Voyez Perrier, le Transformisme^ ch. iv
plets de philosophie chrétienne. Je ne m'arrêterai pas à ceux qui, comme Savage et Mac Queary, se sont fait un christianisme de leur façon, tout plein assurément des plus nobles aspirations vers le bien, mais trop éloigné des dogmes*; je m'attacherai au contraire à un livre rigoureusement chrétien où les convictions scientifiques et les croyances religieuses se sont si intimement confondues, grâce à une extraordinaire intensité de vie morale, que l'auteur aurait mérité, je crois, une mention spéciale de Grassmann lorsqu'il parle des efforts tentés pour concilier la théorie transformiste et le dogme.
Le professeur Joseph Le Conte, de l'Université de Californie, géologue de grande réputation, a publié en 1887 un livre sur V Evolution et la Pensée religieuse^ où il démontre, par une série de considérations très élevées, dans
1. Savage, Religion of évolution. — Mac Queary, Evolution of Man and Christianity .
quelle erreur tombent ces matérialistes et ces croyants qui sont d'accord sur la valeur philosophique de rhypolhèse évolutionniste, hypothèse qui présente d'ailleurs à ses yeux tous les caractères de la certitude*. Chose étrange : alors qu'on ne pouvait concevoir comment avaient pris naissance les diverses formes organiques, on admettait l'intervention d'un Créateur, et c'est maintenant, après qu'on a trouvé leur origine dans l'évolution, qu'on repousse ce créateur. C'est ainsi d'ordinaire que nous apprécions l'œuvre d'un charlatan : nous l'admirons jusqu'à ce que nous ayons découvert ses procédés. S'il s'agit au contraire d'un travail sincère et sérieux, d'un instrument qui produit vraiment des choses admirables, lorsque nous arrivons à en connaître la structure intime, notre admiration, loin de se détourner, devient
1. Joseph Le Conte, Evolution and Us relations to religions Thought.
une joie de Tesprit intense et raffinée. Or, lorsque la science , conformément à son objet, nous révèle en partie les procédés par lesquels onl été faites les espèces vivantes, elle nous révèle précisément le travail sincère et sérieux de Dieu.
Celui qui contemple la nature à cette lumière nouvelle éprouve une joie de l'esprit plus raffinée et plus intense; en même temps, il rend à Dieu un culte plus intelligent et plus digne. Si, d'une part, ceux qui professent avoir été créés par Dieu n'admettent pas pour l'espèce ce mode de création qu'ils admettent pour l'individu; si, d'autre part, certains espèrent ruiner par l'idée d'évolution l'idée de création, la faute en est à ce dogmatisme qui se serre contre les idées anciennes uniquement parce qu'elles sont anciennes et à cet antre dogmatisme qui embrasse les idées nouvelles uniquement parce qu'elles sont nouvelles. Aux premiers on peut renvoyer
le sarcasme amer de Job : « Vous n'êtes que des hommes, mais la sagesse mourra avec vous; aux seconds, qui sont maintenant à Fapogée du succès, on peut dire avec la même ironie : « Vous n'êtes que des hommes, mais la sagesse est née avec vous. »
Le Conte examine le problème moral à la lumière nouvelle qui lui vient d'une théorie spiritualiste de l'évolution*. Il remarque que la douleur qui a précédé l'humanité sur la terre était inséparable de certains agents de l'évolution, de la lutte pour la vie, du conflit avec le milieu, et qu'elle ne peut être appelée un mal si elle a conduit la nature terrestre jusqu'à son plus haut point de perfection, jusqu'à l'homme. Il remarque ensuite qu'elle ne peut davantage être appelée un mal si, plus tard, poussant l'homme à se défendre contre les éléments, contre les bêtes sauvages, contre les maladies, à étudier et à
. 1. Le Conte, op. cit. : « The problem""of evil. >
tourner à son profit les lois du monde physique, elle a été pour lui un puissant instrument de progrès; mais il y a un mal, supérieur à tous les autres, celui qui de l'organisme a pénétré dansTâme, le mal moral.
L'âme, elle aussi, se trouve en conflit avec un milieu hostile : elle doit l'emporter ou succomber. Comment l'emportera-t-elle? Par l'étude et par la pratique des lois du monde moral. L'évolution idéale de Fâme humaine la conduit de l'innocence à la vertu ; dans la vertu réside la grandeur suprême de l'homme, et qui dit vertu dit liberté, qui dit vertu dit force contre le mal : et ainsi le mal devient la condition nécessaire de cette glorieuse ascension. De même, écrit le Conte, que le monde inorganique alimente le monde organique, de même que le monde organique alimente le monde intellectuel et moral, de même que les sens alimentent l'esprit, ainsi les plus bas désirs alimentent-ils les senti-
ments moraux les plus nobles, afin que ne soit pas violé Tordre naturel révélé par riîistoire de révolution et que l'inférieur ne s'impose pas au supérieur. Plus est forte Tim
pulsion de Tanimalité inférieure, plus s'élève
le sentiment moral qui la tient sous le joug, et plus grandit l'humanité. Le mal apparaît seulement quand les désirs sensuels et le sentiment moral intervertissent leurs rôles, quand, à l'inverse de l'ordre pour ainsi dire historique de la nature, la partie inférieure de l'homme, les sens, s'élève au-dessus de la partie supérieure, la raison.
Personne ne dira que ces nobles pages résolvent le problème du mal : personne ne niera qu'au point de vue chrétien elles n'en éclairent un aspect de vive lumière. Il convient cependant de reconnaître que si, de ce côté, l'édifice de Le Conte n'est pas en péril, il est en péril d'un autre côté, sur le terrain où le professeur Grassmann s'est retranché
pour repousser tout accord pacifique avec les partisans de Darwin.
Mivart a nettement affirmé que Thypothèse d'après laquelle le corps humain proviendrait d'une espèce animale inférieure n'était pas contraire à la foi, et Grassmann reconnaît qu'en effet cette hypothèse aurait les caractères de ce que les théologiens appellent sententia temeraria^ mais qu'elle ne serait pas une hérésie*. Il en est différemment pour l'autre hypothèse transformiste, d'après laquelle les facultés de l'âme huipaine se seraient également développées et préparées chez les animaux et auraient accompli leur évolution comme le corps. La religion chrétienne n'accorde pas aux animaux une àme substantiellement identique à l'âme humaine et qui différerait seulement de la nôtre par le développement incomplet de ses facultés. Sur ce point les décisions des