‹ Les aspirations [microforme]Chapitre 40 sur 82 · EE —"—" —]—]— —"—"—" — ZE · texte numérisé non relu

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Des enfants lui passaient des bâtons sur les crocs, — Les poltrons, le danger passé, sont des héros, — Et chacun comparait ses pieds à ceux de l’homme. On ne se lassait pas de supputer la somme

Que sa robe devait rapporter au veinard

Qui vous tuait un ours comme on tue un renard,

Un vieux, palpant sa patte et son épaule ronde, Dit :

— Dans le bon vieux temps, les ours, c'était du monde.

— C'était du monde ? fis-je, étouffant un éclat De rire.

— Quoi! monsieur ne sait donc pas cela, Repartit-il, avec un haussement d'épaule.

Je me tus, ne v alant point passer pour un drôle.

Et le vieillard, voyant que j'ignorais le fait Dont il voulait parler, plein d’orgueil satisfait,

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Après avoir eu l’air de fouiller sa mémoire, — Se prit à raconter cette naïve histoire :

— En ce temps-là, Jésus dans un hameau passait,

Et le jour était morne, et le soleil baissait,

Dépouillant ses rayons dont il semblait avare. Jésus, la veille, avait ressusrité Lazare.

Il s’arrêtait souvent, — et son cœur remuait, — Rendant l’ouie au sourd, la parole au muet.

Or, pendant qu’il faisait tant de sublimes choses, Deux femmes allaitant deux petits enfants roses, Assises à leur porte, où des filets séchaient,

Se moquaient de Jésus et de ceux qui marchaient Sur ses pas, et, voyant le Christ et ses disciples S’avancer, entourés de convertis multinles, Chacune prit l'enfant qui dormait sur son sein, Et courut le cacher au fond d’un four voisin,

Et puis revint s'asseoir sur le seuil de sa hutte.

Comme Jésus passait, au bout d’une minute,

La plus vieille lui dit :

— Arrêtez donc un peu!

Vous qui vous nommez Christ et vous dites un Dieu, Vous qui connaissez tout, vous qui pouvez tout lire Dans l’ombre ou les rayons, vous plait-il de nous dire Ce que nous avons mis, en vous apercevant,

Dans le four que l'on voit, là-bas, vers le levant? Alors Jésus, debout au milieu de la foule,

Qui grossissait toujours avec un bruit de houle, Répondit :

— Vous avez mis deux oursons au four.

— Vous êtes pris au piège. Oh! le tour! le bon tour! S’écria la plus jeune, en éclatant de rire,

Vous n’êtes pas très fort, quand vous voulez prédire,

Et, pour bien vous prouver ce que nous avançons,

Nous allons vous montrer, cachés, nos nourrissons.

Et, courant vers le four, elle en ouvre la porte.

G terreur! deux oursons, que l’épouvante emporte, En sortent tout à coup, bondissant et criant.

Et Jésus regardait la foule en souriant.

En vain aux pieds du Christ les deux femmes tombèrent, En vain jusqu'à la nuit elles le conjurèrent

De faire revenir leurs enfants, leurs amours,

Qu'il venait de changer subitement en ours,

Pour réponse Jésus secoua sa sandale,

En s’éloignant, pensif, sous le firmament pâle,

Pendant que les oursons s’enfonçaient dans un bois,

Suivis par le regard des mères. aux abois.

Et c’est depuis ce temps que partout sur la terre On rencontre des ours, ajouta le grand-père. —

Quand le vieux eut fini son récit merveilleux, Je vis que le village avait des pleurs aux yeux,

Et je sentis moi-même à ma joue une larme.

Je m'éloignai, rêveur, savourant tout le charme Du conte ingénieux que j'avais écouté ; Mais j'eus toute la nuit le sommeil agité

Par des songes affreux, et dans un champ d’avoine

Je revis l'animal abattu par Antoine, Je revis les petits enfants changés en ours, Et depuis ce moment ils me hantent toujours.

LES DERNIERS MONTAGNAIS

Au bord du lac Saint-Jean, non loin de Roberval, Dans un lieu si charmant qu’il n’a pas de rival, Lorsque mai fait briller sa corbeille éclatante, Quatre cents Montagnais viennent planter leur tente.

Débris d’une tribu puissante encore hier,

Ils viennent, au retour de la chasse d’hiver,

Rèver, dormir, bercés aux mille épithalames

Des roseaux mariant leurs chants à ceux des lames, —

LES DERNIERS MONTAGNAIS

Aux lointaines rumeurs de l’Ouiatchouan qui fond En avalanche d’or dans un gouffre sans fond,

Au murmure enivrant de la forêt voisine

Leur soufflant ses senteurs de sève et de résine.

Ils aiment le grand lac.

Lorsque sur son flot clair Ils poussent leurs canots, leur œil lance un éclair, Et, dès que le géant se soulève et divague,

Ils courent, fous de joie, au-devant de sa vague, Lui jettent des défis, et, cheveux dans le vent, S’y bercent tout le jour dans le bouleau mouvant,

Dans le bouleau mouvant que l’onde à peine lèche,

Léger comme la plume et prompt comme la flèche.

Bien souvent on ies voit, au milieu de la nuit, Si le vent est muet et si l'étoile luit, Assis au bord du lac qui mollement balance

Ses eaux dont les soupirs troublent seuls le silence,

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Écoutant, tout rêveurs, l’indicible concert

De l'immer "6 bleue où le regard se perd;

Et, sitôt qu’ils l'ont fui, pour chasser, à l'automne, Sitôt qu'ils ont cessé d’ouir son flot qui tonne,

Ils se sentent ployer sous le poids de l’ennui,

Ils promènent un œil morne comme la nuit.

Le Montagnais n’a plus d’ennemis à combattre,

Et ne porte la foudre aux bras que pour abattre L'animal dont la robe opulente est le pain

Qu'il voit dans son sommeil agité par la faim.

Dès longtemps de la guerre il enterra la hache.

Il ne s’embusque plus sous les bois, comme un lâche, Pour attendre et scalper le blanc ou le Huron :

L'eau régénératrice a coulé sur son front,

Et devant les autels avec nous il s'incline,

11 boit le sang tombé de la sainte colline.

Mais si le prêtre a pu sous l’étendard sacré Faire courber enfin l’Indien régénéré,

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LES DERNIERS MONTAGNAIS 205 —————————————————

S'il a pu dans son cœur étouffer la vengeance

En y faisant germer la divine semence,

S'il a pu le soumettre au doux joug du Seigneur, Il tenta vainement d’en faire un moissonneur. Fier comme l’est toujours l'enfant de la nature, Il voit dans le travail des champs une torture,

Il trouve humiliant de travailler toujours,

De suivre le pas lent des grands bœufs de labours Qui traînent, tout fumants, le soc qui fertilise. Libre comme l'oiseau, libre comme la brise,

Ne voyant rien delà l’immense bois mouvant Qu’en sa course annuelle il traverse révant,

En quête de gibier, en quête d'aventure,

Seul avec l'inconnu, seul avec la nature,

Il ne songe jamais, ce solitaire errant,

A fonder un foyer, à léguer en mourant

Un héritage à ceux qui doivent lui survivre,

Et des bords infinis, que le beau lac enivre,

Le cor quérant des bois, des plaines et des flots Ne veut qu’un peiit coin de terre pour ses os.

Ne pouvant dominer comme un reste de haine

rour l’homme policé qui constamment le gène,

Qui lui ravit son pain en brûlant les forêts, En couvrant les déserts giboyeux de guérets Que sillonne l’éclair de la locomotive,

Il résiste, hautain, à toute tentative

Que les cœurs généreux font pour le secourir.

Comme l'élan craintif qui se laisse mourir

Au fond des bois, au bord d’une source tarie, Plutôt que de sortir boire, dans la prairie,

A l’étang où le bœuf va se désaltérer,

Le sauvage aime mieux de misère expirer Que de tourner le dos aux forêts infinies

Si pleines de parfums, si pleines d’harmonies, Où, rêveur indolent, et tout plein de fierté,

Il jouit de l’espace et de la liberté.

Aussi, partout cerné par l’industrie ardente,

Par le progrès roulant sa vague débordante,

Par les empiétements de l’âpre défricheur

Changeant en sillons chauds les bois pleins de fraicheur,

LES DERNIERS MONTAGNAIS

Rongé par la famine, accablé des sévices

D'une société qui lui donne ses vices

Sans pouvoir lui donner ses vertus en retour,

Le dernier Montagnais va disparaitre un jour,

Sans laisser plus de trace, hélas! de son passage

Que la feuille, emportée au souffle de l'orage,

N'en laisse sur les flots au reflet si changeant

De l’Ouiatchouan qui tonne au bord du lac Saint-Jean.

LE NIAGARA

A M. J.-M. Fleury

Ainsi qu’un blanc troupeau qui marche au sacrifice, Les grands flots moutonneux vont vers le précipice, Et, comme subissant la fascination

Du monstre à l’écumeuse et fauve torsion,

/L'immense nappe d’eau bouillonnante et rapide

S’arrondit brusquement et bondit dans le vide.

Quelle chute! quel bruit! quel engloutissement ! Toute l’horreur du râle et du mugissement,

Tous les cris de la mer et tous ceux de la foudre, Les lamentations des blessés noirs de poudre, Les sourds gémissements du glas et du tocsin, Les accents du clairon, les éclats du buccin,

LE NIAGARA

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Les longs hennissements du cheval de bataille, Les abois du canon qui crache la mitraille,

Les hurlements du vent à travers les grands bois, Ces bruits et ces horreurs palpitent à la fois

Dans la clameur sauvag effroyable et sublime Qui monte incessamment de l’'insondable abime.

Devant l’énormité de ce gouffre béant, On est comme écrasé par son propre néant ;

Le vertige nous ploie; on ferme la paupière ;

On croit sous son talon sentir glisser la pierre.

Assourdi par le choc continu de ces flots

Pleins de gémissements, de cris et de sanglots, Il nous semble assister, dans une nuit profonde, Au vaste écroulement subit de tout un monde.

Mais on rouvre les yeux, et l’on voit, frémissant, Au-dessus de l’abime, un prisme éblouissant, (an voit une vapeur montant du sacrifice

Et cachant dans ses plis l’âme du précipice.

Sas fin cette vapeur sort de l’antre qui bout,

S’envole lentement, lentement se dissout,

Et contraint la prunelle étonnée ou pensive

A s’élever de l'onde opaque et convulsive

Vers l’éther transparent, presque immatériel, D'où tombe en nappes d’or la grande paix du ciel.

A la fois torrent, puits, trombe, avalanche et piège,

La chute a la blancheur du lait et de la neige. Cependant le soleil, le grand soleil de Dieu, Quand il y met l'éclat de son regard de feu, Souvent la transfigure et la métamorphose.

Quelquefois il la change en une toile rose, Quelquefois il en fait une écharpe d'émail Qu'il étoile d'argent, de saphir, de corail,

Et sa flamme, en percçant cette fluide écharpe, Brille comme à travers les cordes d’une harpe.

Quel pinceau pourrait faire entrevoir l'idéal De ce panorama sans borne et sans rival?

Le poète, debout auprès, sur quelque cime, En regardant r rouler le torrent dans l'abime, Vibrant d'émotion, les regards éblouis

De l’étincellement des reflets inouïs

LE NIAGARA

Que souvent la lumière à cette onde prodigue,

Imagine, pensif, qu’une céleste digue

S’est rompue et déverse en un puits colossal

Des torrents de rubis, de nacre et de cristal.

Depuis que cette chute écume, brille et gronde, Des siècles par milliers sont passés sur le monde. Depuis l'heure où son chant énorme et solennel Pour la première fois s’éleva vers le ciel,

Notre sphère a subi des changements sans nombre ;

Plus d’un mont disparut, comme un vaisseau qui sombre,

Et de brûlants déserts s'étendent maintenant

Où de grands lacs jadis roulaient leur flot tonnant. Mais rien n’a pu changer la cataracte immense.

La mer a son repos, la foudre a son silence,

Et le cratère mème a ses instants de Paix ;

Seul le Niagara ne se calme jamais:

Toujours il court, toujours il bovillonne et s'écroule, Insondable, indompté, mouvant comme la foule, Reflétant dans ses eaux le dôme du ciel bleu,

Terrible, inépuisable e profond comme Dieu.

Le colosse a la voix puissante du tonnerre, Pour parler à celu: qui tient en main la terre, Et sa blanche vapeur, qu’il disperse en tous sens, Monte vers Jéhovah comme des flots d’encens.

I! est irrésistible, il est inabordable;

Nul ne remontera le torrent formidable.

L'homme le craint, l'oiseau le fuit, épouvanté. Ce gouffre monstrueux a sa fécondité :

Il fait naître Lout près des fleurs et les baptise D'une poussière d’eau que le soleil irise.

Il existe depuis qu’un nouveau continent

A surgi tout à coup, sous le ciel rayonnant, Dans toute la beauté que le poète rêve.

Il croulera toujours, il croulera sans trêve,

Jusqu’à l'instant où l’homme aura cessé d'aimer.

Et quand pour tout détruire et pour tout décimer, Un ange descendra dans notre pauvre sphère,

Il verra, dans son vol, le Niagara faire

Luire au-dessus d’un roc, comme sur un autel,

L’effroyable splendeur du dernier arc-en-ciel.

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