de son pays natal. En retrouvant sur un autre continent les formations géologiques de l'Europe, il acquiert la convie* tion que la structure de la vieille croûte du globe est indépendante des climats. Hais œs rochers de la patrie sont ornés d'une végétation exotique. L'habitant du nord se voit entouré de vigétaux aux formes étranges et d'une nature qu'il ne connaît pas. Écrasé par la grandeur de la puissance organique sous le ciel des tropiques, il fait un retour sur lui-même et admire la puissance d'assimilation de l'esprit lui-môme. 11 lui semble d'abord que le tranquille paysage do la patrie parle un langage plus doux et plus intime, comme le dialecte de son village. U se trouve isolé au milieu de ce luxe exubérant de la végétation ; mais il sent en même temps que tout ce qui vit ne saurait lui être étranger, et le pays des palmiers devient bientôt le sien ; car un lien secret relie entre elles toutes les formes de la nature vivante. Nous en avons le sentiment, quoiqu'il ne revête point le caractère d'une notion distincte, et notre imagination agrandit et ennoblit toutes ces formes exotiques en- les comparant à celles qui entourent notre berceau. Ainsi, ces sentiments mal définis, l'ensemble de nos sensations et les déductions du raisonnement amènent tous les hon^mes, quel que soit le degré, de leur développement intellectuel, à cette conviction profonde, qu'un lien commun réunit sous la même loi tous les êtres si variés qui composent la nature vivante.
(A. DE HUMBOLDT, COSmOS.)
Cascade du rio Vinagre.
PASSAGE DES CORDIL LÈRES DU PÉROU k, DE HUM60LDT.
Château eDcbanté dn Gualgayoc. — Les paramos. — Vallée de Caxamarca. -- Colonnades dé porphyre. — Vue de l'océan Paciflque.
Nous demeurâmes dix -sept jours dans la vallée chaude du Maranon supérieur ou fleuve des Amazones. Pour se rendre de là au bord de Tocéan Pacifique, on gravit la chaîne des Andes au point où elle est coupée
l)ar l'équateur magnétique, entre Micuipampa et Caxamarca» En continuant à itionter on arrive aux fameuses raines d'argent de Chota; de là on commence à descendre, sauf quelques, interruptions, ilaiia ta dépression du Pérou, en passant par l'ancitiniiti Caxamarea, qui fut, il y a trois cents ani?, h lliéatrc le plus sanglant de la conquête espagnolr, [nih jiar Aroiua et Gangaraarca^.|Ici, comme presque partout dans la cliaine des Andes et dans les monîa^nis mexicaines j les pluî^ grandes élévations sont pitinrcî^ipienient carailériséeB par des saillies rocheuses de porphyre et de trachyte; les masses de porphyre sont de préférence fendues en puissantes colonnes. Ces roches donnent à la chaîne tantôt une apparence décliiquetée, tantôt la forme d'un dôme. Elles ont ici coiipt'^ la formation calcaire, qui, en deçà et au delà de l'équateur, dans le nouveau monde, prend une extension si énorme, et appartient, suivant les belles recherches de Léopold de Buch, au terrain crayeux. Entre Guambos et Montan, à 12,000 pieds au-dessus de la mer, nous trouvâmes des coquilles fossiles pélasgiques.
En quittant Montan, métairie solitaire^ entourée de troupeaux de lamas, nous continuâmes, vers le sud, à monter la pente orientale des Cordillères, et nous atteignîmes un plateau où la montagne argentine de Gualgayoc, centre des fameuses mines de Chota, offrit à la nuit tombante un aspect étrange; Le Cerro de Gualgayoc, séparé du mont calcaire Cormolatsche par une vallée profonde^ est un roc isolé de pierre cornéenne, traversé par d'innombrables filons d'argent la plupart convergents, très-abrupts, et taillés presque
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