‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 26 sur 36 · A. DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

A. DE HUMBOLDT

Embrasement des savanes. — Zones d'arbustes odoriférants. — Belles fleurs.

— Géographie des plantes. — Pronostics du temps. — Enorme précipice.

— Solitudes du nouveau monde. -^ Scène nocturne.

J'ai séjourné deu^ mois à Caracas. Nous habitions, M. Bonpland et moi, une grande maison presque isolée, dans la partie la plus élevée de la ville. Du haut d'une galerie, nous pouvions découvrir à la fois le sommet de la Silla, la crête dentelée du Galipano et la vallée riante de Guayre, dont la riche culture contraste avec le sombre rideau des montagnes d'alentour. C^était la saison des sécheresses. Pour améliorer les pâturages, on met le feu aux savanes et aux gazons qui couvrent les rochers les plus escarpés. Ces vastes embrasements, vus de loin, produisent des effets de lumière surprenants. Partout où les savanes, en suivant les ondulations des pentes rocheuses, ont rempli les sillons creusés par les eaux, les terrains enflammés se présentent, par une nuit obscure, comme des courants de laves suspendues sur le vallon. Leur lumière, vive mais tranquille, prend une teinte rougeâtrelorsque le vent qui

descend de la Siila accumule les . traînées de vapeurs dans les basses régions. D'autrefois, et ce spectacle est le plus imposant, ces bandes lumineuses, enveloppées de nuages épais, ne paraissent que par intervalles à travers des éClaircies. A mesure que les nuages montent, une vive clarté se répand sur leurs bords. Ces phénomènes divers, si communs sous les tropiques ga-gnent d'intérêt par la forme des montagnes, la disposition des pentes et la hauteur des savanes couvertes de graminées alpines.

Dans une contrée qui offre des aspects si ravissants, à une époque où, malgré les tentatives d'un mouvement populaire, la plupart des habitants ne dirigeaient leurs pensées que sur des objets d'un intérêt physique, la fertilité de Tannée, les longues sécheresses, le conflit des vents de Petare et de Catia, je croyais devoir trouver beaucoup de personnes connaissant à fond les hautes montagnes d'alentour. Mon attente ne fut point remplie ; nous ne pûmes découvrir à Caracas un seul homme qui fût allé au sommet de la Silla. Les chasseurs ne s'élèvent pas si haut sur la croupe des montagnes, et on ne voyage guère, dans ce pays, pour chercher des plantes alpines, pour examiner des roches ou pour porter un baromètre sur des lieux élevés. Accoutumé à une vie uniforme et casanière, on redoute la fatigue et les changements brusques de climat ; on dirait que l'on ne vit pas pour jouir de la vie, mais uniquement pour la prolonger.

En examinant, avec une lunette, les pentes rapides do la montagne et la forme des deux pics qui la terminent, nous avions pu apprécier les difficultés que nous aurions

il vaincre pour parvenir au sommet. Des angles de hauteur pris avec le sextant, à la Trinidad, m'avaient fait juger que ce sommet devait être moins élevé au-dessus du niveau de la mer que la grande place de la ville d(î Quito. Cette évaluation ne s'accordait guère avec les idées des habitants de la vallée. Les montagnes qui dominent de grandes villes acquièrent, par cela même, dans les deux continents, une célébrité extraordinaire. Longtemps avant qu'on les ait mesurées d'une manière précise, les savants du pays leur assignent une hauteur dont il n'est pas permis de douter sans blesser un préjugé national.

Le capitaine général nous fit donner des guides. C'étaient des noirs qui connaissaient un peu le sentier qui conduit vers les côtespar la crête des montagnes, près du pic occidental de la Silla. Ce sentier est fréquenté par les contrebandiers; mais ni ces guides, ni les hommes les plus expérimentés de la milice, employés à poursuivre les contrebandiers dans des lieux si sauvages, n'avaient été sur le pic oriental qui forme le sommet le plus élevé. Pendant tout le mois de décembre, la montagne, dont les angles de hauteur me faisaient connaître le jeu des réfractions terrestres, n'avait paru que cinq fois sans nuages. Comme dans cette saison deux jours sereins se succèdent rarement, on noUs avait conseillé pour notre excursion moins un temps clair qu'une époque où les nuages se soutiennent à peu de hauteur, et où Ton peut espérer qu'après avoir traversé la première couche de vapeurs uniformément répandues, on entrera dans un air sec et transparent. Nous passâmes la nuit du 2 janvier dans VEstancia de Galle-

gôs, plantation de caféiers, près de laquelle, dans un ravin richement ombragé, la petite rivière de Chacaïto forme de belles cascades en descendant des montagnes. La nuit était assez claire ; et quoique, la veille d'un voyage pénible, nous ^eussions désiré jouir de quelque repos, nous passâmes la nuit, M. Bonpland et moi, à attendre trois occultations des satellites de Jupiter.

Après avoir observé, avant le lever du soleil, l'inten' site des forces magnétiques au pied de la montagne, nous nous mîmes en marche à cinq heures du matin, accompagnés d'esclaves qui portaient nos instruments. Nous étions dix-huit personnes qui marchaient à la suite les unes des autres par un sentier étroit. Ce sen* tier est tracé sur une pente rapide, couverte de gazon. On tâche d'abord Àe gagner le sommet d'une colline qui, vers' le sud-ouest, forme comme un promontoire de la Silla. Elle tient au corps même de la montagne par une digue étroite, que les pâtres désignent par un nom très-caractéristique, î^lui de la porte ou puerta de la Silla, Nous y arrivâmes vers sept heures. La matinée était belle et fraîche; le ciel, jusque-là, paraissait favoriser notre excursion. Je vis le thermomètre se soutenir un peu au-dessous de 14''. Le baromètre m'indiquait que nous étions déjà à 1,335 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer, c'est-à-dire près de 156 mètres plus haut qu'à la Venta^ où l'on jouit d'une vue si magnifique sur les côtes. Nos guides pensaient qu'il faudrait encore six heures pour parvenir au sommet de la Silla.

Nous traversâmes Une digue étroite de rochers couverts de gazon qui nous conduisait à la croupe de la

grande montagne. La vue plonge sur les deux vallor.s qui sont plutôt des crevasses remplies d'une végétation épaisse. Adroite, on aperçoit le ravin qui descend entre les deux pics vers la ferme de Munoz ; à gauche, on domine la crevasse de Chacaïto, dont les eaux abondantes jaillissent près de la ferme de GaU lego. On entend le bruit des cascades sans voir le torrent, qui reste caché sous l'ombrage touffu des erythrina, des clusia et des figuiers de Tlnde. Rien n'est plus pittoresque, sous une zone où tant de végétaux ont des feuilles grandes, luisantes et coriaces, que l'aspect du sommet des arbres placés à une grande profondeur, et éclairés par les rayons presque perpendiculaires du soleil.

Depuis la puerta, la montée devenait toujours plus rapide. Il fallait jeter le corps fortement en avant pour pouvoir avancer. Une longue sécheresse avait rendu le gazon très-glissant. Nous aurions désiré avoir des crampons ou des bâtons ferrés. Cette montée, plus fatigante que périlleuse, découragea' les personnes qui nous avaient accompagnés depuis la ville et qui n'étaient pas accoutumées à gravir les montagnes. Nous perdîmes beaucoup de temps à leà attendre et nous ne résolûmes de continuer seuls notre route que lorsque nous les vîmes redescendre. Le temps commençait à se couvrir. Déjà, du bocage humide qui au-dessous de nous bordait la région des savanes alpines, la brume sortait comme de la fumée en filets minces. On aurait dit un incendie qui se manifestait à la fois sur plusieurs points de la forêt. Peu à peu ces traînées de vapeurs s'accumulaient ; et détachées du sol^ poussées par labrise du matin, elles

rasaient, comme un nuage léger, la croupe arrondie des montagnes.

Après quatre heures de marche par les savanes, nous entrâmes dans un bocage formé d'arbustes et d'arbres plus élevés. Ce bocage s'appelle el Pejualy sans doute à cause de la grande abondance du Pejua, plante à feuilles très-odoriférantes. La pente de la montagne devenait plus douce et nous avions un plaisir indicible à examiner les végétaux de cette région. Nulle part peut-être on ne trouve réunies sur un petit espace de terrain des productions si belles et si remarquables sous le rapport de la géographie des plantes. A 2,000 mètres d'élévation, les savanes de la Silla aboutissent à une zone d'arbustes qui, par leur port, leurs branches tortueuses, la dureté de leurs feuilles, la grandeur et la beauté de leurs fleurs pourprées, rappellent ce que, dans la cordillère des Andes, on désigne par le nom de végétation des paramos. C'est là que se montre la famille des roses des Alpes, les thibaudia, les andromèdes, les vaccinium et ces bejaria à feuilles résineuses que nous avons plusieurs fois comparés aux rhododendrons des Alpes d'Europe.

Lors même que la nature ne produit pas les mêmes espèces sous des climats analogues, soit dans les plainea sous des parallèles isothermes, soit sur des plateaux dont la température approche de celle des lieux plus voisins des pôles, on observe cependant une ressemblance frappante de port et de physionomie dans la végétation des régions les plus éloignées. Ce phénomène est un des plus curieux que présente l'histoire des formes organiques. Je dis l'histoire, car la raison a beau interdire

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à rhomme les hypothèses sur l'origine des choses, nous n'en sommes pas moins tourmentés de ces problèmes insolubles de la distribution des êtres. Une graminée de la Suisse végète sur les rochers granitiques du détroit* de Magellan. La Nouvelle -Hollande nourrit plus de quarante plantes phanérogames de l'Europe, et le plus grand nombre des végétaux qui sont identiques dans les zones tempérées des deux hémisphères, manfjuent entièrement dans la région intermédiaire. Unfe violette à feuilles velues, qui termine pour ainsi dire la zone des phanérogames sur le volcan de Ténériffe, et que longtemps on a crue propre à cette île, se montre 300 lieues plus au nord près du sommet neigeux des Pyrénées. Des graminées et des cypéracées de l'Allemagne, de l'Arabie et du Sénégal, ont été reconnues parmi les plantes que M. Bonpland et moi avons recueillies sur les plateaux froids du Mexique, le long des rives brûlantes de l'Orénoque, et dans l'hémisphère jiustral sur le dos des Andes de Quito. Conjment concevoir les migrations des plantes à travers des régions d'un climat si différent, et qui sont aujourd'hui couvertes par l'Océan? Comment les germes des êtres organiques, qui se ressemblent par leur port et même par leur structure interne, se sont-ils développés a d'inégales distances des pôles et de la surface des mers, partout où des lieux si distants offrent quelque analogie de température ? Malgré l'influence delà pression que l'air et l'extinction plus ou moins grande de la lumière exercent sur les fonctions vitales des plantes, c'est pourtant la chaleur inégalement distribuée entre les différentes parties de l'année, que l'on

doit considérer comme le stimulus le plus puissant de la végétation.

On dit qu'une montagne est assez élevée pour entrer dans la région des rhododendrons et des bejarias, comme on dit depuis longtemps qu'une montagne atteint la limite des neiges perpétuelles. En se servant de cette expression, on suppose tacitement que sous l'influeifbe de certaines .températures, certaines formes végétales doivent nécessairement se développer. Une telle supposition n'est pas rigoureuse dans toute sa généralité. Les pins du Mexique manquent sur lés Cordillères du Pérou. La Silla de Caracas n'est pas couverte de ces chênes qui, dans la Nouvelle-Grenade, végètent à la même hauteur.

L'identité des formes indique une analogie des climats ; mais, sous des climats analogues, les espèces , peuvent être singulièrement diversifiées.

Dans le petit bocage qui couronne la Silla, le bejaria ledifoHa n'a que 3 à 4 pieds de haut. Le tronc est divisé, dès sa base, en un grand nombre de rameaux fragiles et presque verticillés. Les feuilles sont ovales, lancéolées, glauques en dessous et roulées vers les bords. Toute la plante est couverte de poils longs et visqueux; elle a une odeur résineuse très-agréable. Les abeilles visitent ses belles fleurs pourprées, qui sont très-abondantes, comme dans toutes les espèces alpestres, et qui, bien épanouies, ont souvent près d'un pouce de large.

Nous nous arrêtâmes longtemps à examiner les belles plantes du Péjual. Le ciel devint plus sombre. Le thermomètre baissa jusqu'au-dessous de H**. C'est une température à laquelle, sous cette zone, on commence à

EXCURSION Â LÀ CIME DE LÀ S1LLA. 22i

souffrir du froid. En quittant le bocage d'arbustes alpestres, on se trouve de nouveau dans une savane. Nous gravîmes une partie du dôme occidental pour descendre dans l'enfoncement de la Selle^ vallée qui sépare les deux sommets de la Silla . C'est là que nous eûmes de grandes difficultés à vaincre à cause de la force de la végétation. Pour frayer un chemin à travers cette forêt, les nègres nous devançaient avec leurs coutelas ou machettes. Nous nous dirigions toujours du côté du pic oriental, qui était de temps en temps visible par une clairière. Soudain nous nous trouvâmes enveloppés dans une brume épaisse; la boussole seule pouvait nous guider ; mais en avançant vers le nord nous risquâmes à chaque pas de nous trouver au bord de Ténorme mur de rochers qui descend presque perpendiculairement à 2,000 mètres de profondeur vers la mer. Il fallut s'arrêter ; entourés de nuages qui rasaient la terre, nous commençâmes à douter si nous pourrions atteindre le pic avant Tentrée de la nuit. Heureusement les nègres qui portaient Teau et les provisions nous avaient rejoints et nous résolûmes^ de prendre quelque nourriture.

Je lis, au milieu de la brume, l'expérience deTélectromètre de Volta. Quoique très-rapproché des héliconia réunis en un bois épais, j'obtins des signes d'éleclricito atmosphérique très-sensibles. Ellepassa souvent du positif au négatif enchangeant d'intensité à chaque instant. Ces variations et le conflit de plusieurs petits courants d'air qui divisaient la brume et la transformaient en nuages à contours déterminés, me parurent des pronostics infaillibles d'un changement de temps. Il n'était que deux heures après midi. Nous conçûmes de nouveau

quelque espoir de pouvoir atteindre le sommet oriental de la Silla avant le coucher du soleil, et de redescendre dans le vallon qui sépare les deux pics. C'est là que nous comptions passer la nuit, en allumant un grand feu et en faisant construire par les nègres une cabane avec les feuilles larges et minces de Theliconia. Nous renvoyâmes la moitié de nos gens en leur enjoignant de venir le lendemain matin à notre rencontre, avec des provisions. A peine avions-nous pris ces dispositions, que le vent d'est commença à souffler avec impétuosité du côté de la mer. Le thermomètre s'éleva jusqu'à 12^5. C'était sans doute un vent ascendant qui, en faisant hausser la température, dissolvait les vapeurs. En moins de deux minutes les nuages disparurent et les dômes de la Silla se montrèrent à nos yeux. Pour atteindre le pic le plus élevé, il faut se rapprocher autant que possible deVénorme escarpement qui descend vers les côtes. Le gneiss avait conservé jusqu'ici sa texture lamelleuse et sa direction primitive ; mais là où nous gravîmes le sommet de la Silla, il passe au granit. Le mica, plus rare, y est plus inégalement réparti. On ne trouve plus de grenats, mais quelques cristaux isolés d'amphibole. Nous mîmes trois quarts d'heure pour parvenir à la cime de la pyramide. Cette partie ducheminn'est pas périlleuse, pourvu qu'on examine bien la solidité des blocs de rochers sur lesquels on pose le pied. Le granit superposé au gneiss n'offre pas une séparation régulière en bancs ; il est divisé par des fentes qui se coupent souvent à angles droits. Des blocs prismatiques sortent obliquement de terre, et se présentent au bord du précipice comme d'énormes poutres suspendues au-dessus de l'abîme.

Arrivés au sommet, nous jouîmes, mais pendant peu de minutes seulement, de toute la sérénité du ciel. Nos regards plongeaient à la fois, vers le nord sur la mer, vei's le midi sur la vallée de Caracas. La vue embrasse une étendue de mer de 56 lieues de rayon.

Ceux dont les sens se troublent à la vue des profondeurs doivent se tenir au centre du petit plateau qui surmonte le dôme oriental de la Silla. La montagne n'est pas très-remarcpiable par sa hauteur, qui est presque de 200 mètres moindre que le Canigou ; mais elle se distingue de toutes les montagnes par l'énorme précipice qu'elle offre du côté de la mer. La côte ne forme qu'une lisière étroite sous ce mur de rochers qui semble presque perpendiculaire.

En embrassant d'un coup d'œil ce vaste paysage, on regrette à peine de ne pas voir les solitudes du nouveau monde embellies de l'image des temps passés. Partout où, sous la zone torride, la terre, hérissée de montagnes et jonchée de végétaux, a conservé ces traits primitifs, l'homme ne se présente plus comme le centre de la création. Loin de dompter les éléments, il ne tend qu'à se soustraire à leur empire. Les changements que les sauvages ont faits depuis des siècles à la surface du globe, disparaissent auprès de ceux que produisent, en quelques heures, l'action des feux souterrains, les débordements des grands fleuves, l'impétuosité des tempêtes. C'est la lutte des éléments entre eux qui caractérise dans le nouveau continent le spectacle de la nature. Un pays sans population se présente à l'habitant de l'Europe cultivée comme une cité délaissée par ses habitants. En Amérique, lorsqu'on a vécu pendant plusieurs années

dans les forêts des basses régions, ou sur le dos des Cordillères, lorsqu'on a vu des pays étendus comme la France ne renfermer qu'un petit nombre de cabanes éparses, une vaste solitude n'effraye plus Timagination. On s'habilude à l'idée d'un monde qui ne nourrit que des plantes et des animaux, où l'homme sauvage n'a jamais fait entendre le cri de l'allégresse ou les accents plaintifs de la douleur.

Nous ne pûmes profiter longtemps des avantages qu'offre la position de la Silla, qui domine sur toutes les cimes d'alentour. Tandis que nous examinions avec une lunette la partie de la mer dont l'horizon était bien terminé, et la chaîne des monts d'Ocumare, derrière laquelle commence le monde inconnu de l'Orénoque et de TAmazone, une brume épaisse s'éleva des plaines vers les hautes régions. Elle remplissait d'abord le fond de la vallée deCaracas. Les vapeurs, éclairées d'en haut, offraient une teinte uniforme, d'un blanc laiteux. La vallée paraissait couverte d'eau ; .on eût dit un bras de mer, dont les montagnes voisines formaient le rivage escarpé.

L'inclinaison de l'aiguille aimantée était à la Silla d'un degré moindre qu'à la ville de Caracas. En réunissant les observations que j'ai faites, par un temps calme et dans des circonstances très-favorables, soit sur les montagnes, soit le long des côtes voisines, on croirait, au premier abord, reconnaître, dans cette partie du globe, une certaine influence des hauteurs sur l'inclinaison de l'aiguille et sur l'intensité des forces magnétiques ; mais il faut remarquer que l'inclinaison à Caracas est singulièrement plus grande qu'on ne devrait

le supposer d'après la position de la ville, et que les phénomènes magnétiques sont modifiés par la proximité de certaines roches qui forment autant de centres particuliers, ou petits systèmes d'attraction.

II. était quatre heures et demie du soir lorsque nous eûmes fini nos observations. Satisfaits de T heureux succès de notre voyage, nous oubliâmes qu'il pouvait être dangereux de descendre dans l'obscurité sur des pentes escarpées, couvertes d un gazon ras et glissant. La brume nous dérobait la vue de la vallée ; mais nous distinguions la double colline de la Puerta, qui paraissait, comme font toujours les objets placés presque perpendiculairement au-dessous de nous, dans une proximité extraordinaire. Nous abandonnâmes le projet de passer la nuit entre les deux pitons de la Silla; et, après avoir retrouvé le sentier que nous nous étions frayé en montant à travers le bois touffu d'heliconia, nous parvînmes au Pejual, qui est la région des arbustes odoriférants et résineux. La beauté des bejaria, leurs branches couvertes de grandes fleurs pourprées, attiraient de nouveau toute notre attention. Lorsque dans ces climats on recueille des plantes pour faire des herbiers, on est d'autant plus difficile sur le choix que le luxe de la végétation est plus grand. On rejette les branches qu'on vient de couper, parce qu'elles paraissent moins belles que les branches qu'on n'a pu atteindre. Surchargé de plantes en quittant le bocage, on regrette encore de n'avoir pas fait une plus riche moisson. Nous nous arrêtâmes si longtemps au Pejual, que la nuit nous surprit à l'entrée dans la savane, à plus de 1 ,800 mètres de hauteur.

Comme entre les tropiques le crépuscule est presque nul, on passe subitement de la plus grande clarté du jour dans les ténèbres. La lune était sur l'horizon ; son disque était couvert de temps en temps par de gros nuages que chassait un vent froid et impétueux.- Les pentes rapides, revêtues d'herbes jaunes et sèches, tantôt paraissaient dans l'ombre, tantôt, subitement éclairées, elles ressemblaient à des précipices dont l'œil mesurait la profondeur. Nous marchâmes en longue file; on tâchait de s'aider des mains pour ne pas rouler en tombant. Les guides qui portaient nos instruments nous abandonnaient peu à peu pour coucher dans la montagne. Parmi ceux qui étaient restés, j'admirais Tadressc dun nègre congo, qui portait sur sa téte^ne grande boussole d'inclinaison; il la tenait constamment en équilibre, malgré l'extrême déclivité des rochers. La brume avait disparu peu à peu dans le fond de la vallée. Les lumières éparsesque nous vîmes au-dessous de nous causèrent une double illusion. Les escarpements semblaient encore plus dangereux qu'ils ne le sont ; et, pendant six heures de descente continuelle, nous nous crûmes également près des fermes placées au pied de la Silla. Nous entendîmes très-distinctement la voix des hommes et les sons aigiis des guitares. En général, le son se propage si bien de bas en haut que, dans un ballon aérostatique, à 6,000 mètres de hauteur, on entend quelquefois l'aboiement des chiens ^

Nous n'arrivâmes qu'à dix heures du soir au fond de la vallée, harassés de fatigue et de soif. Nous avions marché presque sans interruption pendant quinze heu-

* Gay-Lussac, dans son ascension du 16 septembre 1805.

res ; la plante de nos pieds était déchirée par les aspérités d'un sol pierreux et par le chaume dur et sec des graminées. Il avait fallu quitter nos bottes, dont les semelles étaient devenues trop glissantes. Sur des pentes qui, dépourvues de broussailles ou d'herbes ligneu* ses, ne peuvent offrir aucun appui aux mains, on diminue le danger de la descente en marchant pieds nus. Pour raccourcir le chemin on nous conduisit de la Puerta de la Silla à la ferme de Gallegos par un sentier qui mène à un réservoir d'eau. Cette dernière descente, la plus rapide de toutes, nous rapprocha du ravin de Cha* caïto. fiC bruit des cascades donnait à cette scène nocturne un caractère grand et sauvage.

Nous passâmes la nuit au pied de la Silla ; nos amis de Caracas avaient pu nous distinguer, pîar des lunettes, sur le sommet du pic oriental. On s'intéressait au récit denos fatigues, mais on n*étalt pas content d'une mesure qui ne donne pas même à la Silla l'élévation de la plus haute cime des Pyrénées. Comment blâmer cet intérêt national qui s'attache aux monuments de la nature, là où les monuments de l'art ne sont rien? Comment s'étonner que les habitants de Quito et de Riobamba, qui s'enorgueillissent depuis des siècles de la hauteur du Chimborazo, ^e défient de ces mesures qui élèvent les montagnes de l'Himalaya, dans l'Inde, au-dessus de lous les colosses des Cordillères?

(A. DE HuMBOLDT, Voyages aux régions équinoxiales dii nouveau continenf.)

ni

BODSSINGAULT

Plateau de Riobamba.— Formation des nuages. — Fatigues de l'ascension. Avalanches de pierres. — Le silence. — Passages dangereux. — L'enfer de glace.— Raréfaction de l'air. — Le colonel Hall.

. Riobamba est peut-être le plus singulier dioraraa de l'univers. La ville n'a rien de remarquable en ellemême, elle est placée sur un des plateaux arides si communs dans les Andes, et qui ont tous, à cette grande élévation, un aspect hivernal caractéristique, qui imprime au voyageur une certaine sensation de tristesse. Sans doute c'est que pour y parvenir on passe d'abord par les sites les plus pittoresques ; et c'est toujours à regret que Ton quitte le climat des tropiques pour les frimas du nord.

De la maison que j'habitais, je pouvais relever le Capac-Urcu, le Tunguragna, le Cubillé, le Carguairazo, et enfin au nord le Chimborazo ; puis encore plusieurs autres montagnes célèbres des Paramos qui, sans avoir l'honneur des neiges éternelles, n'en sont pas moins dignes de l'intérêt du géologue.

C'est un sujet continuel d'observations variées que

ce vaste amphithéâtre qui limite de toutes parts l'horizon de Riobamba. Il est curieux d'observer Taspect de ces glaciers aux différentes heures du jour, de voir leur hauteur apparente varier d'un moment à l'autre par l'effet des réfractions atmosphériques. Avec quel intérêt ne voit-on pas aussi se produire, dans un espace aussi circonscrit, tous les grands phénomènes de la météorologie? Ici, c'est un de ces nuages, immenses en largeur, que Saussure a si bien définis par le nom de nuage parasite, qui vient s'attacher à la partie moyenne d'un cône de trachyte ; il y adhère ; le vent qui souffle avec force ne peut rien sur lui. Bientôt la foudre éclate au milieu de cette masse de vapeur ; de la grêle mêlée de pluie inonde la base de la montagne, tandis que son sommet neigeux, queTorage n'a pu atteindre, est vivement éclairé par le soleil. Plus loin, c'est une cime élancée de glace resplendissante de lumière ; elle se dessine nettement sur l'azur du ciel, on en distingue tous les contours, tous les accidents : L'atmosphère est d'une pureté remarquable, et cependant cette cime de neige se couvre d'un nuage qui semble émaner de son sein, on croirait en voir sortir de la fumée ; ce nuage n'offre déjà plus qu'une légère vapeur, il disparaît bientôt. Mais bientôt aussi il se reproduit pour disparaître encore. Cette formation intermittente des nuages est un phénomène très-fréquent sur les sommets des montagnes couvertes de neige ; on l'observe principalement dans les temps sereins, toujours quelques heures après la culmination du soleil. Dans ces conditions, les glaciers peuvent être comparés à des condensateurs lancés vers les hautes régions de l'atmosphère, pour dessécher l'air

en le refroidissant, et ramener ainsi à la surface de la terre l'eau qui s'y trouvait contenue à l'état de vapeur.

Ces plateaux entourés de glaciers présentent quelquefois l'aspect le plus lugubre, quand un vent soutenu y apporte l'air humide de^ régions chaudes. Les montagnes deviennent invisibles, l'horizon est masqué par une ligne de nuages qui semblent ton cher la terre. Le jour est froid et humide, cette masse de vapeur étant presque impénétrable à la lumière solaire. C'est un long crépuscule, le seul que Ton connaisse entre les tropiques, car sous la zone équatoriale la nuit succède subitement au jour, on dirait que le soleil s'éteint en se couchant.

Je ne pouvais mieux terminer mes recherches sur les trachytes des Cordillères que par une étude spéciale du Chimborazo : pour l'étudier, il suffisait, à la vérité, de s'approcher de sa base; mais ce qui me fit franchir la limite des neiges, ce qui détermina mon ascension, ce fut Tespoir d'obtenir la température moyenne d'une station extrêmement élevée. Et, bien que cet espoir ait été frustré, mon excursion, je l'espère, ne restera pas néanmoins sans utilité pour la science.

Mon ami, le colonel Hall, qui m*avait déjà accompagné sur l'Antisana et le Cotopaxi, voulut bien encore s'adjoindre à moi pour cette expédition, afin d'augmenter les nombreuses données qu'il possédait déjà sur la topographie de la province de Quito, et continuer ses recherches sur la géographie des plantes.

De Riobamba, le Chimbora/.o présente deux pentes

d une inclinaison très-différente. L'une, celle qui regarde TArenal, est très-abrupte, et Ton voit sortir de dessous la glace de nombreux pics de trachyie. L'autre qui descend vers le site appelé Chillapullu, non loin de Mocha, est au contraire peu inclinée, mais d'une étendue considérable. Après avoir bien examiné les environs de la montagne, ce fut par cette pente que nous résolûmes de l'attaquer . Le 14 décembre 1831, nous allâmes prendre gîte dans la métairie du Chimborazo ; où nous trouvâmes de la paille sèche pour coucher et quelques peaux de mouton pour nous garantir du froid. La métairie se trouve à 3,800 mètres de hauteur; les nuits y sont fraîches et son séjour est d'autant plus désagréable, que le bois y est fort rare; nous étions déjà dans cette région des graminées que Ton traverse, avant d'arriver à la limite des neiges perpétuelles; c'est là que finit la végétation ligneuse.

Le 15, à sept heures du matin, nous nous mimes en route guidés par un Indien de la métairie. Nous suivîmes, en le remontant, un ruisseau encaissé entre deux murs dé trachyte dont les eaux descendent du glacier ; bientôt nous quittâmes cette crevasse pour nous diriger vers Mocha, en longeant la base du Chimborazo. Nous nous élevions insensiblement ; nos mulets marchaient avec peine et difficulté au milieu des débris de roche qui sont accumulés au pied de la montagne. La pente devenait très-rapide, le sol était meuble et les mulets s'arrêtaient presque à chaque pas pour faire une longue pause; ils n'obéissaient plus à Téperon. La respiration de ce^ animaux était précipitée, haletante. Nous étions alors précisément à la hauteur du mont Blanc, car le

baromètre indiqua une élévation de 4,808 mètres au« dessus du niveau de la mer.

Après nous être couvert le visage avec des masques de taffetas léger, afin de nous préserver des accidents que nous avions ressentis sur PAntisana, nous commençâmes à gravir une arête qui aboutit à un point déjà très-élevé du glacier. Il était midi. Nous montions lentement, et, à mesure que nous nous engagions sur la neige, la difficulté de respirer en marchant se faisait de plus en plus sentir ; nous rétablissions aisément nos forces en nous arrêtant, sans toutefois nous asseoir, tous les huit ou dix pas. En continuant à nous élever nous éprouvâmes beaucoup de fatigue par le peu de consistance d'un sol neigeux qui s'affaissait sans cesse sous nos pas et dans lequel nous enfoncions quelque fois jusqu'à la ceinture. Malgré tous nos efforts nous fûmes bientôt convaincus de l'impossibilité d'avancer; en effet, un peu au delà la neige meuble avait plus de 4 pieds de profondeur. Nous allâmes nous reposer sur un bloc de trachyte qui ressemblait à une ile au milieu d'une mer de neige. La hauteur observée était de 5,115 mètres, de sorte qu'après beaucoup de fatigues nous nous étions seulement élevés de 307 mètres audessus du point où nous avions mis pied à terre.

A six heures, nous étions de retour à la métairie, te temps avait été magnifique ; jamais le Chimborazo ne nous parut aussi majestueux, mais après notre course infructueuse, nous ne pouvions le regarder sans éprouver un sentiment de dépit. Nous résolûmes de tenter l'ascension par le côté abrupt, c'est-à-dire par la pente qui regardait TArenal. Nous savions que c'était par ce

côté que M. de Humboldt s'était élevé sur cette montagne; on nous avait bien montré à Riobamba le point où il était parvenu, mais il nous fut impossible d'obtenir des renseignements exacts sur la route qu'il avait suivie pour y arriver. Les Indiens qui avaient accompagné cet intrépide voyageur n'existaient plus.

A sept heures, le lendemain, nous prenions la route de l'Arenal. Le ciel était d'une pureté remarquable. A Test, nous apercevions le fameux volcan de Sangay, placé dans la province de Macas, et que près d'un siècle auparavant, la Condamine avait vu dans un état d'incandescence permanent. A mesure que nous avancions, le terrain s'élevait d'une manière sensible. En général, les plateaux trachytiques qui supportent les pics isolés dont les Andes sont comme hérissées se relèvent peu à peu vers la base de ces mêmes pics. Les crevasses nombreuses et profondes qui sillonnent ces plateaux semblent toutes partir d'un centre commun, elles se rétrécissent en même temps qu'elles s'éloignent de ce centre. On ne saurait mieux les comparer qu'aux fentes que Ton remarque à la surface d'un verre étoile.

Nous étions à 4,945 mètres de hauteur quand nous mîmes pied à terre. Le terrain était devenu tout à fait impraticable aux mulets ; ces animaux cherchaient d'ailleurs à nous faire comprendre avec leur instinct vraiment extraordinaire la lassitude qu'ils éprouvaient ; leurs oreilles, ordinairement si droites et si attentives, étaient entièrement abattues, et pendant les haltes fréquentes qu'ils faisaient pour respirer, ils ne cessaient de regarder vers la plaine. Peu d'écuyers ont probablement conduit leur monture à une semblable élévation;

236 LES ASCENSIONS GËIËBRES.

et pour arriver à dos de mulets, sur un sol mouvant, au delà de la limite des neiges, il fallait peut-être avoir fait plusieurs années d'équitation dans les Andes.

Après avoir examiné la localité dans laquelle nous étions placés, nous reconnûmes que pour gagner une arête qui montait vers le sommet du Chimborazo, nous devions d'abord gravir une pente excessivement rapide qui se présentait devant nous. Elle était formée en grande partie de bjocs de roche de toutes grandeurs disposés en talus ; ça et là ces fragments trachytiques étaient recouverts par des nappes déglace plus ou moins étendues; et sur plusieurs points, on pouvait clairement apercevoir que ces débris de roche reposaient sur de la neige durcie ; ils provenaient par conséquent des éboulements récents qui avaient eu lieu dans la partie supérieure de la montagne. Ceséboulements sont fréquents, et au milieu des glaciers des Cordillères, ce qu'on a le plus à redouter, ce sont des avalanches dans lesquelles il entre réellement plus de pierres que de neige.

A onze heures, nous achevions de traverser une nappe de glace assez étendue sur laquelle il nous avait fallu faire des entailles pour assurer nos pas. Ce passage ne s'étaitpas fait sans danger, une glissade nous eût coûté la vie. Nous entrâmes de nouveau sur des débris detrachyte, c'était pour nous la terre ferme, et dès lors il nous fut permis de nous élever un peu plus rapidement. Nous marchions en file, moi d'abord, puis le colonel Hall, mon. nègre venait ensuite ; il suivait exactement mes pas, afin de ne pas compromettre la sûreté des instruments qui lui étaient confiés. Nous gardions un silence absolu pendant la marche, l'expérience m'ayant enseigné que

rien n exténuait autant qu'une conversation soutenue à cette hauteur, et pendant nos halles, si nous échangions quelques paroles, c'était presque à voix basse. C'est en grande partie à cette précaution que j'attribue l'état de santédont j'ai constamment joui pendant mes ascensions sur les volcans. Cette précaution salutaire, je l'imposais, pour ainsi dire, d'une manière despotique à ceux qui m'accompagnaient ; et, sur l'Antisana, un Indien, pour l'avoir négligée en appelant de toute la force de ses poumons le colonel Hall qui s'était égaré pendant que nous traversions un nuage, fut atteint de vertige et eut un commencement d'hémorrhagie.

Bientôt nous eûmes atteint l'arête que nous devions suivre. Cette arête n était pas telle que nous l'avions jugée dans le lointain ; elle ne portait à la vérité que très-peu de neige, mais elle présentait des escarpements difficiles à escalader. Il fallut faire des efforts inouïs ; et la gymnastique est pénible dans ces régions aériennes. Enfin nous arrivâmes au pied d'un mur de trachyte coupé à pic, qui avait plusieurs centaines de mètres de hauteur. Il y eut un moment visible de découragement dans l'expédition, quand le baromètre nous eut appris que nous étions seulement à 5,680 mètres délévation. C'était peu pour nous, car ce n'était pas même la hauteur à laquelle nous nous étions placés sur le Cotopaxi. D'ailleurs M. de Humboldt avait gravi plus haut sur le Chimborazo, et nous voulions au moins atteindre la station à laquelle s'était arrêté ce savant voyageur. Les explorateurs de montagne, lorsqu'ils sont découragés, sont toujours fort disposés à s'asseoir; c'est ce que nous fîmes à la station de la Pena-Colorada (Roche-

238 LES ASGEINSIOINS CÉLÈBRES.

Rouge). C'était le premier repos assis que nous nous permettions ; nous avions tous une soif excessive, aussi notre première occupation fut de sucer des glaçons pour nous désaltérer.

Il était midi trois quarts, et cependant nous ressentions un froid assez vif ; le thermomètre était descendu à 0**4. Nous nous trouvâmes alors enveloppés d'un nuage. Lorsqu'il fut dissipé, nous examinâmes notre situation; en regardant la Roche-Rouge, nous avions à droite un abîme épouvantable ; à gauche, vers l'Arenal, on distinguait un rocher avancé qui ressemblait à un belvédère; il étaitimportant d'y parvenir, afin de reconnaître s'il était possible de tourner la Roche- Rouge, et de voir en même temps s'il était permis de monter encore. L'accès de ce belvédère était scabreux, j'y parvins cependant avec l'aide de nos deux compagnons. Je reconnus alors que si nous parvenions à gravir une surface de neige très-inclinée, qui s'appuyait sur une face de la Roche- Rouge opposée au côté par lequel nous l'avions abordée, nous pourrions atteindre une élévation plus considérable. Pour se faire une idée assez nette de la topographie du Chimborazo, qu'on se figure un immense ro* cher soutenu de tous côtés par des arcs-boutants. Les ai;êtes sont les arcs-boutants qui^ de la plaine, semblent s'appuyer sur cet énorme bloc pour Tétayer.

Avant d'entreprendre ce passage dangereux, j'ordonnai à mon nègre d'aller essayer la neige ; elle était ^d'une consistance convenable. Hall et le nègre réussirent à tourner le pied de la position que j'occupais ; je me joignis à eux lorsqu'ils furent- assez solidement établis pour me recevoir, car pour les rejoindre il fallut des-

ASCENSION AU GHIMBORAZO. 239

cendre en glissant environ 25 pieds de glace. Au moment de nous remettre en route, une pierre se détacha du haut de la montagne et vint tomber tout près du colonel Hall. Il chancela et fut renversé ; je le crus blessé, et je ne fus rassuré que lorsque je le vis se relever et examiner avec sa loupe l'échantillon de rocher qui s'était si brutalement soumis à notre investigation; ce malencontreux trachyte était identique à celui sur lequel nous marchions.

Nous avancions avec précaution ; à droite nous pouvions nous appuyer sur le rocher ; à gauche, la pente était effrayante, et avant de nous engager en avant, nous commençâmes par bien nous familiariser avec le précipice ; c'est une précaution qu'on ne doit jamais négliger dans les montagnes, toutes les fois que Ton doit passer un endroit dangereux. Saussure l'a dit depuis longtemps, mais on ne saurait trop le répéter, et dans mes courses aventureuses sur les sommets des Andes, je n ai jamais perdu de vue ce sage précepte.

Nous commencions déjà à ressentir plus que nous ne l'avions jamais éprouvé, l'effet delà raréfaction de l'air; nous étions forcés de nous arrêter tous les deux ou trois pas, et souvent même de nous coucher pendant quelques secondes. Une fois assis, nous nous remettions à l'instant même ; notre souffrance n'avait lieu que pendant le mouvement. La neige présenta bientôt Une circonstance qui rendit notre marche aussi lente que dangereuse ; il n'y avait guère que 3 ou 4 pouces de neige molle; au-dessous se trouvait une glace très-dure et glissante ; nous fûmes obliges de faire des entailles dans cette glace. Le nègre allait en avant pour prati-

quer les échelons ; ce travail Tépuisait en un moment ; en voulant passer en avant pour le relever, je glissai, quand heureusement pour moi je fus retenu avec force par Hall et mon nègre ; pendant un instant nous courûmes tous trois un danger imminent. Cet incidentnous fit hésiter un moment ; mais prenant un nouveau courage, nous résolûmes d'aller en avant ; la neige devint plus favorable, nous fimes un dernier effort, et à une heure trois quarts nous étions sur Taréte si désirée. Là, nous fûmes convaincus qu*il était impossible de faire plus; nous nous trouvions au pied d'un prisme de trachyle fiont la base supérieure, recouverte d'une coupole de neige, forme le sommet du Chimborazo.

L'arête sur laquelle nous étions panfenus avait 'seulement quelques pieds de largeur. De toutes parts nous étions environnés de précipices, nos alentours offraient les accidents les plus bizarres. La couleur foncée de la roche contrastait de la manière la plus tranchée avec la blancheur éblouissante de la neige. De longues stalagmites de glace paraissaient suspendues sur nos tètes ; on eût dit une magnifique cascade qui venait de se geler; le t^mps était admirable ; on apercevait seulement quelques petits nuages à l'ouest; l'air était d'un calme parfait , notre vue embrassait une étendue immense ; la situation était nouvelle et nous éprouvions une satisfaction des plus vives.

Nous étions à 6,004 mètres de hauteur absolue; c'est je crois, la plus grande hauteur à laquelle les hommes se soient encore élevés sur les montagnes.

Après quelques instants de repos, nous nous trouvâmes entièrement remis de nos fatigues ; aucun de nous

ASCENSION AU GHIMBORAZO. 241

n'éprouva les accidents qu'ont ressentis la plupart des personnes qui se sont élevées sur les hautes montagnes. Trois quarts d'heure après notre arrivée, mon pouls, comme celui du colonel Hall, battait 106 pulsations dans une minute ; nous avions soif, nous étions évidemment sous une légère influence fébrile, mais cet état n'était nullement pénible. La gaieté de mon ami était expansive, il ne cessait de dire les choses les plus piquantes, tout occupé qu'il était à dessiner ce qu'il appelait c( l'enfer de glace » qui nous environnait. L'intensité du son me parut atténuée d'une manière remarquable ; la voix de mes compagnons était tellementmodifiée, que dans touteautre circonstance il m'eût été impossible de la reconnaître. Le peu de bruit que produisaient les coups de marteau que je donnais sur la roche nous causait aussi beaucoup d'étonnement. La raréfaction de l'air produit généralement chez les personnes qui gravissent les hautes montagnes des effets très-marqués. Sur la cime du mont Blanc, Saussure sentit un malaise, une disposition au mal de cœur ; ses guides, qui cependant étaient tous habitants deChamounix, éprouvèrent la même sensation. Cet état de malaise augmentait encore lorsqu'il prenait un peu de mouvement, ou qu'il fixait son attention en observant ses instruments. Les premiers Espagnols qui s'élevèrent sur les hautes montagnes de l'Amérique, furent atteints, au rapport d'Acosta, de nausées et de maux d'entrailles. Bouguer eut plusieurs hémorrhagies dans les Cordillères de Quito; le même accident arriva sur le mont Rose à M. Zumstein; enfin, sur le Chimborazo, MM. de Humboldt et Bonpland, lors de leur ascension du

242 LES ASGEISSIONS CÉLÈBRES.

23 juin 1802, ressentirent des envies de vomir, et le sang sortit de leurs lèvres et de leurs gencives. Quant à nous, nous avions, à la vérité, éprouvé de la difficulté à respirer, une lassitude extrême pendant que nous nous élevions, mais ces inconvénients cessèrent avec le mouvement. Une fois en repos, nous croyions être dans notre état normal ; peut-être faut-il attribuer la cause de notre insensibilité aux effets de l'air raréfié, à notre séjour prolongé dans les villes élevées des Andes. Quand on a vu le mouvement qui a lieu dans les villes comme Bogota, Micuipampa, Potosi, etc., qui atteignent 2,600 à 4,000 mètres de hauteur; quand on a été témoin de la force et de la prodigieuse agilité des toréadors dans un combat de taureaux de Quito, élevé de 3,000 mètres; quand on a vu, enfin, des femmes jeunes et délicates se livrer à la danse pendant des nuits entières dans des localités presque aussi élevées que le mont Blanc, là, où le célèbre Saussure trouvait à peine assez de force pour consulter ses instruments, et où ses vigoureux montagnards tombaient en défaillance en creusant un trou dans la neige ; si j'ajoute encore qu'un combat célèbre^ celui de Pichincha, s'est donné à une hauteur peu différente de celle du mont Blanc, on m'accordera, je pense, que Thomme peut s'accoutumer à respirer l'air raréfié des plus hautes montagnes*

Pendant que nous étions occupés à faire nos observations sur le Chimborazo, le temps s'était maintenu de toute beauté ; le soleil était assez chaiid pour nous incommoder légèrement. Vers trois heures, nous aperçûmes quelques nuages qui se formaient en bas, dans la plaine ; le tonnerre gronda bientôt, eu dessous de notre

station ; le bruit était peu intense, mais il était prolongé ; nous pensâmes d'abord que c'était un bramido ou rugissement souterrain. Des nuages obscurs ne tardèrent pas à entourer la base de la montagne; ils s'élevaient vers nous avec lenteur ; nous n'avions pas de temps à perdre, car il fallait passer les mauvais pas avant d'être envahis, autrement nous eussions couru les plus grands dangers. Une chute abondante de neige, ou une gelée qui eût rendu le chemin glissant, suffisaient pour empêcher notre retour, et nous n'avions aucune provision pour séjourner sur le .glacier.

La descente fut pénible. Après nous être abaissés de 300 à 400 mètres, nous pénétrâmes dans les nuages en y entrant par la partie supérieure ; un peu plus bas, il commença à tomber du grésil qui refroidit considérablement l'air, et au moment où nous retrouvâmes l'Indien qui gardait nos mulets, le nuage lança sur nous une grêle assez grosse pour nous faire éprouver une sensation douloureuse, lorsqu'elle nous atteignait sur les mains ou dans la figure.

A mesure que nous descendions, une pluie glaciale se mêlait à la grêle. La nuit nous surprit en chemin; il était huit heures quand nous rentrâmes dans la métairie.

Les observations que j'ai pu recueillir pendant cette excursion, tendent toutes à confirmer mes idées sur la nature des montagnes trachytiques qui forment la crête des Cordillères; car j'ai vu se répéter sur le Chimborazo tous les faits que j'ai déjà signalés en traitant des volcans de l'équateur. Il est évidemment lui-même un volcan éteint. Comme le Cotopaxi, l'Antisana, le Tungura-

gua, et en général, les montagnes qui hérissent les plateaux dès Andes, la masse du Chimborazo est formée par raccumulation de débris trachytiques, amoncelés sans aucun ordre. Ces fragments, d'un volume souvent énorme, ont été soulevés à l'état solide; leurs angles sont toujours tranchants ; rien n'indique qu'il y ait eu fusion, ou même un simple état de mollesse. Nulle part, dans aucun des volcans de l'Equateur, on n'observe rien qui puisse faire présumer une coulée de lave ; il n'est jamais sorti de ces cratères que des déjections boueuses, des fluides élastiques, ou des blocs incandescents de trachyte plus ou moins solide, et qui souvent ont été lancés à des distances considérables.

Le 25 décembre, daps l'après-midi, je quittai Riobamba, en me dirigeant sur Guayaquil, où je devais m'embarquer pour visiter la côte du Pérou. Ce fut en vue du Chimborazo que je me séparai du colonel Hall. Pendant mon séjour dans la province de Quito, j'avais joui de sa confiance et de son amitié ; sa connaissance parfaite des localités m'avait été de la plus grande utilité, et j'avais trouvé en lui un excellent et un infatigable compagnon de voyage ; tous deux enfin, nous avions servi pendant longtemps la cause de l'indépendance. Nos adieux furent louchants : quelque chose semblait nous dire que nous ne devions plus nous revoir. Ce funeste pressentiment n'était que trop fondé. Quelques mois après, mon malheureux ami fut assassiné dans une rue de Quito.

(BoussiNGAULT, Voyages aux volcans de rÉquateur.)

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