‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 31 sur 36 · ASCENSION AU PETER-BOTTE · texte numérisé non relu

ASCENSION AU PETER-BOTTE

Cela étant reconnu, ceux-ci établirent avec la partie inférieure, de la montagne une communication à l'aide d'un cordage mis en double, et hissèrent ainsi le matériel de leur expédition : une échelle portative, des cordages supplémentaires, un levier, etc.

On avait préparé des flèches en fer, attachés à l'extrémité d'une corde ; la difficulté consistait à les lancer par-dessus la tête du Peter-Botte, puisque celle-ci débordait la base sur laquelle se trouvaient les voyageurs. M. Lloyd s'étant fait attacher autour du corps une forte corde, dont l'extrémilé demeurait entre les mains de ses compagnons, passa de l'autre coté de la montagne ; et là, armé du fusil où était la flèche, s'inclinant sur l'abîme, soutenu par la corde qui lui ceignait les reins, ses pieds formant arc-boutant contre le tranchant du précipice, il fit feu. La flèche manqua deux fois ; il eut recours alors à une pierre attachée à une corde et la balançant diagonalement, comme une fronde, il essaya de la faire passer par-dessus le' rocher. Vain espoir I Le désappointement s'emparait des voyageurs, quand, à un dernier essai, une folle brise s'étant levée pendant une minute, repoussa la pierre sur *le roc, et la fit retomber à l'autre bord. Des échelles sont aussitôt disposées et assujetties, un bon câble sert de rampe, et l'ingénieur Lloyd se hisse le premier au haut du roc, en poussant des cris de joie et des hurrahs. Tous les autres le suivent, et le pavillon anglais, se déployant avec grâce sur la tôle du Peter-Botte vaincu, est aussitôt salué par la frégate mouillée dans la rade, et par le feu de la batterie de terre. « Nous nous saisîmes alors d'une bouteille de bon vin, dit le lieutenant

Taylor, et, debout sur le haut du rocher, nous baptisâmes le pic du nom du roi Guillaume, en buvant à la santé de Sa Majesté, et saluant le pavillon par de vives acclamations. »

(Magasin pittoresque.)

LE TAURUS ÈILI8IEN (BULGHAR-DAGH)

ÉLISÉB RECLUS

Beauté du printemps. — Chaîne du Bu]ghar-Dagh. — Forêts de cèdres. ^ L'A ppe des bergers. — Le Metdesis. -i- La fleur de lumière.

^aspect du Bulghar-Dagh diffère singulièrement suivant les saisons. En automne, époque malheureusement choisie par le plus grand nombre des voyageurs, la nature a déjà vécu sa vie rapide et fugîtivje, et, brûlée par les chaleurs, elle se prépare au long sommeil de l'hiver. Les champs qui bordent le rivage sont jaunis comme la paille, on ne voit plus que de minces bandes de verdure le long des rivières et des marigots ; même les collines qui s^élèvent au-dessus de Pélroite plaine semblent cacher leurs arbustes sous un immense voile gris. Au delà s'étend, il est vrai, sur les flancs des montagnes la zone vert sombre des conifères ; mais les grandes cimes sont recouvertes de pâtis desséchés ; toute la végétation est flétrie, jusqu'aux herbes arrosées par l'eau des neiges. On dirait qu'un incendie a passé sur celte chaîne de^ montagnes, belle seulement par la hardiesse et la sévérité de ses contours. Mais le voyageur qui con-

284 LES ASGENSIOM& CÉLÈBRES.

temple le iBulghar-Dagh dans la saison joyeuse du printemps ou bien au commencement de l'été n'a pas sous les yeux une Arabie Pétrée, il voit un paradis merveilleux de fraîcheur et de beauté exposé dans toute sa splendeur au soleil du midi. Une plaine très-étroite du côté de Touest, assez large dans la direction de Tarse, étend à la base des hauteurs sa végétation luxuriante interrompue çà et là par un damier de champs cultitivés; au delà s'élèvent les premières collines qui tranchent avec la verdure de la plaine par leurs escarpements crayeux, mais dont les cimes sont ombragéts de quelques bouquets d'arbres. Plus haut h^ conlrc-lbris des montagnes dressent leurs promontoires hérissés de denta d'un rouge d'ocre, et ravinés par des fissures profon-» des. Les pentes qui flanquent ces contre-forts sont revêtues de vastes forêts de cèdres, de sapins et de genévriers. Une lisière, souvent indistincte à Foeil nu, mais que le télescope révèle dans toute sa netteté, sépare cette zone de forêts des pâturages couleur d'émeraude qui étalent dans tous les vallons leur fraîche écharpe de verdure tachetée de neiges éblouissatUcs. Plus haut encore s'élèvent en tours les pics du Bulghar-Da^h^ semblables à de gigantesques cristaux noiràlres séparés les uns des autres par des lamelles d'argent, La chaîne entière forme comme un immense cùiic dont la base est baignée par la mer d'azur, et dont la cime va se perdre dans l'atmosphère non moins azurée que les flots.

M. Kotschy, qui avait déjà gravi en 1836 la plus haute cime du Bulghar-Dagh en compagnie de Russegger, voulut la gravir une seconde fois en 1856. Plein

Les gorges du Taurus.

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d'admiration pour cette fière montagne, Russegger lui avait donné le nom d'Allah-Tepessi , ou montagne de Dieu ; mais le véritable nom sous lequel on la connaît dans le pays est Metdésis. On peut l'atteindre de GuUek par la vallée qui se prolonge à Touest du village. Dans aucune partie de la Syrie ou de l'Anatolie, même sur les pentes du Liban, on ne trouve de forêts de cèdres aussi belles que celles qui recouvrent les versants de cette vallée, jusqu*à plus de 2,000 mètres d'altitude. Plusieurs milliers de cèdres admirables croissent en groupes d'une incomparable beauté au-dessus de la mer ondulée des pins, des sapins et des genévriers. Malheureusement, en dépit des sévères défenses du pacha, les pâtres ont pris Thabilude d'allumer les broussailles des hautes montagnes, et souvent ces incendies se propagent jusque dans les forêts. Pendant la nuit, ces conflagrations ressemblent à un fleuve de flammes roulant ses vagues le long des pentes ; le jour elles voi^ lent les monts de leur sombre fumée, et bientôt on ne voit plus que des troncs noircis, là où s'élevaient naguère des arbres au splendide ombrage.

Au-^dessus de la zone des cèdres, on entre dans celle des broussailles, zone qui remplace celle de nos pâturages d*Etlrope. Dans le Taurus cilicien, excepté sur le bord des sources, on ne trouve que rarement des pentes gazonnées ; jusqu'au pied, des rochers arides et des flaques de neige croissent des plantes ligneuses et des arbrisseaux au feuillage d'un beau vert. A une hauteur où sur nos montagnes s'étend la surface uniformément grise des pâtis, desloufl'es de fleurs aux vives couleurs émaillent le sol, introduisant ainsi dans ces régions une *

variété et un éclat dont nds Alpes ne peuvent nous donner une idée.

L'ascension du Metdesis ressemble à celle de la plupart des grandes montagnes neigeuses ; il faut longer le bord des précipices, s'engager dans des couloirs effrayants en apparence, s'aider des mains pour escalader les escarpements les plus abrupts, sonder la neige avant d y poser le pied. Lorsqu'on gravit directement, comme le fit Russegger en 1856, on trouve l'ascension très-pénible ; mais on évite beaucoup de fatigues en faisant un détour par Test et en gravissant d'abord la cime du Tchubanhuju, ou VAppel des bergers, montagne ainsi nommée parce que les jeunes patres, arrivés au sommet, ne manquent jamais de pousser des cris pour annoncer leur triomphe à leurs camarades laissés en bas à la garde des troupeaux. Sur le versant septentrional' du Tchubanhuju, on remarque au milieu d'un champ de neige une vaste étendue de glace qui pourrait faire croire à l'existence d'un glacier analogue à ceux des Alpes, mais ces masses transparentes et bleuâtres sont dues à l'action d'une source considérable, qui pendant les froides nuits fond les neiges sur tout son parcours ; ces neiges fondues se transforment en glace.

Le sommet du Metdesis, haut de 3,500 mètres, domine un horizon très-étcndu , « un panorama d'une beauté divine, » dit Russegger. On voit d'abord tous les grands pics de la chaîne dont on occupe le point culminant : à l'ouest, le Dchoisin et le Balmak; à Test, le Tchubanhuju, le Harpalik, le Kocliau, toutes cimes de 3,200 mètres, couvertes de neige sur le versant exposé au vent du nord, et montrant leurs rochers de couleur

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sombre sur les pentes tournées vers le midi. Du côté du nord, le penchant du Metdesis est brusquement interrompu par un effroyable précipice dont la vue donne le vertige; un champ déneiges éternelles semé de pierres énormes remplit une haute vallée, bornée au nord par une crête parallèle à la grande chaîne, et se redressant pour former TOkuskedyk, pic de 5,000 mètres. Par une échancrure de cette crête et par-dessus la crête elle-même, le regard s'étend librement sur les vastes plaines de la Caramanie, sur les collines boisées et les plateaux dénudés des environs d'Eregli.Les taches de couleur sombre éparses comme des îles indiquent les vergers et les jardins ; très-rapprochées les unes des autres dans la direction du nord, elles forment une es* pèce d'archipel. C'est là qu'habite la population industrieuse d'Orte-Boor. Au delà, tout à fait à l'horizon, miroitent vaguement les eaux de deux grands lacs et brillent comme une étincelle les neiges de TErdchich, la plus haute cime de TAsie Mineure. Plus distinctement apparaissent les deux chaînes escarpées de Hassan-Dagh et de Karadji-Dagh. Vers le nord-est, on voit d'abord un chaos de montagnes de toutes les formes et de toutes les couleurs, les unes plates, les autres pyramidales ou en aiguilles, jaunes d'ocre, noires, blanchâtres ou rouges de brique; ce sont les contre-forts du Bulghar-Dagh, où l'on exploite les riches mines argentifères de Bulghar-Maaden. Au delà de cette région se dressent d'autres montagnes, nombreuses comme les Iragues de la mer : l'Apich-Dagh, aussi élevé que le Metdesis, les sommets de TAllah-Dagh, et d'autres chaînes encore, se montrent Tune derrière l'autre. Vers le sud^

2to LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.

la vue ressemble à celle de GuUek-Gala, mais elle est infiniment plus grandiose ; on ne voit pas seulement les chaînes inférieures, la plaine de Tarse et la bleue Méditerranée, mais on domine tous les pics secondaires, rUtusch-Deppe aux trois pointes, le Ketsiebele à la verte plate-forme, le Kargoli et ses lacs environnés de neige. On plonge du regard dans toutes les vallées, revêtues de leurs forêts de cèdres, et de tous les côtés on peut suivre dans leur développement les derniers remparts du Bulghar-Dagh s'allongeant sur le sol de la plaine comme les racines d'un gigantesque chêne. Les rivages de la mer, le golfe d'Alexandrette, la côte de Syrie jusqu'à Latakieh, se dessinent aussi distinctement que les côtes de la Sicile vues du sommet de l'Etna ; sur le lointain miroir des eaux, des contours entrevus à travers la brume indiquent les montagnes de l'île de Chypre.

De cet immense observatoire du Metdesis, le voyageur qui veut séjourner quelques semaines dans les vallées du Bulghar-Dagh peut d'un coup d'œil choisir ses buts de promenades et^ d'excursions : à l'est, c'est la vallée de Gusguta, avec ses noires forêts, ses prairies couvertes de fleurs et ses abondantes sources d'eau limpide ; à quelques lieuesplus loin, c'est la vallée du Seihoun, le Sarus des anciens, avec ses vieux châteaux, ses cascades, ses bosquets d'orangers ; au sud-est, non loin de Mersina, c'est la vallée d'Ellisoluk, ou d'Ichmé, avec ses eaux thermales qui jaillissent au milieu d'un bosquet de lauriers-roses. Si Ton veut traverser la chaîne de mon- -tagnes par l'un des deux cols qui donnent accès sur le .versant sej^tentrionak Gcjek-Deppe et le col de Kochan,

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on peut atteindre, en suivant un chemin hardiment tracé sur le flanc des précipices, les mines de plomb argentifère de Bulghar-Maaden, exploitées depuis 1842 par une centaine de Grecs industrieux. De ce charmant village moderne, on descend dans la vallée paradisiaque d'Al- , Chodcha aux innombrables vergers. C'est dans cette vallée, disent les indigènes, que croît la plante merveilleuse dont la fleur brille comme une étincelle pendant la nuit. Les brebis et les bestiaux qui broutent cette plante-fée mâchent de l'or, et bientôt leurs dents se recouvrent de feuilles légères du précieux métal. Les voyageurs assez heureux pour rencontrer la fleur de lumière la cueillent avec soin, et presque aussitôt après ils voient à leurs pieds une autre plante, dont les racines sont attachées à des lingots d'or. « Puissiez-vous trouver la fleur de lumière ! » disent les Persans aux voyageurs. M. Kotschy, cependant, grand botaniste s'il en fut, n'a pu, malgré toutes ses recherches, découvrir dans le Bulghar- Dagh cette plante aux fleurs lumineuses.

{ÉlisèeJ{eclvs. Paysages du Taurus cUicien. Revue Germariique.)

Cime du Sanniuc. — Sccnei. pilloresques. — ^boulemenls. — Influence de la liberté. —Les cèdres. — Village d'Éden..

Le Liban, 3ont le nom doit s'étendre à la chaîne du Kesraouan et du pays des Druzes, présente tout le spectacle des grandes montagnes» On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie, tantôt de Tagrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie^ toujours de la variété. Arrive- t-on par la mer, et descendon sur le rivage, la hauteur et la rapidité de ce rempart, qui semble fermer la terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent Tétonnement et le respect. Si Tobservateur curieux se transporte ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue, Timmensité de l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration : mais pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle, il faut se placer sur la cime même du Liban ou du Sannîne, Là^ de toutes parts, s'étend un horizon sans bornes; là, par un temps clair, la vue s'égare et sur le désert qui confiné au golfe Persique, et 'sur la mer qui baigne l'Europe : l'âme croit lembrasser

le monde. Tantôt les regards, errants sur la chaîne successive des montagnes, portent l'esprit, en un clin d'œil, d'Antioche à Jérusalem ; tantôt, se rapprochant de ce qui les environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage. Enfin, l'attention, fixée par des objets distincts, examine avec détail les rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villagea et les villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a vus si grands. On regarde avec complaisance la vallée couverte de nuées orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda si longtemps sur sa tête ; on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis menaçants, devenus dans leur abaissement semblables aux sillons d'un champ, ou aux gradins d'un amphithéâtre; on est flatté d'être devenu le point le plus élevé de tant de choses, et un sentiment d'orgueil les fait regarder avec plus de complaisance.

Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité des chemina, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices commencent par l'effrayer. Bientôt, l'adresse des mulets qui le portent le rassure, et il chemine à son aise à travers les incidents pittoresques qui se succèdent pour le distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche des journées entières pour arriver dans un lieu qui, dès le départ, est en vue ; il tourne, il descend; il côtoie, il grimpe; et dans ce changement perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pasles décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages près de glisser sur des pentes rapides, et tellement disposés que les terrasses d'un rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt c'est un couvent

placé sur un cône isolé, comme Marchâiâ dans la vallée du Tigre. Ici, un rocher percé par un torrent est devenu une arcade naturelle, comme à NaUr-elLebe^i, Cette arcade a plus de 160 pieds de long sur 85* de large, et près de 200 pieds d'élévation au-dessus du torrent. Là, un autre rocher taillé à pic ressemble à une haute muraille ; souvent, sur les coteaux, les bancs de pierres, dépouillés et isolés par les eaux, ressemblent à des ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux, trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, et formé des cavernes, comme à Nahr-el' Kelby près d'Antoura: ailleurs elles se sont pratiqué des cours souterrains, où coulent des ruisseaux pendant une partie de Tannée, comme à Mar-Eliâs-el-Rounij et à Mar-Hanna; quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus tragiques. On a vu, par des dégels et des tremblements de terre, des rochers perdre leur équilibre, se renverser sur les maisons voisines, et en écraser les habitants; il y a environ vingt ans qu'un accident semblable ensevelit, près de MardjordjôSj un village qui n'a laissé aucune trace. Plus récemment et près du même lieu, le terrain d'un coteau chargé de mûriers et de vignes s'est détaché par un dégel subit, et glissant sur le talus de roc qui le portait, est venu, semblable à un vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la vallée inférieure. Il semblerait que ces accidents dussent jeter du dégoût sur l'habitation de ces montagnes : mais, outre qu'ils sont rares, ils sont compensés par un avantage qui rend leur séjour préférable à celui des plus riches plaines ; je veux dire par la sécurité contre les vexations des Turcs. Cette

sécurité a paru un bien si précieux aux habitants, qu'ils ont déployé dans ces rochers une industrie que Ton chercherait vainement ailleurs : à force d'art et de travail, ils ont contraint un sol rocailleux à devenir fer* tile. Tantôt, pour profiter des eaux, ils les conduisent par mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent dans les vallons par des. chaussées ; tantôt ils soutiennent les terres prêtes à s'écrouler, par des terrasses et des murailles. Presque toutes les montagnes ainsi travaillées présentent l'aspect d'un escalier ou d'un amphithéâtre, dont chaque gradin est un rang de vignes ou de mûriers. J'en ai compté sur une même pente jusqu'à cent et cent vingt, depuis le fond du vallon jusqu'au faîte delà colline; j'oubliais alors que j'étais en Turquie, ou si je me le rappelais, c'était pour sentir plus vivement combien est puissante l'influence tnême la plus légère de la liberté.

(VoLNEY. Voyage en Egypte et en Syrie.)

.... Après le pays des Ansarieh, le mont Liban commence à élever dans les nues ses cimes, qu'ombragent encore quelques cèdres, et qu'ornent mille plantes rares ; l'anthyllis y étale ses grappes de fleurs pourprées ; l'œillet du Liban, l'amaryllis des montagnes, le lis blanc et le lis orangé, mêlent l'éclat de leurs couleurs au vert des pruniers rampants. Les neiges mêmes sont bordées de fleurs. Les profonds ravins de ces montagnes sont sillonnés par un grand nombre d'eaux courantes qui jaillissent de toutes parts avec une extrême abondance. Les neiges en couvrent perpétuellement les vallons les

plus élevés. L'eau, la fraîcheur, la bonté du terrain dans les vallées, entretiennent ici une éternelle verdure; mais que seraient ces dons naturels, si la liberté ne protégeait pas les travaux des habitants? C'est à une industrie plus libre que celle des autres Syriens que les montagnes dit Liban doivent ces murs qui, s'élevant en terrasses, soutiennent les terres fertiles, ces vignobles plantés avec art, ces champs de blé soigneusement labourés, ces bosquets de cotonniers, d'oliviers et de mûriers, qui, semés de toutes parts parmi des rochers escarpés, rappellent la puissance de Thomme. La vigne produit ici des grappes énormes, dont chaque raisin a la grosseur d une prune. Les chèvres et les écureuils, les perdrix et les sauterelles paraissaient les races animales les plus nombreuses ; les uns et les autres tombent souvent sous la serre de l'aigle et sous la griffe de la panthère.

Les cèdres du LilDan méritent toujours d'être visités par le voyageur. Pour arriver sur le sommet qu'ils ombragent, on traverse la vaste plaine appelée E/-Sflfcfce/, couverte de villages maronites et de plantations de mûriers, d'oliviers et de figuiers. En cinq heures on traversée plaine, puis l'on franchit la montagne pour arriver au village d'Eden. Pendant qu'on la traverse, on suit une route au milieu de rochers nus où la végétation se borne à quelques pins ou à quelques sycomores dispersés çà et là. Une source abondante, formée par la fonte des neiges, sort d'une grotte située au pied du mont Liban, et se partage en plusieurs ruisseaux qui arrosent le chemin des cèdres. Après trois heures de marche, on aperçoit plusieurs villages maronites assis sur

d'énormes masses de rochers dépourvus de végétation. Les pierres répandues sur le sol en empêchent la culture. Enfin, après neuf heures de marche, depuis l'extrémité de la plaine d'El-Sahhel, on arrive au village d'Eden. Sa situation pittoresque, la vue de la plaine et de la mer, ses vergers remplis d'arbres fruitiers, les sources qui serpentent de tous côtés, Tair embaumé qu'on y respire, justifient le nom qu'il porte : selon l'opinion des Arabes, c'est dans cet endroit délicieux que Dieu plaça le paradis terrestre.

C'est à trois lieues de ce village que se trouve la plantation de cèdres; on y arrrive à travers des sentiers couverts de rochers. Ils occupent une région élevée où le thermomètre de Réaumur descend à 10 degrés audessus de zéro, tandis qu'il est à 50 dans la plaine. Le parfum des cèdres se fait sentir à quelque distance : sur une plate-forme on voit une centaine de ces arbres dont quelques-uns ont quinze à vingt pieds de circonférence, mais c'est par l'étendue de leurs branches toujours vertes, plutôt que par leur hauteur et leur grosseur, qu'ils sont surtout remarquables. Cette plantation, la seule qui rappelle les antiques forêts qui ont fourni des matériaux au temple de Salomon, est placée sous la protection du patriarche de la nation maronite : ce prélat vient chaque année, le jour de la Transfiguration, célébrer une messe sur un autel en bois de cèdre placé au pied du plus majestueux de ces arbres, dont la sombre verdure forme un singulier contraste avec l'aridité do sol qui les environne.

(Malte-Brun. Précis de la Géographie universelle.)

Les choucas. — Le lagopède. — Insectes des hautes régions. —Le réveil.

Ce sont naturellement les oiseaux qui représentent la population des plus hautes altitudes. Dans les Andes le condor, dans les Alpes Taigle et le vautour peuvent planer au-dessus des cimes les plus gigantesques. Ces animaux, organisés pour les plus longs voyages, sont les grands voiliers de l'océan atmosphérique, de même que les sternes et les pétrels sont les grands voiliers de l'Atlantique. Le choucas, cette espèce de corbeau d'un noir intense, qui a le bec jaune et les pattes d'un rouge vif, n'atteint pas de si grandes élévations dans l'atmosphère, mais il est par excellence Toiseau des hautes cimes, celui de la région des neiges et des pitons stériles. On le rencontre au sommet du mont Rose et au col du Géant, à plus de 3,500 mètres. Réunis par bandes dans les anfractuosités des montagnes, voltigeant le long des escarpements les plus abruptes, les choucas font entendre leurs bruyants croasèemenis. Tout ce qui se dressé dans les airs et nous communique le vertige a pour ces oiseaux un attrait particulier: sapins gigantesques, clochers, vieilles tours, créneaux de châteaux forts dominant les vallées, pinacles de cathédrales, pics isolés dont les escarpements plongent au fond d'effrayants précipices, aiguilles nues et dentelées, voilà leurs demeures de pré-

dilection ; c'est à ces hauteurs qu'ils établissent leur nichée. Véritables cénobites deTair, condamnés comme ceux de la Thébaïde au régime le plus frugal et le plus austère, ils se plaisent dans la solitude et semblent d'autant plus satisfaits qu'un plus grand espace les sépare de l'homme.

Il est des oiseaux plus gracieux qui résident aussi dans la région des frimas et en animent quelque peu rimmobile et triste paysage. Le pinson de neige affectionne tellement cette froide patrie qu'il descend rarement jusqu'à la zone des bois. Vaccenteur des Alpes le suit à ces grandes élévations ; il préfère la région pierreuse et stérile qui sépare la zone de la végétation de celle des neiges perpétuelles : le^ uns et les autres s'avancent parfois à la poursuite des insectes jusqu'à 3,400 ou 3,500 mètres de haut.

La terre a ses oiseaux comme Tair. Certaines espèces ne se servent de leurs ailes que quelques instants, et quand la marche leur devient tout à fait impossible ; tels sont les gallinacés. La région des neiges a son espèce propre, comme elle a ses passereaux caractéristiques. Le lagopède ou poule de neige se rencontre en Islande comme en Suisse. Il s'élève bien au-dessus des frimas perpétuels et reste cantonné à ces grandes altitudes. En hiver, son plumage prend Taspect des frimas au milieu desquels il vit. La neige lui est tellement nécessaire, qu'aux approches de l'été il remonte assez haut pour la trouver ; il y niche, il s'y roule avec délices ; il y creuse des trous pour se mettre à l'abri du vent, la seule incommoditéqu'il redoute dans sa glaciale demeure. Quelques lichens, des graines apportées par les airs suf-

302 LES ASCENSIONS GÉLËpRES.

tisent à sa nourriture ; il fait la chasse aux insectes, dont il nourrit ses poussins.

Les insectes sont en effet les seuls animaux qui pullulent encore dans ces régions déshéritées : c'est une nouyelle analogie avec les contrées polaires. Dans la zone tempérée, les coléoptères se présentent en plus grand nombre et avec une plus grande variété que dans les régions voisines de Téqualcur. Dans les contrées subarctiques, les insectes, pendant les courtes semaines de Tété, se montrent en grand nombre. C'est également la classe des coléoptères qui prédomine dans les hautes régions des Alpes ; ils atteignent sur le versant méridional 3,000 mètres, et 2,400 sur le versant opposé. On les découvre dans les trous, les petites anfractuosités ; ce sont presque constamment des espèces carnassières, car à une si grande altitude là nourriture végétale fait défaut. Leurs ailes sont si courtes qu'ils semblent en être complètement dépourvus ; on dirait quela nature a voulu les mettre à l'abri des grands courants d'air qui les entraîneraient infailliblement dans la navigation atmosphérique, si leurs voiles n'eussent été en quelque sorte carguées. En effet, on rencontre quelquefois d'autres insectes, des névroptères et des papillons, que les vents enlèvent jusqu'à ces hauteurs, et qui vont se perdre au milieu des neiges. Les névés, les mers de glace sont couvertes de victimes qui ont ainsi péri. Cependant il est certaines espèces qui bravent la région des frimas et s'élèvent librement jusqu'à des hauteurs de 4,000 ou 5,000 mètres. M. J. D. Hooker a observé des papillons au mont Momay, à une altitude de plus de 5,400 mètres ; mais en aperçoit-on plus haut, ce sont des naufra-

gés que le vent pousse malgré eux. Les arachnides, qui se rapprochent à tant d'égards de la classe des insectes, ont aussi le privilège de résister à la froide température des montagnes. Un insecte des Alpes presque microscopique, le desoria glacialis^ habite exclusivement le voisinage des glaciers. Mais on dirait que la tristesse de leur séjour se réfléchit dans l'aspect de tous ces petits animaux : ils ne présentent plus la variété de teintes qui les caractérise ailleurs : ils affectent tous une couleur noire ou sombre qui dissimule de prime abord leur présence dans les trous où ils se blotissent. A ces hauteurs, les habitudes des insectes se modifient selon les localités ou ils vivent. M. P. Lioy, qui a tracé un aperçu philosophique des lois auxquelles obéit la nature organique et dont elle est la mobile manifestation, remarque que des insectes nocturnes dans les contrées de plaine deviennent diurnes dans les régions montagneuses. C'est qu'en effet les hautes régions reproduisent à certains égards les conditions des lieux bas pendant la nuit; elles gardent, même après le lever du soleil, la fraîcheur et Tombre que le soir donne seul dans les plaines.

Tel est le tableau de la vie animale dans ces zones alpestres ou la faune se réduit graduellement pour ne plus laisser place qu'à la solitude et à la désolation. Au delà du dernier étage de la végétation , au delà de l'extrême région qu'atteignent les insectes et les mammifères, tout devient silencieux et inhabité; toutefois Tair -est encore plein d'infusoires , d'animalcules microscopiques, que le vent soulève comme de la poussière, et qiii sont répandus dans l'atmosphère jusqu'à une hauteur inconnue. Ce sont des germes nageant dans

Tespace, qui attendent pour se fixer et devenir le point de départ d'une faune nouvelle, l'apparition d'un autre soulèvement, d'un nouvel exhaussement du globe.

Ainsi, le règne animal ne disparaît pas sans avoir pour ainsi dire épuisé toutes les organisations encore compatibles avec l'état du sol, de plus en plus refroidi et appauvri, avec celui de l'atmosphère, de plus en plus raréfiée. Les oiseaux occupent comme les avant-postes de la grande armée d'êtres de toute espèce qui défend la montagne contre l'invasion de la mort. Les rapaces forment en quelque sorte leséclaireurs. Les passereaux, les grimpeurs et quelques gallinacés se rapprochent plus du gros de l'armée; ils aiment à se tenir dans la région intermédiaire entre celle des forêts et celle des neiges perpétuelles. Les derniers sapins, les derniers buissons sont comme des échauguettesd'où ils observent l'atmosphère, prêts à descendre aux étages inférieurs si le temps menace, profilant de la moindre éclaircie, du plus léger adoucissement de la froidure pour s'élancer plus haut. Dans cette région moyenne, on n entend pas sans doute les harmonieux accords de la fauvette ou du rossignol, mais le chant des espèces montagnardes respire encore la joie et le plaisir de vivre. M. de Tschudi nous trace en quelques lignes un déHcieux tableau de l'existence des oiseaux dans la montagne. Je le traduis ici librement : « Un peu avant que le ciel ne se colore des premières feux du matin, avant même qu'un léger souffle de Tair n'annonce l'approche du jour, quand les étoiles scintillent encore au firmament, ce senties oiseaux qui donnent le signal du réveil de la nature. Un léger bruissement se produit le long des sa-

pins, c'est une sorte de roucoulement dont les notes deviennent de plus en plus accentuées, dont le mouvement s'accélère par degrés, et qui finit par se transformer en un caquetage harmonieux, montant et descendant de branche en branche, comme Tarchet du musicien passe des cordes les plus graves aux plus aiguës ; puis un bruit plus éclatant retentit tout à coup : les voix d'abord timides entonnent chacune leurs airs caractéristiques ; chaque espèce fait entendre son cri, son sifflement plus ou moins perçant. Le doux et mélancolique nocturne a cessé; c'est une aubade que la gent ailée donne au soleil qui vient réchauffer son humide demeure. »

. . . Nous voudrions vivre un instant de cette existence aérienne dans cette zone intermédiaire, assez verte encore pour qu'on y trouve un abri contre les ardeurs du jour et le froid des nuits, assez éclaircie pour que Foeil puisse découvrir le magnifique panorama des montagnes et plonger avec délices dans le firmament; mais l'homme a été moins favorisé à cet égard que les oiseaux ; il n'a pas été organisé comme eux pour s'élever dans l'atmosphère en traversant des couches d'une densité différente. Heureusement la difficulté que nous éprouvons à supporter une ascension rapide et continue n'implique pa,^ une incompatibilité absolue des hautes régions avec h vie liumaine.On s'acclimate aux grandes hauteurs,. •. La ville de Quito, placée à 2,908 mètres au-dessus ilu itivonn tin !a mer, renferme une nombreuse fïO])iilaliQn (jui ne paraît pas souffrir de cette altitude. Une aiilre ville des Andes, Potosi, est à 4,160 mitres, Hi-t ronlint jadis plus de cent mille

âmes. Après que Saussure fui resté quinze jours au sommet des Alpes, son pouls reprit son mouvement normal, et Boussingault, après un séjour prolongé dans les villes des Andes, put aisément supporter la basse pression de la cime du Chimborazo. Il y a donc des précautions à prendre si Ton veut impunément se transporter dans ces hautes régions, où, une fois établis dans les conditions convenables, il nous devient possible de vivre : il ne s*agit que d'habituer graduellement notre économie aux changements barométriques de Tatmosphère.

{A.. MxmY^ le Monde alpestre j Rev. des Deux Mondes).

Le Condor.

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