‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 25 sur 36 · PASSAGE DES CORDILLÈRES DU PÉROU · texte numérisé non relu

PASSAGE DES CORDILLÈRES DU PÉROU

et le littoral voisin. Nous vîmes seulement des masses de rochers de formes bizarres surgir et disparaître tour à tour, comme des îles, au-dessus d'une mer de brume ondoyante; spectacle pareil à celui dont nous avions joui sur le pic de Ténériffe. Nous eûmes à subir à peu près les mêmes illusions au passage de Guangamarca dans les Andes. Pendant que nous nous élevions, poussés par l'espérance, vers le puissant col de la montagne, les guides, qui n'étaient pas tout à fait sûrs de leur chemin, nous promettaient d'heure en heure l'accomplissement de nos vœux. La couche de brouillard qui nous enveloppait paraissait par intervalles se dissiper; mais bientôt la vue était de nouveau bornée par quelque saillie de rochers menaçants.

Le désir que l'on a de voir certains objets ne dépend pas seulement, il s'en faut, de leur grandeur, de leur beauté ou de leur importance; il s'y mêle, dans chaque homme, accidentellement à beaucoup d'impressions de la jeunesse, une vieille prédilection pour certains travaux , le penchant pour les choses lointaines et pour une vie agitée. Des difficultés en apparence insurmontables leur prêtent un charme nouveau. Le voyageur jouit d'avance du moment où il verra la Croix du Sud, les nuées de Magellan, qui tournent autour du pôle austral, la neige du Chimborazo, la colonne de fumée des volcans de Quito, un bois de fougères en arbres, le calme de l'Océan. Les jours de ces impressions ineffaçables, si vivement désirées, font époque dans la vie d'un homme. Ces choses se sentent et ne se raisonnent pas. Le désir de contempler l'océan Pacifique du haut de la chaîne des Andes est ravivé par un souvenir

210 LES ASCENSIONS GËLËBRES.

(l'enfance, par le récit de l'expédition hardie de Vasco Nunez deBalboa, de cet homme Jieureux, qui, suivi de François Pizarro, fut le premier des Européens à apercevoir, des hauteurs de Quarequa sur Tisthme de Panama, la partie orientale de Tocéan Pacifique. On ne pourrait certes pas appeler pittoresques les bords de roseaux de la mer Caspienne, là où je les vis pour la première fois, au delta et à l'embouchure du Volga ; et cependant leur aspect me réjouissait, parce que, dans ma première jeunesse, j'aimais tant à contempler sur les cartes la forme de cette mer intérieure de l'Asie. C'est ainsi que des imp^-essions de l'enfance ou des souvenirs accidentels de la vie peuvent plus tard déterminer des entreprises sérieuses et devenir le mobile de travaux scientifiques.

Après avoir franchi bien des ondulations du sol, nous atteignîmes enfin le point le plus élevé de l'Alto de Guangamarca. La voûte céleste longtemps voilée s'é. claircit soudain : une forte brise du sud-ouest dissipa le brouillard. L'azur foncé de l'air atténué des montagnes perçait entre les flocons serrés des plus hauts nuages. Toute la pente occidentale des Cordillères près de Chorillos et de Cascas, couverte d'énormes blocs de quartz de douze à quatorze pieds de longueur, les plaines de Chala et de Molinos jusqu'au rivage près de Truxillo, gisaient là comme sous nos yeux. Nous aperçûmes alors pour la première fois l'océan Pacifique ; nous l'aperçûmes distinctement, reflétant près du littoral beaucoup de lumière, et reculant les bornes de Fhofizon dans un vague lointain.

(A. DE HuMBOLDT, Tdbleaux de la nature).

Page 1