L'APPLICATION
§ 1. — Au poiût de vue empirique, le Parlementarisme n'est que la rébellion des Communes devenue permanente et s'étant fait forée de loi.
Tout ce qui est dans le monde a sans doute sa cause génératrice ; ce n'est pas à dire que toute chose y ait sa raison d'être. Loin de là; une foule de choses se font, non pas seulement dans la Nature, où elles n'ont pas Lieu autrement, mais dans la sphère plus élevée de notre humaine activité, qui n'ont aucune raison de se faire, n'étant pas de l'ordre rationnel. Seulement, comme nous avons de nous-mêmes cette avantageuse opinion que nous sommes des êtres raisonnables et libres de nos volontés, nous ne manquons pas, par après-coup, quand nos actes n'eurent, comme on dit, rime ni raison, de les revêtir autant que possible d'un semblant de rationalité dont l'illusion nous est flatteuse. On avait une simple bêtise; on la plâtre d'une théorie, et l'on a deux sottises pour une. Ainsi à l'inconscience naïve se substitue le sophisme, produit hybride de l'esprit inconscient et d'une raison mal dégagée. Voilà ce qui s'est fait comme ailleurs en politique ; le Parlementarisme en a offert la preuve.
Sortons une fois de ces faussetés. Arrivons pour achèvement de science à voir les choses peu savamment; nous les verrons peut-être mieux, comme elles se firent.
Car le point de vue historiquement positiviste, si terre -à-terre, si plat qu'il soit, est sans doute le plus juste pour apprécier an fait qui ne suppose en réalité aucune doctrine. Soyons, puisqu'il en est ainsi, positiviste. Le parlementarisme jxe sera, si nous l'envisageons banalement à ce point de vue, que la permanence déclarée de la rébellion contre l'autorité divine de la Royauté. 11 est donc venu un moment où la revendication de la masse gouvernée, ne se tenant plus à genoux, comme c'était de tradition, devant le monarque, s'assied quand il s'assied ou même met son chapeau lorsqu'il recouvre. Alors tout court à la dérive ; la religion du passé n'est plus. Les Communes, la députation du Tiers-Etat, qui n'avaient -eu longtemps qu'une «existence précaire, se déclarant en permanence, constituent de ce moment, devant le pouvoir de la Couronne et contre lui, <La Représentation nationale, .comme elle affecte de Rappeler. Gela signifie en d'autres iermes qu'on a l'inaurcectionià l'état chronique. Deux éléments^sont en présence, le Parlement en face du Trône, dont l'un grandit sans cesse f>ar un empiétement de tous les jours, itandie que l'autre se réduitindéiiDiment. Monarque divin, roi-véto, roi constitutionnel, chef de l'Etat à vie, décennal, septannal, à terme réduit, irreeponaaible, responsable, ejatln la pltwne au vent, telle est la cascade politique, historique, de l'Autorité; cependant TA^ibamté survit jusqu'à sa consomption ultime. <Oa -trébacbe id'échelon en échelon «de fia Majesté Louis •seizième, en 1788, à l'honora/ble Tatitempion, président pour la larme, un siècle après ; il me iiaut pa&splws de fterapë, ifî'e&t'JàujGUTB la série; mesurez la distance.
— Mais quoi ? s'il nous faut en venir tôt ou tard, pour atteindre la perfection c'est-à-dire zéro, àuTartempion, président 'de la Démocratie e» même temps que le dernier vestige de la royauté, chargé d'affaires des couche* nouvelles à juste prix et d» peu de prestige, pourquoi ne pas commencer parla,* oupar zéro?
— Ceci,. rationnellement, est clair. Vous ne trouverez pas une raison logique pour justifier cette chute graduelle par une demi-douzaine de termes dont la raison se passerait fort biem Mais ily a, ce qui est d'un autre ordre, une cause végétative, les Nations n'étant pas des existences intellectuelles. Ge n'est en effet de syllogismes que vivent les peuples, si révolutfcmné&qu'ils soient; c'est malgré tout de tradition. Us évoluent. Ils poussent comme les arbres des bois ; ils appartiennent à la Nature akisi que toutes les1 végétations; Il n'y a pas pour eux de raison à ce que rien finisse. Et voilà comment Tar* tempionest d'ordre fatal.
S 2-— Le Corps sooial, non plus que les éléments qui le constituent, n'est point un être raisonnable.
Telle est la vue réelle des choses. Si nos yeux voient ce qui n'est pas, c'est toujours le même quiproquo. Comme nou&raisonnon9 quelquefois, tous tant quenotte sommes*' à 1& manière des écureuils, chacun de nous dans le cercle où il tourne j nous en* avons conclu que nous^ sommes des êtres rationnels. Si la question a pu se poser pour les individus, elle n'existe pas pour les peuplés, qur ne raisonnèrent jamais: Où est-on allé prendra l'intelligence du Peuple? Les peuples1 sont desêtres vivants; oui, les madrépores le sont aussi. Pfenô sent-ils? Le suppose qui voudra. Il est mieux prouvé qu'il» végètent;
Arrêtons-nous sur cette question ; elle est assez fondamentale. — Les unités dont la société est formée sont des êtres intellectuels et môme des êtres raisonnables; donc l'expression de l'esprit social est de même nature, intelligente et rationnelle; donc le peuple rendra des oracles. — Voilà ce qu'on a pensé. Toute l'erreur de la Politique est renfermée dans ces trois lignes. Les hommes sont, nous dit-on, des êtres raisonnables. L'assertion est, pour commencer, bien ambitieuse. Nous nous contenterons de dire, ce qui est sans doute plus exact, qu'ils sont en général capables de raisonnement. Encore chacun d'eux ne raisonne-t-il que dans son cercle, à son point de vue, pour son intérêt personnel, avec ses lumières propres qui n'ont de rapport qu'à lui, avec son égoïsme qui est parfaitement étranger à la considération de l'ensemble. Ils peuvent raisonner pour eux-mêmes, faisant, comme ils disent, leurs affaires; ils ne raisonnent pas pour le corps dont ils font partie, ce qui revient pour celui-ci exactement au même que s'ils ne raisonnaient pas du tout. Autant en font les éléments des organismes naturels. Ils ne satisfont, eux aussi, qu'aux tendances qui résident en eux; ils ne fonctionnent que pour eux-mêmes. Quant au bien général de l'organisme, qui est le milieu où ils existent et sans lequel ils ne sauraient vivre, ils n'en ont cure le moins du monde ; — tout ainsi que les individus qui sont les éléments de l'organisme social, dans lequel ils ne sont pas moins en état de solidarité. En résumé, ici comme là, chacun n'agit que pour soi et ce fait pose la question. Il faut en effet l'accepter, parce qu'il tient a l'essence de la nature humaine. Vous aurez beau tenter, réglementer, légiférer, vous abuser aux apparences, il en a toujours été de même, il n'en sera jamais autrement. Ceci nous dit ce qu'il faut penser des éléments constitutifs de l'organisme politique. S'ils étaient raison-
nables au poinl de vue de l'ensemble, c'est au point de vue de l'ensemble et c'est pour lui qu'ils agiraient. Comme le cerveau de l'être animé pourvoit à la conservation de la totalité organique, ainsi devrait faire chacun d'eux pour le maintien du corps social. Ils n'en font rien. Ils n'agissent point pour lui à la manière du cerveau ; ils se contentent de vivre en lui, chacun pour soi, inconsciemment, comme vivent dans le corps de l'animal les éléments du foie ou du poumon. D'où résulte qu'ils ne sont dans le tout, pour les appeler du nom qui leur appartient, que des éléments organiques. Par conséquent le corps qu'ils constituent, pris dans son ensemble vivant, n'est point un être raisonnable. Il n'est rien de plus qu'un animal; — animal, il est vrai, d'un ordre à part, qui peut être appelé collectif; de complication supérieure, qui n'entraîne aucunement la supériorité intellectuelle et morale ; composé d'organismes élevés, qui ne sont pas seulement vivants et sensibles mais individuellement pensants, au lieu de l'être de molécules douées d'une obscure vitalité ; agrégat d'unités humaines; le Léviathan de Hobbes; l'être social.
Entre l'organisme social et l'organisme naturel, entre les éléments du second et ceux du premier, il y a cependant une différence qui est profonde. Dans Forganisme naturel tout se trouve tellement coordonné que chacun des éléments constitutifs, en ne fonctionnant que pour satisfaire aux tendances qui lui appartiennent, se trouve par là même concourir à r entretien de tout l'organisme. C'est le jeu caché de la Nature par où se produit l'ordre harmonique, le seul vrai, celui que la société devrait prendre pour type de sa conception de l'Ordre. Il n'en est pas ainsi de l'organisme social. Chacun de ses éléments humains, en suivant, comme le veut la loi commune à tout ce qui vit, ses appétences individuelles,
n'y concourl point à l'Ordre; au contraire, il produit le Désordre. On n'a jusqu'à présent rien fait ni même tenté de sérieux pour instituer sur le modèle des organismes naturels l'existence de l'ordre harmonique. Et pourtant tout le problème est là.
. — Droit divin du Peuple substitué au Droit divin du Roi? thèse, antithèse. — D'où la loi fausse des Majorités.
On n'a point résolu le problème; l'Histoire a simplement marché devant elle, les yeux fermés. Le Droit divin? de là Royauté s'en allant, le Droit non moins divin de la Volonté du Peuple s'y est de plus en plus substitué. C'est1 l'antithèse, pas autre chose. Cette volonté que l'on pré*tend quand même, bien qu'elle n'existe pas, faire exister,, est censée se traduire par la loi des majorités : majorité^ du Corps électoral; majorité de la Députation. Puisqu'il est toujours nécessaire qu'il y ait une loi, ceci, comme autre chose, fait loi. L'ânerie n'a changé que d'apparence; on ï'â tout simplement retournée; car au fond c'est toujours la même. Bon plaisir du Roi ou du Peuple ; caprice d'en haut, caprice d'en bas ; thèse — antithèse, n'importe ! Cela est toujours divin. Le hasard tenait le gouvernail; maintenant il tourne au gré des flots; je ne* vois que cette différence. Qu'est-ce que ceci a dé commun avec la solution qull faudrait pourtant dégager r avec l'institution d'un ordre fonctionnel?
Mettez aux voix, pour expérience, proposez au verdict du Souverain collectif qui n'erre jamais, pas plu» qu'avant lui le Roi divin, une question d'intérêt général et pratique, n'importe laquelle, aussi simple que1 vous pourrez l'imaginer. Demandez, par exemple, à» la Nation française, société de laboureurs — c'est sa puissance, — ce qu'elle jugera expédient de faire, à l'ocw-
sion, en vue de prémunir son bétail contre la conta-* gion bovine. Que pensez-vous qu'on vous- réponde?1 ii'homiîie des champs, ne vous y trompez pas>, connaît tout, a< surtout des idées faites, arrêtées, formulées, miéuje que dans vos encyclopédies ; 1& sagesse* des na~ tions s'exprime par sa bouche; il est prêt sur toutes- les> questions Sur celle-ci, toujours pour exemple, il vous* répondra sans broncher qu'il faut tout de suite saigner à blanc, avec la lancette du pouvoir, toutes le» bêtes ruminantes de France; Car il sait; comme Moïse, quei. la vie est dans le sang, par conséquent la maladie ; doncr ôtons le sang. Si les physiologistes ne sont pas de son avis, tant pis pour les physiologistes l Qu'est-ce que la scienoei dei quekfues hommes, qui l'ont péniblement apprise, en comparaison de celle d'un peuple qui ^ sait i tout sans l'avoir appris? Il est également compétent, ni plus ni moins, s il s'agit de, saigner le Corps social, ce qui est arrivé souvent; mais ici son verdict fait loi. 11 est souverain, voire infaiiliblea, et vous n'avez xpi'èu vous soumettre.
Malheureusement pour le prestige de son infaillibilité r unepuissaiïce plus forte quae lui, quim'est pas moins; brutale^ l'&fouaillé de» tels démentis que l'idée politique* lia Peuplé, jaéfc aussi assise que le reste de sa science^ a beaucoup perdu de son assiette; elle est même devenue très flottante; Comme il a reçu, sans les avoir compris ni voulu les comprendre, le ehoc des faits, tout ce qui est résulté pour lui de cette épreuve qui l'a broyé est que depuis- lors il ne fait plus qu'aller et revenir sur lui-même avec une violence qui ne cesse pas ; il se heurte, il se rejette à l'opposé du choc, danar une oscillation aveugle ; quelque chose comme le flux, et le reflux, de la mer soulevée par les puissances qui transportent sa masse. On pourrait même assimiler st des forcés encore plus violentes et plus instables ces
crises irrésistibles de l'opinion, que Proudhon appelait si expressivement les ouragans du Suffrage.
De sorte que la permanence de la domination du Peuple, avec ses emportements brusques et ses retours non moins surprenants, ses coups de majorité, ses cataclysmes qui noient tout, n'a été en définitive, depuis qu'il fut proclamé roi, que l'insécurité en permanence.
On sait ce qui est au fond des mers. On ne connaîtra jamais ce qui est au fond du Peuple et ce que le Suffrage en fera sortir.
Voilà donc tout ce qu'on a trouvé pour défendre et pour sauvegarder contre les entreprises de l'arbitraire les libertés vitales des sociétés civilisées. On a cru qu'on avait fondé le règne de la Liberté parce que des satisfactions et garanties légales avaient été données... à l'existence réelle dès individus ? non, à leurs volontés politiques. C'est l'éternelle méprise. Il s'agissait bien de volonté, soit des éléments, soit de la masse ! Les citoyens seront libres, ils le seront parfaitement, s'ils peuvent exercer sans entraves, dans l'organisme national enfin équilibré par l'institution de la Justice, leurs fonctions privées et publiques. Voilà le terrain réel, et c'est ce qu'on n'a pas vu. Quant aux volontés politiques, est-ce qu'ils savent seulement s'ils en ont? Les fantaisies de ce genre que les individus conçoivent ont pour l'ensemble politique aussi peu de signification que leurs préférences littéraires, artistiques, voire gastronomiques. On n'a institué le moins du monde, en voulant compter avec elles, le fonctionnement de la Liberté. On n'a rien créé que le conflit des rêves iniques et des âneries difformes; on a fondé le tohu-bohu, installé la licence.
C'est là ce qui s'appelle autrement le régime des
majorités. Pour arriver à l'établir on a raisonné de cette manière : l'homme est libre, a-t-on dit, quand il fait ce qu'il veut ; en conséquence une Nation sera libre si sa volonté la gouverne ; donc la volonté du grand nombre sera tenue pour loi. Nous ne nous arrêterons pas. sur ce raisonnement. C'est un chapelet d'erreurs vulgaires, dont l'enchaînement ne résisterait pas, si nous avions plus de temps, à l'analyse. Le départ de tout l'imbroglio est dans une épaisse cuistrerie qui serait à peine tolérée, à l'heure qu'il est, dans une chaire de Sorbonne, celle où s'enseigne officiellement la liberté psychologique. Mais d'ailleurs le paralogisme se réfute lui-même, aussitôt, par le résultat. On part de la volonté libre et du respect qui lui est dû ; où arrive-t-on? A ce que la volonté du grand nombre sera prise pour loi. Oui, et si j'ai le malheur d'être du petit... que ferat-on de ma volonté libre? Je le demande à l'Histoire ; l'étouffement perpétuel des minorités, en qui est le germe de l'avenir, les déportations répétées, les proscriptions et les massacres, dont les proportions dépassent tout ce qu'on avait connu, me répondent trop éloquemment. Cette volonté de l'individu, posée en façon de pierre d'assise comme inviolable, ne possède par le fait aucune espèce de garantie.
— Nous sommes sous le droit primordial. Un roi a sa ligne politique et ses ministres. Mais la volonté royale change, soit par la mort du titulaire ou n'importe quel accident; autre devient la ligne politique, autres sont les ministres. Où est la garantie publique? La garantie n'existe pas; nous avons le règne du bon plaisir. — Nous sommes sous le droit créé par la Révolution. Une génération passe, une autre lui succède ; par la force des choses et par le cours du temps, ou, comme il arrive d'ordinaire, par le seul abus de la puissance gouvernementale, l'opinion se jette mainte-
nant à l'opposé d'hier. A l'aventure, nécessairement; ear elle, n'est mise en jeu que par les apparences, incapable de pénétrer les dessous des événements et de comprendre le secret du mouvement historique. Le jugement populaire est en lui-même toujours faux. Si parfois il se trouve d'accord avec la vérité, ce n'est que par hasard, une fois sur cent. — N'importe! La majorité qui était à droite passe à gauche; autre devient le gouvernement, autre sa politique. Le poids énorme de toute la force nationale, dont le parti gouvernant dispose, penche et s'abat de l'autre côté sur la minorité nouvelle, qui se voit à son tour écrasée, comme l'avait été celle de lai précédente élection. Où est de même sous ce régime btutal des Majorités la garantie des citoyens ? La garantie n'existe pas. Tout s'y trouve livré au caprice de l'opi* nion, qui n'est pas plus une loi que le bon plaisir du Droit divin.
— Ce sont, pourra-t-on nous répondre, les conditions de la vie publique; la vie ne peut-être que niouve* ment. Entendez -vous donc pétrifier les organismes politiques T — Nous n'entendons pétrifier rien; mais le mouvement par où s'entretiennent en se renouvelant les organismes que la Nature créa, qui devraient sei*vir de modèle à nos Constitutions humaines, est insensible et régulier. H s'exerce sans chocs; il se continue sans ruptures. Est-ce donc le dernier mot de la science que le procédé qui consiste à éterniser ainsi que nous le faisons, sous le prétexte de garantir des libertés que nous écrasons perpétuellement, l'état de crise révolutionnaire ?
Qu'ëspérons-nous en obtenir? Pensons-nous bâtir sur le sable? Les peuples rie font rien, comme les iirdf* vidus, que par la suite de leur effort. L'homnte gui forme chaque jour un nouveau projet s'épuisera misérav
blemeat; il en sera de même d'une société dont l'existenôfe, éprouvant sans cesse des ruptures, doit tous les jours se recommencer. Quel mécanisme! Quand nous avons à constituer celui d'une Nation, est-ce donc chose impossible que d'accorder en lui, avec la nécessité du mouvement, qui est l'essence de la vie, la condition, indispensable de la permanence, qui la rend prospère et féconde ?
En voulant établir comme xégime constitutionnel le Parlementarisme, tout ce qu'on a réussi à faire a été de constituer, si nous pouvons ainsi le dire, le règne de l'instabilité.
, Ce n'est pas un régime.
S 4. — Distinction du Parlementarisme en deux fonctions, la législative et l'executive. — L'une et l'autre ont powr base la pondération, ce qui veut dire en fait l'instabilité.
Cette instabilité, qui est le plus frappant caractère du Parlementarisme, se retrouve la même dans l'une et dans l'autre fonction de ce mécanisme politique. Car i'ina&ument parlementaire comporte deux fonctions, solidaires en même temps que distinctes : 1° La fonction de la fcéGisi»ÀTU)N ; 2° celle du pouvoir exécutif. L'une des dbèax est subordonnée; la première est le moteur, l'autre est l'outil.
Nous avons pris d'abord le Parlementarisme dans sa soi-disant théorie, puis nous l'avons suivi dans le cours de son, histoire. Nous allons l'aborder maintenant sous un aspect plus ten?e-à-terre. Pour en finir avec notre sujet car ce qu'on peut appeler la techniquedu système, il nous reste à examiner, l'une après l'autre, les deux fonctions parlementaires.
S'il bous fallait donner tle sa pratique une Mée à* la fois générale et sensible, nous comparerions volontiers
le Parlementarisme à une construction entreprise dont la destination et le plan seraient changés perpétuellement ainsi que les architectes et même les ouvriers. L'occupation de ceux-ci ne serait que de faire et défaire ; les travaux commencés ne cadreraient jamais avec les devis ultérieurs; il se passerait du temps avant que l'édifice en cours d'exécution arrivât à prendre tournure de s'adapter à quelque chose.
On peut dire également qu'un pays gouverné par le régime parlementaire ressemble à un arbre qui serait taillé chaque année, au hasard, par les premiers venus. Si le procédé ne vaut guère pour obtenir que l'arbre prenne forme et porte fruit, il est infaillible pour le tuer.
Tout ce qui nous reste à dire encore viendra corroborer ce premier aperçu, que nous commençons par émettre. Ce seront les faits qui parleront. Donc nous allons poursuivre, sans plus nous attarder.
Une société se montre la inéme sous toutes les faces qui la représentent; ceci parait hors de conteste. Car chaque époque a sa manière de concevoir les choses et de les faire, identique sous tous les aspects de la pensée sociale. Si la loi de la vie collective est en économie la concurrence, il est tout simple qu'en politique elle relève de l'antagonisme. C'est que le siècle n'a pas encore la notion de l'Ordre; c'est qu'il n'a pas conçu l'idée de l'Organisation. Les constructeurs de l'édifice parlementaire ont pris sans doute pour base du système politique la plus chancelante qu'il fût possible de lui donner, puisque cette base est... « la bascule ». Tel est effectivement le terme convenu; leur argot a de ces naïvetés. L'avenir, qui nous trouvera fort drôles, regardera comme paradoxal qu'on ait pu avoir l'assurance de poser un tel fait en qualité de principe et d'en déduire tout un système qui s'est donné pour une doctrine.
raies, par sa loi de 1850, trois millions d'électeurs. Ce mon strueux abus de mandat devint une des causes principales qui facilitèrent l'attentat du 2 décembre 1851.
Le décret organique du 2 février 1852, qui suivit le coup d'EtaJ, rétablit le Suffrage populaire dans son intégrité, déclara que chaque département aurait un député par 35,000 électeurs et un de plus pour un excédant de 25,000. Tous les départements étaient de la sorte divisés en circonscriptions électorales, dont le tableau était révisé tous les cinq ans. Chaque circonscription envoyait au Corps législatif un député, nommé par le Suffrage universel et direct.
Le Corps législatif comptait ainsi environ 300 membres. Ses décisions étaient soumises à l'acceptation d'un Sénat, composé de 150 membres au maximum.
Après la chute du second Empire, aux élections du 8 février 1870, on reprit le système du scrutin de liste par départements, ce qui n'empêcha pas l'insuccès du pouvoir républicain.
Enfin la députation du 8 février 1876, réélue le 14 octobre 1877, fut nommée au scrutin (Y arrondissement, ce qui n'empêcha le pouvoir réactionnaire d'être deux fois battu.
On a depuis nommé, par le même procédé, en dépit de certains pseudo-républicains, l'Assemblée qui a succédé, en 1881, aux 363.
Nous en sommes là.
II devient facile à présent de résoudre ce dilemme : Les Constituants auxquels la France doit les douze ou quinze Constitutions qui ont réglementé chez elle l'exercice du droit politique se sont-ils posé la question suivante :
Par quelle Constitution du Corps électoral et de sa Représentation parviendrons-nous à dégager dans son intégrité la plus sincère, autant qu'elle pourra s'obtenir, Veocpression du Vœu national ?
Ou la question qu'ils se posèrent ne fut-elle pa£ plutôt celle-ci :
Par quel procédé fallacieux arriverons-nous à modifier le Corps électoral au gré de nos vues personnelles, à fausser, mutiler, tronquer, dénaturer le Suffrage, de telle sorte que la Volonté du pays paraisse autoriser contre lui-même ce que nous voudrons lui imposer ?
Après le résumé qu'on vient de lire, il est de la plu» claire évidence que si les législateurs se posèrent une question, ce ne fut certes pas la première.
A. — Ce qui frappe les yeux avant tout dans cette étude comparative des législations électorales, c'est cette aisance superbe avec laquelle lés mandataires du peuple taillent dans l'étoffe de la Nation. On dirait qu'ils ont pris à tâche de justifierai! delà de toute vraisemblance la prévision de Jean-Jacques Rousseau : « Le peuple qui se donnera des représentants se donnera des maîtres. » Entre ces rois de fabrication révolutionnaire et ceux du vieux régime, la différence, s'il en existe, est-elle bien en faveur des nôtres ? Leurs devanciers ne tranchaient pas avec cette facilité dans le vif des traditions. C'est à peine s'il leur a manqué d'autoriser leur arbitraire par la formule du Droit divin : Car tel est notre plaisir.
&. — Le second fait général qui ressort de cette même étude, c'est le trouble étonnant des idées dan» le cerveau des faiseurs de lois et l'inconsistance des principes. Où est la Souveraineté? C'est sans doute la première question. Ils n'en savent rien. D'où procède-telte? Est-ce d'en haut qu'elle part ou d'en bas? Monte* t-elle, comme le veut la doctrine révolutionnaire, des-
profondeurs de la Nation? Descend elle, au contraire,, pour continuer la tradition monarchique, des sommets du Pouvoir? Il semble que nos législateurs ne surent jamais se bien démêler de ce double problème à résoudre. En attendant, c'est entre la Nation et son Gouvernement, qui se renvoient la puissance électorale, un jeu de raquette. Qu 'y a-t-il, par exemple, de scientir* (ique ou simplement d'avouable pour le bon sens dans ces liste» de candidatures présentées par des électeurs à vie au chef de l'Etat ou à sa Chambre haute, lesquels désignent dans le nombre... les Représentants de la Nation!
11 en est de même pour le Suffrage. Que direzrvous de cettre triple base : la population, la propriété, la contribution ? Quel empirisme! Où sont donc pour eux les principes? Qu'ont-ils appris? Qifont-ils compris? Qu'est-ce qui fait la valeur politique du citoyen ? Est-ce lame humaine que la Nature mit en lui ? Est-ce la propriété dont la fortune a pu le gratifier? Qu'esUce qui mérite le respect? Qu'est-ce qui possède la dignité? Est ce l'homme ou est-ce la chose ? Où est donc en dér ftnitive la base du Droit électoral ?II ne paraît pas que le législateur se soit mieux dépêtré de cette seconde question , non moins fondamentale que la première. Nous voyons en effet que la Législation flotte incertaine du plus épais matérialisme aux conceptions tout opposées. Aujourd'hui tout Français. âgé de vingt-cinq ans est électeur et éligible; demain il vous faudra payer mille franco de contribution directe.
De celte antinomie des idées et de cette nullité des principes, maintenus par une déloyauté qui n'a même pas eu la pudeur de se dissimuler, proviennent toutes les incohérences, toutes les anomalies que renferme celte législation politique. On est dans le faux, on n'en sort pas; on n'en veut pas sortir. En fait de fausseté,
on ne change que de forme. On se jette dans la fiction, dans l'escobarderie ; on passe de l'arbitraire plus ou moins déguisé à l'absolutisme violent.
C'est bien de la fiction, par exemple, que cet ensemble de dispositions parfaitement arbitraires qui réglementèrent tout d'abord le droit civique dans la Constitution de 89. La bourgeoisie, à peine installée au pouvoir par les bras du Peuple, montrait aussitôt le bout de l'oreille. Etait-il rien de si fictif que cette base d'ordre composite, personnelle, réelle et fiscale, empiriquement donnée à l'élection ? Rien aussi de plus artificiel que cette distinction des citoyens en actifs et passifs. Et cette élection à deux degrés ?. . . Pou rquoi pas à trois ? pourquoi pas à dix? Avec deux cents journées de contribution vous êtes éligible; à cent quatre-vingt-dix-neuf, vous ne l'êtes plus. Pourquoi? Les Lycurgues de la bourgeoisie, dont la pensée ne pouvait admettre qu'un pauvre homme, n'ayant au monde rien à défendre que sa vie et la vie des siens, pût avoir dans l'Etat un droit à exercer, auraient été fort empêchés d'en donner une raison sérieuse. Voilà pourtant où l'on arrive quand on s'est engagé dans la voie tortueuse des fictions. Le censitarisme déclaré de Tan III, voté par les Thermidoriens, devait un peu plus tard reprendre et confirmer cet escamotage cynique de la Révolution au bénéfice des classes nanties. Il y en eut pour plus d'un demi-siècle.
La fiction qui cherche à se maintenir devient la rouerie politique. Comme, spécimen de ce second genre, nous n'aurons que l'embarras de choisir. Dans cette catégorie rentre la distinction spécieusement introduite par la Constitution de 1793 entre les décrets et les /ow, ainsi que l'institution du vote plébiscitaire par Oui ou par Non ; source de mensonges infinis. Nous y joignons toutes les applications de ce même vote en 1793, 1795, 1800, 1804, et sous le second Empire.
Les faussetés de cette deuxième espèce se produisent le plus volontiers, comme champignons après l'orage, au lendemain des révolutions dont la tendance est populaire. On fait alors des Constitutions qui semblent libérales, parce qu'il faut satisfaire à l'opinion ; mais on tâche qu'elles soient délusoires. La réforme électorale de 1831, qui se borna à réduire le cens électoral de trois cents francs à deux cents et celui de l'éligibilité de mille à cinq cents, en apporta un bel exemple. L'accession des capacités fut aussi fermement repoussée. — On a souvent réédité à ce propos l'historiette typique de cette Faculté de province qui n'était représentée dans le Corps électoral que par le concierge de l'établissement; ce personnage était le seul qui payât le cens exigé. — Nous citerions encore pour mémoire les scrutins de liste et les comités préfectoraux en 1848. On y reviendra probablement. Rappelons enfin les circonscriptions électorales du second Empire, savamment combinées en vue d'étouffer le vote des villes sous le suffrage dévoué des campagnes. Républicaines ou monarchiques, de quel nom qualifier ces pratiques malhonnêtes? Escobarderies politiques, nous l'avons dit ; il n'y a pas un autre mot.
La fiction conduit fatalement à l'arbitraire. Aussi le trouvons-nous à chaque pas. Les distinctions artificielles créées par le censitarisme sont évidemment de l'arbitraire. C'est arbitrairement que sont posés ces chiffres d'importance fiscale qui font les électeurs des petits ou grands collèges. Que veut dire cette limitation des choix électoraux aux listes des hauts contribuables? Et le chiffre même de ces contribuables? Et ces éligibles à cinq cents francs de rente, puis à mille francs d'impositions? Et le casse-tête chinois des candidatures, superposées, échafaudées, bâties en châteaux de cartes? Et ces membres des Députations et des Sénats, à trente ans
d'âge, à quarante ans d'âge, mariés ou veuf si.,, l'arbitraire finit dans le burlesque. Ce fut encore un violent exemple d'arbitraire et d'usurpation que la réélection forcée des deux tiers de ses membres que la Convention! ne craignit pas, quand elle résigna son mandat, de proposer ou d'imposer au Corps électoral. Les électeurs» à vie, créés un peu plus tard par la Constitution de l'an VIII, étaient de la même étoffe. Ce ne fut sans doute pas davantage la sincérité de l'élection qu'eurent en vue les Elus du Peuple quand ils rayèrent d'un trait de plume en 1789, en 1795, et plus récemment en 1849, deux ou» trois millions d'électeurs. L'arbitraire ne va pas au, delà.
On doit avouer que si les auteurs de tant de Constitutions qui ont successivement resplendi sur la France,, ont différé par beaucoup de points, il est un trait cependant qui paraît leur être commun : c'est le culte obstiné* de la fiction, qui ne les quitte jamais, l'horreur traditionnelle de la réalité. Le type de la fiction, ainsi que de l'arbitraire,' est sans doute la Constitution de l'an VIII, ce chef-d'œuvre inepte de Sieyès, si savamment absurde que, pour le rendre compréhensible, l'inventeur de cette étrange machine fut obligé d'avoir re^ cours à une figure schématique. Malheureux lés peuplestombés entre les mains des géomètres !
De l'arbitraire qui se déguise sous l'enveloppe de» fictions constitutionnelles à l'absolutisme qui ne s'enveloppe pas, la pente est glissante et rapide. Pour qn'oo y arrive il suffit que la Nation ne semble pas disposée à s'accommoder aux prétentions de ses conducteurs. Noua avons vu deux fois le Parlementarisme en venir ainsi, par cette filière que nous avons dite, à la négation de lui-même. Voyez les précautions minutieuses, infinies^ prises pour annihiler la Volonté nationale par les con* stitutions de Tan VIII et de 1804. Il n'était pas d'une cer-
titude bien démontrée que le pays trouvât toujours satisfaisant de n'avoir conquis ses libertés que pour les remettre aux mains du général de l'armée d'Egypte. La constitution de 1795, «redonnant, comme le dit si bien M. Mignet, l'importance politique à la classe moyenne »f avait supprimé à peu près deux millions d'électeurs. Ceci n'inspira pas, après le 18 brumaire, assez de sécurité contre les retours possibles de la démagogie. On décida que les citoyens recommandables qui avaient, gardé le droit de voter devraient d'abord se réunir pour nommer... quoi? — Des électeurs au second degré. — Pris du moins où ils l'entendraient ? — Non pas ; choisis parmi les six cents contribuables les plus imposés de chaque département* — Avec un mandat révocable "ou du moins temporaire? — Point du tout; mandataires à vie. — Etait-on enfin rassuré? — Non, certes; le Premier Consul ou l'Empereur aura le droit d'ajouter de son autorité, quand bon lui semblera, des fournées d'électeurs à chaque collège d'arrondissement ou de département. — Les collèges d'électeurs, si prudemment formés, nommeront alors... les députés? — Pas encore, comme vous y allez! mais des candidats députés. La liste des candidats était là-dessus transmise, annotée comme de juste, par le préfet de chaque département, au ministre de l'intérieur et par celui-ci au Sénat. — Et les députés?» car enfin il fallait en venir là; comment se faisaient les députés? — Le Premier Consul ou le Sénat désignaient sur les listes les Représentants de la Nation**. Ainsi- ce» créatures d'un pouvoir usurpé étaient toujours intitulés Représentants de la Nation, quand la Nation elle-même n'existait plus I
Alors, enfin, le Pouvoir dormait sur ses oreilles.
Tout cela semble une caricature ; les choses ellesmêmes allèrent plus loin; car les choses vont toujours plus loin. Le Premier Consul n'attendit môme pas, pour
composer son poulailler, les listes de présentation et il s'arrogea le droit de faire aussi des fournées dans le Sénat, investi du privilège électoral. On croit rêver.
Mais la Restauration allait dépasser ce rêve. Il manquait à la Chambre haute d'être immortelle. Ses membres voulurent l'être et ils le devinrent. On eut donc la Pairie héréditaire, ce que les plaisants de mauvais goût appelèrent dans le temps l'« hérédité des chapons •. Les hauts bourgeois l'avaient habilement stipulée, faisant du reste bon marché, ne perdant aucunement la tête dans le désastre de la Patrie. Le système des candidatures dut être abandonné; le but de cette Argyrocratie n'était pas de fortifier plus que de raison le Pouvoir, qui aurait pu lui serrer le frein, Mais elle reprit le censitarisme, cette tradition chère à son cœur, en l'exagérant outre mesure : trois cents francs pour être électeur, mille pour être éligible. Soixante-dix-mille capitalistes furent le pays légal. Qui pouvait prendre de bonne foi ce pays-légal pour la France?
On concentra de plus l'élection au chef-lieu du département, sous la main des préfets.
Gomme ce ne fut pas encore assez pour empêcher l'ivraie d'un libéralisme indiscret de foisonner dans le Parlement, on s'avisa ingénieusement défaire voter deux fois les électeurs les plus taxés. Pourquoi ne le fit-on tout d'abord? C'était, à dire le vrai, assez logique, étant donné le principe bourgeois, qui évalue les hommes au poids des écus qu'ils possèdent. Il est clair, ou Barème est faux, qu'un électeur à mille francs vaut amplement le double d'un électeur à trois cents. Voilà au moins des idées nettes. Et dire que les contemporains ont pu tenir pour des hommes sérieux les auteurs de ces comédies!
Tous ces moyens s'étant trouvés inefficaces et la démocratie coulant ainsi «à pleins bords», la Conservation dut recourir, puisque rien n'éclaire les Pouvoirs, aux
:- Ce que la doctrine pouvait produire, nous le savons aujourd'hui par expérience. Il eût été mieux de Je prévoir, ce qui n'était pas difficile; surtout sLTon avait compris qu'une centralisation outrée de la fonction gouvernementale devenait forcément le correctif de l'anarchie parlementaire. — Nous aurons à revenir sur cet aperçu. — Or, comme dans de telles conditions il est inévitable que l'action du Pouvoir influe aussi, et beaucoup trop, sur le mouvement des transactions privées, tout se trouve par suite subordonné à ce: point interrogatif sans cesse posé : Qu'est-ce qui arrivera demain du Gouvernement? On ne risque pas un marché de laines ou une affaire dans les cotons sans regarder quelle mine fait le sphinx. On hésitera ou l'on se hâtera ; on sacrifiera pour attendre, on perdra pour faire vite. Entraînée dans le mouvement des oscillations politiques, la situation économique va et vient, faisant la navette, se déprime ou se relève dans de brusques alternances. C'est, comme nous l'avons dit, l'insécurité à l'état permanent, la panique ininterrompue. :•.:... •;. ' ; Une révolution de cabinet est toujours sur le feu, chauffant au bain-marie. Quelle garantie des intérêts? Il faut perpétuellement s'attendre à voir éclater, si ce n'est pas quelque chose de pire, une de ces crises ministérielles qui paralysent tout le mouvement. Quelles conditions de prospérité I
La bascule étant le procédé, l'idéal que se sont proposé d'atteindre et que n'atteignirent) jamais les applicateurs du système est ce qu'ils nomment « la pondération » ; — mot bourgeois s'il en fut, qui peint la chose et qui exprime l'époque. C'est l'idéal de l'Empirisme. Ils ont donc inventé un agencement curieux, compliqué sans être savant et parce qu'il n'est pas savant, d'engrenages et de rouages, de poids et de contrepoids.
Tout a la préteation de s'y contrebalancer : Tordre et la liberté, le despotisme et la licence, le privilège et da justice, la tradition et le progrès. La prérogative de l'Etat y contrebalance le droit de la Nation; la force du Pouvoir exécutif y contrepèse l'autorité de la Législature; la Chambre haute y est le modérateur de la Chambre basse. Au sein même de ces assemblées, les fractions politiques, englobant toute l'initiative des individus, s'opposent mécaniquement pour se neutraliser. La pondération est partout, en théorie ; mais en réalité, comme il manque toujours quelque chose à cette chinoiserie laborieuse, jamais l'équilibre ne se fait. Comme toutes les machines compliquées, celle-ci fonctionne lentement et mal, dépensant un travail énorme pour ne produire habituellement qu'un effet nul. Trop d'ingéniosité. La complication fut toujours l'indice le plus certain d'une conception fausse. La vérité est simple. Les artifices laborieux sont les procédés de l'ignorance qui se croit savante. Si nos mécaniciens de l'industrie n'avaient eu dans l'esprit que cette pondération ridicule qui distingue ceux de la politique, nous en serions comme il y a cent ans au coche d'Auxerre.
S 5. — Fonction législative. — Prédominance des partis sur l'intérêt public; d'où l'alternance de leur domination.
Voilà pour l'idée générale de l'instrument parlementaire. Si maintenant nous nous attachons à le suivre plus particulièrement dans sa fonction législative, cecaractère d'antagonisme et d'anarchie, qui tient essentiellement à son principe historique, s'y montrera toujours le même. On peut d'ailleurs s'en rendre compte d'autant que l'on aura mieux compris, avec le mode de formation des Législatures, le mécanisme qui préside au fonctionnement de ces Assemblées.
Nous avons observé déjà que les membres des députations élus par le suffrage inorganique tel qu'il existe jusqu'à ce jour, — scrutin de liste ou circonscriptions, peu importe la forme, — le sont nécessairement sous l'influence de l'esprit de parti. Ce même esprit, qui ne cessera pas de les dominer pendant le cours des sessions, fera qu'ils subordonneront toujours aux desseins de leurs factions, aux combinaisons de leurs coteries, à leurs calculs parlementaires, à leurs tactiques lilliputiennes, les intérêts .vitaux dont la gestion leur est confiée et que le Pays, avec raison, prend au sérieux plus que tout le reste.
Qu'est-ce que les députés pourraient d'ailleurs comprendre, nommés comme ils lé sont, à la vie du Pays ?
On parle de lois économiques, les seules dont l'expression écrite n'est pas une formule dérisoire, qui devraient être pour les mandataires sérieux d'une nation leur grand objet de sollicitude, exigeant comme toutes les questions de cet ordre et de cette portée une discussion approfondie. — Elles sont en effet de celles que les législateurs, qui sont en leur présence de fort petits garçons, n'ont aucunement à faire, mais bien à exprimer, s'ils peuvent; car la besogne dépassera souvent les facultés dont ils disposent... — En vérité, il s'agit bien de cela! Llintérét vital du pays, qui nous a confié le soin de pourvoir à son existence, n'est guère ce qui trouble notre sommeil. La grosse question qui nous absorbe est de renverser ou d'étayer le cabinet régnant, whig ou tory, libéral ou clérical, républicain ou monarchiste. Voilà ce qui est intelligent ; voilà ce qui réclame toute la force des cerveaux les plus politiques ; voilà ce qui est pressant, palpitant d'intérêt. Car nous vivons dans cette serre-chaude que vous appelez, bonnes gens, l'Assemblée nationale. Yos lois économiques, d'où votre vie dépend, — questions de finances, questions de fisca-
lité, nécessités de l'industrie et du commerce, — taxes sur les matières premières, sur les transports, tarifs, etc. — droits respectifs de la Nation et des associations de particuliers, canaux, mines et chemins de fer, — besoins de l'agriculture, etc., etcM sont pour nous de fastidieux détails que nous dépéchons lestement. Ces choses n'ont ,de l'intérêt que pour les intéressés. Ne nous a-t-on pas vus voter le budget, cela s'est fait plus d'une fois, au pas de course, en deux séances1? C'est la vie de la Nation, sans doute; mais où voulez-vous, à dire vrai, que les neuf dixièmes d'entre nous aient appris à juger de tout cela?
Certes il n'existe aucun objet d'une importance plus capitale que la discussion du budget. Elle Test au point qu'Emile de Girardin, avec une exagération qui répondait fort naïvement à la tournure de son esprit, a pu dire qu'il viendrait un jour où toute la fonction de la Représentation nationale se réduirait à voter l'impôt. Mais comment discute-t-on le budget? Comment les lois de finances sont-elles débattues? Gomment sont-elles faites ? A quel point de vue ? Sous l'empire de quelles influences? Ils ne sont pas dans tout le Parlement une douzaine d'hommes capables d'entendre ces questions. Les spécialistes qui seraient compétents pour les traiter sans autre considération que celle du bien public sont-ils donc si rares dans le pays ? Ou le nombre des Législateurs auxquels est abandonné le soin de s'en oc-
1. Dans sa séance du 27 novembre 1880, le Sénat expédiait en trois quarts d'heure :
85 chapitres du budget des finances, 37 id. id. de l'intérieur,
28 id. id. de l'agriculture et du commerce.
Il est vrai que le même Sénat venait d'entendre pendant cinq heures et demie les divagations politiques d'un orateur surabondant, accoutumé à faire abus de la liberté de la tribune. C'est évidemment le dernier mot de la dérision.
cuper et de les résoudre est-il en proportion avec l'importance du sujet ?
Nos Chambres n'entendent rien aux questions de cette nature. Elles n'y voient que des arcanes dont elles n'ont pas la clef. Elles n'en saisissent pas la portée. Elles s'en désintéressent.
Mais il existe d'autres puissances plus clairvoyantes, qui savent s'en emparer.
Il peut même arriver qu'un vote anti- économique plus désastreux que la perte d'une bataille soit au besoin pour telle ou telle fraction de la Chambre un moyen politique, une concession habile, subordonnée à la tactique parlementaire. Ce • fut ainsi, pour nous limiter à cet exemple, qu'en 1874, si nous ne faisons erreur de date, les gauches accordèrent la surtaxe sur les transports à petite vitesse. La concession était mortelle pour le pays. Qu'importe ? peuvent répondre aux Electeurs Souverains qui régnent et qui ne gouvernent pas, les députés-législateurs; notre but se sépare du vôtre dès que nous sommes ornés de vos suffrages et l'objet qui nous préoccupe n'est point tant de faire les affaires des commettants qui nous ont pris pour leurs fondés de pouvoirs. Notre objet véritable est de nous substituer, nous et les nôtres, à ceux-là qui, pour le quart d'heure, ont la caisse et tiennent les emplois.
— « Enlève-moi ou bien que je t'enlève ! » Ce fut autrefois le mot d'Ajax ; c'est encore aujourd'hui celui de nos parlementaires, résumant tout leur procédé.
Le résultat du procédé, inévitable et constaté par une trop longue expérience, est que le mécontentement public va croissant à mesure que le temps marche et que les intrigues parlementaires tournent sur place. Il est d'observation acquise qu'un Parlement n'est jamais aussi populaire qu'au lendemain de son installation.
D'où la bascule plébicistaire et les fluctuations politiques. Violentée par les prétentions de cette dictature législative qui tend tous les jours davantage à s'isoler de la masse votante d'où elle est sortie ; lasse de l'agitation stérile dont ses palabres sont le foyer, l'opinion, énervée, irritée, crispée, ne tarde pas à se prononcer contre le Corps légiférant, qui est toujours censé représenter la majorité de la Nation alors que tout le contraire est devenu vrai et que l'autorité de la soi-disant Représentation nationale n'est depuis longtemps qu'une fiction.
Car le pays s'inquiète des questions purement politiques moins qu'on ne voudrait le lui faire croire et beaucoup plus de ce qui se rapporte à son bien-être économique. Le pays n'est point formaliste. L'étiquette du régime gouvernemental est à ses yeux chose secondaire. Plutôt est-il à sa façon positiviste et socialiste sans le savoir. La chose dont il se préoccupe plus que de toute autre, plus que de l'Autorité ou de la Démocratie, c'est de vivre bien à bon marché.
A vrai dire, il est gastrolâtre. Prenant ses houseaux pour ses jambes, il s'obstine à croire malgré tout que les Législatures sont là pour lui faire, comme il dit, « de bonnes lois », des lois économiques, organiques. Tel est réellement le fond de sa foi, qui est dépourvue de fanatisme.
C'Bst en raison de cette même croyance qu'il jugera ses Représentations, ou plutôt qu'il les condamnera. L'Industrie, le Commerce, l'Agriculture observent, non sans amertume, que le cours des transactions n'est jamais moins troublé que dans les intervalles bénis où la Députation fait relâche. On éprouve alors dans le pays une impression de tranquillité, comme il arrive dans une maison quand les femmes et les enfants dorment. On aura donc douze semaines à vivre, pendant lesquelles
on pourra du moins s'endormir après la journée sans crainte d'apprendre en se réveillant qu'une de ces bourrasques parlementaires, dont aucun baromètre ne prévoit le déchaînement, a déterminé tout à coup une nouvelle crise ministérielle, peut-être quelque chose de pis. C'est un avenir. Il y« aura bien encore à redouter que les ministres attelés au coche de l'Etat ne s'avisent •de prendre le mors, profitant de l'occasion, trompant la surveillance, peu efficace, de la commission permanente, pour faire un coup de leurs têtes qui nous jette dans les fondrières. Gela s'est vu ; c'est ainsi que, récemment encore, nous fûmes engagés dans l'expédition de- Tunisie, dont le dernier mot n'est pas dit. Enfin on n'en éprouve pas moins une sécurité relative, une détente qui procure un soulagement marqué ; on voudrait que cela durât toujours. Les esprits simples en arrivent à se demander s'il ne vaudrait pas mieux payer les gens qui font les lois pour ne faire que courir les lièvres.
Ceci n'est pas à dire que les députés- ne se donnent pas des loisirs autant qu'ils le peuvent, au contraire ; comme s'ils étaient embarrassés pour en trouver l'emploi, noshonorables prennent volontiers le parti de tuer le temps. Ce fut de la sorte qu'en {"878, alors que tant de questions étaient sur le tapis, les Chambres, qui ne savaient par quel bout les prendre, ne trouvèrent mieux à faire que de se séparer le J'4 juin pour ne rentrer que le 28 octobre, soit une vacance de quatre mois et demi! Joignez à ce temps perdu celui que les députés consacrent aux vérifications de pouvoirs ainsi qu'à leurs querelles intimes, et vous me direz ensuite comment ils taillent dans l'étoffe dont les contribuables font les frais.
On doit comprendre maintenant sans peine comment une chose généralement observée ne saurait manquer •de se produire.:
Lorsqu 'enfin l'Assemblée est au bout de son mandat ou de son rouleau, ou nécessitée de se dissoudre par la force des circonstances, — car si Ton a vu des monarques renoncer d'eux-mêmes au pouvoir, il est rare que les Assemblées l'abdiquent sans y être forcées, — on voit alors que la Législature qui prend la place est nommée par la masse électorale dans un esprit tout différent pu, même décidément hostile à celui de l'Assemblée défunte, opposition qui s'accusera par une protestation d'autant plus violente que cette Assemblée aura plus abusé et plus longuement de la bénignité du pays. . C'est ce qui s'est fait, pour citer un exemple, à la déconfiture de l'Assemblée usurpatrice qui avait occupé le pouvoir en 1871. - - • '- '■■■< "■* .-•
La Majorité qui succède, en prenant possession de ses sièges, arrive résolue à détruire, à peu près indistinctement, tout ce qu'avait tenté d'établir la Législature qu'elle remplace. Bien qu'on en rabatte quelque peu au pied 4u mur, la législation qui se produit n'en est
pas moins contradictoire avec celle del'autre Assemblée.
Il se fait un nouveau débordement de lois, en sens inverse, ;lois de. circonstances et d'exception, comme on les .appelle, qui ne sont toujours que des instruments de combat, des expressions de l'esprit de parti. - > - »
•j § ' sempre bene. Il paraît que. le souverain a changé d'avis. On déportait hier les révolutionnaires ; on expulse aujourd'hui les congréganistes. On vouait la France au Sacré-Cœur, on rapporte la loi sur la collation des grades, on décrète l'instruction laïque. — Va et vient de l'opinion j-r Tories et Whigs ; — flux et reflux. •> , Plus, que jamais la politique devient l'art de faire pour défaire. .. ; ti
(Par ces lois anti-politiques, anti-économiques, antisociales, procédant de la passion et qui n'ont point le contrôle d'une raison supérieure aux agitations passa-
gères, les positions individuelles sont en grand nombre bouleversées; l'état économique en souffre, est même atteint profondément *, et Ton ne sait plus où prendre les bases du droit public.
En résultat définitif de ces fluctuations de l'Empirisme, la Société tombe par degrés dans la maladie qui est celle de toutes les époques de décadence, signalée depuis de longs siècles par Tacite, dans la pléthore légale. La société devient malade de la surabondance des lois. Il y en a tant et de tant d'espèces et dictées par tant de circonstances qu'elles en arrivent à constituer un arsenal pour l'arbitraire, où il puise à sa fantaisie. Nous avons eu déjà l'occasion de signaler ces monstrueuses législations qui présentent jusqu'à cent mille lois; ironie vraiment trop chinoise. Et qui les connaîtra vos lois? Tout ce qu'on voudra pourra exciper d'un considérant et précédent légal. La légalité se nie elle-même.
§ 6. — Calcul des intrigants sur le mouvement oscillatoire.
Ce va-et-vient de l'opinion et de l'action gouvernementale qui en résulte est un fait si connu qu'il est depuis longtemps accepté comme une loi, nouspouvons dire classique, du fonctionnement parlementaire. L'expérience de cette loi devient même d'un grand usage pour les intrigants politiques. Supposons, par exemple, que la Démocratie soit en ce moment le parti qui tient la corde : un ambitieux vieilli dans la duplicité, rompu aux pratiques de l'intrigue, fort de sa sceptique expérience, tablera sur la prévision de ce retour oscillatoire,
1. Exemples : Pour la France tout entière, la proscription de 1851, qui décapita la Nation; et, pour Paris, celle de 1871, cette réédition de la Révocation de redit de Nantes, qui enleva à la Capitale ses producteurs d'élite et la ruina.
battra le rappel des factions pour rallier derrière lui l'armée des partis en déconfiture. Il s'occupera peu si sa joue est livide encore des insultes qu'il a pu recevoir des mêmes hommes qui le hisseront demain sur leurs épaules. L'épiderme des ambitieux n'est pas si susceptible; il n'est besoin de la doubler de la peau d'un philosophe stoïcien. Tous les auxiliaires lui seront bons-* Les ressentiments ulcérés, les couardes fureurs, les peurs blêmes des décavés de la réaction, ton! lui sera marchepied pour atteindre le but de ses sourdes visées, le sommet des fonctions publiques où il rêve de s'introniser par ses alliés nouveaux, se réservant da les jouer ensuite comme il a trompe ceux de la veille. Voilà comment on devient l'arbitre d'une nation. La ficelle est épaisse. Gomme elle a toujours beaucoup de chances de réussir, on appelle cela de l'habileté. Ceux qui opèrent dans les carrefours en ont aussi. C'est de cette façon que, dans une République parlementaire, le fonctionnement connu des institutions, sans même qu'une crise violente ait à intervenir, fait que la direction est sans cesse en péril de tomber des mains les plus sûres, si par une rare fortune il est arrivé qu'elles l'exercent, précisément dans celles qui sont les plus indignes de conduire la machine publique.
Ce péril est extrêmement grave, plus grave encore qu'on ne peut le penser.
Tenir le rôle que nous venons de dire est le fait d'un très malhonnête homme, probablement. Il devra soûle* ver contre lui , jusqu'à ce qu'il réussisse , l'indi gnation sincère des consciences droites et la protestation bruyante des faiseurs moins experts ou moins autorisés; nous n'y voyons sans doute aucun inconvénient. Il serait plus sérieux de comprendre que le fait n'est pas un accident et que l'homme existera toujours.
Ce rôle perturbateur, offert à l'ambition sans foi et -sans scrupules, tient à l'essence d'une République par* lementaire autant et plusque la fonction présidentielle, aussi nécessairement que la distinction du Parlement en Majorité et Minorité. Voilà surtout ce qu'il faudrait voir. Nous ne nous y serions pas arrêté autrement; les hommes ne nous importent guère.
:§ 7. — Comment cette oscillation désastreuse a été érigée en loi par les théoriciens du Parlementarisme.
Le mouvement de balancier, jeu monotone, dont Le Parlementarisme nous offre le spectacle, est déjà par lui-même un fait assez bizarre. C'en est un plus étrange deiYQir les apologistes du système admirer ce mécar misme cQmme un procédé merveilleux pour lapréser» vation des libertés publiques.
Quand les habitudes de ce régime sont, nous assurentils, bien; entrées dans le tempérament d'un peuple, il jouit diun calme que rien n'altère. Tout se résume pour •lui en- une chose, le bulletin de vote. Lorsqu'il l'a déposé dans ses boîtes à suffrages, tout est réglé par ce seul fait jusqu'à échéance fixe. Chaque électeur rentre chez soi et s'y tient en sécurité comme l'escargot dans sa coquille. Quelle que soit la victoire du parti qui a> prôvaIu,on ne s'émeut pas pour, si peu. Car. on sait que le Pouvoir use vite ceux qui l'exercent. Les Toriespas* seront comme les Whigs. Ceux-ci remettent leutrevan* che, sans plus se troubler, aux élections suivantes. -* Quel idéal de vie publique I — Donc, continuant avec Le flegme qui les caractérise, nos théoriens de l'apathie, les abus qui pourront se produire ne seront jamais trop excessifs ; un pouvoir coupera court aux entrepris ses de l'autre. Tout ne peut dansuae nation^ avancer
du même pas. Il y a les retardataires, qui prétendent embourber le progrès ; il y a les emportés, qui veulent lui casser le cou. La Nature veut cette opposition. Les uns ont droit autant que les autres à être satisfaits ; ils lé seront tour à tour. Après Disraeli Gladstone, après Gladstone Disraeli. Ils sauront les uns comme les autres commettre toujours assez de fautes pour que chaque parti à son tour dégoûte bientôt de lui l'opinion, aux dépens du pays, et la rejette dans le sens opposé. Aucun ne s'éternisera. Vous êtes bien difficile si vous ne voulez pas voir tout ce qu'il y a de rassurant dans cet heureux mécanisme, qui ne laisse rien à désirer... pour les politiciens. Car enfin que demandez-vous de mieux? On a. le poids; on a le contre-poids : on a le frein en même temps que l'action ; les choses n'iront jamais fort loin.r^ Erreur 1 les partis au contraire iront toujours trop loin; c'est le Pays qui n'ira pas loin. Livré aux médicastres qui le traitent à tour de rôle, astreinte subir passivement leurs expériences contradictoires, on peut dire que s'il y résiste sa vitalité sera tenace. Le malade avait la migraine; on ne le guérit pas, mais on lui donne la colique. Quand il n'a pas l'une, il a l'autre; cela le change. Voilà donc ce qu'ils viennent nous offrir, lorsque nous parlons de liberté, comme le dernier mot de sa pratiqué. Tendre incessamment et forcer, aujourd'hui dans un sens et demain en sens contraire, les ressorts fatigués du système politique, tel est,' pour assurer les institutions et l'existence d'un peuple libre, le procédé par excellence, qu'ils admirent et qu'ils préconisent. Les optimistes sont robustes. ^ ?.;,'••. -r «.'•:'■» si Singulier type de perfection que cet idéal parlementaire! Là régularisation du désordre, la périodicité ,dù bouleversement, le va-èt-vient de l'oppression. L'esprit bourgeois n'a rien conçu au-delà. ; : * ^ - • ■'*)
■••* Et pourtant cela vaut encore mieux, nous le recon-
naissons volontiers, que lorsqu'un des partis exerce, ainsi que trop souvent il arrive en démenti de la théorie, une domination prolongée, dix ans et plus, comme nous l'ayons vu récemment en Belgique pour le Cléricalisme. C'est le temps pour un parti de frapper à son estampille, par le privilège de l'enseignement officiel dont il. disposé, toute une génération; c'est le temps de bourrer.de ses créatures tous les départements administratifs et de ses hommes à tout faire, âmes damnées du pouvoir qui les a gavés, les sièges de tous les tribunaux. L'excès de la compression finit par susciter, comme c'est prévu, une réaction proportionnelle à son abus et à sa durée; soit: mais avec de tels organes, rebelles nécessairement à l'impulsion toute différente qu'ils vont maintenant recevoir, je vous demande un peu comment jouera la machine gouvernementale. La France, pour y revenir, Ta assez éprouvé dans ces dernières années.
§ 8. — Inaptitude des Assemblées résultant à la fois de leur , . origine électorale et de leur procédé de formation.
i Rien n'est moins apte assurément qu'un Corps parlementaire à constituer l'organe directeur d'un pays. Ces Assemblées y sont impropres autant par leur nature que par leur origine. .■-....
, Elles le sont d'abord en raison du mécanisme électoral qui leur donne naissance; elles le sont de plus par la manière dont elles se forment, une fois élues, en corps délibérants. > ; -
\ Depuis que l'adoption du Suffrage universel el direct, à fait décidément justice des chinoiseries électorales dont nous avons rappelé l'histoire (Voyez p. Hi et sui-
vantes), nous n'avons plus en France que deux puoeédé» pour l'élection des Assemblées.
Les Députations sont nommées, soit au scrutin d'ar+> rondùsement, dit autrement uninominal, soifrau moyem au scrutin de liste ou plurinominal.
-*— Nous ne mentionnerons que> pour mémoire oe qu'on appela, sous le second Empire, le régime des» circonscriptions. Ce régime bâtard n'était autre que le premier des deux systèmes, variabiement altéré par l'ar*. bitraire du pouvoir.
Or, pour des raisons différentes, ni l'un ni l'autre des deux mécanismes tour à tour mis. en œuvre nui peut produire des choix valables.
§ 9. — Le vote d'arrondissement et le scrutin de liste.
Le premier mode de votation, le scrutin d'arrondissement, soumet évidemment le résultat des élections aux influences de clocher. Gela est connu; c'est Fobjectiôn vulgaire qui s'élève d'abord contre lui. Les notoriétés locales, les petits grands hommes des chefs-lieux de sous-préfectures, les avocats de bicoques,, las capacités louches, intronisées par le prestige, du genre de savoir* faire qui en aie plus au&yeux de no& populations». celui «de l'homme qui fait sa fortune, s'imposeront au suffrage uninominal de leurs compatriotes. Toute cette honorabilité., vermine des bourgades, qu'elle dévore, dominera ainsi dans les centres de troisième ék quatrième ordre.
Quant aux campagnes proprement dites, L'étoffe, de leurs Elus leur est particulière ; les importances territoriales enlèvent naturellement leur vote. Entre la valeur personnelle de l'homme qui passe pour doué de talent et l'importance foncière de celui qui tient le sol sans
posséder le moindre talent, l'électeur campagnard n'hésitera jamais. Il a d'ailleurs pour les messieurs, des villes peu de sympathie. Le paysan est résolument •matérialiste, subordonnant l'homme à la chose. C'est un imbécile avéré que ce propriétaire. Il aura amplement le droit de l'être, lorsque son mérite s'étalera sous l'aspect réel et tangible de deux cents hectares au so^ leil. Il sera, pour nul qu'il puisse être, un personnage -considérable. A plus forte raison, si cette importance cadastrée est par surabondance, comme il peut arriver, ce que l'homme des champs appelle, dans sa langue homérique, « un grand esprit »; c'esft-à-dire en\ français un bimane féroce, ne connaissant du monde1 et n'en voulant connaître que ses intérêts personnels, âpre au lucre, retors et captieux, ignorant des scrupules, expert à déguiser sous un revêtement de loyauté fausse et d'astucieuse bonhomie la dureté granitique: de son égoïsme; en un mot sympathique à l'âme, incurablement immorale, du campagnard. Type curieux àe la curieuse époque où nous vivons, que ce hobereau né de 89, héritier marron des vieux nobles, qui ne vit -que de ses fermages, qui ne s'est jamais inquiété que «de ses biens-fonds, absorbé dans le soin incessant dei les défendre et de les étendre. Vous ne trouverez rien •d'aussi hermétiquement fermé à la contagion des idées; «d'aussi fortement cuirassé, par un parti-pris inflexible; contre tout sentiment de justice et tout élan d?huma~ nité. Rien ne palpite sous cette carapace, pas plus* à1 gauche qu'à droite, vous pouvez vous' le tenir pour dit. Tristes recrues que ces crocodiles pour former lès- Législatures!
Ce sont ces antédiluviens que la France vit avec stu1peur, en 1871 , sortir de terre pour achever son désastre ; ceux qui firent l'Assemblée rwrafe. C'est à de tels hommes qu'il appartient, à plus forte raison, sous le régime du
scrutin d'arrondissement, d'être les élus des campagnes, dont ils personnifient les obscures et mauvaises passions,
, Autres seront dans les grands centres de population les choix électoraux, même aussi contraires que possible, — ce qui n'est pas à dire qu'ils vaudront mieux. Ces populations citadines, qui se piquent de supériorité intellectuelle et même d'un privilège de perspicacité, réellement très badaudes, ont surtout, en fait de badauderie, le culte des Illustrations, comme il est reçu de les appeler; — encore un mot du siècle. Il faut aux grandes villes des grands hommes. Vous ne ferez pas entrer dans les têtes de leurs habitants que tout individu qui a fait preuve pour une spécialité d'un talent notoire puisse n'avoir pas tous les talents, surtout l'aptitude à manier les affaires publiques. On a le génie ou on ne l'a pas; tel est le simplisme de l'opinion.
Un écrivain qui a su courtiser les passions du jour, un poète qui s'est fait populaire, un orateur brillant, comme le sont beaucoup d'avocats, représenteront naturellement les électeurs des grandes cités. On a même vu des hommes de science, un Bailly, un Arago, transportés tout à coup du recueillement de leurs études dans le tumulte des crises publiques pour n'y pas toujours rendre de bien louables services; — témoins, pour le premier, le Ghamp-de-Mars, encore mieux, pour le second, le rapport sur les chemins de fer, concluant, massacre plus vaste, à leur aliénation entre les mains des grandes Compagnies. Mais le moyen de croire qu'un savant qui lit couramment dans les astres éprouve quelque difficulté à voir clair dans les choses terrestres.
« Qui ne sut se borner, a dit prudemment un auteur estimable, ne sut jamais écrire. » Le précepte n'est pas seulement à l'usage de ceux qui écrivent; la plupart des
illustrations sont faites surtout de limitation. La Nature est plus qu'on ne le pense égalitaire. Entre l'étoffe d'un hômmç et celle d'un autre homme la différence n'est pas, après tout, si grande. Elle tient beaucoup à la façon dont on a taillé dans l'étoffé. Tel vaut précisément parce qu'il Ta prise peu large. Lorsqu'on voit de près les plus européennes célébrités, on est trop souvent étonné du cercle étroit dans lequel se meuvent^cçs. esprits qu'on dit supérieurs, et l'impression qu'on v en éprouve n'a très fréquemment rien de commun avec celle de l'admiration. Plutôt prend-il envie de leur dire avec l'auteur du Faust : « Eh I mon ami, laisse tout ce bagage; ^sois .homme avec les hommes ; cela vaudra mieux. » On en rencontre même qui ne sont, s'il faut tout dire, que de, véritables monomanes, produits artificiels, difformes, M unitos de l'art ou delà science, dont le plus clair du talent est d'avoir toute leur, vie sauté dans le même cerceau. Hors de leur science et de leur cerceau, au pied de la borne, nous ne voyons pas qu'ils pissent plus haut que les roquets sans notoriété. Encore ceux-là ne sont-ils les moindres, d'autres, qui sont les plus nombreux, n'étant que de piètres charlatans. Quand on a connu les grands hommes,, ils imposent peu. • * Il est vrai que chaque mouche a son ombre et chaque homme sa place au soleil, sa fonction dans la société. Il se peut donc, tout calculé, que les illustres soient à peu près à la hauteur moyenne des autres; oui, mais ils tomberont, fort au-dessous s'ils se mêlent de les gouverner; le talent que cette fonction suppose est autre que les produits de serre-chaude.! ..■-:.-,* • < '.
- Rien, à vrai dire, ne convient moins que ces élus de la célébritéAaux fonctions dont les investissent les élec-, teurs qui les nomment. Mieux y vaudraient les premiers venus, qui auraient le sens commun. Ce qu'il faut pour la gestion des intérêts d'un peuple, ce sont les idées^
larges unies aux connaissances pratiques, celles qui se puisent dans la vie active. IL faut la triture des affaires, l'expérience des choses et des hommes, de l'époque, du milieu social, et le jugement droit par-dessus- tout. Il faut avoir vu telle qu'elle est, dans ses dessous aussi bien que dans les aspects de sa surface, dans ses réalités et dans ses mensonges, dans ses fonctions, dans ses besoins, dans ses replis, dans ses arcanes, cette Société qu'on reçoit la mission de régir. Voilà une science que ne possèdent guère les savants, les artistes, les génies, fussent-ils d'or titré. Si la foule suffragante, qui acclame les célébrités sur la foi de la renommée; les voyait- autrement que deloin, elles perdraient de leur prestige.
Mais la foule ne les a pas vues.
C'étaient des Illustrations que' ces Parlementaires; du gouvernement provisoire de 4830, qui escamotèrent la^ Révolution de Juillet. C'étaient des Illustrations que ces Parlementaires du Gouvernementprovisoirede 1848, qui perdirent la République. C'étaient toujours des Illustrations et des Parlementaires que cesfau*. patriotes du Gouvernement de la Défense nationale, qui, eu 1870, abusèrent systématiquement la population de Parts, pour livrer Paris et la France.
A côté des Illustrations assises à demeure sur le terrain de l'opinion, qui ont pignon sur rue de vieille date, d'autres célébrités surgissent de temps en temps, qu'on pourrait appeler des renommées d'actualité. Faites d'engouement, qui, en général, ne s'explique guèra, sorties de l'ombre aujourd'hui pour y rentrer demain, elles s'éclairent un instant de la lueur que jette sur leur insignifiance l'éclat des événements ou lehasarddesioombinaisons politiques. Nous avons même vu, plus d'une; fois que la popularité de ces renommées d'un jour; sem-. blaitêtre en raison directe de Texorbitance des sottises,, tantôt naïves, tantôt voulues, -~ la queue toujours cou-.
îpée de l'éternel chien d'Aleibiade, — qui les signalaient violemment à l'attention distraite des foules. Ce sont ces noms que lancent aux pouvoirs, en façon de cri de Haro, nos populations citadines, peu préoccupées de la valeur des individus qu'ils désignent. Ils valent assez pour leur emploi. Soit trognon de pomme ou trognon de chou, comme disaient sous l'Empire les ouvriers de Paris, peu importe le projectile pourvu que l'autorité qu'il vise en reçoive l'insulte ; gaminerie des plèbes exploitées, qu'énerve l'encasernement des ateliers où elles végètent sans terme entrevu de leur misère. Le catalogue serait drôle. — Dieu nous garde de l'entreprendre î — qu'on pourrait dresser de ces émeutes à coups de bulletins et des noms qu'elles prirent pour drapeaux, depuis les élections parisiennes de 1848 et 1849, jusqu'à celles de 1871 et au-delà; car nous ne sommes pas encore au bout. Quant à l'action qu'exerceront au sein des Assemblées les éléments de ce genre, ils ne peuvent être, cela est clair, que désorganisateura. On ne les prend pas, du reste, pour autre chose.
Gomme le procédé de la raison est sans rapport avec les faits, toutes les critiques, si bien fondées qu'elles: soient, dont les errements électoraux des populations de; nos grandes villes pourront être l'objet, ne changeront rien à ce qui est. Nos fourmilières civilisées ne renonceront pas de sitôt, dans le. babélismeoù elles s'agitent, à prendre pour les représenter les noms connus, puisque c'est l'expression, qui sont les étiquettes de personnalités illustres et inconnues ou de popularités d'une heure, également inconnues. Et quel moyen de faire autrement,, puisque les foules votantes ne savent que ces noms-là? Quant à la valeur de leurs choix, l'expérience acquise de vieille date, peu satisfaisante et coûteuse, pourra se recommencer indéfiniment, cinquante années ou cinquante siècles. C'est tout un. Qu'importe en effet
l'expérience, aussi longtemps que le jeu des institutions, qui détermine mécaniquement les actions humaines, continuer» d'être le même? :
En dernier résultat des conditions diverses dont nous venons de faire l'analyse, l'irréductible opposition des influences qui produisent les choix électoraux, d'une part dans les cités et de l'autre dans les campagnes, ne cessera d'être déplorable tant pour l'autorité des Corps parlementaires, que pour l'homogénéité de ces Assemblées et le concert de leurs éléments. L'accolement de ces choix disparates, citadins et ruraux, pour former les Députations, nous a toujours rappelé le conte symbolique du paysan qui avait acheté à un poète en débine le cheval Pégase. Il l'attacha à sa charrue avec son bœuf* On n'avait jamais Vu un si mauvais attelage. ' ' '
Le grand reproche, et le plus sérieux, qui a toujours été adressé au scrutin d'arrondissement, c'est de provoquer la corruption électorale. Les influences particulières, prenant le pas non seulement sur l'intérêt général du pays, mais sur celui des localités ellesmêmes, entraînent ainsi la perversion universelle des mœurs publiques. La conséquence est nécessaire. Toutefois, notre intention n'est pas d'insister là-dessus trop longuement ; il est oiseux de redire ce qu'on a lu partout. Nous devons avertir tout d'abord que notre objet n'est pas précisément de critiquer une forme de vote. Bien plutôt est-il de faire voir comment le Suffrage, opérant, sous le régime parlementaire et dans la donnée de ce régime, ne saurait, quelle que soit sa forme, se fabriquer des mandataires à la mesure du besoin national.
- Ce vice de corruption, que l'on dit essentiel au scrutin de clocher et qui semble en effet lui être uni assez étroi-
tement, tient moins au procédé lui-même qu'à la nature des conditions dans lesquelles Fonctionne le Suffrage et aux influences qu'il'sùbit. : :.
Il tient avant tout et surtout à Faction du gouvernement centralisé, à la corrélation qui lie naturellement et qui fait solidaires ces deux formes de l'abus de puissance : d'une part l'autorité livrée, dans une mesure excessive, aux mains de l'Etat; d'autre part le crédit dont jouissent, non moins abusivement, les importances locales. La fausseté politique et l'iniquité économique se prêtent la main. Elles se fortifient l'une par l'autre. Il est sans doute inévitable que le Gouvernement, tenant tout comme il le fait, cherche dans l'ensemble des moyens, trop abondants, qu'il tient à sa disposition, ceux qui peuvent lui permettre d'agir sur les arrondissements par le canal des individus, agréables au Pou-r voir, agréables aux populations, dont l'influence est affirmée par la déclaration authentique du Suffrage. C'est ainsi qu'à l'instigation des dites notoriétés locales, intéressées à double fin, l'Etat, acquittant les promesses faites en son nom, répandra la manne des faveurs qui appellent et qui entretiennent l'affection des localités. Des avantages sans nombre, dont la répartition est soumise, par le fait des institutions qui nous régissent, à la haute discrétion de l'Etat, — bureaux d'enregistrement, canaux, chemins de fer, gares, télégraphes, subventions variées, etc., — seront ainsi le partage mérité, la récompense, l'encouragement, des populations bien pensantes. Chacun se fait valoir, se marchande, s'achète, se vend le plus qu'il peut; chacun profite; donnant, donnant. La surface du pays devient un vaste marché des consciences. Il est certainement difficile de concevoir rien de plus dégradé.
On voit comment la tradition de la candidature officielle, accompagnée de tout ce qu'elle entraîne, devra
forcément se perpétuer sous une forme ou bous une autre, ostensible ou dissimulée, aussi longtemps que le règne de la Centralisation, qui déprave le scrutin. D'où encore et nécessairement, pour le dire en deux mots, un gaspillage effréné, dont le pays tout entier soldera la dépense. Les mécontenta, — pourquoi le sont-ils? — paieront la carte des satisfaits, jusqu'à ce qu'ils prennent le bon parti de se mettre avec tout le monde à la table du pouvoir. L'élection de Clément Duvernois dans les Hautes-Alpes, nous rappelons seulement ce fait comme un exemple type, coûta dans le temps au gouvernement du second Empire, c'est-à-dire au budget de la France, quelque chose comme trois cent mille francs. On taxait haut le produit du vote. Ces scandales qu'on relève à la charge du scrutin d'arrondissement et qu'il est juste de relever, sont liés, — ce qu'on n'a pas voulu dire, — au système gouvernemental, au fait même du régime de Centralisation. Et comment ne le seraient-ils pas? La politique n'est que l'instrument des intérêts qu'elle représente. A quoi bon l'Etat-Providence s'il n'arrosait pas de ses bienfaits la dévotion de ceux qui l'invoquent?
L'abus économique s'alliant, ainsi que nous venons de le dire, à la fausseté politique est, dans les conditions qui se rattachent au scrutin d'arrondissement, par le fait de son rapport à ce mode électoral, un second élément de corruption, dont l'action dépravante n'est guère moindre que celle du premier. Les enrichis de la finance, qui forment aujourd'hui l'aristocratie de notre société bouleversée, les veinards du tripot et du mercantilisme, les bonnetiers qui se retirent après fortune faite ont, pour leurs écus, un château, et de même, pour leurs écus, un siège au Parlement. Une acquisition complète l'autre ; on achète le Suffrage comme on achète la terre, l'influence avec le domaine, et Paturot devient député.
Les administrations locales, les groupes .plus ou
moins constitués, les particuliers influents, à l'instar de l'Etat et des agents de l'Etat, en sa faveur ou contre lui, font peser sur les électeurs, trompés, captés, séduits, intimidés, mis en demeure de livrer leur vote ou de ne pas vivre, toute la pression qu'ils ont la puissance d'exercer, usent de tous les moyens, tyranni'ques et odieux, misérables et hurlesques.
— Nous ne rappelons que pour mémoire des choses aussi banales. La 'France les a assez connues sous le régime de Y Ordre moral, et même depuis.
L'électeur, pour 'lequel la grande affaire est de vivre et de pourvoir à la vie des siens plutôt qu'au salut du pays, qui ne Foccupe pas outre^mesure, subit aisément la pression. C'est sitôt fait de lâcher un vote et si peu de chose en apparence! Le Suffrage, faussé, travesti, devient une. farce, tourne en ribotte, se transforme en kermesse. L'Oracle de la Yoix nationale aura sa suprême expression, comme c'est du reste général chez les peupie» qu'il est convenu d'appeler libres, dans l'éructation durastell, dernier mot de nos démocraties. L'emblème définitif du Peuple Souverain sera le veau légendaire de Calvet-Rognat. Quel civisme! Quels citoyens, qui mettent leur vote au prix d'un repas ! Quelle inconscience et quels choix!-*— Il n'y a pas de Suffrage, a dit un politique, il n'y a pas de Liberté, là où des hommes sont assez riches pour en acheter d'autres ou assez pauvres pour se vendre.
Enfin cette1 immoralité, dont on s'attache, donnant le change, $ rendre responsable, par une imputation trop exclusive, une fonwe du Suffrage, tient au principe luimême du Parlementarisme. Nous rentrons ici, comme on voit, strictement dans ndtre&ujet.
S'il est vrai que le fond et <l!essence du mécanisme parlementaire, ainsi que nous l'avons dit, est l'instabi-
lité, tous les cabinets seront amenés en conséquence, glissant sur la même pente par une nécessité qui persiste invariablement, à mettre en œuvre tous les moyens, d'abord avouables et puis quelconques, pour tâcher de remédier autant qu'il leur sera possible à ce défaut radical de stabilité l Tout ce qui vit, si précaire qu'en soit l'existence, veut vivre ; les pouvoirs veulent durer, même ceux qui naissent des Parlements. D'ailleurs la première condition pour entreprendre quelque chose
est probablement d'exister. ; , w , . „ . L {
Cette condition élémentaire est précisément la question que les pouvoirs constitutionnels, sans cesse battus en brèche par tes oppositions qui leur livrent l'assaut, s'évertuent sans cesse à résoudre. Ce n'est en vérité que s'il réussit à se placer dans des conditions extra-parlementaires qu'un gouvernement d'origine parlementaire pourra se promettre de subsister un peu moins précairement qu'au jour le jour. Les ministères ne parviennent à obtenir enfin quelque perspective de durée, qu'à la condition de se créer à tout prix des appuis solides, qui, leur étant rivés assez fortement par le. lien matériel des intérêts tant personnels que locaux, cessent d'être sujets au hasard des fluctuations qui se produisent au sein des corps délibérants. Il faut aux cabinets, pour qu'ils vivent et gouvernent, des députés budgétaires, des électeurs vendus, des bourgs-pourris, puisque c'est l'expression. Le Parlementarisme en arrive ainsi, d'une chute perpétuelle et fatale, au règne des satisfaits de Guizot, qui* fut personnellement — ce qui est terrible — un homme probe. Vous sentez-vous corrompus ? Ce mot ministériel et triomphant qui leur fut adressé par le favori de Louis-Philippe peut à perpétuité se redire, avec le même succès, autant que durera l'institution parlementaire. Gomme ils sont en putréfaction, ils ne se sentent plus.
Ainsi finit nécessairement, par cette déliquescence putride, le Parlementarisme établi sur la base du vote d'arrondissement, qui est la forme de votation en rapport avec la prédominance économique du capital foncier.
Que toute cette immoralité soit imputable pour une part au vote d'arrondissement lui-même, il n'y a pas à en douter. Le vote local est par essence dépravateur; oui, mais il n'est ni le seul ni le premier coupable. Le vote d'arrondissement est corrupteur; mais la Centralisation, elle aussi et surtout, corrompt; mais le vice de la constitution sociale corrompt; mais le Parlementarisme corrompt. La corruption est due à la combinaison de toutes ces influences dépravantes et le Suffrage en est l'instrument plus souvent qu'il n'en est le principe.
Ainsi généralement pour toutes les incriminations qu'on met à la charge du scrutin d'arrondissement, bouc émissaire des iniquités auxquelles on l'associe quand il aurait assez de répondre des siennes.
Il substitue, dit-on, l'exclusivisme étroit des intérêts locaux à l'intérêt de tout le pays, fragmente l'Unité nationale, fait que la Représentation parlementaire n'est plus, pour rappeler l'expression dont on s'est servi, « qu'un miroir brisé de la Nation ».
Le premier reproche est fondé, mais il n'est pas spécial au vote d'arrondissement. Pour ce qui est de l'intérêt public, nous aurons assez démontré, d'un bout à l'autre de cet ouvrage, qu'il ne saurait être représenté dans nos Parlements. S'il est de fait que l'influence des considérations locales s'impose plus que de raison aux députés, cette influence leur crée du moins, avec une sorte de contrôle, quelque responsabilité. — Les députés ne personnifient que l'intérêt local. — C'est déjà quelque
chose. Gela vaudra sans doute encore mieux que lorsqu'ils n'exprimeront, incorporés par les factions, que la valeur d'un chiffre dans l'armée d'un parti ou lorsqu'ils ne représenteront rien que la rapacité de leurs convoitises individuelles.
Quant à la prétendue fidélité de la Représentation nationale, nous avons déjà fait justice de cette ànerie consacrée par la tradition. Nous avons établi définitivement, dans notre Première partie, que jamais une Nation n'a pu être représentée, et, qu'on s'y prenne comme on voudra, ne le sera jamais. Il importe donc peu que le miroir soit un ou brisé, à facettes ou d'un seul morceau, il n'offrira pas plus sous une forme que sous l'autre une image quelconque du Pays. Nous laissons donc pour ce qu'elle vaut cette figure de rhétorique.
On ne nous soupçonnera sans doute pas, après ce que nous venons de dire au sujet du scrutin uninominal, d'en vouloir faire l'apologie. Nous ne plaidons pas les mauvaises causes et celle du vote d'arrondissement est, nous le déclarons, insoutenable. Ce rudiment enfantin du Suffrage ressemble peu, assurément, à ce que sera son organisation fonctionnelle chez les sociétés venues à l'âge de majorité politique. Nous dirons seulement que si le Suffrage d'arrondissement était réduit aux vices qui sont les siens, dégagé de ceux qui proviennent des influences qui le conditionnent, peut-être alors ne serait-il pas absolument impossible de l'accommoder à la forme d'un état de choses qui, n'étant pas encore l'Ordre républicain, serait du moins un acheminement vers la préparation de cet ordre.
Nous concluons, en résumé, que le Suffrage d'arrondissement, local, uninominal, comme il plaira de l'appeler, tel qu'il peut exister dans lesconditions d'une Ré-
publique parlementaire, défectueux en lui-même et vicié par les influences économiques et politiques, ne fournira jamais que des choix dérisoirement insuffisants, comme ils le furent jusqu'aujourd'hui, pour constituer les Assemblées qui sont chargées de notre salut.
Il semblerait que, dans la donnée admise du Suffrage universel, on inventerait difficilement un pire instrument de votation que celui du scrutin d'arrondissement. 11 y en a un pourtant, qui est le scrutin de liste. Aussi, est-ce à lui que tout d'abord on s'est adressé, et ses résultats ont été si parfaitement détestables qu'on a essayé d'y revenir et que, tôt ou tard, on y reviendra.
L'éleetion par le vote uninominal soumet l'expression du Suffrage aux influences locales et particulières. Elle fait peser sur l'Electeur, enchaîné à leur sujétion par les nécessités les plus étroites de l'existence, une telle pression que la valeur qui reste à son vote peut être tenue pour presque nulle. Mais enfin il conserve encore un semblant de fonction personnelle, une ombre de liberté de choix. Le scrutin de liste va plus loin. Il annihile de fait, il réduit à zéro l'Electeur et le Suffrage. Il absorbe l'initiative du votant dans une tout autre initiative; il la supprime réellement; disons le mot,, il l'escamote.
C'est le chef-d'œuvre de l'imposture.
Il était, vu l'esprit de l'époque, naturel que cet artifice électoral fût mis en usage aussitôt lorsque fut institué le Suffrage universel. Gomme rien ne peut se faire de franc dans notre âge d'escobarderie, il fallait bien qu'on reprît d'une main, bourgeoisement, ce qu'on accordait de l'autre. La Constituante de 1848 fut donc nommée au scrutin de liste, résultat qui put entretenir «ne certaine illusion sur le mérite du procédé. Mais la
Législative de 1849 le fut aussi et, plus tard, l'Assemblée rurale, ce qui, à voir les choses comme les voit l'opinion, sans entrer dans les arguties, pouvait infirmer l'illusion.
Sous le régime du scrutin de liste, le Corps électoral n'est plus qu'une machine à voter. Les comités qui dressent des listes choisissent pour lui, font vraiment l'élection. A quoi il n'y aurait grand mal si les membres des comités électoraux, régulièrement désignés par la masse des suffragants, n'étaient autres que les électeurs reconnus les plus éclairés. On aurait là un vote par délégation, une forme de vote à deux degrés, qui ne serait pas plus mauvaise qu'une autre. La trismégiste Convention de 1793 fut élue, si on se le rappelle, par un procédé analogue. Mais non; les comités se composent de politiciens, pourvus en général de médiocre talent, déloyaux de parti-pris, et quant à leur autorité, elle est celle qu'eux-mêmes se décernent. Les populations qu'ils s'ingèrent de faire voter n'y sont pour rien. C'est-à-dire que le vote est livré aux mains des hommes d'intrigue, à la merci de leurs coteries.
Signalons en passant un fait qu'il nous faut toucher, parce qu'il a dans ce pays de Centralisation, trop uniformisé, une grande portée, par suite des conditions relatives au milieu où il se produit. Nous parlons de celles qu'offrent chez nous aux manipulateurs professionnels de l'esprit public les habitudes intellectuelles d'une Ville telle que Paris, lesquelles, du reste, tendent aujourd'hui à se propager dans tout l'ensemble du pays. Un élément dont l'importance est ailleurs plus ou moins subordonnée, acquiert ici un ascendant qui peut devenir énorme, même usurper à l'occasion un pouvoir qui n'a plus de limites. L'époque n'est pas encore si loin, — c'était en 1863, sous le régime impérial d'alors, —
où une coalition de journalistes et de journaux fit à Paris comme elle le voulut les élections du Corps législatif. Les réfractaires, nous nous en souvenons, qui ne voulurent pas subir les prétentions de la ligue furent réduits forcément à l'impuissance, toutes les voies de la publicité leur étant fermées par mot d'ordre. Cet exemple est topique et valait qu'on le rappelât.
La formation des listes de candidatures ne peut manquer de répondre à la composition vicieuse des comités qui entreprennent ainsi les élections. Les noms choisis par eux ne seront guère ceux qui méritent au plus haut degré et par les titres les plus valables d'obtenir la confiance du Corps électoral. Ils prendront les hommes de parti, les fanatiques, les violents, avec ceux-là, ce qui est encore pis, les ambitieux, les acrobates, qui feront le mieux l'affaire des factions. Les candidats devront avant tout adhérer aux programmes. Ce n'est plus alors la loi du besoin public qui détermine l'élection ; ce sont uniquement les calculs des partis en présence. Nous ne sommes plus du tout sur le sol de la réalité. Nous marchons en sens opposé, dans l'artifice, dans l'imposture, vers la domination prochaine de la Démagogie au sens antique et littéral de son appellation.
Supposez un département comme il s'en trouve plus d'un en France, où les opinions sont extrêmes et les oppositions tranchées. Le candidat y devra être tout du long, à l'ordonnance du programme, libre penseur, matérialiste, àthèe, républicain écarlate, socialiste, révolutionnaire..., ou par contre et de pied en cap, catholique, ultramôntain , monarchiste fleurdelisé, autoritaire, conservateur-borne. Est-il impossible qu'un homme simplement honnête et de sens droit, possédant les lumières que donne l'expérience, estimé de ses concitoyens, capable de leur être utile, n'ait pas en même
temps sur tant de choses extra-pratiques, dont il ne s'occupa jamais, des convictions si péremptoires? Or, que ledit honnête homme se refuse, dans la droiture de ses principes, dans la dignité de sa conscience, à se faire l'instrument des coteries, en adhérant les yeux fermés aux programmes qu'elles le mettent en demeure de subir; ce candidat loyal, vraiment indépendant, se trouvera être en conséquence assis par terre entre deux listes ; il ne sera sur Tune ni sur l'autre. Les électeurs, toujours souverains, mais sujets à la discipline des comités électoraux qui les enrégimentent , ne seront libres, s'ils s'obstinent à le vouloir nommer, que de perdre leurs voix sur son nom ; — sans compter qu'ils s'exposent à laisser réussir précisément celle des deux liâtes qu'ils redoutent le plus de voir passer. On L'a dit, et le mot est fort juste, la question de vote posée de la sorte est pour eux la. carte forcée.
Telle est, sous le règne du scrutin de liste, la sincérité du Suffrage. Si rélecteur, au lieu de mettre dans l'urne un bulletin composé d'avance par de3 officieux qu'il n'a pas délégués, choisissait pour de bon et par lui-même ses candidats, il les prendrait sans doute au gré de ses intérêts, c'est-à-dire pour le bénéfice général du public, au lieu de servir, comme il le fait et sans savoir ce qu'il fait, les vues occultes des parti». Ainsi ce sont, en résumé, les électeurs qui mettent dans les urnes les bulletins, mais ce sont les factions qui les ont imprimés. Que devient le Suffrage ?
Ceci est d'ailleurs nécessaire, parce qu'il est, avec le système d'élection par départements, impossible que l'électeur, noyé dérisoirement dans une circonscription aussi vaste, arrive par lui-même à voir clair dans le triage des candidatures. L'erreur a sa logique. Si le vote a tieu par départements, fait qui s'identifie au scrutin de liste, il faut alors des comités électoraux ; et si l'o n
■a des comités électoraux, ils imposent aux votants ce qu'ils nomment la discipline des partis, ils embrigadent les électeurs, qui votent alors comme un seul homme, soit pour la liste du gouvernement, soit pour celle de l'opposition. C'est le triomphe des politiciens et le Suffrage est nécessairement escamoté.
On nous dira que dans un grand nombre de départements l'antagonisme ne se montre pas aussi tranché. La question se pose plus volontiers sur le terrain de la compromission. Ce sont pour l'ordinaire « des populations sages », nous usons du cliché, que celles dont les partis doivent obtenir les votes. Soit ; nous n'avons pas à méconnaître que cette sagesse de l'affaissement soit •en effet le caractère qui apparaît prédominant dans la plupart de nos provinces. Mai* quel en sera le résultat? Les partis n'en auront pas moins, là comme ailleurs, leurs coryphées à faire passer ; seulement, c'est toute la •différence, il leur faudra des sauf-conduits pour que l'opinon les accepte.
Cette obligation a produit une spécialité de candidats •dont l'emploi est précisément de rendre acceptables les listes qui ne peuvent être que par leur moyen accommodées au goût public. Ils sont dans la cuisine électorale l'apprêt qui fait, puisque c'est le mot, passer le poisson, n'étant d'eux-mêmes chair ni poisson. Ou plu* tôt ils sont l'un et l'autre, ils sont tout ce qu'on voudra, =au gré des circonstances et de l'opportunité, qu'ils apprécient au seul point de vue dont ils ne se départent jamais, celui de leurs calculs personnels.
Gens corrects qui tiennent la prudence pour la première des vertus; tempérés, mesurés, pondérés, d'ailleurs posés dans leurs affaires et de même posés dans l'opinion, avec justice, puisqu'ils en sont les courtisans, ils ne compensent que par l'ampleur de leurs prétention» ambitieuses leur vacuité de cœur et de cerveau.
Gens en deux mots considérés et par le fait considérables. Le seul excès, qui ne peut lui-même que les honorer, dont pourraient paraître capables ces hommes timorés en toutes choses est celui du patriotisme, qu'ils ont à leur manière ; si activement dévoués pour leur pays qu'ils sont résolus à le servir quelles que soient la forme et l'essence des régimes qu'il lui plaît d'introniser, ave« tous les partis et sous tous les drapeaux. Titre de sympathie aux yeux de populations qui sont participantes du même esprit de lâcheté. Aussi seront-ils sur toutes les listes, sur l'officielle, sur l'opposante, sur une troisième si elle existe, sur dix s'il s'en produisait dix. Leurs noms y sont indispensables comme le timbre sur les affiches. Ils sont tout spécialement, dans leur honorabilité reconnue et populaire, les pièces de résistance avec lesquelles se font ces listes qu'on appelle de conciliation, qui ont un rôle si important dans les contrées dont le caractère est tempéré. D'où il résulte que, les électeurs des deux camps et de tous les camps les mettant forcément dans l'urne, ils ne peuvent pas manquer de passer au dépouillement en tête de la députation.
Résultat misérablement paradoxal. Ainsi des hommes saris caractère, pour lesquels ce qu'on peut de mieux en fait d'appréciation est de ne pas parler d'eux, deviennent par excellence, à de triomphales majorités, les représentants du pays. Ces hybrides de la politique entrent de plain-pied à la Chambre avec le poids d'autorité, l'aplomb de sottise, l'outrecuidance mafflue que donne à des gens de leur espèce la considération publique. Nous voilà loin de la solution du problème politique, tel que l'a. posé depuis longtemps un historien philosophe, laquelle consiste, comme il l'a dit, «à dégager de la masse sociale ses éléments les meilleurs pour qu'ils exercent la direction ». Ici ce n'est pas aux meilleurs que la direction est confiée ; elle est dévolue aux castrats. Ce sont eux,
en définitive, dont le jugement arbitral fera loi au sein des Assemblées élues. Où nous mèneront-ils le pays î
Et dire qu'on a bien osé venir nous préconiser le scrutin de liste pour la « souplesse » dont on affirme qu'il est doué ! Car l'électeur est, nous dit-on, toujours libre de substituer sur la liste imprimée les noms qui ont sa préférence. La gasconnade est vraiment forte! Sans doute ; j'inscrirai, si bon me semble, Cettiwayo ou Mustapha ; passeront-ils? c'est une autre affaire. Est-ce de rayer des noms qu'il est question pour en écrire d'autres à la place ou de faire passer des candidats ? Or, les seuls qui pourront passer sont en effet ceux dont les noms se lisent en lettres moulées sur les listes qu'on distribue, c'est-à-dire qui sont désignés sous le manteau de la cheminée par les comités politiques. On le sail fort bien, et c'est pourquoi on a sollicité, exigé, imposé avec une âpreté si caractéristique, l'adoption du scrutin de liste.
Il est trop clair que l'électeur votant au scrutin de liste n'est plus libre que de perdre sa voix. Les listes de candidatures auront été élaborées, dressées, imprimées et tirées, finalement adressées aux masses votantes.... par qui? par le conclave électoral installé au chef-lieu du département? — Non ; le procédé ne serait pas encore assez artificiel. Les listes seront d'abord soumises au Comité central qui siège à Paris, duquel émanent, créés par lui ou autorisés, les Comités électoraux de tous les départements. Puis elles seront envoyées par leur intermédiaire dans les arrondissements, distribuées par leurs soins aux populations. Celles-ci seront fournies de députés par la confection parisienne, comme elles le sont de vêtements par le Louvre oi> par le Bon Marché. Voilà un mécanisme qui va parfaitement aux habitudes d'un peuple monarchiséàfond, tombé dansl'hébétement delà Centralisation au point d'avoir perdu tout instinct
de la vie civique. L'électeur connaîtra peut-être, dans les listes de noms qu'on lui remet, un nom ou deux sur une douzaine ; il prendra les autres de confiance. Gela lui suffira pour faire acte de Souveraineté. Quelle pitrerie !
On va nous répondre, il est vrai, qu'il s'agit moins de choix locaux et personnels que d'une option politique. L'électeur se déterminera d'après La couleur de la liste, rouge ou bleue ; il n'en faut pas plus. La signification de son vote sera ainsi toute politique.
Trop politique, malheureusement. C'est le vice radical du système et qui le condamne sans appel.
S'attacher à diminuer le nombre des unités électo-
raies, qu'on amplifie démesurément pour absorber en elles toutes les velléités des groupes naturels, toutes les initiatives des localités, n'a rien de commun avec la voie qui mène à la constitution de l'ordre républicain. On marche à l'opposé ; on lui tourne le dos. On témoigne qu'enfermé dans le cercle de l'ordre arbitraire et fictif, on ne possède pas l'idée la plus élémentaire de l'Organisation.
Car un véritable 'régime de liberté repose essentiellement, comme sur sa première base, sur la préservation du droit des minorités ; ce qui constitue, à proprement parler, le garantisme ou le règne du droit contractuel, c'est-à-dire en définitive et précisément le fait de l'Organisation. Nous voilà loin du scrutin de liste.
L'essentielle tendance de ce régime, qui le; caractérise, va au contraire à étouffer les minorités en consacrant la permanence de leur oppression. Avec lui ce ne sont plus seulement des minorités locales qui se trouvent privées de mandataires. Des arrondissements tout entiers, des agglomérations, des cités importantes n'auront plus leurs droits défendus dans le Parlement; leurs réclamations les plus justes, leurs plus vitales revendi-
cations, seront exécutées haut la main; et peut-être elles-mêmes en viendront* acculées à une rébellion illégale autant que légitime, à se voir accablées par la force de la Souveraineté nationale et traitées en peuples conquis. Nous avons vu de ces écrasements ; troùve-t-on n'en pas avoir assez?
Enfin, nous ne parlons plus maintenant de localités ni d'arrondissements, il arrivera que des départements, des groupes de départements, des régions du sol national plus ou moins vastes, ne seront plus représentées que par des Députations opposées en bloc ou acquises de même au gouvernement établi. Des Députations tout entières iront ainsi s'asseoir comme un seul député sur les sièges de l'opposition, ce qui, dans les conditions créées par le fait du régime centralisateur joint au système électoral, vaudra pour les populations représentées de la sorte autant ou moins que si elles ne l'étaient pas du tout. L'Alsace-Lorraine devant le Reichstag peut donner une idée du sort qui leur sera fait.
Le résultat de cette mise en présence de forces militantes compactes, en hostilité déclarée, sera un état de choses qui ressemblera beaucoup trop à une expectation de la guerre civile ; et si les choses en viennent au point que celle-ci finisse par éclater, les députations opposantes seront d'ores et déjà toutes prêtes pour constituer les juntes insurrectionnelles des contrées soulevées à leur voix. Belle conception en vérité que ce partage violent du pays et de ses ayarit+cause en deux camps ennemis qui se font face, ne demandant qu'à s'entre-détruirel
11 n'est certes question de dissoudre le faisceau de notre Unité politique en dissociant les éléments dont elle est formée. Loin de la ; il s'agit bien plutôt, en
rapprochant ces unités sous la loi de leurs corrélations organiques, de rendre le faisceau plus fort qu'il ne fut dans le passé parce qu'il sera enfin resserré par des liens autres que factices. Mais sous cette condition, qui est absolue, il est bien évident que le droit des minorités, s'il peut obtenir la sauvegarde qu'il doit avoir dans la donnée d'un régime qui ne soit pas le règne brutal de la force mais l'organisation de la Liberté, possédera d'autant plus cette garantie à mesure que seront faites plus nombreuses les unités électorales. Il est clair en même temps que l'épaisse machine d'écrasement qui se nomme le scrutin de liste fonctionnera justement à rencontre de la garantie due aux minorités, à contresens de la Liberté, au rebours de l'organisation.
Les principes vrais, quoi qu'en ait dit notre sagesse bourgeoise, ne conduisent jamais à l'absurde ; les faussetés y arrivent toujours. Le scrutin de liste ne réaliserait pas cette perfection de l'erreur s'il retenait encore quelque trace de ces conditions naturelles, — telles que sont d'abord les relations d'ordre géographique, — d'où le Suffrage tire évidemment la compétence qu'il peut avoir et par conséquent sa valeur. Il faut, pour que le Suffrage devienne tout à fait une fiction, en supprimer le dernier vestige. A quoi Ton ne manquera pas de réussir si Ton admet, ce qu'on prétend, pour achèvement du scrutin de liste que tout candidat peuf poser sa candidature n'importe où, à son gré, autant qu'il le juge à propos, sur toute la surface de la France. Ainsi faisait Bertron, le Candidat humain. On est de la sorte, comme le furent les Constituants de 1848, Représentant du Peuple, titre sonore ; du Peuple français pris en bloc, sans limitations ni barrières, ni Gascon, ni Normand, ni Comtois, ni Picard, indistinctement, sommairement. On incorpore une abstraction qui est...
Tunité nationale. Pourvu qu'on se fasse ici ou là nommer à la députation, on exprime tout, on résume tout. Voilà sans doute une idée large!
Ils sont les représentants du Peuple ; ils personnifient, chacun d'eux, la totalité d'une nation de trente-huit millions d'hommes... Allons donc! cette prétention dépasse la mesure de la puissance humaine. Au lieu de vous dire les représentants de la France, que vous ne connaissez pas et qui vous ignore, tâchez d'être modestement et le moins mal qu'il vous sera possible les mandataires de vos localités, qui vous connaissent et qui vous sont connues. La charge pèsera encore assez pour la carrure de vos épaules. Et vous vaudrez plus de cette façon que sous un titre plus ambitieux. Vous répondrez du moins à une réalité; vous exprimerez quelque chose qui ne sera pas entièrement un humbug politique ; vous représenterez même sans le savoir, — plus d'honneur que vous ne méritez, — la promesse de l'avenir, l'idée encore latente de la Révolution à laquelle vous n'entendez rien, le rudiment obscur de cet ordre contractuel dont vous êtes incapables de concevoir le premier soupçon et qui n'en sera pas moins la loi des sociétés lorsqu'enfin elles s'organiseront.
L'unification obtenue par voie artificielle a toujours été le grand cheval de bataille de l'Autoritarisme. On parle d'unité, qui n'est plus connue, malheureusement, que de nom, tant on a su fausser la chose; mais le langage est connu. En règle générale, quand vous voyez ce mot A' unité dans les harangues de nos hommes d'Etat, lisez autorité. Gomme leur esprit antipathique à l'intuition du vrai, fermé par conséquent à toute idée d'organisation, ne sort jamais du cercle des créations fictives, ils ne peuvent concevoir et ne conçoivent en fait d'unité que son supplément autoritaire.
C'est ce même prétexte d'unité qu'on ne manque pas de mettre en avant à propos du scrutin de liste. 11 y a des gens qui affirment, et sont peut-être de force à le croire, qu'un tas de sable est une unité. Plus le tas aura de volume, plus l'unité vaudra. On pulvérisera la matière électorale, qui est la Nation, pour la verser en bloc, désagrégée, amorphe, dans les moules du scrutin. On les fera amples, afin de l'y verser à tombereaux. On amplifiera par le fait dans la mesure la plus imposante l'autorité représentative des mandataires du Pays. Ne va-t-il pas de soi que le prestige d'un député nommé par cent mille voix est dix fois plus prestigieux que celui d'un autre qui n'en aurait que dix mille ? L'avantage du scrutin par départements sur le scrutin d'arrondissement est en conséquence manifeste ; affaire de recensement ou d'arpentage. A la bonne heure! ce sont au moins des idées saisissables, dignes de nos hommes d'Etat, appropriées aux dimensions de leurs gouvernementales cervelles. C'est, il n'en faut douter, l'infaillible moyen de porter à la plus haute puissance, pour mieux la substituer à la Souveraineté de la Nation, l'autorité de la Représentation nationale, puisqu'ainsi elle se nomme, « dont on dé fend les intérêts ».
Sommes-nous donc descendus à ce point de matérialisme? Sommes-nous si bas dans le terre-à-terre de ces conceptions empiriques, si plates qu'elles sont audessous d'une discussion sérieuse?
11 est à regretter qu'on s'arrête, sous le prétexte de rester pratique, en si beau chemin. Il y aurait pourtant une idée encore plus grandiose, un procédé plus volumineux, qui serait de faire voter toute la France, en masse, sur une seule liste, cinq cent et quelques noms, toute la Députation. Chacun des partis qui prétendent à s'emparer du Pays dresserait la sienne ; un véritable dictionnaire des compétitions disponibles, un Bottin
politique avec les noms et les adresses. Jamais l'esprit américain n'aurait trouvé rien d'aussi fort. Gomme cela grandirait à la fois le Suffrage, l'Electeur et le Député! Chacun des votants pourrait dire qu'il a vraiment nommé toute la Députation nationale et chacun des Elus qu'il est celui de toute la France. Ce ne serait plus par des milliers mais par des millions de représentés que se chiffrerait alors l'importance représentative de son individu. Voilà qui s'appellerait créer « de grands courants d'opinion » .
On ne nous opposera pas que l'exécution de la chose offre une difficulté pratique. Il est sans doute un peu plus long, mais il n'est pas plus difficile de faire et d'imprimer une liste de cinq ou six cents noms qu'une de douze ou quinze. Et pour ce qui est de l'électeur, il la mettra dans l'urne tout aussi bien ou tout aussi mal, avec autant de contrôle et de clairvoyance. Quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre.
Nous nous moquons, va-t-on nous dire. Peut-être. On ne dira pas, quoi qu'il en soit, que nous forçons les choses pour en faire une caricature. Elles sont allées plus loin. Est-ce que nous n'avons pas entendu invoquer, à la tribune du Palais-Bourbon, ...quoi? la monomanie, pour employer le mot scientifique, d'un c polémiste illustre » dont la disparition n'a, Dieu merci, laissé aucun vide dans ce monde de la Presse, qu'il avait avait cru remplir de .sa remuante personnalité.
Oui, on nous a rappelé, par une évocation assurément peu prévue, Y Unité de Collège et le Bulletin uninominal inventés par feu Girardin... Le bon billet I Hâlons-nous pourtant de reconnaître qu'on a bien voulu, — toujours parce qu'on est pratique, — ne donner l'invention que pour un idéal.
C'est bien effectivement, pour ce qui est du Suffrage, l'idéal de l'incompétence et pai' conséquent le dernier
mot de la fiction. II y a des hommes dont l'esprit est fait de telle sorte qu'ils semblent mis au monde pour tourner le dos naturellement à la vérité, pour marcher d'instinct dans la voie de l'erreur et du sophisme, jusqu'à l'extrémité, jusqu'à l'absurdité, et mourir sans s'être jamais aperçus qu'ils y sont entrés. L'inventeur du scrutin uninominal fut de ces hommes-là. Mais il est certain que faute de grives on mange des merles et que n'ayant point de principes on prend une théorie là où on peut la prendre. En effet, pourquoi pas l'unité de collège et de bulletin, le Suffrage uninominal? Et pourquoi, pendant que nous y sommes, au lieu d'une Assemblée qui ne personnifie qu'une nation, ne pas nommer ainsi tout de suite et de but en blanc, l'aréopage universel de l'humanité? On voterait télégraphiquement ; rien de. plus pratique, et le vote serait toujours aussi compétent. Les illustrations sortiraient, cosmopolites et polyglottes, dans Tordre de leur notoriété ; les Girardin et les Bertron y seraient en nombre et le docteur Tanner aurait eu des chances, s'il avait vécu, valant du reste autant qu'un autre charlatan et vivant de moins, pour être installé Président de la République universelle.
Voilà donc ce qu'il y a dans les têtes de ceux que nous prenons pour pilotes; voilà les badauderies énormes, comme a pu seul en fabriquer ce siècle de lumières, dont leurs boîtes osseuses sont meublées. C'est même ce que nous voyons ici de plus intéressant. Nous avons éprouvé, ipso facto, quelle valeur il nous est permis d'accorder à la science de nos parlementaires. Nous avons pu juger à quel point ces légistes sont immergés dans le faux, étrangers, réfractaires d'instinct, à toute conception politique établie sur les bases de la réalité. Pour qu'ils osent apporter des inepties de cette force à
la tribune d'un Parlement, il faut que des hommes d'Etat soient bien assurés que l'Assemblée qui les écoute a perdu comme eux, avec le sentiment du vrai, toute idée de la vie organique.
Envers et contre la théorie, trop ingénieusement inventée, de leur identité représentative — chacun d'eux ne pouvant manquer, puisqu'il représente tout, de représenter la même chose, — il arrivera cependant que l'autorité des membres d'une même députation, lesquels malheureusement ne sont pas tous des Bertron, sera en fait très inégale, proportionnée au nombre et à l'importance des départements qui les nomment. Ceux qui auront été portés dans une demi-douzaine de départements seront déjà des personnages très fortement autorisés, les grands feudataires du Suffrage, les hauts barons de l'Ochlocratie. Mais l'homme qui se sera fait nommer dans vingt-cinq ou trente se trouvera dès lors mis en demeure, pour ainsi dire, de se faire à sa façon, puisqu'il y en a plusieurs, le sauveur de la société. Soit en avant soit en arrière, plutôt à reculons qu'en avant, l'entraînement sera pour lui à peu près fatal. Voilà un homme providentiel ; il doit répondre à sa mission; on l'attend de lui. Fût-il de vue moins courte, fût-il même moins improbe que ne le sont d'ordinaire nos bateleurs politiques, il se trouvera nécessairement poussé, sous la pression des circonstances, vers les entreprises de portée dictatoriale avec toutes les suites qu'elles appellent. L'homme de la dictature dira à ses feudataires ce que nous avons entendu par avance : « Je me suis fait le défenseur de vos intérêts; laissez-moi vous tailler le gâteau de la Souveraineté. Je ne vous demanderai pas d'où vous venez et je vous ferai les parts larges en me réservant le morceau de la fève ». Le mot final de tout cela sera donc évidemment quelque dernière incarnation du Césarisme sous la seule forme qu'il puisse
avoir dans notre âge moderne, le Macairi&me] comme nous disions au temps du second Empire, c'est-à-dire le règne de l'intrigue et la puissance du tripot.
Un artifice électoral tel que celui que nous venons de décrire, qui met à la disposition de personnalités ambitieuses, généralement insuffisantes comme portée d'intellect et presque toujours dépourvues de conscience morale, ces écrasantes prépondérances, ne peut, cela est trop évident, que rompre le fragile équilibre de l'artifice parlementaire "Il est fait pour exagérer les antagonismes, fortifier les factions, rendre les prétentions plus âpres, les résistances plus compactes et plus obstinées, développer les conflits, amener avec les crises violentes les usurpations qui les suivent, mettre en péril la Liberté. Il tendra pour le moins à constituer, sous le couvert spécieux du mandat que les électeurs décernent à l'état de blanc-seing, une féodalité des praticiens de la politique, engeance brouillonne et dévorante, qui est, ainsi que nous l'avons dit, la plaie des Sociétés, inorganiques jusqu'à présent, qui se réclament du Droit populaire. D'où ne peut sortir en définitive que le règne habituel de l'intrigue et de l'abus de pouvoir.
On ne saurait imaginer rien de plus antidémocratique, de plus dangereux dans un Etat qui prétend être égaiitaire.
On a adressé au scrutin d'arrondissement le reproche inéluctable de rétablir en fait la domination immorale du censitarisme. La confection d'un député par cette façon de vote est une affaire, au plus bas mot, d'une dizaine de mille francs. Nécessairement les voix s'achètent. Il importe donc peu que tout Français âgé de vingt-cinq ans soit éligible, — en théorie, — comme il est admissible à toutes les fonctions. Ce sont les joyeu-
sêtés de notre esprit bourgeois. — En fait, la première condition pour s'exposer aux chances d'une candidature aussi coûteuse est nécessairement d'être riche. La valeur personnelle, ici comme ailleurs, passe après celle du capital. Gela ne fait pas doute. On nous a même laissé entrevoir dans les perspectives du scrutin d'arrondissement les Turcarets de l'avenir montant des commandites pour exploiter les bourgs pourris qui les investiront de l'omnipotence législative. La chose est à prévoir, mais il faut prévoir également que l'abus financier sera, ce qu'on n'a pas dit, plus large et pire avec le scrutin de liste. Nous verrons les faiseurs de la politique, liés par une alliance naturelle à ceux de la finance, former une ligue d'exploiteurs qui dévorera la Nation en lui faisant ses lois, usurairement payées. Comme le charançon se met dans le blé, l'engeance politico-banquiste, politico-banquière, prendra possession du Pays, absorbera sa production, épuisera sa substance, le soumettra au règne de l'immoralité affichée sans vergogne. La honte qui sera sur lui, pourvu qu'elle s'en engraisse, inquiétera fort peu cette tourbe. La France, mise au pillage , descendra au degré d'une Bolivie européenne. Nous verrons cela, probablement, un peu plus tôt, un peu plus tard. Il faudra regretter cet âge d'Astrée où l'on ne payait annuellement à un Napoléon III, pour son entretien personnel et celui de sa mascarade, qu'une soixantaine de millions. Développée dans des proportions dont ne peuvent donner aucune idée les abus enfantins du vote censitaire et local, la corruption, que l'on affecte de redouter, gangrènera foncièrement les mœurs publiques. Les austères moralistes qui ont stigmatisé, non sans motif, le vote de clocher, ne se font pas illusion sur ces conséquences de l'autre système d'élection. C'est précisément l'idéal qu'ils ont en vue de réaliser. Par où le
scrutin <io liste est si fort en faveur dans un certain cénacle d'intrigants politiques, plus prévoyants que la masse qu'ils entraînent après eux.
En résumé :
Les deux systèmes électoraux que nous mettons en œuvre à tour de rôle, expressions sophistiques d'une époque de fausseté, ont en eux-mêmes tout ce qu'il faut pour donner des députations à perpétuité défectueuses.
Le scrutin d'arrondissement asservit l'électeur aux influences locales. Tout en affectant de respecter ce qui doit être la loi fondamentale du Suffrage, la compétence du vote et la liberté du votant, il fausse et déprave le Suffrage. Il a d'une part pour résultat de faire surgir des bas-fonds du pays pour l'introniser au pouvoir dans la dureté inique de son égoïsme, avec ses ignorances, ses préjugés, ses étroitesses, ses couardises, ses ambitions improbes, toute la fleur du parasitisme bourgeois, l'Argyrocratie provinciale et rurale. D'autre part et concurremment, il porte à la Législation une tout autre catégorie d'éléments politiques, contraires de provenance et de nature, qui ne sont pas meilleurs, exprimant la protestation des minorités citadines brutalement écrasées sous les sabots des masses rurales : illustrations impratiques, souvent discutables, notoriétés brouillonnes, ferments de troubles, trognons d'émeute. D'où la cacophonie la plus achevée, l'antagonisme en permanence.
Le scrutin d'arrondissement met en morceaux le corps électoral. Il noie l'intérêt de la Nation dans la masse chaotique des intérêts locaux et particuliers. Il fragmente , il rapetisse l'esprit politique. Il substitue à l'unité de la vie nationale la multiplicité incohérente
de forces parcellaires qui ne tendent pas à une convergence, l'inorganique agitation d'éléments inorganisés qui ne feront jamais une synthèse parce qu'ils ne s'engrènent pas dan& une action d'ensemble. Il émiette le pays.
Le scrutin d'arrondissement, en absorbant ainsi l'intérêt général dans les intérêts privés, est nécessairement corrupteur. Il ne peut que substituer le règne des petites intrigues et des petits hommes à celui de l'esprit civique, à la direction que les citoyens loyaux et de vue large devraient seuls exercer. Il frappe la Nation d'impuissance.
Le scrutin d'arrondissement, en subordonnant la valeur personnelle de l'homme à l'importance réelle du capitaliste , dégrade la conscience nationale, matérialise l'action politique.
Tous ces vices du scrutin local sont assez saillants pour fafre que des esprits de bonne foi, qui n'ont pas pu manquer d'en être frappés, aient été amenés à servir, par la juste condamnation qu'ils ont prononcée contre lui, les arrière-pensées ambitieuses des hommes d'intrigue qui réclamaient la suppression de cette forme de Suffrage en ayant soin de ne mettre en vue qu'un seul aspect de la question.
Car, si c'est un fait que le Suffrage d'arrondissement ne supporte pas l'examen, encore moins vaut le Scrutin de liste. Cet artifice électoral ne laisse même pas au Suffrage l'apparence vide que lui conserve la première forme de scrutin. Celle-ci était une imposture, • la seconde est un escamotage.
Le scrutin de liste substitue à la volonté prétextée du peuple, roi nominal, la puissance des coteries et la domination de leurs créatures. Il établit, avec la compétition permanente des factions, acheminement vers la
guerre civile, l'omnipotence aléatoire des hommes de parti et aussi, ce qui est pire, l'influence plus durable de ceux qui sont de tous les partis, capables de tous les crimes parce qu'ils sont toujours prêts, quand la fortune a prononcé, à contresigner ceux dont d'autres prennent l'initiative. Il crée le règne de l'intrigue pour produire le triomphe des ambitieux. 11 fait l'empire final des neutres et la replétion des ventrus, instruments nés des dictatures qui n'auront plus qu'à s'affirmer.
La dictature est, en effet, le postulat assez apparent de ce mécanisme électoral. La constitution de l'unité politique, dont on argue en sa faveur, n'est qu'une fausse unité, celle qui plaît à nos hommes d'Etat parce qu'elle ne constitue en définitive qu'un vaste instrument d'oppression centralisé entre leurs mains pour produire l'absorption de toutes les initiatives qui font qu'un peuple se sent vivre. Cette unification de l'Autoritarisme, anti-républicaine, anti-organique, idéal de l'esprit gouvernemental, n'a rien de commun avec l'unité réelle et vivante qui résulterait de la coordination des éléments électoraux et de leur échelonnement fonctionnel; — conception toute républicaine et trop physiologique pour entrer dans les têtes de nos hommes de gouvernement.
Le scrutin de liste va enfin à constituer, issue néfaste, une féodalité d'un genre essentiellement moderne, celle des entrepreneurs de gouvernement, politicians, brasseurs d'élections et de finances, qui, dans nos sociétés les plus émancipées, dont leur vampirisme est la plaie, semblent être jusqu'à ce jour, en attendant qu'elles sachent s'élever des conditions de l'état empirique, anarchique, à celui d'organisation, l'aboutissant fatal de la démocratie.
Comme tout ce qui se produit dans le domaine des formes politiques, chacun des deux modes de Suffrage a son terme corrélatif, sa raison d'existence, là où doit toujours se chercher la raison d'être des apparences de cette nature, dans les dessous de la réalité économique. Le premier correspond à l'Argyrocratie du capital foncier, l'autre à celle du tripot. Sous le même masque de la Souveraineté du Peuple et du Suffrage universel, le vote d'arrondissement est en fait censitaire, celui de liste démagogique, si l'on entend par. démagogie, exactement, l'exploitation des masses votantes au bénéfice des faiseurs qui s'emparent de leur direction. — Telle fut aux temps antiques la République athénienne, qu'on voulait, disait-on, nous refaire; ce dont Dieu nous préserve I — Le Peuple peut choisir éternellement ou ne pas choisir, comme l'âne de Buridan, entre les deux applications de sa Souveraineté. Sous le premier régime de scrutin, il sera mangé tranquillement par les crocodiles, et dépecé sous le second par les vautours, — étant toujours souverain et roi incontesté.
§ 10. — Formation des Législatures.
Si le mécanisme d'élection qui donne naissance aux Députations ne peut produire pour les former que des choix généralement vicieux, elles deviennent encore plus mauvaises par la manière dont elles se constituent, après qu'elles sont nommées, en Corps parlementaires. Défectueuse est l'étoffe et pire en est l'emploi.
Une vérité, qu'on ne croirait pas fort transcendante et qui n'entrera pas de sitôt dans l'intellect des peuples parce qu'elle est en effet la dernier mot de la politique, au moins dans son application, consiste à dire que les intérêts publics devraient se traiter exactement, n'étant en somme d'autre nature, comme se font les affaires
privées, avec le même sérieux et la même précision, avec non moins de simplicité. A la place des médiocrités ambitieuses, avides de bruit et de prestige, qui les brassent d'ordinaire avec si peu de compétence, il y faudrait des hommes réellement pratiques, droits de jugement et même d'intention, si ce n'était pas demander trop, plus solides que prestigieux. Nous sommes assez naïf pour croire qu'il en existe encore» en France.
Voilà sans doute les éléments auxquels l'impulsion directrice paraîtrait bien revenir de droit. Admettons néanmoins qu'en fait ils ne puissent l'avoir exclusive ; du moins alors conviendrait-il, en correction de la tendance opposée qui est dans l'élection elle-même telle que celle-ci se pratique, de chercher les moyens pour leur ménager, au sein des Assemblées élues, une prépondérance qui remédie, autant que faire se peut, au vice originel de ces mêmes Assemblées.
Un mécanisme qui serait excellent, étant supposé que le régime parlementaire puisse en admettre un qui soit bon, serait celui qui, avant tout, commencerait par éliminer, comme le van nettoie le blé des pailles, tant d'esprits trop brillants, qui ne sont en général que des esprits brouillons, tant de parleurs faciles et diserts, qui possèdent surtout Tart spécieux de perdre leur temps et de le faire perdre aux auditoires qui les subissent, tant de faiseurs, tant d'habiles, tant de talents gâteux... 11 faut si peu d'esprit pour avoir du bon sens!
Nous serons bien près d'être en pleine eau, lorsqu'enfin ceci sera compris.
Comme on ne connaît jusqu'aujourd'hui rien d'analogue à ce procédé, qu'il est même permis de regarder comme une utopie, nous voyons le Parlementarisme
rester en attendant ce qu'il a toujours été, le domaine de l'intrigue et le royaume duparlage. Toutes ces Assemblées sont les mêmes. Les hommes en dehors, dont la valeur est toute de surface, s'y emparent bientôt de l'ascendant ; les esprits conscients et virils, si le crible électoral en a laissé passer quelques-uns, sont subordonnés aux artistes. C'est le contraire de ce qui devrait être. La queue entraîne le corps et la tête obéit.
Ce défaut tient à l'essence même des collectivités. Il est de prime abord incroyable à quel point les assemblées d'hommes sont soumises à la séduction des facultés prestigieuses.
Les raisons de sentiment ont sur les Assemblées beaucoup trop de puissance et les entraînements oratoires doivent toujours être redoutés. Ajoutez que si les circonstances deviennent quelque peu difficiles, alors il se produit dans le milieu à part que. forment ces premiers venus dont se compose la Législature un tourbillon d'impressions fausses, de préventions pitoyables, d'idées absurdes, de couardises et de gredineries, dans lequel les esprits les plus fermes sont à peu prè« nécessairement saisis par le vertige.
On comprend qu'il en soit ainsi, en y réfléchissant. Mais rien ne se fait de bon par surprise, nous irions jusqu'à dire par improvisation. La méditation calme, le recueillement sont les conditions nécessaires de tout ce qui a vraiment un caractère de solidité.
Chacun sait cela et sait aussi que l'arène du Parlementarisme est par excellence le terrain non seulement de l'improvisation, mais de la surprise. C'est par surprise que l'on déjoue les calculs des factions et les habiletés de leurs meneurs; c'est aussi par surprise qu'on les fait réussir. C'est par surprise qu'on renverse ou qu'on assure les cabinets, par surprise qu'on enlève les votes. Car les étranges naïvetés de cette langue parle-
mentaire, qui n'étonnent plus personne, nous étonneront toujours. Il n'y est question que de manœuvres, de tactique, de combat, de volte-faces, voire de batteries, attaques, positions conquises, etc., — tout cela le plus gravement du monde. On se croirait sur un champ de bataille semé d'embûches. On y est en effet, Iniquitas mentita est sibi. L'iniquité se trahit elle-même dans ses expressions consacrées. De bonne foi, est-ce donc là l'idée de la puissance qui doit présider à la direction d'un grand peuple?
Or, dans cet état d'incohérence, où la raison et la logique ne sauraient se reconnaître, ceux-là devront naturellement tenir le dé qui ne doutent de rien, surtout d'eux-mêmes, toujours en éveil, toujours prêts, connaissant tout, dissertant de tout, enlevant de haute main toutes les questions, croyant qu'ils en ont éclairé les plus profonds replis parce qu'ils ont jeté quelques lueurs à leur surface. Mais les esprits vifs ne sont pas les esprits puissants. Les éléphants passent mal au travers des cerceaux ; les singes s'y entendent mieux. Les hommes dont le coup-d'œil est si prompt ne voient pas loin. Moins capables de concevoir que d'intriguer, plus entendus à faire des discours qu'à poser des actes, ils embrassent trop de choses pour ne pas les saisir insuffisamment; ils ne savent rien, parce qu'ils savent tout, et leur prescience est aussi courte que leur science. Le Ciel les a fait naître myopes pour diriger les Gentres gauches.
Tels sont donc les hommes qui s'imposent à la confiance des Assemblées. Gela doit être. Pour celui qui ne possède rien de plus que la rectitude de l'entendement, qualité qui s'apprécie peu, suivre les délibérations d'une Assemblée délibérante n'est guère une tâche moins difficile que de résumer les propos d'une conversation de femmes d'esprit. Us ont, eux, ce talent spécial ou sont censé» l'avoir.
Si Ton arrivait à comprendre que la droiture de l'intellect, qui se lie à celle de la conscience, est le seul instrument pour voir clair dans les choses humaines, peut-être on admettrait aussi qu'une entente bien réglée de quelques individus sincèrement pourvus de compétence, chacun pour ce qu'il a pu acquérir dans sa parlie professionnelle, laborieusement, sans don supérieur, sans génie, devrait valoir dans la conduite des affaires gouvernementales mieux que l'intuition de ces hommes d'Etat si favorisés de la Nature qu'ils sont aptes à décider de tout sans avoir besoin de rien apprendre. On penserait que l'équivoque talent de la prestidigitation a trop de pçrt dans l'autorité que prennent les grands parlementaires. On penserait que cette inspiration, qui supplée chez eux à tant de choses, est un don trop pontifical. On penserait que s'il existe des charlatans, les hommes universels n'existent pas. D'où peut-être en arriverait-on à concevoir que le groupement organique des aptitudes, — ce qu'on pourrait encore appeler, d'une appellation empruntée au langage scientifique, la division fonctionnelle du travail politique, — est définitivement le seul procédé pour mettre les puissances collectives à la hauteur de leur besogne. Mais de telles idées sont, à l'heure qu'il est, trop primitives ou trop anticipées. Pour diriger nos grands Etats, il faut des grands hommes, des génies, qui, grâce à Dieu, ne manquent jamais.
Le résultat de la fascination que ces génies exercent, prenant au miroir les alouettes, est de faire prévaloir l'ascendant des facultés de second ordre, qui sont les leurs, sur celles qui sont plus fortes et plus sincères. Les idées se ratatinent à la mesure minuscule de ces géants de la république de Lilliput. C'est au sein de la Législature et dans le pays le règne des solutions moyennes, des compromis bâtards, des artifices terre-à-terre,
des casse-têle byzantins, des combinaisons pygméennes, l'empire des petits talents et des petits caractères, en un mot la médiocratie, la pire chose qui puisse être au monde ; car si le mal franchement déclaré a pu parfois, en raison même de son excès, produire le bien, ce règne de la médiocrité, avec ses demi-vues, ses demi-mesures, sa demi-sagesse, son demi-courage, n'a jamais rien fait que le gâchis.
Ceci laisse déjà entrevoir comment il arrive que l'esprit des collectivités parlementaires ne s'élève guère au-dessus du niveau d'une trop banale vulgarité. Nous ajouterons que la platitude dont elles sont coutumières est inhérente à la nature des existences polycéphales ; ce dont peuvent témoigner tous ceux qui ont quelque peu pratiqué les collectivités humaines.
Proposez devant une Assemblée une vue haute, une solution ferme, une motion généreuse, bref, ce qui est à faire dans une circonstance grave comme effort décisif pour dégager la roue de l'ornière. A la rigueur il se pourra que, sous l'empire des nécessités du moment, sous l'impression de l'éloquence que vous aurez su déployer, on commence par vous applaudir. Entraînement peu durable. Laissez à l'Assemblée le temps de se rasseoir; votre proposition sera reprise, atténuée, énervée; on la retouchera, on la remaniera, on l'amendera, on la rendra pratique, c'est-à-dire sans effet, jusqu'à ce qu'on soit retombé, autant qu'il convient, dans ce terre-à-terre de pleutrerie, qui est l'ordinaire habitacje où végètent à perpétuité les neuf dixièmes des âmes humaines et les majorités des Corps parlementaires. Les Assemblées sont faites pour vivre dans cet air-là, qui est le méphitisme des peuples.
Une dernière remarque achèvera de nous édifier sur la nature et la valeur des Corps délibérants. Toutes les collections d'hommes, en général, sont moins des rap-
prochements d'intelligences, mises en rapport, que des rassemblements de passions, mises en présence. Pour les Assemblées politiques, ce fait paraît lié tout d'abord, ainsi que nous l'avons vu, à celui de l'élection qui leur donne naissance. Il semble qu'à moins de faire intervenir dans l'élection elle-même, pour en être le correctif, quelque moyen d'épuration qui n'est pas connu jusqu'ici, la chose ne puisse être évitée. Ainsi l'élément passionnel, dont la prédominance est acquise dès le départ, ne peut que s'affirmer davantage à mesure que l'Assemblée fonctionne, montant et descendant la gamme des émotions parlementaires , depuis le cliché de la t sensation prolongée » jusqu'au « tumulte indescriptible ».
Que peut faire la raison dans les conditions de ce tumulte? Gomment élèvera-t-elle sa voix, qui n'a pas ce que demande le milieu? Pour qu'elle pût seulement parvenir à se faire entendre physiquement, il ne lui faudrait moins que d'avoir à son service, tonnant par dessus les clameurs de l'indescriptible tumulte, la puissance matérielle d'un canon de rempart...
La raison se tait, les passions hurlent; leur voix est la plus forte. Capables de tout excepté de puissance virile, violentes et poltronnes en même temps, elles auront pour porte-parole ceux qu'elles exaltent et d'autres qu'elles n'exaltent pas, adulateurs cauteleux qui s'attachent à les développer. La fièvre aiguë devient chronique.
4De tout ce que nous venons d'observer il résulte en définitive le fait curieux, — et scandaleux, — que chacun a pu constater; l'esprit des Assemblées ou, plus généralement, celui des collections humaines, n'importe quelles, se montre d'ordinaire au-dessoua de la moyenne que donnerait, en simple arithmétique, la totalité, nous ne disons pas de telle population à part
supérieure en intelligence à la masse du pays, mais de T Assemblée elle-même. C'est un phénomène remarquable. Les organismes collectifs ne fonctionnent qu'en mode inférieur. Le ventre y absorbe le cerveau ; la viscéralité gouverne.
Les pouvoirs personnels sont volontiers des mâles ; il n'en est pas ainsi de ceux dont les têtes sont nombreuses. Ces collectivités barbues, lorsqu'on les voit à l'œuvre, se trouvent n'être que des femelles; et quand arrive l'heure de l'histoire où les prérogatives du Droit divin passent dans leurs mains, on peut dire sans trop de métaphore que le pouvoir tombe de lance en quenouille. C'est l'extinction de l'autorité, la fin de l'ordre gouvernemental, l'épuisement des fictions.
Les collectivités sont femmes. Elles ont de « l'éternel féminin », sans le charme qui le fait attrayant, tout ce qu'il a de précaire et d'infirme : son parlage vide, ses petites passions, sa mobilité, ses caprices, ses nervosités, ses emportements hystériques, son incurable irrationalité, ses crises, ses défaillances, son impuissance à se gouverner, son besoin de subir une domination, son impatience à la supporter, enfin son essentielle faiblesse sous toutes les formes qui la traduisent.
Ajoutez-y cette propension, dont nous avons déjà parlé, que montrent les Assemblées, comme font les femmes pour les Don Juan, à s'éprendre des individus les plus parfaitement méprisables... On demandait à de Morny où il avait pris cet art, qu'il possédait si éminemment, de gouverner les Assemblées : « C'est, répondit-il sans pruderie, l'habitude du jeu et des femmes. »
Elles ne jugent en effet, à la manière des femmes, — ce dont nos lois parlementaires n'ont que trop fréquemment témoigné, — qu'avec leurs impressions et
leurs passions. Les intrigants dépourvus de scrupules qui s'emparent de leur faiblesse en font, ni plus ni moins, ce qu'ils veulent.
C'est ainsi que nos Législatures, tant par le mécanisme qui préside à leur constitution parlementaire que par celui qui les a fait élire, forment des machines politiques à tel point défectueuses que si l'on avait eu expressément pour objet de les instituer à contre-sens de la raison, à l'opposé de la justice, à contre-pied du bien public, on n'aurait pas mieux réussi.
§ 11. — Parlage des Assemblées.
Un diplomate dont nous ne dirons pas que le monde diplomatique regrette encore la perte, rendant compte d'une mission qu'il venait de remplir, déclarait avoir vu « un consistoire de rois *. Cinéas ne revenait ni.de Versailles ni même du palais du Luxembourg. Ce Sénat de Rome, dont le caractère imposant avait frappé le classique ambassadeur, n'avait rien de comparable avec les ingéniosités parlementaires que nous avons appelées si drôlement du même nom. Toute différente était sa signification autant que l'était son origine. Cette haute et unique assemblée incarnait en effet, sans fictions constitutionnelles, la pensée vivante, l'âme d'un peuple. Ce Sénat aristocratique pour de bon avait dans la simplicité de ses idées primitives, sans le concours de la science, ce que la science ne saurait donner à nos modernes Parlements. La puissance séculaire de la tradition, le prestige des routines sacrées dont il était le conservateur, bref la végétation de l'histoire par où se développent les nations donnaient au souverain collectif, qui n'y avait jamais pensé, cette autorité qui n'est plus,
que Ton ne comprend même plus, incontestablement souveraine et la seule qui puisse jamais l'être; nous voulons dire l'appropriation organique à sa fonction de gouvernement dans le corps vivant du peuple dont il était naturellement la tête.
Il est évident que nos parlottes, créations factices, étriquées, n'ont en elles aucune trace du genre d'autorité que puisèrent autrefois dans la sève des générations, ces augustes Sénats, productions de la Nature. Cette chose-là n'est pas de celles que suppléent les créations artificielles. Ce que nous avons ressemble à ce qu'ils furent à peu près comme les habits noirs que nous mettons à la toge dont ils se drapaient. Expressions d'intérêts mobiles d'où procèdent les combinaisons également fugitives qui les font et qui les défont, quelle valeur ont nos Parlements? Constitués comme nous venons à l'instant de les montrer, sans doute il n'est déjà que trop aisé de prévoir sur ce simple aperçu les résultats qu'ils sont capables de produire. Les choses parlent d'elles-mêmes. On nous permettra malgré tout de revenir maintenant par le détail* sur des indications qu'on a pu trouver trop sommaires. Nous ne devons pas laisser à faire plus que de nécessité à la bonne volonté des lecteurs, si nous en avons, qui ont la constance de nous suivre.
Un homme droit et loyal, un esprit sérieux, faisant partie d'une Assemblée qu'il prend au sérieux, — à plus forte raison s'il lui est nécessaire de la prendre autrement, — n'y demandera la parole que mis pour ainsi dire en demeure d'apporter son concours à l'éclaircissement du débat. Pour peu qu'il ait motif de croire qu'un ou plusieurs de ses collègues pourront mieux que lui ou aussi bien l'élucider, il s'empressera de ne pas manquer l'occasion qu'il aura de se taire. Ainsi se con-
duira-t-il par respect pour lui-même, pour sa dignité personnelle, et même pour l'Assemblée ; ensuite et peutêtre encore plus par une raison qu'on peut appeler de simple honnêteté, sachant que si la chose du monde la plus précieuse est le temps, il l'est surtout lorsqu'il s'agit de celui des Corps législatifs, qui court aux frais des contribuables.
Ce procédé est infaillible pour n'obtenir aucun succès dans les Législatures. Celui qui le pratiquera est sûr de passer toute sa vie, fût-il cinquante ans député, doucement inaperçu. Comme nous serions au désespoir de paraître donner aux jeunes gens doués de talent, qui sont les députés de l'avenir, des conseils de nature à leur être nuisibles, — que d'ailleurs ils ne suivraient pas, — nous n'avons garde assurément de leur offrir pour modèle le type invraisemblable que nous venons de supposer. Nous leur donnerons plus pratiquement, pour peu de chose* pour le prix de ce livre, le moyen de réussir un jour comme leurs aînés dans les Chambres parlementaires, « quand leurs aînés n'y seront plus ».
La première condition, qui est le commencement de la sagesse parlementaire et de bien d'autres supériorités, est de se mettre une fois dans la tête que ceux qui sont modestes sont naturellement pris au mot. t II s'agit moins, disait fort bien un imbécile de nos amis, de frapper juste que de frapper fort et surtout fréquemment. »
C'est en effet un des secrets de cette haute habileté, tant appréciée, qui fait les renommées politiques. En conséquence, ne manquer jamais l'occasion, lorsqu'on possède quelque aptitude à manier la parole, de mettre en lumière ce talent ; parler de tout et sur tout, à propos, s'il se peut, et au besoin, plutôt que de se taire et se laisser oublier, hors de propos, même aussi contre les convenances, sans tact, sans discrétion, au mépris du
bon sens, toujours et sans cesse se produire ; être en un mot inévitable afin de se faire, avec le temps, indispensable ; voilà le jeu que jouent les intrigants, et ce procédé, qui est épais, leur réussit. Dans les crises les plus graves, dans le deuil de la Patrie, dans son anxiété, dans le danger suprême du Pays, là où les simples, perdant la tête, ne pensent plus qu'au salut public, les hommes de tête et de bel avenir, gardant leur flegme, ne cesseront de penser à eux-mêmes et d'en faire preuve. Toute occasion est opportune aux vaniteux, aux ambitieux, pour se placer en évidence. L'égoïsme est chez eux religion, idée fixe, somnambulisme. Il y a telles gens qui se disputeraient la première place sur la charrette du bourreau.
C'est de la sorte qu'on ^>rend pied dans le monde et qu'on arrive à le gouverner.
Dans un de ces débats palpitants, grandes séances, comme on dit, qui passionnent l'opinion, vous pouvez venir le dixième pour redire ce qui a été dit ; n'importe ! il est nécessaire que le public voie votre nom au compte rendu. Il faut, indispensablement, que vous paraissiez à la tribune, n'y feriez-vous que boire le verre d'eau. Ainsi faisait Emile, pour ne le nommer que de son petit nom, au temps de l'Empire, qu'il regrette, dans les questions de finances, auxquelles il s'entendait du reste autant qu'à toutes les autres. Mais combien de naïfs, à cette époque, partageant l'illusion de Napoléon III, le prirent sur sa faconde pour un génie politique !
Un truc qui ne réussit pas mal, — nous le donnerons de même pour ce qu'il vaut, — est de se tenir coi au début de la discussion. Vous attendez qu'elle semble mûre, c'est-à-dire tombée dans le pétrin. Vous apparaissez à ce moment, qu'il faut saisir, comme la personnification du fiât lux, dans les ténèbres épaissies Alors, sans plus d'effort d'esprit, vous reprenez les idées
émises ; vous résumez, vous rassemblez ce qui surnage à la surface du débat, ce qui est présentable, acceptable, en laissant de côté les épaves ; enfin vous tâchez de formuler, c'est le chef-d'œuvre, une proposition que vous faites aussitôt, pendant qu'elle est chaude, mettre aux voix. Elle est votée, elle ne Test pas ; ceci est secondaire ; vous avez présenté une proposition. Lorsque vous aurez fait de la sorte, dans autant de ces grandes circonstances, cinq ou six grandes propositions, vous aurez un nom familier aux échos de la presse; vous serez devenu un personnage, désigné pour le ministère, chef sinon de parti au moins de groupé, en attendant de vous réveiller quelque jour chef de cabinet.
Seulement il ne faut avoir crainte d'empiéter sur le temps précieux que les Parlements pourront encore, dans Tintervalle de leurs questions intéressantes, accorder aux besoins publics, qui les intéressent moins.
Nous lisions il y a quelques mois dans une Comespondance de Londres ce passage, qui a sa valeur :
M. A. Balfour a soulevé vendredi (22 août 1880), à la Chambre des communes, une polémique à la fois amusante et utile. Il reprochait au gouvernement le grand nombre de projets de loi dont il charge V ordre du jour à la veille des vacances.
Lord Hartington a répondu en reprochant à l'opposi* lion le luxe de discours qu'elle se permet à cette môme époque. Et, pour mieux faire ressortir la justesse de ce reproche, le ministre a cité le cas de M. Gorst, de sir H. Wolff, de lord R. Churchill, de MM. Biggar, O'Connor et Finigan qui, à eux six, ont pris la parole 407 fois, au cours de la session actuelle. Ces 407 discours, mis bout à bout, équivalent à une durée de 15 séances.
Lord Hartington a calculé que, si tous les membres de la Chambre se montraient aussi prolixes, chaque session durerait 215 semaines, soit quatre ans! Il n'est pas éton-
nant dès lors que les discussions soient lentes et qu'à la veille de la clôture, l'ordre du jour soit presque aussi chargé que le premier jour de la session.
« En somme, a dit lord Hartington, la liberté de la tribune n'existe pas du moment où quelques-uns en abusent aux dépens des autres, et c'est là le cas d'un certain nombre de membres de 1 opposition. »
Sir Stafford Northcote n'a pas laissé les chiffres de lord Hartington sans réplique. Il leur a opposé ceux-ci : sous le dernier gouvernement, et pendant une seule session, lord Hartington lui-même aurait prononcé 96 harangues ; M. Chamberlain, 135; sir Charles Dilke, 175; sir W. Harcourt, 187; M. O'Donnell, 310, et M. Parnell, 490.
D'ailleurs, tout en ayant l'air d'applaudir à cette fécondité oratoire des minorités au nom de la liberté de la tribune, le chef de l'opposition a implicitement appuyé le raisonnement de lord Hartington, et il a terminé en recommandant à ses amis plus de discrétion dans l'usage de la parole.
C'est une caricature, oui, mais photographiée, et par ainsi d'autant plus forte. Voilà donc ce qu'est le Parlement chez le peuple type qui l'inventa, société grave, où la pratique de la Liberté est, dit-on, passée dans les mœurs !
Quelle arlequinade !
Il existe une fonction sociale dont les institutions qui sont en règne à notre époque vont à développer outre mesure la part d'importance politique: C'est de la classe des légistes que nous voulons parler et spécialement des avocats. On comprend que notre objet n'est pas de prendre à partie une classe professionnelle. Nous sommes moins suspect que personne de prévention défavorable en ce qui touche à une profession qui est, par elle-même, digne d'estime autant que toute autre, lorsqu'elle est exercée comme elle devrait l'être, — chose
qui semble, il est vrai de le dire, devenir plus rare de jour en jour. Quoi qu'il en soit, nous n'entendons que relever un abus d'influence, nuisible comme tous les abus dont peut s'accompagner le régime de n'importe quelle société, parce qu'il tend à pervertir l'équilibre de ses fonctions ; ou, encore mieux, nous nous bornons, scientifiquement, à la constatation d'un fait, en indiquant le rapport intime par où il tient à la racine des institutions qui fleurissent momentanément sur le sol de la France.
11 est clair que les aptitudes professionnelles des hommes de loi, surtout des avocats, leur connaissance vraie ou spécieuse de la législation, l'habitude qu'ils ont de la parole et du débat contradictoire, en même temps que des formes légales, leur donnent un avantage énorme au sein des Corps parlementaires et légiférants. Gela s'observe chez tous les peuples qui possèdent, comme ils disent, des institutions ; elles profitent surtout aux légistes.
Ils sont le personnel qui s'adapte, par correspondance naturelle, à l'esprit aussi bien qu'aux formes de cette espèce de gouvernement, comme celui-ci convient au siècle de la domination bourgeoise. Débats sans fin, dits, contredits, atermoiements, déclinatoires, actes qui ne sont que des mots, exploits qui ne sont que de l'encre, jugements que Ton casse, verdicts dont on rappelle, paperasserie et avocasserie, empire du formalisme, règne de la procédure, tel est effectivement le régime parlementaire. C'est donc l'idéal des légistes, qui est celui de l'esprit bourgeois, à leur façon et à sa mesure, que ce régime de c légalité (sans apostrophe) », pour rappeler un jeu de mots du temps de Louis-Philippe.
Bourgeoise par excellence est la classe des légistes et légiste est la bourgeoisie. Si le cœur, — pouvons-nous dire le cœur sans que la métaphore prête à rire? — si
le ressort vital de la bourgeoisie, son organe de circulation, est encore maintenant la Finance, il est vrai de dire que la Basoche fut pour elle le cerveau, dans le temps où elle en avait un, qui conçut et qui dirigea cette Révolution dont la victoire finale intronisa les classes moyennes. En 1791, sur 745 membres dont l'Assemblée législative se composait, il y avait 400 avocats. Fait significatif. De même, ou à peu près, dans les Législatures qui ont suivi.
La Révolution des bourgeois reçut l'empreinte que les légistes lui imprimèrent; elle Ta gardée, et le Parlementarisme, qui fut leur création, n'a cessé d'être leur domaine. Evidemment. Qui prendrait-on pour faire les Assemblées parlantes si ce n'étaientpas les avocats?
Il est sans doute inévitable que les avocats prédominent au sein de nos Corps délibérants. Avec les habitudes que nous a faites le régime auquel nous sommes soumis, les hommes professionnels les plus solides sont en général incapables de traiter avec quelque suite les questions qu'ils connaissent le mieux, incapables de les exposer oratoirement à la tribune. Ce talent est celui que possèdent les avocats. Ils ont appris à parler de tout. — Dicendi pertti. — Gela est si vrai que toutes les fois où il y a matière à discussion, les spécialistes du barreau sont aussitôt requis, lesquels, ne sachant rien, s'en tirent toujours avec plus de prestige sinon mieux que ne feraient les hommes compétents. Nous sommes donc fondé à prédire que cette influence des avocats, désastreuse à tous les points.de vue, durera aussi longtemps que le règne du Parlementarisme.
Mais s'il est de fait que les avocats, les légistes si on le préfère, sont appropriés spécialement au règne du Parlementarisme et aux données de Tordre bourgeois^ c'est-à-dire à l'exploitation, sophistiquement légale, de la masse productive par les gens de finance et de talent,
— idée qui est bien le fond de la conception bourgeoise,
— on peut penser que les mêmes légistes conviendraient beaucoup moins aux exigences d'un état de choses où l'objet du législateur serait simplement le bien public. Il est même permis d'affirmer que, pour amener cet accomplissement et pour le maintenir, les premiers venus seraient préférables aux notoriétés de la parole.
Il est remarquable que plus les hommes se livrent à l'étude du droit et moins ils sentent la justice; c'est ainsi que les sentiments d'humanité ne se trouvent pas non plus de préférence chez ceux qui ont pour profession de soulager la souffrance humaine. La lettre en toutes choses tue l'esprit, et la fonction est étouffée par le métier.
Les influences qu'ils éprouvent dans l'exercice de leur profession, les plis d'intelligence et de caractère qu'ils y prennent rendent en effet les avocats moins réellement aptes que ne peuvent l'être les hommes les moins préparés, lorsqu'il s'agit de tenir en main cette direction législative et politique dont les spécialistes du barreau s'emparent nécessairement dans les conditions instituées par nos régimes Parlementaires,
Du reste, il faut bien le dire, ce n'est pas de l'or en barres ni même de l'argent monnayé que l'instruction de nos docteurs en jurisprudence. Quand on a vu de quelle manière suivent en général leurs études les jeunes gens destinés à cette importante carrière qui est l'entrée de tant de choses, on a des illusions médiocres à l'endroit de leur science juridique. Ils apprennent quelque peu les textes, nécessairement. En comprennent-ils l'esprit? C'est une autre question. Ils en sauront assez pour ce que veut la pratique ; soit, nous ne demandons pas mieux ; mais alors qu'ils ne visent au delà. Connaître plus encore que les formules du Droit l'origine des Législations, leurs principes, ce qu'elles signi-
fient, où elles tondent, comment végètent et se multiplient les productions de cet ordre et de quelle façon elles correspondent, dans la diversité des lieux et des moments, à la végétation de l'Histoire, — en un mot, et dansl'acception la plus haute, avoir V intelligence du Droit; — voilà ce qu'il faudrait surtout à qui prétend mener les nations, croyan t toujours au procédé gouvernemental , avec quelque lucidité. Les légistes gouvernentles peuples, mais ils n'apprennent pas ces choses-là; on ne le voit que trop à la manière dont nous sommes dirigés par eux. Dites aux légistes que les lois qui sont l'objet de leur étude, ces lois que la science du droit et sa pratique sont appelées à déterminer, n'ont de valeur que si elles expriment les rapports harmoniques des fonctions dont le système doit constituer l'Ordre social, — exactement comme les lois naturelles, que d'autres sciences s'occupent à dégager, énoncent les relations permanentes des forces dont se compose- l'ordre de la Nature ; — d'où il résulte que l'ordre social n'est que le prolongement de celui-ci; d'où il résulte que la science qui lui correspond, la science du droit, n'est de même, elle aussi, que l'achèvement de l'étude qui nous livre la connaissance sommaire du monde ; d'où il résulte finalement, unité magnifique de l'idée de la Loi, qu'il n'y a pas dans le monde deux genres de lois, les lois des choses et celles des hommes; la Loi, unique dans son essence, n'a qu'une définition, qui embrasse tout; — ce qu'avait aperçu le grand légiste Montesquieu lorsqu'il traça les premières lignes de son Esprit des Lois ; dites tout cela aux légistes, ils vous regarderont étonnés. Les lois ne sont toujours pour eux que les édictions de l'arbitraire : Ordonnances du souverain, soit mystique ou réel, soit personnel ou collectif; il n'y a d'autre différence. Placitum Dei; pla~ citum Régis; placitum Senatus; placitum Populi. C'est, trouvent-ils, plus simple à concevoir.
Les vues compréhensives d'une philosophie du droit, qui peut seule faire une éclaircie dans le fouillis des Législations/intéressentpeu, naturellement, n'étant pour eux d'usage pratique, ceux qui entrent dans la carrière de la Jurisprudence. Plutôt devine-t-on à les entendre que leur vraie préoccupation est moins de savoir que de s'exercer à parler spécieusement, à toute occasion, à tout venant, de ce qu'ils savent mal, et encore mieux de ce qu'ils ne savent pas. Ils y acquièrent une habileté assez fastidieuse. Par malheur, il ne suffit pas des prestiges de l'art oratoire pour résoudre les questions vitales auxquelles tient l'existence des peuples. .
On comprend que chacun soit enclin à surfaire l'outil de son métier. Les avocats donnent trop à l'emploi de la parole. Accoutumés à ne voir partout que des arguments pour le besoin de la cause, des moyens de plaidoierie, ils se persuaderont volontiers que la dialectique fait des choses ce qu'elle en veut faire. L'erreur, la vérité flottent pour eux incertaines, livrées sans fin aux argulies. Le moyen d'en faire le partage ne s'offre guère à leur esprit que sous l'aspect d'un procédé conventionnel, résultant d'un arrêt qui coupe court au débat; chose en elle-même problématique. Res judicata pro veritale habetur. Leurs conceptions se limitent dans un ordre factice dont ils ne voient pas les racines, coutumiers qu'ils sont de l'isoler dans la fausse apparence de l'arbitraire humain. Ce qui peut s'appeler vraiment la certitude paraît ne pas exister pour leur intelligence. Etrangers aux méthodes d'investigation dont les sciences positives enseignent la mise en œuvre, comment pourraient-ils la concevoir? La logique elle-même leur inspire un éloignement qui est remarquable. Ils l'ont en suspicion ; ils la redoutent d'instinct. Il semble même qu'ils soient généralement incapables d'apprécier la valeur de cet universel instrument sans lequel les
autres ne sont rien. Ce sont eux qui, plus que personne, ont contribué à faire entrer dans l'opinion bourgeoise, très prédisposée à l'admettre comme toutes les platitudes, un de ses adages les plus sots : que la logique mène à V absurde; — ne sachant ou ne voulant pas voir que si le procédé de la raison, opérant sur leurs faux principes, finit par en extraire l'absurdité, c'est qu'elle y est. Prévention qui les mène eux-mêmes à l'impuissance ; car la logique est la virilité de l'esprit. -
L'interdiction systématique de remonter aux principes, où se recèle le mystère des contradictions, sacrés pour les juristes autant que pour les théologiens, les condamne à tourner surplace, dérisoirement, dans le cercle d'une sophistique sans issue et sans terme, jusqu'à ce qu'ils finissent, épuisés de leurs efforts stériles, dans l'affaissement du scepticisme. Aussi l'insuffisance qu'on a sans cesse l'occasion de relever chez des hommes qui se montrent si diserts étonne toujours de leur part lorsqu'ils sont mis en demeure de prendre une question corps-àcorps et d'aborder résolument la solution qui la décide.
L'obligation de plier chaque jour, non sans respect, sous une légalité à laquelle on ne croit pas devient une habitude fâcheuse quand cette disposition acquise se trouve transportée dans la sphère de la politique. C'est ce qui arrive aux avocats, journellement contraints de s'incliner devant les arrêts de tribunaux dont le personnel est en général moins éclairé que ceux dont il juge les plaidoyers; arrêts de valeur aléatoire, jugements que Bridoye rendait jadis au sort des dés, motivés n'importe comment, sans qu'il soit permis de supposer qu'ils procèdent jamais d'influences inavouables autant que transparentes. N'est-ii pas reçu depuis longtemps, comme les faits en témoignent sans doute, que notre magistrature française, hautement pénétrée de sa mission, type d'indépendance et de conscience,
« rend des arrêts, non des services »? Personne a-t-il le droit de douter que les magistrats de nos tribunaux, d'un bout à l'autre de la France, sont prêts à se faire couper la tête plutôt que d'asservir leur fonction aux desseins des pouvoirs qui les rétribuent?
Gomme la légalité, qui n'a jamais été au fond que le droit delà force, est toujours chose de convention, ceci n'est pas à discuter. Cette même convention des légistes, qu'ils ont fait entrer avec eux -dans nos Assemblées, a, pendant près de trois quarts de siècle, menteuse, poltronnement dynastique, poule mouillée de la basse-cour des quasi-royautés, donné au public amusé par le flux oratoire de ses porte-paroles la satisfaction d'assister quotidiennement, dans les colonnes de Y Officiel, à leur longue comédie de V Opposition légale. Procédé qui serait une duperie pour les opposants qui en usent, s'il n'était pas un trompe-l'œil présenté par eux au pays.
Car toute leur tactique se réduit à une incessante reculade. Comme leurs gens à graine d'épinards, qui se replient en bon ordre, ils appellent cela de la stratégie. Quelle habileté !
Il est clair que sur le terrain de cette légalité prudhommesque le pouvoir régnant a toujours, puisque c'est lui qui fait la loi, l'avantage de la position. C'est même merveille de voir le poids d'autorité que le contact du banc des ministres peut communiquer tout d'un coup, par vertu immanente, à la parole d'un pleutre, le premier venu qui s'y assied. Elle n'a pas marché vite, V Opposition légale, et pour finir qu'a-t-elie donné? Qui peut dire que ses résultats soient en rapport avec le temps et les effets proportionnés à la dépense? Qui peut dire qu'ils eussent été moindres avec un procédé plus franc, moins confit en légalité ?
A force de s'attacher à la légalité, qui n'est que l'enveloppe de la justice, ils cessent de connaître celle-ci,
prenant le masque pour le visage. Mais tâchez donc de nous citer, gobeurs et charlatans que vous êtes, un acte de violence, d'iniquité, d'abus de pouvoir, defoi-mentie, en un mot d'illégalité au premier chef, qui ne se légalise pas, pour criminel qu'il soit, de l'instant où il a le succès. 11 n'en coûtera que la façon. Cartouche est sorti, dira-t-il, de la légalité pour rentrer dans le droit ; il se retrouvera dès le lendemain, s'il ne s'est pas fait pendre, en possession plus légale que jamais de la légalité. Absous nécessairement par la conscience publique, puisqu'il aura su réussir, il aura les corps constitués, les clergés, les magistratures, tout ce qu'il y a de respectable aux yeux des hommes ; et il aura encore de surcroît des funambules parlementaires, escortés de leurs badauds, pour lui faire, afin que rien n'y manque, de l'opposition légale !
Mauvaise préparation à la vie publique et piteuse école de civisme que ce culte routinier des fictions légales dont les hommes de loi sont imbus. Rien ne déforme plus les esprits, rien ne brise autant les caractères ; rien ne les prépare mieux à s ubir tous les asservissements. Ces légistes vous feraient de l'opposition légale aux gens de la lune s'ils venaient sur la terre lui imposer leurs lois. Comme on a perdu le sens du juste, on perd aussi celui du vrai et on le fait perdre au Pays. On l'accoutume à croire qu'il est possible de vivre dans une atmosphère de fausseté ; on l'asphyxie de byzantinisme.
C'est une idée de légistes, imitée de la « fiel ion légale » , transportée par eux du Palais dans leurs Parlements, que cette prodigieuse théorie des € fictions constitutionnettes, » étonnement des siècles à venir, qui aura gouverné tout le nôtre sans qu'il ait eu l'air de se douter qu'elle était une chose étonnante, voire une limite de la raison humaine. Que dire en effet à des gens qui
commencent par vous déclarer en vous invitant à leur table, sans plaisanterie, qu'ils vous servent des poulets de carton ?
Des rêveurs ont soutenu que l'activité des animaux n'est que le jeu d'une horloge montée. Il aurait mieux valu chercher quelle part énorme a chez les hommes l'automatisme de l'habitude. Goutumiers d'attribuer, du fait de leur métier, une valeur quasi-exclusive à la puissance de la parole, ceux du barreau perdent de vue que les conclusions ne sont à dire vrai que dans les actes, que le droit ne vaut que par le fait, que l'idée n'est rien sans la force. Il semble qu'il y ait en eux quelque chose qui se refuse à passer du proposa l'acte. Comme disait le cynique Mirabeau, en mots plus crus, à sa manière : Ils veulent toujours et ne font jamais. Parfois héroïques en paroles, ils auront ce qu'ils appellent le courage civil, distinction qui leur est sans doute intelligible. C'est peut-être qu'ils harangueraient dans le cratère du Vésuve. Mais quant au courage qui consiste à se faire trouer le cuir, s'il arrive que la pointe d'un sabre mal émoulu de légalité s'allonge vers les poitrines des Représentants de la Loi, nos gens à toges sautent par la fenêtre. — Cédant arma togœf
Les grands avocats de la Gironde, les plus grands qu'on ait vus jamais, sont restés dans l'histoire, immortellement diserts, comme l'exemple typique de l'espoir qu'une nation menacée doit avoir dans ces hommes débordant d'éloquence. Ils parlèrent brillamment lorsqu'il fut l'heure de parler, encore mieux parlèrent-ils, intarissables, lorsqu'il ne fut plus l'heure, et plus que jamais ils parlèrent lorsque Je moment fut venu d'agir. Ils parlèrent autant qu'ils eurent vie ; ils parlèrent jusque sous le couteau ; ils parlent à la postérité. Pour en finir avec leurs langues il fallut leur couper la tête.
On ne va pas loin, quand il faut frayer sur la terre la rude voie où les peuples marchent, on ne va pas loin sur ce dada de la légalité des légistes. Une autre fâcheuse impression, qui leur détériore le moral autant que la manie du parlage et la religion du formalisme gâtent lenr esprit, est l'habitude qu'ils prennent comme avocats de se passionner à froid pour des intérêts qui, au fond, mis à part Te devoir du métier et l'amour de l'art, leur sont indifférents. Qu'ainsi l'exige la profession, rien de mieux, hâtons-nous de le reconnaître. Malheureusement il en sera de même lorsqu'il s'agira de choses qui intéressent la masse du Pays plus vivement que la séparation de corps ou le testament d'un particulier. Droit public, Liberté, Patrie, ils s'échaufferont sur ces matières, ni plus ni moins, comme dans leurs autres plaidoyers ; car ils ne font jamais que plaider. Leur chaleur n'est qu'à la surface, on le devine, on le sen{, et s'en va en paroles.
« Pas une pierre de nos forteresses, pas un pouce de notre territoire ! »... « Après les avant-postes, les forts; après les forts, les remparts; après les remparts, les barricades ; et si l'ennemi, enfin victorieux de tant d'obstacles, s'établit dans nos murs, il n'y régnera que sur des décombres ! » On aura ainsi commencé par ces déclarations retentissantes, trop bien phrasées, et l'on finira, en livrant furtivement la France, par se laisser congratuler, non sans se trouver flatté, par le prince de Bismarck « pour avoir su réussir pendant quatre mois et demi de siège, à conserver l'ordre dans une capitale comme Paris... » Quel dégoût ! Que ne restiez-vous donc au barreau, ô le plus parfait des avocats? Pourquoi, ô Jupiter Scapin,preniez-vous le timon politique?
On peut se rappeler qu'en 1792, lorsque le duc de Brunswick souffleta la Nation de son historique Manifeste, les Girondins, qui tenaient le pouvoir à ce momentr
là, ne trouvèrent rien de mieux pour réponse que d'évacuer la capitale et de battre en retraite derrière la Loire. Ces illustres modérantins, dont la France pleure encore la déconfiture, entendaient faire ce qu'ont fait de nos jours, continuateurs classiques de leur tradition, les hommes qui n'ont pas craint de s'appeler le gouvernement de la défense nationale : Endormir Paris et le livrer; livrer au besoin tout le sol français à l'invasion, plutôt que de laisser déborder cette révolution sans-culotte qui devait avoir raison de l'ennemi, mais qui menaçait de noyer les positions acquises de la respectabilité.
Voilà bien ce qu'est l'esprit du Parlementarisme. Voilà où il amène en peu de temps les peuples émasculés par sa mortelle domination. Arrière, scélérats hypocrites ! Arrière, proditeurs de la France !
Nous avions vu en 1851, — c'étaient en partie les mêmes hommes, — nous avions vu les membres de l'Assemblée nationale d'alors se rassembler au nombre de plus de deux cents, afin d'agir contre le coup de main. Le fait est qu'ils parlaient. Nous les avions vus se rendre en bloc, — « tous, tous » , ils se croyaient sublimes I — à la première sommation faite par un commandant de bataillon. 11 n'y avait évidemment d'autre réponse à faire que de brûler à cet homme la cervelle. Mais ce n'est pas de nos gens du barreau qu'il faut attendre ces choses-là ; elles ne sont pas parlementaires.
Cependant on a prononcé tous les mots sonores : droit public, honneur, liberté, résistance à la forfaiture, inviolabilité de la loi et de ses représentants ; on a fait résonner dans le cœur de ceux qui en ont les sentiments qui leur répondent. Et tandis que les inviolables représentants se laissent rafler comme des catins et mettre en fiacre, coffrer à Saint-Lazare ou à Mazas, les défen* seurs armés de la loi dormiront du sommeil sans rêves sur le pavé rougi, leurs entrailles au soleil...
En avons-nous fini avec les avocats ?
Tradition de fausse légalité, faite de timidité et d'irrésolution, de partage creux et de couardise jésuitique, de sous-entendus hypocrites et de procédure à longs circuits, d'acquiescement poltron et louche à la souveraineté du succès, de boursouflure déclamatoire, faux civisme, dit libéralisme, couverture imparfaite de la triperie bourgeoise, cet esprit des légistes a finalement produit, comme dernier résultat, par exténuation nécessaire de la fiction monarchique, le formalisme républicain et la République formaliste. C'est une espèce de gouvernement, l'expression la plus dégradée de la routine gouvernementale, qu'on pourrait autrement appeler le gouvernement des avocats. C'est le règne des esprits sans puissance et des caractères étiolés, la République myrmidonnesque ; évidemment la fin de l'esprit autoritaire et le dernier mot du vieux jeu. Une plume plus leste que la nôtre ' l'a décrit en une page vraiment humoristique sous le nom de Gouvernement des Circonlocutions. Nous allons céder la parole à l'auteur de cette fantaisie. Nos lecteurs y gagneront.
J'admire toujours avec quel soin minutieux on a arrangé une Constitution pour ne jamais aboutir. La seule préoccupation de ceux qui fabriquent un gouvernement parlementaire consiste à empêcher la machine de fonctionner.
Si, quand des ouvriers construisent une locomotive, celui qui dirige leurs travaux arrivait et leur tenait ce langage :
« Avez-vous tout bien préparé pour que cela ne marche pas, ou pour que du moins tout aille avec une sage lenteur? Il ne faut pas concentrer la vapeur tant que cela. Songez donc, cela fait courir le train. Ces pistons m'ont l'air d'opérer convenablement, il faut les changer. La soupape de sûreté n'a pas besoin d'être bouchée; en la laissant ouverte,