PASSAGE DES CORDILLÈRES DU PÉROU
à pic, au nord et à l'ouest. Les galeries les plus élevées sont à 1 ,446 pieds au-dessus du niveau du Socabon de Espinacbi. Le contour de la montagne est interrompu par d'innombrables pointes turriibrmes et pyramidales. Aussi le sommet porte-t-il le nom de las Puntas. Celte situation contraste de la manière la plus frappante avec le « doux aspect » que le mineur trouve habituellement aux contrées qui abondent en métaux. « Notre monta-' ^me, disait un riche propriétaire de mines chez lequel nous fîmes une halte, est là comme un château enchanté. » Le Gualgayoc est percé en tous sens jusqu'à la cime par plusieurs centaines de galeries. La roche siliceuse même offre des fentes naturelles, à travers lesquelles un observateur placé au pied de la montagne aperçoit la voûte céleste, qui à cette hauteur est d'un bleu très-foncé. Le peuple donne à ces fentes le nom de fenêtres, las ventanillas de Gualgayoc. On nous montra sur les parois trachytiques du volcan de Pichincha des fenêtres semblables. Les nombreuses cabanes et les maisonnettes des mineurs, suspendues comme des nids au penchant du Gualgayoc, là où le sol permettait d'établir une habitation, ajoutent encore à la singularité du tableau. Les ouvriers, chargés de hottes, vont par des sentiers périlleux, escarpés, porter les minerais jusqu'aux lieux où ils les soumettent au procédé d'amalgamation.
Le chemin étroit de Micuipampa à Caxamarca, antique ville des Incas, est à peine praticable pour les mulets. Cette ville se nommait primitivement Kazamarca, c'est-à-dire' ville glaciale. Le chemin nous conduisit, cinq à six heures durant, par une rangée de
206 LES ASGENSIOINS CÉLÈBRES.
paramos ^, où nous fûmes presque continuellement exposés à la fureur des ouragans et à ces grêlons à vives arêtes si communs dans la chaîne des Andes. Lu route se maintient presque constamment entre 9 à 10,000 pieds de hauteur. Elle fut pour moi l'occasion d'une observation magnétique d'un intérêt universel ; elle me servit à déterminer le point où Tinclinaison boréale de l'aiguille aimantée passe à l'inclinaison australe, par conséquent Tendroit où le voyageur coupe réquateur magnétique.
Arrivé enfin à la dernière de ces solitudes montagneuses, le paramo de Yanaguanga, on plonge avec joie le regard dans la fertile vallée de Caxamarca. Cest une vue ravissante ; la vallée, au fond de laquelle serpente une petite rivière, est un plateau ovale, de 6 à 7 milles carres. Cette vallée ressemble au plateau de Bogota, et probablement, comme celui-ci ^ o^est l'ancien lit d'un lac. Il ne manque que la fable du magicien Bolscbica ou Idacanzas, et du grand-prêtre d'Iraca, qui ouvrit aux eaux de Tequendama une voie à travers les rochers. Caxamarca est de 600 pieds plus élevée que Santa-Fé-
* Par le mot paramo on désigne, dans les colonies espagnole-, les contrées montueuses qui sont de 1,800 à 2,200 toises au-dessus du niveau de la mer, et où règne un climat âpre et brumeux. Dans les paramos élevés, on voit chaque jour, plusieurs heures durant, tomber de la grêle et de la neige fine, qui rafraîchissent les plantes des montagnes ; te n'est pas qu'il y ait dans les hautes régions un manque absolu de vapeur d*eau, mais cela arrive à cause de la précipitation fréquente de cette vapeur, précipitation que déterminent les changements brusques survenus dans les courants d'air et dans la tension électrique. Les arbres y sont rabougris, disposés en ombelle, mais ornés d'un frais feuillage, toujours vert, sur des branches noueuses. Ce sont pour la plupart des arbrisseaux alpestres à grandes fleurs et à feuilles de laurier, ou myr* tiformes.
PASSAGE DES CORDILLÈRES DU mOU. 907
de-Bogota, cohséquemment aussi élevée que la ville de Quito ; mais protégée tout à l'entour par des montagnes, Caxamarca jouit d'un climat plus doux. Le sol est extrêmement fertile, rempli de champs et de jardins, ornés d'allées de saules, de variétés de datura à grandes fleurs rouges, blanches et jaunes, àe mimosa et de beaux arbres quinuar. Dans la pampa de Caxamarca, le froment rapporte, en moyenne, quinze à vingt fois sa semence. Mais quelquefois l'espoir d'une riche moisson est anéanti parles gelées nocturnes. Ces gelées, provenant de ce que la chaleur, sous un ciel serein, rayonne vers les couches minces d'une atmosphère sèche, atté^' nuée, ne sont pas sensibles dans lés demeures abritées. Nous restâmes cinq jours dans la ville. La quantité de mulets qu'exigeait le transport de nos collections, et le choix des guides qui devaient nous conduire à travers la chaîne des Andes jusqu'à l'entrée du long et étroit désert du Pérou (desierto de Sechura), retardèrent notre départ. Le passage des Cordillères se fit du nord-est au sud-ouest. A peine a-t-on quitté le délicieux plateau de Caxamarca, que pendant une montée de 9,600 pieds on est frappé d'étonnement à l'aspect .de deux cimes de porphyre, TAroma et le Canturaga, séjours favoris du puissant vautour connu sous le nom de condor. Ces cimes se composent de colonnes de 5 à 7 pans, hautes de 35 à 40 pieds, en partie articulées et courbées. Le cerro Aroma est surtout pittoresque : par la distribution des colonnades superposées, souvent convergentes ; il ressemble à un édifice à deux étages, surmonté d'une masse rocheuse compacte, en guise de dôme. Ces éruptions de porphyre et de trachyte carac-
térisent singulièrement la crête des Cordillères, et donnent à cette chaîne une physionomie toute différente des Alpes de la Suisse, des Pyrénées et de l'Altaï sibérien.
De Canturaga et Aroma on descend en zigzag une pente de rochers escarpés, et après 6,00*0 pieds de descente on .arrive dans la vallée étroite de la Madeleine, dont le sol est cependant encore à 4,000 pieds au-dessus de la mer. En sortant de cette vallée nous eûmes à gravir pendant deux heures et demie une pente rocheuse de 4,800 pieds, située en face des groupes porphyritiques de TAlto de Aroma. Nous éprouvâmes un changement de climat d'autant plus sensible que nous avions été ^r cette pente souvent enveloppés d'un brouillard glacé.
Après avoir erré dix-huit mois dans l'intérieur des montagnes, nous eûmes le désir bien naturel de jouir de Taspect libre de la mer ; ce désir avait été alimenté encore par des illusions auxquelles nous étions souvent entraînés. De la cime du volcan de Pichincha, d'où la vue s'étend par-dessus les forêts épaisses de la Provincia de las Esmeraldas, on ne distingue plus nettement l'horizon de la mer, à cause de la trop grande distance du littoral au point où l'on est placé. Le regard plonge de là dans le vide, comme du haut d'un aérostat. On croit entrevoir, mais on ne distingue plus rien. Quand nous eûmes atteint, entre Loxa et Guancabamba, le paramo de Guamani, où gisent épars les débris de beaucoup d'édifices d'Incas, les muletiers assurèrent que nous apercevions la mer, au delà de la plaine, au delà des dépressions de Piura et de Lambajèque; mais un brouillard épais voilait la plaine