‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 32 sur 36 · PÈLERINAGES - TRADITIONS ET LÉGENDES · texte numérisé non relu

PÈLERINAGES - TRADITIONS ET LÉGENDES

Le Brocken.

Semblable au vaulour qui reposant son aile sur les pesantes nuées du malin épie sa proie, que ma cbanson plane dans les airs!...

Que vois-je à l'écart? Sa trace se perd dans le hallier sombre; derrière lui les buissons relèvent leurs brancbes, la solitude l'engloutit.

Ah! comment guéiir leô douleurs de celui pour qui le baume est devenu un poison, qui, dans les flots de Tamour s'est abreuvé de misanthropie? Méprisé des hommes, quHl méprise à son tour, il dévore secrètement son mérite propre dans un égoïsmc insatiable.

S'il est sur ta lyre, 6 père de TAmour, des sons accessibles ù son oreille, apaise son cœur ! Découvre à son rogard les mill<; sources qui jaillissent dans le désert auprès de l'homme altéré.

A la lueur de ton flambeau, tu l'éclaircs, la nuit, dans les rudes sentiers; aVec l'aurore aux miHe couleurs, tu souris à son âme ; avec lu furieuse tem*

pète, lu l'emportes sur les hauteurs ; les torrents de l'hiver se précipitent du rocher et répondent à ses chants; — elle devient pour lui^l'atitel de Ja plus tendre reconnaissance, la tête neigeuse du sommet redouté que les peuples crédules ont couronnée de rondes fantastiques.

Goethe.

L'autel de la sorcière. — Le spectre du Broct(?îi, — L'Iiôi^lleiit^ — Lo auLhiil, — Légende de l'ilsenstein. — Lever di- ^ttltiil.

Le Brocken est le nom de la principale montagne de la chaîne pittoresque du Hartz, dans le rûyaunie de Hanovre. De son sommet, élevé d'environ àjbOO pieds audessus du niveau de la mer, on découvre une plaine de 70 lieues d'étendue, occupant prcs^que la vinglième partie de l'Europe, et dont la populalmii est de plus de 3 millions d'habitants.

Dès les époques historiques l(\s pins rt^culées, lu Brocken a été le théâtre du mervcillmux. On voitencHjrc sur son sommet des blocs de graiiiL^ ilû^ignùs sous le nom de siège et d'autel de la Sonière : une source . d'eau limpide s'appelle là fontmne mafjiqne^ et l'arnimone du Brocken est pour le peuple ki jleur des fées. On peut présumer que ces dénominations doivent leur origine au culte de la grande idole que les Saxons adoraient en secret au sommet du Brocken, lorsf|uc le christianisme était déjà dominant dans In plaine. Comme le Heu oii se célébrait ce culte doit avoir ùiù très-l"réi[vieii[i;, il n'est pas douteux que le spectre, qui aujourd'hui le hante si fréquemment au lever du soleil *, ne se soit montré également à ces époques reculées. Aussi, latra-

* Us Météores f p. 44.

.^ a^ W ^.Z.'ZAm '

le Drockeiu -< Plateau des Sorcières.

ASCENSION AU BROGKEN. 315

dition dit-elle que ce spectre avait sa part des tributs de la superstition.

.... Si tous ceux qui voient habituellement le Brocken désirent ne pas quitter ce monde sans être montés au moins une fois sur ce colosse ; si tous les autres Allemands qui, sans l'avoir à l'horizon, en ont entendu parler, aspirent d'autant plus à jouir du spectacle en question que les vastes plaines qu'ils habitent rendent leur imagination moins capable de leur représenter aucune image analogue, vous concevrez quelle affluence il doit y avoir sur la montagne dans la belle saison* Ce n'est guère cependant que depuis les premières années de ce siècle que la mode.s'est établie en Allemagne de visiter le Brocken. Il semble qu'il ait fallu toutes les exagérations du dix-huitième siècle en faveur de la nature, pour intét-esser convenablement les hommes à ses beautés. Jusqu'alors, outre les bûcherons^ on aurait à peine compté quelques rares voyageurs assez zélés pour avoir tenté une difficile ascension. Vers la fin du dernier siècle, le nombre des curieux augmentant, le comte de Vernigerode, dont la principauté repose sur les flancs de la montagne, et en embrasse tout le sommet, prenant en pitié ceux qui se trouvaient assaillis par le mauvais temps sur ces hauteurs, et en considération de ceux qui souhaitaient passer la nuit dans cette partie de son petit empire, aQn d'assister au magnifique spectacle du lever et du coucher du soleil, y fît construire une hôtellerie. Elle fut inaugurée le 10 septembre d 800. Un des serviteurs de la maison du comte, un excellent homme dont se souviennent assurément tous ceux qui sont montés de son vivant sur le Bro(;ken, fut installé à celte hau-

leur de 3,500 pieds comme aubergiste, avec la singulière condition d'y demeurer constamment, même l'hiver, sans doute afin qu'il fût dit que la bienfaisante sollicitude du prince ne faisait défaut dans ces lieux en aucun temps. Ce brave homme se laissait effectivement enterrer tous les ans, avec sa femme et sa fille, dans la neige qui s'accumulait souvent jusqu'au faite de son toit, n'ayant pour respirer et voir le ciel qu'une petite tour partant du milieu de la maison. Il a ainsi passé trente-trois années en pleine sérénité. Il était comme habitué à régner du regard sur toute l'Allemagne. Permettez-moi ce souvenir pour une âme simple et honnête. Le contraste entre cette bonhomie patriarcale et la majesté, si souvent orageuse, de la montagne, a quelque chose de doux et qui repose. Quand je moulai au Brocken pour la première fois, tout jeune homme, j'y arrivai à onze heures du soir, à demi perdu, transi par la neige et la bise ; les chiens, répondant à mes cris, signalèrent de loin mon approjche, et le père Gerlach courut à ma rencontre avec une lanterne et de Teaude-vie. Le lendemain, quand je partis, il voulut descendre avec moi jusque dans les forêts, et il avait les yeux pleins de larmes : j'étais sans doute le dernier visiteur qu'il devait voir avant son ensevelissement, déjà menaçant, dans la neige. Cette année je ne l'ai plus retrouvé, et je l'ai regretté. Son nom demeurera attaché à l'histoire de la montagne.

Le Brocken est désormais un besoin pour nos populations de la basse Allemagne. Elles se plaisent à contempler de là cette patrie germanique si morcelée et défigurée pour quiconque ne la regarde pas d'un peu haut.

Les étudiants surtout y abondent. Il y a des universités tout autour: Marbourg, Gœttingue, léna, Leipzig, Halle, Berlin, et ^ascension au Brocken est comme le complément obligé des exercices scolaires.

Ce n'est pas seulement par le spectacle que Ton découvre de son sommet, mais par le caractère même de la nature dans ses rocs et ses sapins, que le Brocken se recommande aux poètes. C'est là que pendant longtemps, s'il faut en croire la tradition, se donnaient rendez-vous pour le sabbat toutes les sorcières de l'Allemagne. On prétend même que le diable en personne a fait tomber la grêle de rochers qui couvre toute la coupole dp la montagne.

Depuis quelques années on a singulièrement facilité l'ascension de la montagne. Je vous ai dit avec quelles difficultés j'y étais autrefois monté. Pour le comprendre, il faut savoir que le Brocken n'est pas une montagne : c'est, à la lettre, un tas de pierres. Il est probable que, dans l'origine, il se composait de hautes aiguilles de granit, comme on en voit encore quelques-unes dans d'autres parties du Hartz. Ces aiguilles, minées par l'action- lente du temps, se sont divisées peu à peu en blocs énormes qui se sont éboulés et accumulés autour des bases ; si bien que, finalement, il n'est plus resté de l'édifice primitif que des ruines. C'est au milieu de ces . blocs queprennent naissance les sapins : les eaux filtrent et grondent par-dessous, et à chaque instant, dès que Ton quitte les sentiers préparés, on risque de tomber dans quelque fondrière à demi recouverte par la mousse et les grandes herbes. Du reste, pas un précipice^ je dirais presque, pas un ravin. C'est un monstre accroupi,

sur le gros dos rond duquel l'homme grimpe tranquillement. Cette fois j'y suis monté, non point à pied, non point à mulet, non point en chaise à porteurs ; j'y suis monté en chaise de poste. On a pratiqué une excellente routeaussisûrequerallée sablée d'un parc; sans un danger, sans une difficulté, sans un ressaut, et moyennant un péage fort modéré chacun est libre d'en profiter. Je ne pouvais en croire mes yeux,me voyant ainsi dans ma voiture, mon postillon hanovrien fouettant et donnant du cor sur cette cime où j'avais payé si cher ma première escalade. Ajoutez à cela que j'étais arrivé dans la journée de Dresde à Harzburg, au pied du Brocken, après avoir fait de la sorte une centaine de lieues en chemin de fer.

LE HEXENTANZPLATZ. — L'ILSENSTEIN

C'est au milieu d'un site désert et sauvage, parmi l'amas de roches nues et sombres où serpente la Bode, que jadis, chaque année, pendant la nuit du 4*' mai, toutes les sorcières du Nord venaient tenir leur sa^bbat solennel. Le lieu était bien choisi, et peu de personnes devaient avoir l'indiscrétion d'aller troubler leur rendezvous. Dans notre siècle de lumières, même en plein jour, sous l'azur d'un beau ciel et les joyeux rayons d'un soleil d'été, ces silhouettes de masses informes, inégales, bizarres, arrêtent le sourire sur les lèvres des voyageurs, et lui donnent à penser que, si peu superstitieux, que Ton soit, on éprouverait une singulière émotion à se trouver seul, vers minuit, sur quelque aspérité

OU dans quelque pli noir de cette convulsion de la nature qui a l'air d'une tempête pétrifiée. Que l'on suppose, pour renforcer l'effet, des nuages épais se traînant sur les cimes, quelques éclairs pâles, de sourds grondements, et il manquera peu de conditions favorables à qui voudra s'assurer qu'il est bien, à toute heure, le maître de son système nerveux.

C'est sur le Hexentanzplatz que Goethe a placé la scène du Sabbat [la nuit de Walpûrgis) dans le drame de Faust :

c( ... Comme étrangement reluit à travers les abîmes une lueur boréale et crépusculaire qui pénètre jusque dans les profondeurs du gouffre ! Là monte une vapeur, plus loin filent des exhalaisons malsaines. Ici, à travers un voile de brouillards, flambe une ardente clarté, tantôt se déroulant comme un léger fil, tantôt jaillissant comme une source vive. Ici, elle serpente avec mille veines à travers la vallée; et plus loin, dans une gorge étroite, elle se ramasse tout d'un coup. Près de nous . tombe une pluie d'étincelles qui couvrent le sol d'une poussière d*or ; mais regarde là, dans loutç sa hauteur, la muraille de rochers s'enflamme.

MÉPHISTOPHÉLÈ^

a Le Seigneur Mammon n'éclaire-t-il pas magnifiquement son palais pour la fête? »

On grimpe aujourd'hui assez aisément sur le plateau des Sorcières, grâce à un escalier de onze cents marches. On est là presque vis-à-vis des rochers de granit de la Rossetrappe (fer à cheval). D'un côté on domine Tâpre vallée de la Bode, de l'autre une vaste plaine vers l'ouest.

L'Ilsenstein, comme la plupart des montagnes du Harz, est isolé et termine la chaîne de montagnes qui se dirigfi à Test, vers les plateaux de la Thuringe. Il est en face du Brocken. C'est un immense bloc de granit qui se dresse à pic à plus de 100 mètres au-dessus de la vallée où coule la petite rivière l'Use, en formant une innombrable quantité de cascades qui charment par leur aspect riant au milieu de ce paysage sévère.

D'après la tradition, il y avait au sommet de Tllsenstein un palais enchanté, habité par un roi du Harz, appelé Ilsan; il avait une fille d'une beauté remarquable, nommée Use, Une méchante fée fit périr par jalousie cette charmante princesse. On la voit encore quelquefois, disent les gens crédules, se baigner dans la rivière qui porte son nom. Si elle rencontre un voyageur, elle le conduit à l'intérieur de la montagne, où elle le comble de richesses. Peut-être le sens de la légende est-il que cette montagne renferme, comme le Ramuielsberg, des mines précieuses. On arrive au sommet par un sentier escarpé qui passe au travers de blocs de rochers dénudés, aux formes les plus singulières.

De rilsenstein, on arrive au sommet du Brocken par un chemin facile et pittoresque. Cette montagne, but ordinaire des excursions dans le Harz, est jugée différemment par les personnes qui en font Tascension. Comme au Righi, l'espoir ordinaire des touristes, c'est de voir un lever de soleil; mais si un ciel pur est favorable à ce spectacle, il est aussi des moments où l'imprévu sert parfaitement le voyageur. Partis la veille d'Hsenburg par un très-mauvais temps, nous eûmes le lendemain le bonheur d'assister à un de ces spectacles

curieux qui laissent une impression bien plus forte que celle de voir à ses pieds un panorama d'une grande étendue. Les nuages qui s'étaient amoncelés dans la vallée en une masse compacte et lourde, ressemblaient à une mer formée d'immenses vagues immobiles ; des courants électriques traversaient de temps en temps ces nnées, mais sans produire le moindre bruit. A ce moment le soleil se leva, et par un contraste étrange, éclaira d'une teinte rougeâtre la partie supérieure de la montagne sur laquelle nous nous trouvions, sans rien communiquer de cette vive lumière à la masse des nuages qui conservèrent leur teinte plombée : il semblait que tous les rayons lumineux vinssent un à un se briser et se décomposer à leur surface. L'effet était magique : on aurait dit deux mondes tout différents l'un de l'autre, la terre vue de quelque planète supérieure. Pour décrire avec fidélité ce que nous éprouvions en ce moment, il eût fallu le génie d'un Dante ou d'un Milton.

(Magasin pittoresque,)

Parnasse ! maintenant je te contemple, non avec les yeux insensés d'un rêveur, non dans le fabuloux paysage d'un poème, mais [e le vois avec ton manteau de neige et sous ton ciel natal, t' élever dans toute la pompe sauvage de la majesté des montagnes. Ne t'étonne pas que j'essaye de chanter en ta présence ; et moi aussi, moi le plus humble des pèlerins qui t'ont visité, je voudrais en passant éveiller tes échos, quoique nulle muse sur ta cime ne déploie aujourd'hui ses ailes.

Que de fois j'ai rêvé de toi ! car, qui ignore ton nom glorieux, celui-là est étranger à ce que l'homme a de plus divin. Et maintenant que tu es là sous mes yeux, je rougis de t'offrir en hommage d'aussi faibles accents. Quand je rappelle à ma mémoire le coitége illustre de tes anciens adorateurs, je tremble et n'ai plus que la force de fléchir le genou. Au lieu d'élever ma voix et de tenter un inutile eçsor, je te contemple sous ton pavillon de nuages, dans l'extase d'une joie silencieuse, en pensant qu'à la fin je te vois.

Plus heureux que tant de poètes illustres que le destin enchaîna dans leur lointaine patrie,' foulerais-je sans émotion cette terre sacrée que d'autres idolâtrent sans la connaître? Quoique Apollon ne visite plus sa grotte, et que le séjour des muses en soit aujourd'hui le tombeau, je ne sais quel doux génie règne encore en ces lieux, soupire dans la brise, habite le silence des ca~ vernes, et glisse d'un pied léger sur cette onde mélodieuse.

Brnoff.

Delphes. — L'antre Gorycien. — La Sibylle,— Source de Castalie. — Les l'hédriades. — Castri.

Caslri est le nom d'un misérable village perché sur un roc comme le nid d'un oiseau de proie; c'est aussi

le nom que porte aujoucd'hui remplacement de Delphes, l'antique sanctuaire d'Apollon.

A peu de distance d'Arakhova, en montant par des chemins où le Klephte seul peut s'aventurer sans frémir, on arrive à des excavations pratiquées dans le rocher et consacrées autrefois au dieu Pan et à la nymphe Gorycia. Une longue inscription, toute détériorée, indique. Tantre Gorycien, dont l'accès était praticable aux che* vaux du temps de Pausanias. Ce dernier atteste n avoir jamais vu une grotte plus spacieuse, ni plus belle; aujourd'hui les eaux et les éboulements en ont comblé une bonne partie. C'est à l'antre Gorycien que les Thyades, prétresses d'Athènes, se donnaient rendezvous à une époque de Tannée, appelant à elles les femmes de la Phocide et les femmes étrangères que la dévotion amenait à Delphes. S'animant ensuite, an moyen de pratiques mystérieuses, d'un esprit qui les rendait folles, elles franchissaient, fortifiées par leur exaltation, les sentiers les plus impraticables et atteignaient la cime la plus élevée du Parnasse. Là, perdues dans les nuages, elles se livraient, en l'honneur d'Apollon, à d'étranges fureurs.

Quelques débris de sarcophages en marbre, cachés sous les vignes qui couvrent de ce côté le penchant pierreux et rapide du vallon ; une chambre souterraine dans laquelle il est aisé de pénétrer ; l'empreinte des gonds et des clous énormes d'une porte sur le rocher, porte qui fermait, dit-on, un chemin secret conduisant au trépied de la sibylle ; quelques petites colonnes soutenant le vestibule extérieur d'une église indigente ; un mur de soubassement que l'on regarde comme in-

cliquant la place du temple d'Apollon dont il aurait fait partie, et sur lequel on peut lire une inscription bien conservée, rappelant les décrets rendus en l'honneur des bienfaiteurs du temple, les noms de plusieurs architectes employés à. le construire ou à l'agrandir, et Taffranchissement d'un esclave par sa consécration au dieu; enfin, tout le long de Tunique sentier qui parcourt le vallon, des niches plus ou moins grandes taillées dans le roc, et dans lesquelles parfois l'image d'une madone a remplacé les riches offrandes des païens : c'est là tout ce qui rappelle l'existence de la superbe Delphes. Plus de temples, ni de statues couvertes d'or et luisant au soleil ; plus de danses, plus de jeux, plus de processions solennelles, ni de peuples assemblés; plus d'amphyctions réglant les destinées de la Grèce ; plus de conquérants avides d'arracher au ciel le secret de leur avenir; plus de philosophes s'inclinant devant la devise la plus sage et la plus vraie qu'ait enfantée le génie dii paganisme : Connats-toi toi-même.

Tout a disparu, comme le lendemain d'une fête les splendides échafaudages, la musique, les danses et le peuple qui cherchait la joie. La pâle et triste sibylle semble seule habiter ces lieux sombres et déserts. En un rêve facilement enfanté par l'imagination, on la voit passer, malheureuse de sa gloire et de sa science involontaire, conduite par d'inflexibles pontifes qui la forcent à s'asseoir sur le trépied fatal où le dieu l'attend avec ses fureurs, son délire, ses tourments et ses obscurs mensonges. Ce souvenir est le seul tjui frappe vivement l'esprit quand on s'arrête à Delphes. Partout des abîmes entr'ouverts et des gouffres béants, des échos qui

'lifl/jJllllilft

Il %

ASGEiNSION AU PARNASSE. 325

retentissent, des rochers noircis comme si le feu les avait brûlés : tel était et tel est encore le vallon de Delphes. Si les richesses et les magnificences destinées à voiler de terribles mystères ont disparu,. la nature est restée la même. Aujourd'hui, comme autrefois, le Phocéen qui vient rêver, chercher de l'ombre ou cueillir des fleurs, doit passer sur le revers opposé du Parnasse pour trouver les vertes et harmonieuses forêts de Daulis. Quelques oliviers croissent dans le creux du vallon, au sortir duquel ils deviennent plus abondants et forment dans la plaine un grand bois qui s'étend jusqu'au golfe. La nuit, si vous vous éveillez, vous entendez le vent qui vient sans cesse de la mer et qui se brise contre les anfractuosités des rochers en poussant de lugubres gémissements; et cependant à quelques pas de là, dans la baie et sur le rivage de Crissa, le même vent chante ou soupire, doux et mélancolique. A Delphes, il devient un sourd grondement, une plainte prolongée gui remplit l'àme de tristesse et vous fait craindre quand vous l'écoUtez,que Tantique oracle n'ait recouvré la parole pour vous révéler Tavenir que vous réserve peut-être le destin.

(E. Yemeniz, Voijarje en Qrècà.)

Les Grecs avaient placé la demeure des Muses, c'està-dire la source de l'inspiration poétique, aussi bien que la demeure des dieux, sur les hauts sommets, là où la terre semble toucher au ciel. Les Muses habitaient l'Olympe, le mont Piérius, l'ilélicon, et surtout le Parnasse.

Le Parnasse est une des plus belles montagnes de la Grèce; sur ses cimes couvertes de neige marchaient dans leur pureté les Muses chastes. Les sommets du Parnasse sont souvent enveloppés de nuages. Qui a vu Liakoura* sans voile? dit lord Byron. Cette particularité convenait à la destination que la mythologie antique avait attribuée à la sainte montagne. La création poétique est un mystère, il lui sied de s'envelopper de mystérieux nuages.

Chez les Grecs, toutes les inspirations étaient sœurs; le Parnasse consacrait TalUance de l'enthousiasme poétique et de l'enthousiasme religieux. Tandis que les Thyades y célébraient leurs danses qu'animaient les fureurs de Bacchus, la Pythie, assise sur le trépied, aspirait les émanations fatidiques de la montagne. Apollon y avait son temple à la place duquel existe à cette heure un laurier, image de l'inspiration qui ne meurt pas.» Les Muses s'y baignaient dans la source de Castalie, qui coule encore, et dont Teau remarquablement pure et légère est un charmant symbole de la limpide poésie des Grecs. Ingénieux à saisir les convenances naturelles des lieux avec les idées qui devaient exprimer les fables attachées à ces lieux, les anciens avaient placé le temple d'Apollon au pied des roches à pic appelées les Brillantes (Phédriades)^ qui réfléchissent encore aujourd'hui avec tant de puissance les flèches du dieu. Pour eux le dieu de la lumière et de la chaleur était le dieu des vers ; ils lui avaient consacré une cime escarpée et presque inaccessible. La per-

^ Nom moderne de l'une des cimes du Parnasse.

fection de Fart est un sommet lumineux et ardent que nul sentier ne gravit, et auquel on ne s'élève que par l'essor d'un vol divin.

Au-dessus de l'emplacement de l'ancienne Delphes s'élève le double sommet si souvent invoqué par les poètes. Il domine la grotte très-pittoresque d'où s'échappe la fontaine de Castalie. M. Ulrichs fait observer que certains poètes latins, tel qu'Ovide et Lucain, qui n'étaient pas venus à Delphes, semblent croire que les deux sommets au pied desquels la ville était bâiie forment le point culminant du Parnasse, tandis que le Parnasse n'a réellement qu'une cime, et cela est vrai dans tous les sens, au moins du Parnasse antique.

Un soir, à Drachmani, me trouvant au pied du Parnasse et suivant de l'œil les vautours qui planaient sur les flancs, je vins à ipe rappeler ce vers fameux :

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur...

Il me fallut un effort inouï de réflexion pour me convaincre que cette fière montagne qui se dressait là devant moi, baignant dans les teintes violettes du soir ses rochers, ses sapins, ses abîmes, c'était le Parnasse deBoileau.

Eh revanche, le Parnasse tel qu'il était devant mes yeux, je le trouvais dans les poètes anciens et surtout chez Euripide. En contemplant les rochers qui resplendissaient si vivement au soleil du Midi, je n'estimais pas trop forte l'expression du poète dans les Phéniciennes : « roche étincelante de feu ! ô splendeur à double sommet! »

(J. J. Ampère. La Poésie grecque en Grèce.)

528 LES ASCENSIONS GELÈliUES.

.... La route du monastère de Saint-Luc à Delphes tourne le long des flancs du Kirphis ou Xero-Vouni, dans ses embranchements avec le Parnasse ou Liakoura. Une demi-heure après avoir monté, on rencontre une petite chapelle située, de la manière la plus délicieuse, tout auprès d'une fontaine d'eau vive ombragée de platanes. 11 y avait probablement là autrefois une station religieuse pour les pèlerins qui se rendaient à Delphes, car le chemin semble suivre la route antique. Une fois qu'on a tourné ces ravins delà chaîne du Kirphis on aperçoit l'entrée de la gorge profonde qui dominait la vieille Delphes. Tout à l'entrée de cette gorge, bien haut dans la montagne, sur les dernières limites du terrain cultivé et au pied de ces cônes de neige qui donnent une physionomie imposante au front sourcil-» leux du Liakoura, apparaît comme une vigie attentive^ le bourg d'Arachova. Quelques noires forêts de pins semblent posées auprès du rivage de cette sorte de gla* Cier comme une digue destinée à arrêter l'invasion des neiges* A l^autre extrémité de cette gorge^ bien haut aussi^ au pied de rochers de porphyre, est le village de Castri, bâtis sur les ruines de Delphes*

11 faut encore deux heures d'une bonne marche de cheval pour tourner toutes les collines et les remonter jusqu'à Castri, que l'on conserve presque toujours en vue; nfàïs à mesure qu'on s'en approche la vue devient à chaque pas plus belle. Dans les paHies inférieures des col-

Unes on traverse de courtes vallées bien plantées et bien arrosées, en suivant de l'œil la fraîche vallée du Plistus. Dès qu'on est parvenu sur le haut des collines, on aperçoit la baie dç Salona, le golfe de Corinthe et, dans le lointain, les montagnes du Péloponnèse. En se rapprochant un peu plus, la mer se dérobe derrière les cimes du Kirphis et on se trouve dans une enceinte de hautes montagnes et comme isolé du reste du monde. Ce devait être un beau spectacle que d'apercevoir de là, aux jours solennels, les processions antiques se déployer à la fois des deux côtés opposés, arrivant par mer à Crissa et par terre du côté d'Arachova. Dès les premiers pas sur ce sol sacré on passe à travers des tombeaux. Les uns avaient été érigés sur cette partie de la route, comme un chrétien des anciens jours eût fait ériger le sien près de Jérusalem ou dans la vallée de Josaphat; les autres ont été entraînés dans la chute des rochers supérieurs, dont les énormes fragments gisent dispersés alentour. Il n'a pas fallu moins, pour les précipiter, qu'un des violents tremblements de terre si fréquents

Les tombeaux vont toujours se continuant jusqu'au monastère de Saint-Elie. A quelques pas du monastère coule une petite rivière qui sort de la fontaine Castalie, placée un peu plus au-dessus, à droite de la route. Un torrent descend du Parnasse par une fissure entre deux pics escarpés, le pic Nauplia et celui dllyampeia, d*où fut, dit-on, précipité le fabuliste Esope par les habitants de Delphes. Parvenu à l'extrémité de cette fissure étroite, le torrent est recueilli dans un court passage voûté et s'écoule dans un bassin . carré, creusé par la nature

inéme dans le rocher, mais agrandi un peu de main d'homme. Ce bassin, qui a environ 30 pieds de longueur sur 10 de largeur, renferme la célèbre fon|taine de Castalie. Au-dessous de la fontaine, sur le flanc d'un rocher d'une hauteur perpendiculaire de plus de 100 pieds, sont creusées trois niches. Celle du milieu, qui est la plus grande, renfermait probablement une statue d'Apollon, et les deux autres les statues du dieu Pan et de la nymphe Castalie. Une quatrième niche, placée à droite, est fermé.e par une petite enceinte de murs et transformée en une chapelle dédiée à saint Jean qui aura sans doute succédé à VHéroûm * consacré à Antinous. La religion chrétienne a par toute la Grèce établi ses autels sur les lieux mêmes sanctifiés par le respect antique, et le sentiment religieux du nouveau culte s'est trouvé fortifié du respect religieux longtemps porté au culte ancien. Assis sur une roche au murmure de ce torrent, au bord de* la fontaine Castalie, que deux rochers formidables resserrent d'un côté, tandis que l'autre s'ouvre sur une vallée profonde, véritable solitude fermée de tous côtés par des montagnes, je pouvais concevoir sans peine l'impression du respect religieux qui devait saisir Timagination des visiteurs et les disposer à recevoir les décisions de l'oracle.

(J. A. BucHON. La Grèce continentale et la Marée.) '

* Petit temple élevé par les Grecs en l'honneur des héros déifiés.

Le pied du Bouddha. — Vertige. —Cérémonies religieuses. — Les pèlerins.

Le pic d'Adam est situé dans l'intérieur de Tîle de Ceyian, à environ 15 lieues de la rade de Colombo. Sa forme caractéristique le fait aisément reconnaître. C'est un pèlerinage sacré et méritoire que de gravir ce cône escarpé, élevé au-dessus du nivedu de la mer de 2,420 mètres ; au terme de l'ascension se trouve Tempreintc du pied du Bouddha. Ce dieu, suivant les livres boudhistes, avant de monter au ciel, jeta du sommet de cette montagne un dernier salut aux humains, et marqua son dernier pas sur la terre d'une trace ineffaçable. Mais les musulmans, qui longtemps avant nous trafiquèrent dans l'Inde, ont changé les personnages de cette fable, et du 'pied du Bouddha ils ont fait celui du premier père, Adam; ils ajoutent qu'avant de monter en paradis, Adam demeura sur cette cime à pleurer ses péchés jusqu'à ce que Dieu lui en eût fait remise.

Le pèlerinage ne peut avoir lieu que pendant la saison sèche, de janvier en avril. L'ascension est difficile, fatigante et périlleuse ; ce qui n'empêche pas que des

milliers de Chingalais, vieillards, femmes et enfants, ne viennent faire leurs dévotions devant l'empreinte sacrée. Le roc, en certains endroits, est tellement à pic, qu'on ne pourrait le gravir sans Taide des chaînes du fer qui y sont attachées. La partie inférieure s'avance parfois au-dessus de la base de la montagne, et l'œil du voyageur aperçoit la vallée au-dessous de lui à plusieurs milliers de pieds : il arrive fréquemment à quelque malheureux suspendu sur ce précipice d'être saisi de vertige, de perdre la tête et de lâcher la chaîne : il tombe et se brise en pièces.

Le sommet du mont est terminé par une plate-forme de 70 pieds de long sur 22 de large, entourée d'une petite muraille de pierre haute de 5 pieds ; le point culminant de cet enclos est un rocher situé au miheu, et dépassant de 6 à 7. pieds le sol environnant; c'est là qu'est le pas sacré, Sre-Padaj objet delà vénération des sectateurs du Bouddha. L'empreinte est profonde, longue d'environ 5 pieds sur 2 1 /2 de large ; elle est ornée d'un rebord en cuivre enrichi de pierreries, et surmontée d'un toit tendu d'étoffes de couleur ; tout le rocher est couvert de fleurs qui lui donnent un air do fête.

Un peu plus bas que l'empreinte, sur le même rocher, il y a une niche en maçonnerie dédiée à Samen, divinité gardienne de la montagne ; dans l'enclos, une petite hutte sert de demeure au prêtre officiant. Sur la partie est de la montagne, à côte du parapet, on admire un bosquet de rhododendrons que les naturels regardent comme sacré et comme ayant été planté \mr Samen aussitôt après le départ du Bouddha ; ils ajoutent que

cet arbuste ne se trouve en aucun autre point de l'île; maisDavy eut occasion de reconnaître qu'il est commun sur les plus hautes montagnes de T intérieur de Ceylan.

Pendant que ce voyageur était sur le sommet du pic, il vit 'arriver une compagnie de pèlerins, hommes et femmes, parés de leurs plus beaux habits. Le prêtre, en robe jaune, debout devant l'empreinte sacrée, leur récita à haute voix, sentence par. sentence, les articles de foi de leur religion et les devoirs qu'elle prescrit. Durant cette oraison ils étaient à genoux au pieusement inclinés, les mains jointes.

Une scène d'épanchement et de tendresse suivit l'oraison ; les femmes présentaient avec respect leurs hommages à leurs maris, les enfants à leurs pères, et les amis s'embrassèrent. Une vieille femme commença à faire ses saints à un vénérable vieillard, en versant des larmes et se prosternant à ses pieds ; puis d'autres personnes moins âgées firent pareillement; enfin ils se saluèrent tous les uns les autres, et échangèrent des feuilles de bétel. Le but de cette cérémonie est de resserrer les liens d'amitié et de famille.

Nous ajouterons à cette notice extraite d'une description de l'île de Ceylan par le major Davy, quelques détails empruntés à l'ouvrage du major Forbes, que son séjour de onze ans à Ceylan a mis à même de parcourir l'île en tous sens, et de la connaître sous tous les rapports.

En gravissant la montagne du côté de Katnapoura, on arrive, après quatre heures de marche, à Djille-

malle; ensuite on monte encore pendant la distance de quatre milles et demi avant d'atteindre Palabadoulla, dernier point habité sur ce versant ; au-dessus, le chemin commence à devenir très-dangereux, surtout à cause des précipices que le feuillage épais et les troncs d'arbres cachent souvent aux regards des voyageurs. La différence de la température est très-sensible; la route n'est plus formée que par des lits de torrents à sec ; dans la saison des pluies (avril et mai), lorsque les torrents descendent de^ montagnes, un grand nombre de pèlerins ne pouvant plus ni avancer ni reculer, ni trouver de refuge, périssent misérablement. A quatre milles de Palabadoulla, et à peu près à la même distance du pic, est situé Diabetmé. A cet endroit on jouit d'une vue magnifique; les trois quarts d'un vaste cercle présentent à l'œil du voyageur toutes les variétés et toutes les teintes du plus riche paysage. Aux arbres d'un beau feuillage vert qui dominent dans cet immense forêt se mêlent des arbrisseaux aux teintes rougeâtres, brunes, vert clair et vert pâle. A Test, se dresse lepicSamanala (pic d'Adam) et c'est à peine si à cette distance on peut encore distinguer le petit temple qui en couronne le sommet. On s'arrête à Diabetmé pour reprendre haleine, et en montant toujours on arrive au torrent appelé Sitaganga (rivière froide), où les pèlerins se baignent, plongent, font leurs ablutions et changent leurs vêtements de voyage pour en revêtir de plus beaux en l'honneur du saint dont ils vont honorer le monument. Plus loin, on passe sous un roc nommé Diviyagalla où l'on lait voir l'empreinte du pied d'un tigre d'énorme grandeur, qui est le héfos d'une légende. A un mille de là, on

voit le tombeau d'un saint nialiométan. La pente devient ensuite plus rapide ; deux ou trois chaînes en fer, scellées aux rocliers ou aux gros arbres, aident le voyageur fatigué à gravir le sommet que des arbres touffus dérobaient quelques instants auparavant à ses yeux.

xiu centre est un bloc de granit, haut de neuf mètres, sur lequel se trouve l'empreinte sacrée. Les bouddhistes revendiquent ce monument en l'honneur de Gautama Bouddha, le fondateur du culte le plus répandu sur la terre. Les légendes ayant cours dans l'île de Ceylan attribuent l'empreinte aux quatre différents Bouddhas ou sages qui auraient successivement choisi pour le lieu de leurs pieuses méditations un point delà terre si propre à élever la pensée au-dessus des choses de ce monde. Parmi ces Bouddhas il y en eut un, Samana (Lachmana), frère.et compagnon de Banra, héros indien, fameux par son expédition dans l'île Ceylan ; et c'est de lui que le pic a reçu le nom 'de Samanala. Dans cette hypothèse, le Gautama Bouddha n'y serait venu qu'après les trois autres.

(Magasin pittoresque,)

Di^itized by

Ton crime divin fut d'être bon, de diminuer par tes leçons la somme des misères humaines, d'apprendre à l'homme comment on puise des forces dans son âme. Bien que le ciel ait arrêté ton œuvre, tu nous as légué ce grand enseignement dans ton énergie patiente et la résistance de ton esprit invincible ; tu es pour les mortels le signe de leur puissance et de leur destin. Comme toi, l'homme est en partie divin, onde trouble dont la source est si pure!... A tous les maux l'âme humaine peut opposer une conscience intime et profonde, qui dans les tortures la récompense ; elle peut défier les triomphes et faire de la mort une victoire.

Btrox, Prométhée.

Chaîne du Caucase. — Prométhée. — Légende. — Ascension.

.... La brume qui, depuis notre départ d'Odessa, n'avait cessé de jeter un voile épais sur Thorizon, s'étant dissipée, nous découvrîmes de Yékaterinograd toute la chaîne du Caucase. Je ne sais comment décrire l'impression que ce magnifique spectacle me fit éprouver.

Ce boulevard de la nature entre les nations de l'Europe et de l'Asie forme à la vue deux suites de montagnes parallèles ; la plus haute, au sud, est désignée par les Tscherkesses sous le nom de Kourdj^ dénomination qui embrasse toute leur étendue depuis le Mquinwari

OU le Kasbek des Russes jusqu'à l'Elbrouz/ connu également des géographes sous le nom tartare de Minghltaw. Cette montagne majestueuse *, encore couverte des premières neiges, semblait à elle seule un monde de montagnes ; sa tête blanche et radieuse s'élevait dans les deux, tandis que les sommets pâles et innombrables des mpntagnes qui l'entourent s'étendaient à l'horizon en se perdant au milieu de l'immensité des nuages.

Des masses énormes et grossières de rochers noirs composent, au nord, la chaîne la plus b^sse, nommée communément en tscherkesse Koudi^ha. Leurs fronts obscurs, faisant ressortir la blancheur éblouissante des sommets qui les dominent, formaient, avec ces derniers un contraste admirable.

L'Elbrouz, sur lequel la mythologie attache Prométhée et que les Tscherkesses appellent OuacWhamakaj montagne miraculeuse ou sainte, parce que, suivant leurs traditions, ce fut sur sa cime que l'arche de Noé s'arrêta d'abord pouj* être ensuite poussée surl'Ararat, a conservé une partie de ses titres fabuleux. Les montagnards prétendent qu'elle est fréquentée par des esprits malins et des démons. Ils racontent également que l'on voit encore sur le sommet le moins élevé de l'Elbrouz les os d'un énorme géant que la colère divine a condamné à y être éternellement exposé.

La tradition, tout absurde qu'elle paraisse, servit, en 1817, de prétexte au général-major, prince Eristow, pour pénétrer dans l'intérieur de la première chaîne beaucoup plus avant qu'on ne l'avait fait jusqu'alors.

* La hauteur de l'Elbrouz, suivant les obseryations de M. Wichnewsky, est de 10,700 pieds.

340 LES ASCETSSIONS CÉLÈBRES.

Il entreprit cette expédition avec deux cents hommes et une pièce d'artillerie légère ; mais il avait sans doute mal choisi son temps pour voir les resles du colosse, car, à peine avancé dans les sinuosités de la montagne, un vent de nord-est en arracha avec furie une terrible ayalanche, qui engloutit tout le détachemeat, lui et deux ou trois soldats exceptés. Les montagnards, qui n'avaient toléré cette expédition que dans la persuasion qu'elle avait pour but de donner une sépulture charitable au géant, considérèrent cet accident comme une vengeance des esprits chargés de conserver ses mystérieuses reliques, et comme une preuve que la sentence qui les condamnait à blanchir à jamais sur ces rochers ne pouvait être révoquée.

De toutes ces traditions, il était resté parmi les Tscherkesses cette conviction que Ton ne pouvait arriver a la cime de l'Elbrouz sans une permission particulière de Dieu. Cependant une nouvelle expédition, entreprise depuis, dans le cours de Tannée 1829, sousle commandement du général Emmanuel, est venue leur montrer la puissance de la volonté humaine.

Composée d'une commission d'académiciens, dirigée par M. Kuppfer et protégée par une escorte de 600 hommes d'infanterie, de 350 cosaques et de deui^ pièces de canons, Texpédition, dont je me plais à constater ici les résultats intéressants, partit, le 18 juin, des eaux thermales de Konslantinogorsk, et arrivsL au pied de l'Elbrouz le 8 juillet, sans avoir rencontré d'autres difficultés que l'escarpement des montées et des descentes, et le peu de largeur des sentiers tracés le long des flancs des montao;nes.

Favorisés par i|n beau temps, les académiciens commencèrent, le 9, l'exécution de leur entreprise, escortés de quelques Tscherkesses et de volontaires ; dans cette première journée, ils n'atteignirent que la limite des neiges. Le 10, à trois heures du matin, ils continuèrent leur ascension ; mais, vers les neuf heures, la neige fondant et s* enfonçant sous leurs pas, ils s'arrêtèrent après avoir gravi plus de la moitié de la montagne. Les spectateurs croyaient déjà que le but principal de l'expédition était manqué, lorsqu'une heure après, un seul homme parut au delà des rochers derrière lesquels se tenaient les membres de la commission scientifique. Il s'avança d'un pas ferme et mesuré vers la cime de l'Elbrouz, qu'il atteignit à la onzième heure du jour. Ce hardi voyageur, que l'on avait pris d'abord pour un des académiciens, était simplement un Tscherkesse contrefait et boiteux.

(Ch. Bélanger. Voyage avx Indes par le nord de r Europe.)

Prcmicre lentatiye. — Arrivée au sommet. — Traces volcaniques. — Noé. — Exp<^dilion scientifique. — Halte de nuit. — Violent orage. — Campement.— Cime (lu grand Ararat.

.... Le 25 avril, de grand matin, nous partîmes d'Ouchagan ; nous descendîmes l'escarpement d'un ravin au fond duquel coule TAsterek, que nous traversâmes sur un pont remarquable par l'élégance de son architecture. Ensuite il fallut remonter un chemin très-rapide, tracé sur des rochers volcaniques, qui me parurent avoir fourni les matériaux du pont. On ne peut se faire aucune idée des difficultés que nos chevaux éprouvèrent h gravir cette montée : vingt fois le mien fut prés de .s'abattre et de m'entraîner dans la rivière. Enlin, nous parvînmes au sommet sans accident et nous nous trouvâmes dans une plaine couverte de débris volcaniques, d'armoise et d'euphorbe. De cette plaine nous apercevions très-dislinctement les cimes neigeuses de T Ararat, que son extrême élévation semblait rapprocher de nous bien qu'il fût encore à plus de douze lieues de la route. Ce colosse de l'Arménie se présente sous la forme de deux pyramides; l'une, moins élevée, se termine en

ASCtiSSION AU MOiNT ARAUAT. 545

cône aigu, l'autre, tronquée au sommet, oITrc Faspecl d'un cratère éteint.

Les géographes sont restés partagés d'opinion sur la hauteur de ce montcélèbre, jusqu'en 1829, époque à laquelle M. le professeur Parrot, de Dorpat, a résolu cette question. Dès que l'Ârarat eut été conquis par les armes russes, M. Parrot forma le projet de faire à ses propres frais une visite à cette montagne célèbre, consacrée par nos livres saints comme le second berceau de l'humanité. C'est au milieu de mars 1 829 qi|'eut lieu son départ. Laissons parler le voyageur lui-même dans les lettres adressées à son père :

Couvent Saint-Grégoire, sur le penchant inférieur de l'Araral, 22 septembre 1829.

t( Nous partîmes le 1^"^ septembre de Tiflis ; nous arrivâmes^ toujours en nivelant notre route, au mo* nastère d'Etchmiadzih le 8 de ce mois. Nous partîmes le 10; nous traversâmes TAras^ couchâmes, la nuit, en plein air, ci arrivâmes le 11 au^soif ici*

« A notre première tentative d^ascension de l^Araratj faite à Test de la montagne^ nous arrivâmes à 2,166 toiges au-dessus du niveau de Tocéan ; mais, parvenus à cette hauteur^ nous vîmes évidemment qu'il serait impossible d'atteindre le sommet de ce côté, à raison de la roidëur de la pente de glace que nous avions à parcourir. Je suivis en ëonséquence, quelques jours plUs tatd, le tonseil d'un paysan, de faire un essai du côté N; 0., accompagné de MM. Behagel et Shleman, élèves

de l'université, du brave diacre Abojan, de deux soldats d'infanterie, d*un cosaque et de cinq habitants du village. Nous atteignîmes, le premier jour, la limite des neiges permanentes, où nous passâmes la nuit auprès d'un feu de bivouac. Nous partîmes, au point du jour, pour le sommet, espérant l'atteindre vers midi ; mais à cette heure, nous n'étions parvenus qu*à la hauteur de 2,400 toises. Comme il me paraissait que nous avions encore une hauteur de plus de 300 toises à gravir par une marche toujours ralentie, et de plus, voyant des nuages et des brumes s'avancer vers la montagne, et qui vers le soir, la couvrirent de neige, je me trouvai forcé de redescendre.

Couyent Saint-Grégoire, 28 septembre.

« Je me hâte de t'annoncer que l'ascension complète de TArarat m'a réussi. C'était la troisième tentative, que j'entrepris le 25 de ce mois, accompagné du robuste et intrépide Abojan, de cinq paysans et de deux soldats russes. Nous arrivâmes le 27 à trois heures après midi à la cime. Les difficultés étaient nombreuses, et je dois peut-être le succès entier à l'ardeur des deux soldats et d'un des cinq paysans, les quatre autres n'ayant pu nous suivre. Dès le premier pas que nous fîmes sur la neige glacée jusqu^au sommet, nous dûmes nous former, pas à pas, à la hache, des marches pour y asseoir le pied, lesquelles nous furent bien plus nécessaires pour la descente que pour la montée ; car le coup d'œil, plongeant de cette hauteur sur ces surfaces

immenses et escarpées de glaces luisantes, entrecoupées de précipices profonds et obscurs, a réellement quelque chose d'imposant, même pour celui qui est aguerri à ces entreprises. Cette fois-ci, comme à la seconde tentative, le temps nous favorisa complètement. Nous avons passé la nuit au milieu de ces frimas, dans une atmosphère si tranquille et si sereine, que je sentais à peine le froid, qui est extrêmement sensible à ces grandes hauteurs. La lune même prit soin de guider nos pas incertains sur le cône de glace, lorsque, après le coucher du soleil, je me trouvais encore bien au-dessus de la région des neiges permanentes. Le baromètre donnait environ 2,700 toises pour la hauteur au-dessus du niveau de l'Océan. »

Quoique M. Parrot n'ait pas trouvé de cratère de forme ordinaire, et qu'il soit difficile de prendre pour tel une énorme crevasse qui coupe la montagne au côté nord -ouest, on ne peut douter de son origine volcanique. De. toute part, depuis la ligne des neiges jusqu'à douze Jieues à la ronde, l'Ararat et la plaine n offrent à Tœil que des hves. Ce fait, et la situation à une égale distance de la mer Noire et de la mer Caspienne, doivent le faire considérer comme un volcan méditerranéen, l'un des plus anciens et des plus considérables de l'Asie.

Partout, dans cette contrée, et principalement aux environs de l'Ararat, les noms d'une multitude d'endroits font allusion au passage de Noé. Ainsi, selon les habitants, le nom de la petite province d'Amoiodft, située à l'orient de l'Ararat, a pour étymologie des mots dont le sens est : auprès du pied de Noé. Ils supposent que le patriarche s'arrêta dans ce canton. Le nom ù'Ayorhi^

bourg de la même province , est selon eux dérivé des mots, il sema la vigne^ parce qu'en descendant de TArarat Noé y planta un cep.

(Ch. Bélanger, Voyage aux Indes).

Depuis qu'en Tannée 5160 du monde, la famille du patriarche rénovateur du genre humain foula le sommet de l'Ararat et le sanctifia par le premier holocauste, offert en reconnaissance de sa merveilleuse conservation, rhistoire des siècles passés ne nous a transmis le souvenir d'aucun effort fait par les hommes pour s'élever vers le berceau de leurs aïeux. Je me trompe, une tradition légendaire, respectable comme tout ce qui porte le cachet de l'antiquité, raconte qu'aux premiers siècles, après l'introduction du christianisme en Arménie, un pauvre moine essaya par trois fois d'aller prier sur le mont sacré, fut trois fois reporté par les anges à son point de départ, et reçut Tordre de bâtir là une chapelle détruite avec le village d'Agorhi, lors de la catastrophe du 20 juin 1840.

Depuis lors, les populations chrétiennes de ces con* trées. commencèrent à regarder comme impie, comme impossible, toute tentative ayant potir but ce que les anges avaient, dit-on, expressément défendu de réitérer; tmpie! ni la Bible, ni l'Évangile, ni aucune décision dogmatique des Pères, ne l'ont proclamé : impossible! la raison ni la science, la théorie ni l'observation des faits, n'admettent ici une semblable qualification. Rien de logique, vie rationnel, n'est «t^o/um^n^naccessible

à l'intelligence de rhomme, parce qu'elle lient de Tinlini : ce que nous appelons impossibilité n*est que relatif à des circonstances de temps, de lieu, de personnes, circonstances qui varient, se déplacent et reculent, chaque jour et sous nos yeux. Est-ce à dire que nous prétendions déifier l'âme humaine? Non, nous savons que la verge ne s'élèvera point contre la main qui la lient, ni l'argile contre les doigts qui la façonnent; mais nous savons aussi que la création entière est livrée à nos explorations et à nos besoins. C'est ainsi, pour citer quelques exemples, que de puissants calculs nous ont* conquis naguère les sphères célestes les plus reculées ; que les mystères des hiéroglyphes et des étranges écritures de la Babylonie ont été percés et éclaircis dans la première moitié de ce siècle, qu'aujourd'hui le monde civilisé jouit avec reconnaissance des merveilles de la vapeur et de Télectricité : merveilles que repoussait encore unanimement la génération précédente.

Les hauteurs ont un immense attrait pour Thomme ; les obstacles qui les défendent contre son audace ne font que stimuler et redoubler son ardeur. Sur une frêle nacelle, jouet de courants invisibles, il faut qu'il aille étudier, au sein des nuages, les phénomènes atmosphériques, agents puissants de la vie et de la destruction. Maintenant, il est vrai, il est encore entraîné au hasard par une force qui le domine : mais le temps viendra où cette force rebelle aura cédé et subi Tascendant d'une savante industrie.

A l'heure qu'il est, les plus hautes cimes du monde connu ont reçu l'empreinte des pas de l'homme. Le Chimborazo, l'Himalaya, le mont Perdu, la Jungfrau, le

350 LBS ASCENSIONS CÉLÈBRES.

mont Blanc, rappellent l'audace heureuse des Humboldt, des Ramon, des Saussure. Dans le Caucase, à côté des noms illustres à d'autres titres du général Emmanuel , du maréchal Paskévitch et . du prince Worontsoff, la science signalera ceux de MM. Kupffer et Lenz, Parrot, Kolinati et Abich, que d'extrêmes 'difficultés n'ont pas empêchés d'aller exécuter leurs opérations scientifiques sur l'Elbrouz, sur le Kazbek et sur l'Ararat.

Pour ne parler que de cette dernière montagne, elle occupe la seconde place dans l'ordre de hauteur, dans toute la lieutenance du Caucase, car elle s'élèye à 16,955 pieds anglais ; l'Elbrouz à 18,495, et le Kazbek à 16,525 pieds. Tournefort, au dix-huitième siècle, ne put arriver qu'aux deux tiers de l'Ararat. M. Parrot, professeur de Dorpat, en gravit les pentes sans succès, les 12 et 18 septembre 1829, et en atteignit enfin le pic le plus élevé, le 27 septembre de la même année.

Aujourd'hui soixante personnes ont concouru à l'expédition, conçue sur un vaste plan ayant pour but, ainsi que M. Abich en avait exprimé le désir après son ascension, de s'établir pour un plus long temps à la cime de PArarat, afin d'y exécuter, les opérations les plus délicates de la science moderne, au moyen d'instruments de précision. Voici la relation officielle et sommaire de cette savante campagne.

« Un projet spécial approuvé par le commandant en chef du corps du Caucase, avait arrêté d'avance l'ensemble des travaux qui devaient être exécutés dans le courant de Tannée 1850, sur le territoire de Transcau-

casie. Conformément à ce projet, il fut décidé d'offecluer l'ascension du grand Ararat

« Le 29 juillet, on alla camper sur le grand Ararat, à 7 verstes d-e distance de la source de Sardar-Boulak^ et à proximité de la région des neiges, dont les limites s'étaient singulièrement abaissées celte année. Après avoir reçu un dernier transport de charbon et de vivres, le colonel Khodzko se décida à commencer sa marcbe le l^'août.

c( La journée s'étant annoncée par un temps magnifique, on procéda sans retard à l'emballage des instruments. Les bagages des personnes qui devaient prendre part à l'ascension furent chargés à dos de cheval, et le camp levé à six heures du matin. Au début, les bêtes de somme avancèrent saps peine sur la neige qui couvrait le sol ; mais bientôt l'escarpement extraordinaire des pentes les fit broncher et s'abattre sous leurs charges, de manière que Ton se vit obligé de les abandonner. Les effets furent aussitôt passés sur quatre traîneaux préparés à Tafvance dans la prévision *de Tincident. Les soldats du détachement s'y attelèrent et se mirent à les tirer à bras, lis continuèrent ainsi leur route, en s'égayanf mutuellement et s'excitant à la besogne.

« Le colonel Khodzko, malgré les difficultés de la situation, se tenait constamment auprès des traîneaux, tandis cjue les membres inoccupés de l'expédition côtoyaient les rochers qui bordent la gauche du ravin, dont on suivait la direction. En tète de la colonne nwrchait un nommé Simon, Arménien, qui,- en 184r), avait servi de guide à M. Abich. II portait une. croix qu'on se proposait d'arborer au sommet de l'Ararat.

« Souvent contraint à des retards forcés par la lenteur avec laquelle s*opérait le transport des bagages, le détachement parvint cependant, vers les deux heures de l'après-midi, à la première brèche qu'offre de ce côté la crête rocailleuse de la montagne. A trois Jheures, il franchit le ravin en se portant sur sa droite, où il fut rejoint par M. Khodzko. Il atteignit encore au delà, et fit halte sous l'énorme rocher de Taset-Kelessi qui constitue en quelque sorte le gradin inférieur de la cime. Ici, la déclivité prononcée du sol, et le peu de place qui s*y trouvait à Tabri des neiges, rendirent TélaWissement d'un camp fort malaisé. Néanmoins, grâce au zèle des soldats, le terrain fut déblayé, et la petite troupe put disposer sa couchée. Elle attendit le lever du soleil avec d'autant plus d'impatience, que des nuages s'étaient amoncelés à l'entour du sommet et des arêtes aiguës du Ta^et-Relessi^ et que le bruit du tonnerre, joint à la lueur des éclairs, troublait incessamment le repos de la nuit.

« Le 2 août, à six heures du matin, le détachement se remit en mouvement ; mais les obstacles se multipliaient sous ses pas. Il gagna la crête rocheuse qui longe la gauche du ravin, et s'éleva peu à peu aux régions supérieurs. Le ciel, assez pur au matin, se couvrit de nuages ; vers midi, il survint un vent d'ouest qui suscita des tourbillons de neige glacée et de grésil. Cette intempérie obligea le colonel Khodzko a faire débarrasser les traîneaux de tout ce qu'ils contenaient, à l'exception seulement des instruments. Les cosaques employés alors au service du transport, stimulés par l'exemple de leur chef, n'en reprirent pas moins gaie-

ment leur pénible tâche, avec Taudace, Finsoucianc^ et l'énergie qui caractérisent le soldat russe.

« Vers une heure, ils parvinrent à l'extrémité nord-est delà chaîne de rochers, qui plus lom se perd dans un terrain composé de menus débris pierreux et traversé de côté et d'autre par des couches de neige et de glace. Cette localité s'étend jusqu'au pied du dernier escarpement de la cime, près duquel fut retrouvée, debout et fortement attachée au sol, la croix qu'avait plantée, en 1845, l'un des serviteurs de M. Abich. Sur ce point, les voyageurs firent une courte halle, dans l'espérance que la tempête se calmerait. Leur attenté fut vaine. Comme, à deux heures et demie, le vent augmenta de violence, et que, de plus, un gros brouillard enveloppa, en s'épaississant, le sommet de la montagne, ils résolu- "rent de pousser en avant afin de se mettre à couvert parmi les rochers de l'escarpement contre l'orage qui se préparait. Ils gravirent la pente jusqu'à moitié de sa hauteur, mais, arrivés là, ils se convainquirent de Fimpossibilité de passer outre le même jour. Les hommes de Texpédition étaient harassés et transis; la neige leur fouettait le visage et les aveuglait; enfin des coups de vent continuels gênaient le passage des traîneaux alourdis par les instruments. Trouver un refuge semblait difficile. Les roches abruptes s'entassaient à des intervalles si rapprochés, que nulle part elles n'offraient de recoin assez spacieux pour s'y établir. M. Khodzko se décida, faute de mieux, à congédier, à cinq heures, une partie de ses gens, auxquels il enjoignit de retourner au camp de Tuset-Kelessi^ où Ton avait, par précaution, laissé une tente. Puis, ave

Page 1