DES THÉORIES DE S. AUGUSTIN ET DE DAR' AU SUJET DE LA CRÉATION
En 1884, la faculté de théologie de TUniversité de Munich mit au concours la question suivante :
« Exposer et comparer les théories de saint Augustin et de Darwin sur la création. »
Ce fut le professeur Grassmann, du Séminaire de Freising, qui remporta le prix.
En 1889 il publia son savant et limpide mémoire, où il résume les deux doctrines avec une parfaite loyauté, mais en cherchant à mettre en lumière par la comparaison toutes leurs divergences*. Il prétend démontrer que saint Augustin et Darwin ont eu une
1. F.-L. Grassmann, Die SchÔpfungslehre des heiligen Augustinus und Darwins. Regens burg, Manz, 1889.
idée différenle de l'individu et de l'espèce; que, si sain! Augustin a médité sur l'origine de la vie, Darwin a estimé que c'était folie de se poser une semblable question; que naturaliste repoussait à l'oncontre du saint toute différence spéciGqite entre l'ûme de l'bomme et celle de l'animal; que Darwin enfin ne voyait autre chose dans le monde que l'action de causes physico-mécaniques et regrettait, ainsi qu'il l'a écrit à Hooker, de s'être servi une fois du mot « créé » au lieu d'employer ces mots : " apparu à la suite d'un processus totalement inconnu «. J'aurai l'occasion de rappeler plus tard des faits très connus qui ne concordent pas avec ce jugementsurles opinions religieusesdeDarwin ; il mesuffit maintenant de remarquer que la voie suivie parle professeurGrassmann était assez aisée, non seulement parce que les deux systèmes se développent évidemment sur des terrains différents, dans des esprits différents,
selon des lois différentes de raisonnement et des critériums de vérité différents, mais surtout parce que personne ne pourrait raisonnablement attendre du penseur le plus cultivé et le plus profond du iv^ ou du v* siècle un système rigoureusement identique à celui que la pensée humaine a enfanté quatorze ou quinze siècles plus tard, après une transformation complète des méthodes scientifiques, l'acquisition d'instruments innombrables, extrêmement puissants et exacts, un travail d'une intensité et d'une variété que les anciens ne pouvaient même concevoir, une juste récolte de découvertes merveilleuses par lesquelles se trouvaient contredits, en totalité ou en grande partie, tous les jugements et toutes les opinions des contemporains de saint Augustin sur les phénomènes de la nature, découvertes qui livraient à l'observation et à la réflexion humaines des domaines nouveaux,
sans comparaison plus étendus et plus fertiles.
Il me semble que la Faculté de théologie de rUniversité Louis-Maximilien n'a pas bien posé la question : la doctrine de Darwin, en ce qu'elle a de propre à l'illustre naturaliste, est distincte de l'hypothèse fondamentale de révolution; elle tend à mettre en lumière les facteurs et les formes de ce processus une fois admis en ne considérant que notre monde et spécialement les espèces animales. Puisque d'autres naturalistes et penseurs, avant ou après lui, ont construit sur la même base des théories scientifiques différentes, il ne paraît pas très opportun de comparer les intuitions théologiques et métaphysiques de saint Augustin avec aucun de ces systèmes particuliers. Qu'importe en effet, par rapport aux idées de saint Augustin, que les facteurs de l'évolution soient, comme le veut Lamarck, l'influence du milieu, les effets de l'exercice ou de l'inaction des organes, que ce soit la sélection naturelle ou cette ^roi^iA-/brc^, mo-
diBée par le milieu et par l'effort du sujet, dans laquelle le professeur Cope voit l'origine des variations individuelles, que ce soit enfin la sélection physiologique proposée par Romanes en 1886 et considérée par quelquesuns comme le plus grand pas fait par la science sur celte voie. Ce qu'il importe uniquement d'opposer à saint Augustin , c'est cette hypothèse que toutes les espèces dérivent généalogiquement d'une souche commune soit par degrés insensibles, soit par sauts brusques et par voie de naissances spontanées, ainsi que le veulent KôUiker et Wigand. Si Timmense renommée de Darwin l'indiquait à la Faculté de théologie comme le plus grand représentant du transformisme, les savants professeurs de Munich ne pouvaient ignorer que la sélection naturelle est vigoureusement combattue au sein même de l'armée évolutionniste et que, de l'aveu même de son propre inventeur, elle est en tout cas impuissante à expliquer
la variabilité des espèces, n'ayant en effet d'autre fondement qu'un phénomène inexpliqué, les variations individuelles dans les limites de chaque espèce.
L'hypothèse fondamentale commune à Darwin et au théologien Henslow, au matérialiste Haeckel et au spiritualiste Le Conte, au professeur Huxley et à son contradicteur Mivart, voilà ce qu'il fallait mettre en regard de la doctrine de saint Augustin ; même, au lieu d'une hypothèse restreinte aux organismes terrestres, il fallait aller jusqu'à l'hypothèse d'une évolution universelle de la matière, la grande hypothèse qui est celle de la nébuleuse avant d'ctre celle du transformisme. La question étant ainsi posée, les concurrents auraient eu a examiner si les systèmes avaient quelque ressemblance essentielle et se rencontraient en un point commun.
Que le dogme chrétien de la création soit inconciliable avec la doctrine évolutionniste,
c'est ce que proclament, comme peut facilement le remarquer un observateur impartial, à la fois les savants les plus éloignés du christianisme et les croyants les plus éloignés de la science, c'est-à-dire ceux qui ignorent au moins une moitié du sujet sur lequel ils raisonnent. C'est un étrange accord, produit d'un côté par la haine et de l'autre par la terreur. Du côté de la science irréligieuse, ïodiwn antitheologicum a troublé le cerveau de plusieurs penseurs plus mesurés que Vogt, d'après lequel les apôtres devaient présenter dans la structure de leur crâne des caractères nets de la nature simiesque^ HaBckel, disciple téméraire d'un maître prudent, tout en déclarant que la création, en tant qu'elle implique le néant comme origine de la matière, ne peut servir d'objet à des considérations scientifiques, ajoute aussitôt que l'éter-
1. VooT, Vorlesungen ilber den Menschen. Voyez Mivart, Genesis of Species^ Introductory.
nité de la matière est prouvée par la science, repousse le concept téléologique de l'Univers et, à propos d'évolution, fait intervenir les Papes et la gérarchie*. Il reconnaît que deux idées fondamentales du récit mosaïque lui sont communes avec les théories évolutionnistes, à savoir l'idée de différenciation et ridée de perfectionnement progressif des organismes; mais toute son œuvre a pour objet de démontrer l'antagonisme entre les traditions religieuses et la doctrine qu'il voit combattue par les prêtres de toutes les Églises. Cependant celui qu'il révère comme le plus grand auteur de cette doctrine, Darwin, a toujours protesté contre l'accusation d'irréligion ; dans toutes les éditions de sonlivre sur Y Origine des Espèces, il a maintenu le mot créé ^ malgré la fameuse lettre à Hooker. Au frontispice de la seconde édition de son livre, Darwin a inscrit les paroles par lesquelles l'évêque Butler