‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globeChapitre 9 sur 36 · G LES ASCENSIONS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

G LES ASCENSIONS CÉLÈBRES

pas (le temps à perdre, nous montâmes tout droit, sans faite aucun zigzag. C*était d'ailleurs la méthode la plus rationnelle et la plus sûre, car, d'après les lois de la mécanique, on a bien plus de force en s'appuyant sur la pointe des pieds, et en tournant là face contre la pente qu'en montant obliquement, en sorte que si, par malheur, l'un de nous avait glissé, il n'eût pas été impossible aux autres de le retenir, tandis qu'autrement, cela eût été très-difficile. De plus, Jacob nous faisait marcher sur le bord de Tarête, parce que la glace y était en général un peu moins dure, ce qui accélérait d'autant la montée. Il en résultait que nous avions constamment le précipice sous nos yeux, n'en étant séparés que par un toit de neige en surplomb. Plusieurs fois, en écartant mon bâton un peu plus que de coutume, je le sentis traverser ce toit de neige, qui n avait en certains endroits que 0'",60 d'épaisseur ; et nos regards pouvaient alors, toutes les fois que le brouillard ne dissipait momentanément, plonger verticalement par le trou du bâton sur le fond du grand cirque qui était à lios pieds. Loin de nous dissuader de cet exercice, nos guides y encourageaient au contraire tous ceux qu'ils savaient exempts de vertige; et je crois, en effet, que c'était un excellent moyen de nous donner de l'assurance.

Cependant les brouillards enveloppaient toujours le sommet, nous n'avions la vue libre qu'à l'est sur l'Eiger, le Mônch et les cimes qui encaissent les glaciers de l'Oberaar et de l'Unter^ar. Déjà nous désespérions de jouir du spectacle que notre imagination essayait de nous retracer, lorsque tout à coup le voile de nuages

se souleva, et, comme si elle eût été touchée de notre persévérance, la Jungfrau se montra à nos yeux émerveillés, dans toute la beauté de ses formes puissantes et majestueuses. Je vous laisse à penser quelle joie nous dûmes éprouver à la vue de ce changement si inattendu I C'est, au reste, un peu l'histoire de la vie, si je ne me trompe. Audaces fortunajuvat.

Après avoir monté encore quelque temps dans la même direction, nous tournâmes brusquement à gauche, pour gagner un endroit où la roche était à nu, traversant ainsi la surface inclinée du demi- cône, dont la largeur est encore ici de près de 100 mètres. Pendant cette petite traversée, le sommet nous était resté caché ; et lorsque nous arrivâmes à l'endroit rocheux, nous vîmes, comme par enchantement, à quelque's pas de nous, le point culminant, qui jusque-là avait semblé nous fuir à mesure que nous montions. De treize que nous étions en partant des chalets de Mârjelen, nous allions arriver au nombre de huit, qui étaient : MM. Agassiz, Forbes, du Châtelier et moi, accompagnés de quatre guides, Jacob Leuthold, Michel Baunholzer, Johannes Ablanalp et Hans Jaun, de Meyringen. La Suisse, l'Angleterre, la France et l'Allemagne étaient ainsi représentées dans cette ascension.

Nos regards rencontrèrent ici pour la première fois la plaine suisse. Nous étions sur le bord occidental de la section de cône, ayant à nos pieds le massif qui sépare les vallées de Lauterbrunnen de celle de Grindelwald. A partir de ce moment, la scène nous parut entièrement changée ; les massifs qui nous avaient semblé se rapetisser à mesure que nous montions, grandis-

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saient maintenant de tôule la hauteur que nous venions de franchir. Tout près de l'endroit rocheux, la montagne forme un petit coude à 3 mètres au-dessous de la plus haute cime ; c*est en même temps la limite de la glace qui, plus haut, fait de nouveau place à la neige ou plutôt à un névé à très-gros grains. Nous vîmes, avec une sorte d'effroi, que ï'espacc qui nous séparait du point culminant était une arête presque tranchante, ayant de 0"\15 à 0",30 de large, sur une longueur d'environ 6 mètres, tandis que les pentes, à droite et à gauche, avaient une inclinaison de 60 à 70 degrés. — « Il n'y a pas moyen d'arriver là, » dit Agassiz; et c'était à peu près notre avis à tous. Jaçob, au contraire, prétendait qu'il n'y avait aucune difficulté et que nous irions tous. Déposant alors les objets qu'il portait, il se mit en route, passa son bâton par-dessus Tarêtc, de manière à avoir celle-ci sous le bras droit, et marcha sur le flanc oriental, en foulant, autant que possible, la neige sous ses pieds, afin de nous faciliter la voie. Il arriva ainsi eu un instant et sans aucune difficulté au sommet. Tant d'assurance et de sang-froid ranimèrent notre courage, et lorsqu'il revint sur ses pas pour nous y conduire après lui, personne n'osa plus refuser.

Le sommet est un très-petit espace, d'environ 0"\65 de long, sur 0"',48 de large. Il a la forme d'un triangle, ayant la base tournée vers la plaine suisse. Comme il n'y avait place que pour une personne, nous y fûmes à tour de rôle. Agassiz y monta le premier, appuyé sur le bras de Jacob, qui le précédait. II y resta à peu près cinq minutes, et, lorsqu'il nous rejoi-

gnit, je vis qu'il était très-agité; il m'avoua qu'en effet il ûe s'était jamais senti pareille émotion. C'était maintenant à mon tour; je n'éprouvai non plus aucune difficulté à faire la traversée; mais, lorsque je fus au sommet, je ne pus, pas plus qu'Agassiz, me défendre d'une vive émotion en présence de ce spectacle accablant de grandeur. Je n'y restai, que quelques minutes, assfez longtemps cependant pour n'avoir pas à craindre que le panorama de la Jungfrau s'efface jamais de ma mémoire.

Ce n'est pas le vaste champ que les yeux embrassent qui fait le charme de ces vues de hautes montagnes. Déjà l'année précédente nous avions fait, sur le col de la Strahleck, l'expérience que les vues éloignées sont en général peu distinctes. Ici, au sommet de la Jungfrau, les contours des montagnes lointaines nous parurent encore bien moins précis. Mais eussent-ils été aussi distincts que la ligne du Jura, vue d'une éminence de la plaine, je crois que nos regards ne s'y seraient pas arrêtés longtemps, tant ils étaient fascinés par le spectacle que nous offrait notre voisinage immédiat. Devant nous était étendue la plaine suisse, et à nos pieds s'étageaient les chaînes antérieures qui, par leur uniformité apparente, semblaient exalter encore la puissance des grands pics qui s'élevaient presque jusqu'à notre niveau. En même temps, les vallées de l'Oberland, qui au moment de notre arrivée étaient envahies par de légers brouillards, se découvrirent en plusieurs endroits et nous permirent de contempler, en quelque sorte au travers des fissures, le monde inférieur. Nous distinguions, à droite, la vallée de Grindel-

wald ; à gauche, dans la profondeur^ une immense crevasse, et au fond de celle-ci, un filet brillant qui 'en suivait les détours ; c'était la vallée de Lauterbrunnen avec la Lutschine. Mais, par-dessus tout, TEiger et le Mônch attiraient notre attention. Nous avions quelque peine à nous faire à Pidée que c'étaient là les mêmes cimes qui semblent plus voisines du ciel que de la terre lorsqu'on les voit de la plaine. Ici nous les contemplions de haut en bas, et leur très-grande proximité nous permettait en quelque sorte de les observer en détail, car nous n'en étions séparés que par le cirque de névé d'Aletsch. A Topposite, du côté de l'ouest, s'élevait une autre cime moins colossale, mais plus gracieuse; ses flancs, entièrement revêtus de neige, lui ont valu le nom de Silberhom (Pic argenté) ; dans la mome direction on découvrait plusieurs autres pics également couronnés de neige, dont le plus rapproché et le plus élancé nous parut être le Gletscherhorn. Ces sommités forment le cortège immédiat de la Jungfrau, qui s'élève comme une reine au milieu d'elles.

Au delà de TEiger et du Mônch, dans la direction de l'est, les massifs qui bordent les glaciers de Finsteraar et de Lauteraar formaient un autre groupe plus étendu et plus sévère que celui au milieu duquel nous nous trouvions placés. C'étaient les Viescherhôrner, l'Oberaarhorn, les Schreckhôrner, le Berglistock, lesWelterhôrner, et, au centre, le Finsteraarhorn, la plus haute montagne de la Suisse, qui seule, entre toutes, s'élevait au-dessus de notre niveau, et dont les flancs abruptes et rocheux semblaient défier notre ambition.

Du côté du midi, la vue était gênée par des nuages

qui s'étaient accumulés depuis quelques heures sur la chaîne du monte Rosa. Mais cet inconvénient se trouva plus que compensé par un phénomène fort extraordinaire qui se passa sous nos yeux et nous intéressa vivement. D'épais brouillards s'étaient amassés sur notre gauche^ dans la direction du sud-ouest. Ils s'élevaient toujours du fond du Roththal, et commençaient à s'étendre au nord, sur le massif qui sépare cette vallée de celle de Laulerbrunnen. Déjà nous craignions qu'ils ne nous envahissent une seconde fois, lorsqu'ils se limitèrent subitement, sans doute par l'effet de quelque courant de la plaine, qui les empêchait de s'étendre plus loin dans cette direction. Grâce à cette circonstance, nous nous trouvâmes tout à coup en présence d'un mur vertical de brouillard, dont la hauteur fut évaluée à 4,000 mètres au moins, car il pénétrait jusqu'au fond de la vallée de Lauterbrunnen et s'élevait de beaucoup au-dessus de nos têtes. Comme la température était inférieure au point de congélation, les petites gouttelettes de brouillard s'étaient transformées en ^cristaux de glace, et reflétaient au soleil toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; on eût dit un brouillard d'or qui étincelait autour de nous.

Il était plus de quatre heures quand nous nous remimes en route. C'était le moment difficile qui allait commencer. La montée déjà avait été pénible, que serait la descente! Aussi, je suis sûr qu'en toisant de Tœil l'immense pente que nous allions franchir, plus d'un d'entre nous aurait voulu déjà être au bas. L'inclinaison était trop forte pour que nous pussions che-

rainer à la manière ordinaire ; nous descendîmes donc à reculons. J'avoue que les premiers pas me donnèrent un peu d'inquiétude ; car, comme nous n'avions pas, Agassiz et moi, de guides devant nous pour diriger les pieds, nous étions obligés de regarder constamment entre nos jambes pour trouver les marches, ce qui faisait que la pente ne nous en paraissait que plus vertigineuse. Mais il. nous suffit de quelques moments pour nous aguerrir, et telle était la régularité des marches, qu'après avoir fait quelques centaines de pas, nous pouvions au besoin nous en rapporter au tact de nos jambes, et nous dispenser de regarder l'endroit où nous posions le pied. Cependant la pente était toujours à peu près la même, oscillant' entre 40 et 45 degrés, c'est-à-dire à peu près pareille à celle des toits de nos cathédrales gothiques. Il y eut même un endroit où elle dut être de près de 47 degrés. Malgré cette excessive roideur, nous ne mîmes pas plus d'une heure à atteindre le col de Roththal, car il était à peu près cinq heures quand nous y arrivâmes.

Il restait encore six lieues à faire pour regagner nos chalets , en sorte que, comme nous l'avions prévu, nous allions être dans le cas de traverser de nuit la partie la plus crevassée du glacier. Mais personne n'avait l'air de s'en inquiéter ; au reste, la lune n'allait pas tarder à se lever^ et les nuages avaient à peu près entièrement disparu de l'horizon. Nous traversâmes au pas accéléré les trois heures de névé qui succèdent au plateau de neige; cela se fit sans aucune difficulté, car le névé présente ici une surface parfaitement unie, sur laquelle on marche aussi sûrement et avec autant de facilité

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que sur une grande route. A peine la nuit était-elle arrivée, que nous vîmes la lune surgir en face de nous.

Nous étions alors à la hauteur des deux cols que j*ai mentionnés plus haut, celui de Lôtsch, à l'ouest, et celui qui conduit dans le névé de Viesch^ à l'est. La lune était justement dans Faxe du glacier, en sorte que tout ce grand fleuve de glace était uniformément éclairé et reflétait une lumière qui devait nous paraître d'autant plus douce que nous avions eu à scjuffrir beaucoup de celle du soleil pendant le jour. Les entrées des deux cols de Lôtsch et Viesch étaient d'un effet magique ; car, comme ils sont à angle droit avec la direction du glacier, les montagnes qui les limitent au midi y projetaient des ombres d'une grandeur fantastique, tandis que de gros nuages accumulés derrière l'Aletschhorn, donnaient au tableau toute la vigueur digne d'un pareil sujet. Qu'on ajoute à cela un calme parfait de Tatniosphère et un silence absolu autour de nous, et l'on comprendra que nous éprouvâmes encore un plaisir extrême à admirer ce spectacle uniqVie, quoique nous eussions contemplé les vues les plus grandioses dans le cours de cette journée.

Bientôt nous entrâmes dans la région des crevasses. Nous jugeâmes alors convenable d'avoir de nouveau recours à la corde; car, bien que le clair de lune fût très. beau, la lumière n'était cependant pas assez intense pour nous permettre de distinguer d'une manière précise la vieille neige de la ileige fraîche, surtout durant le premier quart d'heure de cette traversée. Aussi faisions-nous des culbutes pour ainsi dire à tour de rôle^

les guides aussi bien que nous. Il y eut même un instant où, l'on eût pu concevoir des inquiétudes sérieuses sur l'issue de la traversée, car, à chaque pas, on était obligé de retirer Tun ou l'autre d'une crevasse. Cependant, peu à peu nous apprîmes à éviter les crevasses couvertes de neige, et nous nous tirâmes encore de ce mauvais pas sans avoir à déplorer aucun accident grave.

Après avoir bien soupe, nous nous remîmes en roule pour la dernière étape. Il nous restait encore à peu près trois lieues à faire ; mais, sauf les crevasses qu'il nous fallut enjamber, la route était facile, et nous arrivâmes presque sans nous en douter au bord du lac de Môrjelen. Ici nous fîmes une dernière halte pour admirer un spectacle magnifique. Les blocs de glace flottante qui nageaient à la surface de l'eau étaient d un effet saisissant, vus par ce beau clair de lune ; en même temps, la tranche du glacier, dans le fond, nous apparaissait comme un immense mur de cristal ; et, ce qui ajoutait encore à la beauté de ce spectacle, c'est qu'étant arrivés justement au moment où la lune allait passer derrière le massif qui domine le lac, nous vîmes en. un quart d'heure les effets de lumière et les contrastes les plus variés. C'était une fin digne d'une pareille journée. E. Desor.

ASCENSION AU GALENSTOCK

PAR HN. E. DESOR, DOLLFUS-AUSSET ET DANIEL DOLLFUS (l845)

Jacob LeuUioid. — Ascension sur la neige fraîche. — Chaos des Alpes. Souvenirs. — Catastrophe. — Dévouement des guides. — Sauvetage.

Tous ceux qui ont visité l'Oberland avec un œil tant soit peu attentif, même les touristes, ont dû remarquer, au milieu de ces pics nombreux, si hardis, si élancés, une montagne qui se distingue entre toutes par une forme arrondie, représentant une imposante et magnifique coupole de neige. C'estle Galenstock (5,596 mètres), qui domine le beau glacier du Rhône, au point culminant de la chaîne qui sépare le Valais du canton d'Uri. J'avais plusieurs fois conçu le projet d'aller l'étudier sur place. Je m'en étais entretenu avec nos guides les plus expérimentés, qui, sans combattre mes projets, n'étaient pourtant pas disposés à les encourager, non qu'ils trouvassent la montagne trop haute ou trop escarpée, mais à cause de sa forme particulière.

— Remarquez bien, me disait Jacob Leuthold, que c'est une montagne tout à fait à part. Elle a une pente

dé glace non interrompue de près de 1,000 mètres, qu'on ne pourrait escalader qu'en taillant des escaliers tout le long. Au besoin, c'est une affaire qu'on pourrait encore entreprendre ; mais, par une journée chaude, les escaliers courraiçnt risque de disparaître par la fonte avant notre retour. Et vous savez que s'il fallait tailler dés escaliers à la descente et à reculons, ce ne serait paj5 chose très-aisée.

Il y aurait cependant un moyen d'y arriver, ajoutaitil, après un instant de réflexion, ce serait d'entreprén* dre l'affaire un jour qu'il .serait tombé une forte neige pendant le mois d'août ou de septembre.

Le brave Leuthold ne devait pas avoir cette satisfaction. Il mourut la même année, et de longtemps personne ne parla plus du Galenstock.

En 1845, Toccasion se présenta de ressusciter le projet d'ascension qui paraissait oublié. Un jour où nous avions été interrompus dans le cours de nos observations par une de ces violentes tempêtes qui se déchaînent parfois subitement sur les hautes vallées, nous dûmes battre en retraite et ce ne fut pas sans peine que nous atteignîmes le Grimsel* A peine étions-nous arrivés à rhospiccj que le temps se remit complètement. A la tempête du jour succéda une soirée superbe et un calme parfait. Cependant la neige était tombée en trop grande quantité pour nous permettre de reprendre ini'médiatement nos études; Nous étions réunis sur le perron du vieil hospice^ déplorant qu'elle nous empêchât de tirer parti d'un aussi beau temps, lorsque notre principal guidcj celui qui avait remplacé Jacob Leuthold, me prit à part.

ASCENSION AU GALENSTOCK. 90

— Vous souvient-il de ce que Jacob vous disait il y a deux ans? Ce pauvre Jacob, s'il pouvait être ici maintenant!

— Eh bien, que serait-ce, lui dis-je.

— Ce serait, me répondit-il, que nous irions demain...

— Et où?

— Au Galenstock.

— C'est maintenant le moment où jamais, ajouta-t-il ; il doit y avoir au moins quelques pieds de neige là haut ; si nous partons d'assez bonne heure, avant que le dégel se fasse, nous remonterons la grande paroi sans aucune difficulté, et, quant à la descente, ce sera

.une magnifique partie de traîneau. Qu'en pensezvous?

J'allai me consulter aussitôt avec MM. DoUfus père et (ils, et, après quelques pourparlers, il fut décidé qu'on tenterait l'aventure. Les instruments dont nous comptions nous servir furent emballés séance tenante, les provisions préparées, et M. Dollfus déploya un rouleau d'étoffes dont il avait toujours une provision, pour tailler un drapeau destiné à flotter jau haut du Galenstock.

Le lendemain 18 août, à 3 heures du matin, nous nous acheminâmes vers le col du Grimsel. La compagnie se composait de huit personnes, M. Dollfus-Ausset, son fils Daniel, et. moi, accompagnés de cinq guides. A quatre heures nous avions atteint le haut du col dont le lac des Morts occupe le sommet. Le ciel était sans nuage, et la chaîne du mont Rose semblait un immense brasier, tant la coloration matinale était intense, tanàis

que les chaînes inférieures laissaient apercevoir audessus de leurs vallées ce haie transparent que notre célèbre paysagiste Calame a su rendre avec tant de bonheur dans le magnifique tableau du mont Rose, qu'on admire au musée de Neuchâtel.

Du premier plateau nous descendîmes par une pente assez facile, quoique escarppe, sur la partie supérieure du glacier du Rhône, que nous traversâmes sans aucune difficulté, en prenant soin pourtant de nous attacher les uns aux autres, à cause des crevasses masquées par la neige fraîche. Le glacier franchi, nous abordâmes immédiatement le massif même du Galenstock, nous dirigeant en zigzag vers la partie la plus basse de Tarête. La neige était gelée, de sorte qu'elle ne s'affaissait guère que de quelques millimètres sous nos pas. Sans causer aucune fatigue, elle offrait un point d'appui suffisant pour qu'on se sentît en parfaite sécurité. Il n'était pas dix heures et déjà nous avions atteint la dépression en question, que nous avons désignée sous le nom de col de Galen. La vue que Ton a de ce col est imposante ; elle embrasse d'un côté la grande chaîne du Finsteraarhorn et ses profondes vallées, de l'autre la partie supérieure de la vallée de Realp, celle qu'on suit en montant d'Andermatt à la Furka.

Nous nous acheminâmes à onze heures vers le point culminant, en montant une pente très-douce le long de l'escarpement, tout en nous tenant cependant à une certaine distance du bord, car nous avions remarqué que, dans l'alignement de l'arête principale, la neige surplombait en plusieurs endroits la paroi de rochers. Jamais ascension d'une haute cime ne s'est effectuée

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plus facilement et plus gaiement que celle-là. On eût dit une bande d'écoliers montant le Naye ou le Chasserai, plutôt que des naturalistes faisant la conquête d'une sommité vierge des Alpes. En arrivant près du point culminant, je cédai le pas à M. Dollfus (ils, voulant lui laisser la satisfaction d y planter le drapeau et de prendre en quelque sorte possession, au nom de la science, d'un point que le pied de l'homme n'avait pas encore foulé.

Au point de vue ^pittoresque, nous eûmes Toccasion de vérifier encore une fois une remarque que nous avions déjà faite à plusieurs reprises. Nous restâmes convaincus que le charme des vues de haute montagne réside bien plutôt dans les détails des sites rapprochés, que dans Tétendue du panorama que Ton a sous les yeux. Ce qui fascine, c'est le sublime chaos d'arêtes tranchantes, de pics élancés, au milieu de vastes champs de neige, de voûtes brisées, de pitons détachés, dont l'œil le plus exercé chercherait en vain à reconstruire l'enchaînement primitif. Ce sont encore ces contrastes de lumière et d'ombre qui ne font que mieux ressortir la puissance des reliefs. C'était surtout cette profonde crevasse de la vallée de TAar, et cette autre, non moins sombre, dans laquelle le Rhône va prendre ses premiers ébats au sortir du glacier ; c'étaient, sur le plateau, entre les deux vallées, ces deux rochers arrondis, étalant au soleil leurs surfaces polies, témoins de l'ancien séjour des glaciers. C'était, enfin, un peu plus loin, les géants des Alpes, aux flancs roides, aux sommfets dentelés et déchirés, en partie d'anciennes connaissances, qui nous rappelaient de beisiux moments de notre vie

alpestre, entre autres le Schreckliorn, au sommet* duquel on aperçoit encore la tige du drapeau que j y avais planté en i 842, avec mon ami Escher de la Linth, et un peu plus loin, à droite, les trois cimes jumelles du Wetterhorn, que nous avions visitées ensemble l'année précédente et dont l'une, le Rosenhorn, conservait, elle aussi, des traces de notre passage. Nous nous retrouvions, de plus, entourés des mêmes guides qui nous avaient accompagnés sur ces différents sommets, et qui ne jouissaient pas moins que nous de ce grand spectacle. Ils trouvaient surtout du charme à se remettre en mémoire et à nous rappeler tous les incidents de nos différentes ascensions, depuis la Jungfrau jusqu'au Galenstock, à passer en revue les difficultés que nous avions rencontrées, et lés dangers que nous avions pu courir sur chacune de ces sommités.

Il était près d'une heure quand nou^ nous remîmes en route. La neige s'était considérablement ramollie sur les pentes exposées au soleil, si bien que l'on s'y enfonçait maintenant jusqu'à mi-jambe. D'un autre côté, la pente n'était pas assez forte dans la direction que nous devions suivre, pour nous permettre de glisser. Il fallait, comme disent les guides, « des chevaux au traîneau, » termes dont ils se servent pour désigner les glissades qu'ils font faire à leurs messieurs en les prenant par les jambes et courant ainsi en bas de la pente.

Nous approchions maintenant de Tendroit où nous avions lieu de supposer que la neige était en surplomb au-dessus des rochers. Nous eûmes soin, pour plus de sûreté, de suivre exactement nos traces du matin. Nous

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marchions à la file, le guide Jaun en tète de la colonne. Je le suivais à quelques pas, puis venait M. Dollfus fils, après lui trois autres guides, et à quelque distance en arrière, M. Dollfus père, accompagné du cinquième guide. Gais et heureux, nous devisions sur notre bonne chance et sur la surprise que devait causer aux touristes et aux guides de l'Oberland la vue d'un drapeau flottant au sommet de la cime inaccessible du Galenstock, lorsque tout à coup je vis une fissure se former devant moi, et se propager avec la rapidité de l'éclair J'aurai éternellement présent à l'esprit le

spectacle de ce gouffre aux parois azurées, qui n'eut d'existence qu'un clin d'œil, le temps qu'il faut à un pan de montagne pour s'abîmer. — Ln fente, qui m'avait rasé le pied gauche, avait passé entre les jambes du guide qui me précédait. Soit instinct, soit hasard, il s'était jeté du côté de la montagne. Pas un cri, pas un murmure ne s'était échappé d'aucune bouche pendant cette scène. Mais quand je me retournai pour interroger mes compagnons, je ne vis que des figures bouleversée. Ils n'étaient plus en nombre... A deiix pas derrière moi un bâton penchait sur Vabîme; celui qui le portait avait disparu, emporté avec la partie de la montagne qui venait de s'écrouler. M. DôUfus, qui était à une petite distance, ne comprit pas sur-le-champ la cause de l'agitation qui était survenue. Il allait nous exhorter à être prudents, lorsqu'il s'aperçut que la troupe n'était plus au complet. Certes, en présence d'une découverte pareille, l'émotion d^un père n'a besoin ni d'excuses, ni d'explication, (lelui qui manquait était son fils. Avant d'avoir le temps de nous recon-

naître, nous nous trouvâmes enveloppés d'un épais nuage de neige ; c'était la poussière de la masse éboulée, que le vent nous amenait en tourbillons... Il me serait difficile de dire ce qui se passa en nous dans ces circonstances. Nous nous attendions à chaque instant, maintenant que le choc était donné, à voir une autre portion- du flanc de la montagne se détacher et nous entraîner à notre tour dans le gouffre ; mille projets et mille souvenirs vinrent à la fois assaillir mon esprit. Et que ne devait-il pas se passer dans Tâme de celui qne nous envisagions déjà comme une victime !

Peu à peu cependant, — il me serait impossible de dire après combien de temps, — les tourbillons de neige commencèrent à s'éclaircir un peu, de manière à nous permettre de distinguer vaguement quelques contours. L'espoir aussi commençait à renaître en nous, quand nous vîmes qu'il ne survenait pas de nouvelles crevasses. Je me disposai alors à m'avancer jusqu'au bord du précipice en m'étendant de mon long sur la neige; pour plus de sûreté, je me passai autour du corps la ceinture dont M^DoUfus était toujours muni, afin que les guides pussent au besoin me ramener à la surface au cas oij, par l'effet du poids de mon corps, une autre tranche viendrait à se détacher de la paroi de neige. Je ne dirai pas avec quelle anxiété M. DoUfus père me suivit du regard, combien de fois il me demanda si je n'apercevais aucune trace de son fils. D'abord je ne vis rien, si ce n'est une énorme masse de neige en mouvement, à une profondeur de plus de 1 ,000 mètres au-dessous de moi. C'était la masse éboulée qui se précipitait sous forme d'avalanche dans la vallée

Asconsion du Galenstock. GhOte de N.'Dolfus, flis.

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de Gorschen, au dessus- de Réalp. Après quelques instants cependant, je crus, à travers le brouillard et à peu près perpendiculairement au-dessous de moi, au milieu de la traînée de l'avalanche, apercevoir un objet sombre. Etait-ce lui ? Je n'osais encore y croire, je n'osais surtout répondre affirmativement à toutes les questions échappées de la bouche des guides. Bientôt cependant je n'eus plus de doutes. C'était bien le chapeau de mon ami et le coin de son épaule que je venais de reconnaître. Une autre question, non moins pressante, était de savoir s'il était mort ou vif. C'était M. Dollfus père qui m'interrogeait cette fois. 11 m'eût été bien doux, on le conçoit, de surprendre en ce moment un signe de vie de la part de celui sur qui je tenais les yeux fixés, et de pouvoir répondre sur-le-champ à ce père au désespoir : « Votre fils est vivant! » Mais comment nourrir un pareil espoir? Il me semblait qu'à moins d'un miracle, il devait être écrasé ou étouffé par la neige. Aussi bien, c'était déjàune sorte de miracle qu'au lieu d'être entraîné par l'avalanche, il fut resté là, si près du sommet, à 25 mètres au-dessous de nous. Quelques instants plus tard je crus réellement remarquer un mouvement. H n'élait donc pas mort ! On comprend l'impression que cette découverte dut produire... — Mais ce que l'on ne comprendra, ce que l'on ne croira que difficilement, c'est le dévouement dont fit preuve en ce moment l'un des guides. J'avais à peine articulé ces mots : 11 vit! que Hans Wahren, le guide de prédilection de M. Dollfus, se précipita du haut de l'escarpement. Nous poussâmes tous im Cri d'épouvante en le voyant disparailre. Par bonh(iur il

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tomba dans la neige de l'avalanche, à 10 mètres du sommet, et, comme cette neige était très-molle, il s'y enfonça si profondément qu'il lui fut impossible de se dégager.

Sur ces entrefaites, M. DoUfus fils avait commencé à se remettre de Tétourdissement que lui avait causé sa chute. Il fit un effort pour regarder en arrière, et quand il m'aperçut au haut de l'escarpement, sa première pensée fut, on le conçoit, pour son père. La nouvelle que son père était sain et sauf et qu'il n'y avait eu d'entraîné que lui, ranima son courage. Il allait essayer de se relever, lorsqu'il s'aperçut qu'il n'avait plus l'usage de son bras droit. Était-il cassé, était-il démis? C'est ce qu'il ne savait encore. — Mais, démis ou cassé, c'est une bagatelle, nous cria-t-il, du moment qu'il n'y a que moi.

Comment se faisait-il qu'il se fût arrêté dans sa chute à une distance du sommet relativement si faible? A l'aspect des lieux, des personnes d un tour d'esprit un peu moins analytique auraient vu là certainement, et * non sans quelque apparence de raison, une dispensation spéciale de la Providence. Le fait est que, sur cette longue pente si abrupte du Galenstock, il se trouvait une tète de rocher isolée, une sorte de petite pyramide rocheuse, contre laquelle vint frapper la partie du massif éboulé sur laquelle se trouvait M. Dollfus. Une portion de la neige y resta acculée, et avec elle celui qu'elle avait entraîné dans sa chute. Si celui-ci s'était trouvé sur tout autre point de ce long massif, il aurait infailliblement été entraîné avec l'avalanche et n'aurait pas Jtardé à disparaître dans ses pelotes gigantesques.

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Il s'agissait maintenant d'aviser aux moyens de retirer M. Dollfus de cette position. Nous ne voyions point encore comment nous y prendre. Ce que nous savions cependant, sans nous être consultés, c'est que nous étions décidés à ne pas revenir sans lui. Mais nos guides, d'ordinaire si calmes lorsqu'il s'agit de dangers qu'ils connaissent, étaient complètement désolientés. Il n'y avait aucun moyen d'effectuer notre descente par l'escarpement qu'avait suivi Tavalanche. II était donc indispensable de remonter M. Dollfus. Mais, entre lui et nous il y avait d'abord une paroi verticale de 10 mètres, la tranche du névé écroulé, puis une pente Irès-roide, représentant une hauteur de 15 mètres.

Pour, pi'océder aussi méthodiquement que possible, nous attachâmes l'un des guides à la corde et le fîmes dévaler 10 mètres, jusqu'à l'endroit où se trouvait son camarade Wahren, qu'il aida d'abord à se dépêtrer; après quoi ils essayèrent de descendre les 15 autres mètres au moyen d'un de ces tours de force dont les chasseurs de chamois ont seuls le secret, et qui consiste à trouver exactement l'endroit où la neige est assez tassée pour servir de support au pied.

Ils arrivèrent ainsi, à force d'adresse et de patience et en se collant littéralement contre la neige, auprès de M. Dollfus, dont ils commencèrent par dégager le cbrps. Quand ils l'eurent complètement déterré, on constata avec douleur qu'il n'avait pas seulement le bras malade ; sa jambe aussi était compromise au point de refuser tout service. Le moyen de faire franchir à un homme en pareil état une pente de 60 et sur

quelques points de 70 degrés! A la descente, c'eût été impossible, mais à la montée il y a toujours plus de ressources. Aussi nos deux braves gens manœuvrèrent-ils si bien, qu'ils parvinrent à amener M. Dollfus jusqu'au haut de la contre-pente. Là, ils rattachèrent à la corde et nous le hissâmes à nous, en ayant soin de faire couler la corde sur nos bâtons, que nous avions placés sur le bord du précipice. On employa le même procédé pour remonter les deux guides, qui arrivèrent sains et saufs au sommet.'

Plusieurs longues heures s étaient écoulées au miheu de cette recherche et de ces efforts pour retrouver celui que nous avions cru perdu. Quand nous fûmes de nouveau tous réunis au sommet, le soleil s'était déjà sensiblement abaissé sur le Finsteraarhorn. M. Dollfus était incapable de marcher. L'un des guides le prit sur son dos et le porta jusqu'au col de Galen. C'était là que nous devions prendre quelque nourriture, parce que là seulement nous pouvions nous croire entièrement hors de danger. . E. Desor*

^ Matériaux pour l* étude des glaciers, recueillis parM.DoUi'us^Ausset, Tome IV. Nous avons emprunté à cet excellent recueil une partie de nos ascensions des Âlpcs

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