‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 5 sur 36 · LE MÊME · texte numérisé non relu

LE MÊME

Descente sur les glaces. — L'avalanche. — Dévouement du guide. — Recherche d'une montre.

Vers la fin de juillet 1864, me trouvant à Pontresina, dans la haute Engadine, je fus invité par deux amis à faire l'ascension du pic de Morteratsch. J'acceptai volontiers, car je désirais observer la configuration générale des Alpes, du haut de quelque point cul- . minant du massif bernois ; je voulais aussi m'éclairer sur le mérite des guides de Pontresina. Nous prîmes deux de ces conducteurs avec nous; Jenny, le plus réputé de tous, et Walter, le chef du bureau des guides.

Notre plan était d'opérer l'ascension par le Rosegg et de retourner par le glacier de Morteratsch : nous faisions ainsi un circuit au lieu de revenir sur nos pas. Il nous fallut huit heures environ d'une marche agréable et réconfortante pour atteindre le sommet du pic.

Nous y demeurâmes une heure, et là, je sentis s'enraciner en moi une conviction déjà ancienne, rapportée

de mes voyages sur d'autres sommets des Alpes, à savoir : que ces pics et ces vallées ne sont pas, comme le pense Tillustre président de la Société géographique, le résultat de l'action des feux intérieurs du globe, mais que l'eau et la glace, par leur action lente et prolongée, ont été les vrais sculpteurs des Alpes.

Jenny est un homme massif et lourd, qui monte avec quelque lenteur les pentes roides ; mais il est incomparable par sa, compétence dans les choses de montagnes. Nous fûmes particulièrement émerveillés de la manière dont il exécuta la descente, déblayant la route, avec adresse et courage, des obstacles que l'on rencontre dans la région supérieure des neiges.

Nous atteignîmes ainsi l'endroit où nous devions abandonner la route suivie le matin, et aussitôt nous nous trouvâmes sur des rocs escarpés et glissants. A notre droite, un large couloir qui avait été jadis rempli •de neige, formait un mur de glace incliné en talus.

Nous étions tous liés ensemble -dans l'ordre suivant : Jenny en tête; je venais ensuite; puis mon ami H..., intrépide montagnard; derrière lui son ami L..., et enfin le guide Walter. L... avait peu d'expérience : nous l'avions placé devant Walter, afin que le moindre faux pas fût immédiatement arrêté. Après un instant de marche sur les rocs ,' Jenny se détourna et me demanda si. je pensais qu'il valût mieux continuer, ©u tenter le passage par le talus de glace à notre droite.

Je fus d'avis de continuer, mais, le guide me comprit mal, et tourna vers le couloir. Je l'arrêtai avant qu'il ne l'eût atteint : « Jenny, lui dis-je, savez-vous où vous allez; le talus est entièrement de glace. » Il

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L'AVAUNCHE DU- PIC DE MORTERATSCH. 65

répondit : « Je le sais, mais la glace n'est à découvert que pendant quelques tnètres. Je taillerai des marches dans cette partie dangereuse, et au delà nous aurons un bon appui sur la neige. »

Il tailla les marches, atteignit la neige, et se mit à descendre avec beaucoup de précautions. Nous le suivions tous en bon ordre. Peu après il s'arrêta, et, regardant les trois derniers d'entre nous, leur recommanda d'emboîter soigneusement les empreintes ; il ajouta qu'un faux pas pourrait détacher une avalanche. Ce mot venait à peine d'être prononcé que j'entendis le bruit d'une chute derrière moi, puis un choc, et en un clin d'oeil je vis tourbillonner mes deux amis et leur guide. .

' Je me plantai aussitôt avec force pour résister à cet assaut, mais, en un instant, je fus entraîné par l'irrésistible impulsion qui emporta Jenny lui-même, et tous les cinq nous nous trouvâmes roulés avec une vitesse effrayante sur le dos d'une avalanche causée par une seule glissade.

Au moment où je fus précipité, j'inclinai la tête et enfonçai mon bâton dans la neige mouvante, cherchant à Tancrer dans la glace solide. Je pus ainsi tenir ferme pendant quelques secondes; maia, ayaift rencontré un obstacle, je fus rudement lancé en l'air, tandis que Jenny était précipité sur moi. Tous les deux nous perdîmes nos bâtons. Grâce à notre vitesse nous avions franchi une large crevasse.

Un instant je fus tout à fait étourdi, mais je rtie relevai sfussitôt et pus voir devant moi mes compagnons à demi enterrés dans la neige, cahotés d'un bord à

m LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.

l'autre par les ornières au milieu desquels ils passaient. Soudain je me trouvai avec eux,* littéralement roulé par un bond de TaYalanche au-dessus d'une seconde cre-i vasse. Jenny connaissait Texistence de cette cavité, et il y plongea tout droit. Cet acte de bravoure devait être infructueux. Le guide avait pensé, à cause du poids assez respectable de son corps, qu'en sautant dans la brèche, il exercerait sur la corde une tension suffisante pour nous arrêter tous ; mais il fut lancé avec force hors de là fissure, tandis que la corde l'avait serré à Tétouffer.

Au-dessous de nous, maintenant, se trouvait un long talus conduisant à une éminence, d'où le glacier descendait par une pente roide, coupée de brèches profondes, vers lesquelles nous étions rapidement entraînés.

Sur le front de Tavalanche, roulaient mes deux amis et leur guide, presque enfouis par intervalles dans la neige. En arrière, la couche mouvante était moins épaisse, et Jenny, se redressant à chaque instant, essayait, avec une énergie désespérée, d'enfoncer ses pieds dans la glace.*

Durant celte chute, je n'entendis que sa voix criant : « Halle ! Seigifeur Jésus ! halte ! » Cette sorte de mémoire condensée, que décrivent les gens qui ont failli se noyer une fois, je l'éprouvai alors. Notre effort avait été trop soudain et l'excitation trop intense pour laisser place à la terreur. Comme l'escarpement devenait moins roide, la vitesse était sensiblement ralentie, et nous crûmes que nous allions nous arrêter. Mais l'avalanche traversa l'éminence dont j'ai parlé et reprit sa première

Avalanche du pic de MorteraLsch.

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