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Henry Maret, dans le Mot d'Ordre du t<* février

nous serons bien plus tranquilles. Je vous le répète, le soin d'un bon travailleur doit être de combiner son affaire de façon à n'obtenir aucun résultat appréciable. » Il est probable que les ouvriers répondraient : « Le mieux alors serait de faire la locomotive en carton. »

C'est également en carton qu'on fabrique les lois constitutionnelles. La consigne est que ça ne marche pas. Tandis que les gens qui sont à la tête d'une affaire industrielle consacrent tous leurs efforts au succès de leur affaire, les hommes qui sont à la tête des affaires politiques se donnent un mal énorme pour retarder toutes les solutions.

Il n'y a décidément qu'au lendemain des Révolutions qu'un changement sérieux s'établit, quand il s'établit. Lorsqu'on n'a pas profité de cette heure exceptionnelle, tout est dit. Les avocats arrivent et la Nation se remet pendant une vingtaine d'années à tourner autour du pot.

Les législateurs n'ont qu'une peur, c'est que leurs vœux soient comblés trop tôt. Mais voyez que d'affaires pour une pauvre petite loi qui ne vaut ri Jn ! Il faudra y revenir trois fois, laissant entre chacune un intervalle considérable. Quoi ! on a créé un Sénat tout exprès pour qu'après ces trois fois il garde la loi autant de temps qu'il lui plaira. En supposant qu'au bout d'un temps qui eût suffi à la Convention pour sauver deux ou trois fois la Patrie, la loi soit définitivement promulguée, on n'aura pas pour cela la liberté de réunion (qui est en projet), et il faudra se remettre au travail pour rédiger une nouvelle loi, non moins provisoire que la dernière.

Nous autres, qui appelons un chat, un chat, et la liberté de réunion la liberté de réunion, nous autres qui, au lieu de tant de mois de perdus, consacrerions cinq ou six minutes à la proclamer, nous passons pour des fous. Le fou est celui qui veut que la locomotive traîne le train ; le sage est celui qui veut qu'elle l'arrête.

De deux choses l'une, cependant, ou vous jugez qu'une réforme est bonne ou vous jugez qtfeHe est mauvaise. Si elle est bonne, pourquoi la retarder? Si elle est mauvaise, pourquoi la voter?

Est-ce que les députés ont besoin d'être convaincus tant que cela, quand il s'agit de lois, de principes? Est-ce que tous n'étaient pas convaincus, étant candidats? Est-ce que tous n'avaient pas un programme?

Ce programme, ils ont mandat de le mettre à exécution. Ce devrait être une affaire de vingt-quatre heures. Y a-t-il rien de plaidant comme un député qui a signé deVant ses électeurs l'engagement de voter la liberté de réunion, et qui, une- fois À la Chambre, leur répond : « Attendez, j'étudie la question. » Eh! mon ami, comment se fait-il que tu sois moins convaincu dedans que dehors? Nous ne t'avons pas envoyé là pour étudier la question, mais pour la résoudre.

Déclarer une chose excellente et ^n retarder indéfiniment l'application, tel est le système parlementaire actuel dans toute sa beauté. Le pouvoir absolu a au moins cela pour lui que ce qu'il fait, il le fait. Ce que fait le pouvoir constitutionnel, il ne le fait jamais.

Dickens, dans un de ses plus charmants romans, a décrit un ministère qu'il appelle le ministère des circonlocutions. Toutes les affaires qui arrivent à ce ministère tombent dans un gouffre sans fond. Un nombre immense d'employés s'occupent du matin au soir à les embrouiller, à en retarder la solution, et au bout de très peu de temps parviennent k les engloutir dans un labyrinthe d'où elles doivent renoncer à jamais sortir.

Nos hommes politiques, qui ne sont pas des paresseux, comme on croit, dépensent toute leur vie et tout leur talent à ce genre de besogne. La fameuse politique des résultats a abouti au gouvernement des circonlocutions.

Plus récemment, au mois de juin de Tannée dernière, le même écrivain, étant devenu, lui aussi, un homme du métier, a repris de la manière suivante et précisé ses griefs contre les institutions parlementaires que nous subissons :

1° Un député dépose un projet de loi;

2° Ce projet est renvoyé à une commission dite d'initiative;

3° Si la commission d'initiative n'enterre pas le projet, elle propose à la Chambre de le prendre en considération ;

4° La Chambre émet un premier vote sur la prise en considération;

5° Si elle prend le projet en considération, les bureaux se réunissent et nomment une commission spéciale pour l'examiner;

6° La commission spéciale se réunit les jours où il n'y a pas séance pour étudier le projet;

7° Le projet vient en séance publique;

8° Si le projet est amendé, il retourne à la commission;

9° Il revient de la commission ;

10° S'il est adopté une première fois, il n'y a encore rien de fait, il faut une seconde délibération;

11° Au bout d'un certain nombre de jours ou de mois, le projet revient en seconde délibération;

12° Si le projet est adopté en seconde délibération ; la Chambre des députés est dessaisie, le projet va au Sénat ;

13° Au Sénat, le projet de loi recommence sa petite tournée et suit la même filière, ce qui nous donne également douze numéros.

Ce n'est qu'au 25° ou 26° numéro que le Sénat a terminé. Mais a-t-il terminé? Presque toujours il a changé quelque chose au projet en supposant qu'il ne l'ait pas repoussé.

Alors le projet revient à la Chambre, qui recommence son petit travail.

Tout cela demande une moyenne de deux ans. Et je néglige "les incidents. Or, il y a des gens qui accusent les députés de ne pas aboutir. Ils en parlent à leur aise. Mais ce n'est pas la faute des députés. C'est la faute de la Constitution et des règlements. Tout est combiné pour empêcher la réforme d'aboutir, et nous n'y pouvons rien.

Tout ceci est d'une évidence qui crève les yeux. Mais on y peut répondre que les règlements dont l'auteur se

plaint n'ont pas été faits par hasard. L'expérience parlementaire a elle-même démontré que ce formalisme laborieux est indispensable pour prévenir les malentendus, les enlèvements des votes, les surprises, qui autrement ne manqueraient pas de se produire. Quand on veut simplifier le régime de manière à le rendre possible, on lui enlève les garanties qu'il peut admettre et qui semblent être nécessaires. D'une autre part son formalisme rend illusoire, comme le remarque fort bien M. Maret, toute entreprise de réforme, qui ne paraît pas moins nécessaire. C'est-à-dire que nous avons là une réfutation pratique du Parlementarisme, une réduction inéluctable du système à l'absurdité.

On en arrive, quoi qu'il en soit, à justifier trop habituellement cette appréciation formulée au sujet du désordre parlementaire, il y a déjà de longues années, par un de nos historiens les plus sérieux :

« Tout n'était plus, — a dit l'auteur de Y Histoire de Dix-Ans, t. III, chap. Ier, —soit dans le camp de l'opposition, soit dans celui du ministère, que vœux incohérents, mesures contradictoires, violations de principes, erreur de jugement ou mauvaise foi, ténèbres, confusion. Le gouvernement de la Société flottait entre l'anarchie et le vertige. »

Les conséquences de cet état de marasme et d'anarchie sont ce que nous avons sous les yeux : lassitude générale, dégoût, indifférence. On l'a dit avec vérité, la France s'ennuie. Le scepticisme des légistes, que nos hommes de gouvernement puisent dans leurs habitudes personnelles et dans les conditions du régime qui en reçoit l'impression, se communique dans toute la masse de la société qu'ils gouvernent; fermentation lente et obscure dont ils sont le centre et qui la dissout.

L'ironique indolence que paraissent affecter ces discuteurs de lois, encore plus énervante que leur prolixité gélatineuse, devient une mode bien portée, passe dans les mœurs des couches nouvelles. 11 est reçu qu'on fait preuve, en se dédaignant soi-même, de supériorité. On n'a pas plus d'esprit ; on ne descend pas plus bas. Ceux qui ne croient plus à rien sont capables de peu d'efforts et ils en inspirent encore moins. Les choses vont mal lorsqu'un pays, épuisé par les déceptions, en arrive tout entier, nonchalamment, à redire le mot du poète :

« Rien n'est vrai, rien n'est faux; tout est songe et mensonge. »

L'esprit public, à force de flotter dans l'incertitude, finit par tomber et languir dans l'étiolement. La Société se meurt d'anémie. C'est ainsi qu'elles finissent. Toutes les extravagances vaudraient mieux que cette sagesse.

§ 12. — Insuffisance numérique des jurisconsultes dans les LégislatureB, et prestige des faiseurs de phrases.

Quand nous parlons comme nous devons le faire des avocats, parce qu'en effet leur action politique a toujours été désastreuse, ce ne sont pas les jurisconsultes que nous entendons mettre en cause. Généralement les avocats ne sont pas plus des jurisconsultes que les médecins ne sont des physiologistes. C'est la perpétuelle distinction de la réalité de la science et du semblant. Or le semblant n'est pas assez pour satisfaire à ce qu'il y a de plus formidablement réel, la vie des sociétés. C'est dans cette pensée qu'en toutes choses, partout où nous voyons le prestige, nous l'attaquons.

Les jurisconsultes furent-ils, nous ne parlons-plus des avocats, en nombre exagéré dans nos Assemblées du

début de la Révolution, — à la Constituante, à la Législative, à la Convention? Ils y accomplirent une besogne qui ne fut pas médiocre. Nous nous sommes même toujours demandé comment il se fait que, pour interpréter les lois ou seulement pour les appliquer, tant de connaissances soient exigées. Pour être magistrat, notaire, avocat, même huissier, il faut des diplômes, des degrés, des programmes et des temps d'études, des examens subis, des capacités constatées. — On donne à ceci pour raison qu'il semble nécessaire en toute fonction sociale d'y savoir quelque peu ce qu'on fait. — Pour faire les, lois il ne faut rien. Les premiers venus qui n'ont l'idée d'étude quelconque, ni d'histoire, ni de droit public, ni de législation, dont la tête éclaterait s'il leur fallait en suivre une, qui seraient piètrement incapables de rédiger le moindre bout de loi, à plus forte raison de le discuter, les premiers venus y sont admis, règlent sans plus de façon les destinées humaines, font les lois comme M. Jourdain faisait de la prose. Ils sont omniscients, infaillibles, sacrés , indiscutables. Ils taillent avec une sérénité qu'on peut qualifier d'olympienne une tâche compliquée aux pontifes chargés d'éclaircir leurs oracles. Ils sont législateurs par un influx mystique. L'esprit de la Nation est sur eux qui les pénètre et les inspire.

Ceci n'est autant qu'on le croirait une plaisanterie. Nous entrevoyons une fois de plus une ouverture vers certaines profondeurs, insondées jusqu'ici, que nous avons eu déjà l'occasion de signaler. Oui, la fonction législative appartient en réalité au domaine, comme l'appelle Hartmann, de Inconscient ; mais tout le fonctionnement politique doit de même y rentrer. Lorsque nous aurons su comprendre cela et pris notre parti de l'admettre, le problème de la politique sera aux trois quarts résolu.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas à dire que les Assemblées qui nous font nos lois comptent un nombre excessif de capacités juridiques. Il serait même utile, à notre avis, qu'il s'y trouvât plus de vrais jurisconsultes, qui seront toujours assez inconscients.

Quant aux avocats qui ne sont pas jurisconsultes, ils ne peuvent être que trop nombreux. Que leur nombre y réponde à l'importance sociale de leur fonction, c'est à peu près justice et peut être accepté. Mais il n'existe aucune raison, nous disons raisonnable, pour justifier leur proportion envahissante sur les bancs des Législatures ; — surtout quand d'autres professions, qui ne sont pas d'un moindre intérêt 4&ns le système de la vie sociale, cordonniers, maçons, charpentiers, laboureurs, etc., ne sont pas même représentées. On dira que ces braves gens ne sauraient pas parler; tant mieux! Ce serait déjà gagner beaucoup. Ils parleraient peut-être avec plus de sincérité et même, ce qui est l'essentiel, avec plus de droiture de jugement.

Il est connu depuis l'origine du monde que le soleil tourne autour de la terre, ce qui fait le calendrier. On sait, de même que les facultés d'expression dont sont doués les individus, parleurs ou écrivains, traduisent directement, par leur degré d'éclat, la force d'esprit et de caractère qu'ils ont en eux, ce qui fait la direction des sociétés., Inutile de prétendre aller, au nom de la science et de l'expérience raisonnée, contre ces certitudes de l'opinion. La science des savants est peu de chose devant l'autorité souveraine du consentement universel.

Cçux qui ont. pcmr enipjpi, de toute antiquité, sous le nom de moralistes qu'ils portent, d'apprécier et de moraliser notre humaine espèce qui ne les a, Dieu merci» jamais écoutés, pourraient légitimement répon-

dre, pour peu qu'on voulût les entendre, que l'autorité de l'opinion est ici comme le plus souvent l'aveugle admission d'une méprise qui nous trompe universellement.

Us allégueraient sans doute, puisque c'est leur métier d'en alléguer, plusieurs raisons de philosophie qui ne peuvent rien faire à l'Opinion. Us observeraient que le talent qui consiste à fixer dans les moules du langage le produit flottant de la pensée est par lui-même un art d'acquisition pénible. Vous avez reçu de la Nature au degré le plus éminent ce don spécial de l'expression ; soit. Pour arriver à convertir le don naturel du parlage en un instrument oratoire qui ne paraisse pas insuffisant chez un bipède de notre espèce, il ne vous en faudra pas moins, si vous avez la prétention de mieux dire que tout autre oiseau, les efforts les plus laborieux. Or, pendant le temps qu'on s'applique à cet exercice de psittacisme, on ne fait pas autre chose qui pourrait être plus valable ; on n'a guère plus le loisir de penser que cet autre artiste qui s'exerce, possédé d'une moindre ambition, à jongler avec des muscades au lieu de jongler avec des mots.

Us ajouteraient que cette application trahit chez ceuxlà qui s'y livrent un grand désir de se faire valoir au milieu des hommes, une démangeaison excessive d'agir et d'influer sur eux, une forte dose de vanité pour ne pas dire d'outrecuidance; qualités très peu recommandables, faites pour inspirer peu de confiance dans la valeur morale, sinon intellectuelle, des individus qu'elles distinguent.

S'il est vrai que dans les dialectes les plus mélodiques et les plus abondants ce soit déjà chose difficile que de satisfaire aux exigences de l'expression, cette difficulté devient énorme dans le piteux jargon qui est le nôtre,

avorton tardif du latin, — qui était une langue, — formé par la fusion barbare des patois de la langue cFoil, né sous les pluies du nord, frileux, décoloré ; langage si étriqué, si raide, si absolument indigent, n'ayant à son service ni les compositions, ni les synonymies, ni les ressources de construction qui sont les richesses des vraies langues ; idiome d'essence cacophonique avec ses conjonctions pénibles, ses finales qui s'étouffent dans les sinus frontaux et prétentieux pour achèvement; mirliton nasillard qui veut être un violon.

Qu'est-ce que pourra donner un pareil instrument? A l'époque de son éclosion, celle des Rabelais et des Régnier, cette langue de troisième main avait encore en elle, malgré la bâtardise de son origine, quelque force de végétation ; mais depuis qu'elle fut recépée, devenue académique, par les ciseaux des cuistres, ils en ont fait un mécanisme si artificiellement perfectionné qu'on ne peut plus s'en servir.

C'est, on sera bien forcé de l'avouer, un piètre moyen d'expression que celui qui demande pour assortir les mots destinés à rendre la pensée, — qui reste trop souvent de guerre lasse au fond de l'encrier, — dix fois plus de labeur qu'il n'en faut pour fixer la pensée ellemême. Est-ce pour le vêtement qu'est fait le corps, ou au contraire? La façon de traduire les idées est assurément pitoyable, qui ne parvient à les exprimer, si elles ne sont moulées d'avance à l'empreinte banale du cliché, que par une suite de tours de force.

Quel jeu ridiculement puéril ! Que de temps perdu dont on devrait tirer meilleur parti! Si les plumitifs dont la tête n'a de valeur que celle d'un grelot où l'esprit s'agite au hasard du retentissement extérieur trouvent leur bonheur dans cet exercice, l'écrivain qui a mieux à faire, sentant cependant qu'il use sa vie dans cette lutte oiseuse qu'il soutient contre l'ingratitude d'un

. — zzo —

dialecte rebelle, rongera ses poings, mangera son sang. . . N'est-ce pas une dérision du Sort que le peuple dont le génie est entre tous lucide, qui eut pour mission, comme on dit, de vulgariser les idées, ou, plus exactement, de les dégager en ce qu elles ont d'actuel et de pratique, ait reçu précisément, comme organe d'expression, le plus ingrat peut-être des instruments de langage qui soit sur l'étendue de l'Europe ?

Nous n'ignorons pas que le grand nombre des bipèdes à plumes, nos confrères, ne seront pas ici de notre avis. C'est trop un thème admis chez nous de vanter la limpidité, la clarté, voire la désinvolture facile de la belle langue qui est la nôtre. D est de fait que les qualités dont on fait honneur à l'idiome sont si éminemment dans le génie gaulois qu'il faut qu'elles entrent de vive force dans les moules étroits du dialecte. Un bon ouvrier se sert du plus mauvais outil ; ce n'est motif pour attribuer à l'outil qui ne vaut rien le mérite laborieux de l'œuvre et de l'ouvrier.

On va même jusqu'à faire valoir le bénéfice que l'esprit retire de cette gymnastique littéraire, due à son effort incessant contre la résistance des mots. C'est aller trop loin, monsieur Josse. Nous sommes orfèvre; évidemment; mais, nargue de l'orfèvrerie, nous déclarerons, nous, sans vergogne, dussions-nous débiner le métier, que le temps que nous employons, trop largement perdu j à calandrer la phrase française, n'est guère celui où nous pensons. Un cordonnier qui coud ses bottes, un maçon qui pose ses moellons, ont plus de liberté d'exercer intelligemment leur cerveau que le malheureux qui fait des lignes ou qui prémédite des périodes, l'esprit enchaîné à la maille de la syntaxe et de la formule.

Voilà pourtant ce qu'on prise en France, pays d'artistes, d'autant plus que le talent est plus rare et plus vide!

Quel écrivain nVpas éprouvé ce que nous venons de dire? que l'heure de la journée, ou de la semaine, ou du mois, où il se sentie mieux disposé pour aligner les pattes de mouches n'est pas nécessairement celle où il est le plus apte à concevoir. A plus forte raison est-ce vrai des orateurs. Autre chose est de cuver et d'extraire la pensée, autre de la tirer en bouteilles.

Il est des esprits pour lesquels cette exceptionnelle facilité de s'exprimèrr d'abondance en ne pensant guère existe à l'état permanent. C'est une disposition à part, qu'il faut regarder le plus souvent comme un état pathologique, une hyperhémie cérébrale engendrant la manie de parler et celle d'écrire, — ce que les sots prennent pour du génie.

Cette espèce de talent, qui doit être tenue pour suspecte dans toutes les langues que les hommes parlent, est spécialement louche dans la nôtre. Elle y suppose trop de temps frivolement employé, présomption fâcheuse pour l'esprit en même temps que pour le caractère. Il y a tout à parier* pour de fortes raisons, qu'un Français usant de la parole, écrite ou oratoire, mieux que la masse de ses congénères, pensera et agira plus mal. Et c'est ainsi cependant que se font chez nous les grands hommes, ceux-là qui mènent 'nos Parlements!

Prenez, 4 peu d'exceptions près, nos orateurs ou écrivains les plus féconds; passez leurs œuvres au crible et pressez leurs discours; y ous devrez constater qu'en définitive, mis à partie flux cérébral dont ils sont affectés, ces hommes trop .volontiers illustres n'ont guère qu'une chose qui les distingue de ceux qui ne prétendent pas à l'être : l'infériorité audacieuse de leur bon sens. C'est une loi de la Physiologie, dont les usages pourraient beaucoup s'étendre, que celle qui est appelée, d'une appellation expressive, la loi de balancement des organes et des fonctions. Trop 4e castagnettes en

bas de la face est le plus souvent au préjudice de la cervelle qui siège plus haut; les claque-dents ne sont guère des penseurs; en général, lorsque le rez-dechaussée du cerveau se trouve si bien accommodé pour être de plain-pied avec le dehors, l'étage supérieur n'offre pas une élévation analogue. Simple compensation.

Posséder une voix sympathique, un organe vibrant et sonore est une rareté, fort appréciée généralement. Avoir l'art qui consiste à savoir développer d'une manière séduisante les cascades oratoires en est une autre, qui paraît de même fort estimée. Tout compte fait, la poitrine a pour les orateurs plus d'importance que la tête. Pectus est quod disertos facit. C'est surtout la puissance beuglante de leurs poumons qui fait le prestige des coryphées de la tribune. Imaginez donc Mirabeau avec une voix grêle ! L'homme qui peut avoir à la fois les deux qualités que nous venons de dire est ainsi doublement phénoménal. Gela signifie qu'il est à peu près introuvable en même temps que fort recherché, sans vouloir dire le moins du monde qu'il est honnête homme et de jugement et taillé pour défendre les intérêts publics.

Si vous demandez des hommes complets, il n'en existe pas ; et, puisqu'il faut choisir, mieux valent les têtes que les langues. Quand serons-nous délivrés des artistes, des bavards, des sertisseurs de mots et des souffleurs de phrases, des castagnettes et des grelots et des claque-dents à têtes de bois? Loin d'être de ceux qui cherchent dans leur don prestigieux la marque de l'esprit politique, notre idéal serait au contraire qu'on arrivât à inventer un mécanisme diviseur pour ne laisser passer que les gens qui ont tout juste assez de littérature et d'élocution pour débattre en peu de mots une affaire de commerce, discuter sobrement une compta-

bilité, rédiger une lettre de négoce; on n'aurait jamais vu les affaires aussi bien menées. Trop de talent et trop d'éloquence font que nous sommes si mal dirigés.

a La parole est d'argent, mais le silence est d'or. »

On aurait cependant tort de croire que les individus à qui le Ciel départit le don imposant de la faconde ont reçu le privilège exclusif de dominer au sein des Assemblées délibérantes. Il y a dans le monde parlementaire, pour y exercer l'ascendant, deux types d'hommes que l'on distinguera, les noms ne faisant rien à la chose, comme on voudra. Nous les appelle* rons les gonflés et les pointus. Les facultés qu'ils mettent en jeu de part et d'autre sont diamétralement opposées. Gomme il arrive toujours sur le terrain de l'erreur, il y a ici antinomie qui s'incarne dans ces deux types de leaders, dont chacun sert à son contraire de correctif. Les uns comme les autres sont médiocres, naturellement;. la condition indispensable pour avoir quelque prise sur les collections d'hommes est de ne pas être placé trop au-dessus de leur niveau moyen. Les hommes nés pour gouverner le monde, il y a longtemps que Charron l'a dit, sont de second ordre. Mais nos parlementaires de la deuxième espèce, à l'opposé de ceux de la première, qu'ils ne valent pas, ne fascinent point les Assemblées à première vue. Leur prestige n'a rien de fulgurant. Us arrivent à s'emparer d'elles par une voie plus lente et plus sûre. On rend justice à leur mérite à force de les voir à l'œuvre. Corrects, méticuleux, esprits chronométriques, ils voient nettement au bout de leur nez, qui n'est pas long; hommes terribles qui ne se trompent jamais... que de fond en comble. Us ont plus encore que les autres ce qu'il faut pour agir longuement sur les Assemblées gouver-

nantes. Car on ne 3aurait croire à quel; point influe avec le temps sur les Corps politiques un ensemble de qualités qui ne paraissent pas larges d'abord : l'assiduité, la ponctualité, une certaine netteté de sens commun dans le cercle des idées reçues et dès passions banales, une logique d'un simplisme assez élémentaire pour être appréciée de ceux qui ne savent pas ce que c'est que raisonner. Gomme ils ne doutent jamais d'eux-mêmes, il est nécessaire qu'ils s'imposent. Leur indigence de tempérament sera tenue pour austérité, leur courte vue pour sûreté, leur constipation pour sagesse. Ils sont maigres, mais ils ont de la suite» On les suppose profonds, on les croit forts, d'où il résulte qu'ils le sont.

Ces hommes furent mis au monde pour crever les baudruches; c'est leur emploi le plus clair» Il serait préférable qu'il n'y eût pas de baudruches. Par -une disposition providentielle, là où se développe un gonflé, il survient un pointu qui le crève. C'est aussi vieux que nos Assemblées, depuis Danton et Robespierre ; — en tenant compte de la différence qui sépare les temps héroïques d'une époque qui ne l'est plus du tout. Sous la boursouflure de Danton une réelle puissance existait et l'acier de l'avocat d'Arras, pour mince qu'en fût le fourreau, était aussi d'une trempe supérieure à 45e que nous avons vu, — fraterculi gigantum, — à des époques plus récentes.

§ 13. — Antagonisme de deux éléments, organique et antiorganique.

Deux éléments contradictoires sont au fond du système parlementaire, dont l'un comporte par lui-même un principe d'organisation, tandis que l'autre est au

contraire anti-organique par essence, à perpétuité subversif.

De l'antagonisme latent de ces deux principes résulte entre le Pays souverain et ceux que son Suffrage investit du droit de le gouverner un malentendu incessant.

Le Corps électoral nomme ses députés pour qu'ils fassent ses affaires au mieux dé son intérêt ; telle est la pensée du Pays. Ce serait aussi, dans une mesure généralement acceptable, étant faite la part nécessaire des motifs personnels qui ne sauraient manquer d'influer sur leurs dispositions, l'intention de ses chargés de pouvoirs. Malheureusement leur volonté, quand elle existe, est condamnée à l'impuissance. Par le fait même du mécanisme électoral qui les a produits, en raison du jeu de la machine parlementaire dont ils sont les rouages, ils se voient amenés fatalement à substituer au bien public un intérêt distinct et souvent opposé.

Dans ce quiproquo entre les commettants et leurs mandataires est le secret des anomalies et des incohérences, des tiraillements, des crises et des agitations, enfin, pour trancher le mot, du scandale politique dont le spectacle est sous nos yeux depuis de si longues années.

En règle générale, il est triste de le dire, c'est le principe subversif qui l'emporte sur l'autre.

Le palais de la Députation est la maison commune de cette vaste Cité qui s'appelle la France ; mais elle est en même temps le champ-clos des partis où prennent rendez-vous leurs champions. Là réside la contradiction.

Cette antinomie tient elle-même, disons-le tout d'abord, pour ne pas marcher en aveugles, à ce fait de genèse historique : nous ne sommes pas avant tout, comme il faudrait que nous le fussions, un ensemble organique dont l'unité se dégage» harmoniquement, par le jeu fonctionnel de ses parties vivantes. Nous

sommes bien plus encore, pour le malheur de la Nation, un composé artificiel, automatiquement constitué par Faction séculaire d'un pouvoir absorbant, centralisateur à outrance ; — unification fausse dont les partis en lutte chercheront toujours à se saisir.

Donc les Elus se réunissent, se partagent en bureaux, forment leurs commissions, désignent leur président, leurs vice-présidents, leurs questeurs. Ils établissent un règlement de leur Législature. Us créent le pouvoir exécutif. Ils débattent les affaires courantes, formulent les lois économiques, discutent l'impôt, votent le budget. Voilà le travail utile, correspondant à la nécessité du besoin collectif, à la réalité de la vie nationale, au bien public. Voilà le côté communaliste, l'élément organisateur.

Mais les députés ne sont pas nommés seulement par le Pays pour l'expédition de ses affaires. Ils le sont encore et bien plus par les partis qui le déchirent en compétition du pouvoir centralisé pour soutenir et faire triompher leurs prétentions rivales. D'où résulte, concurremment, superposée à celle que nous venons de dire, une toute autre organisation.

A peine arrivés à la Chambre, les députés se divisent en partis, s'opposent en factions, s'enrégimentent en groupes, sous-groupes et coteries, lis se choisissent des meneurs. Us conspirent des ligues politiques, des disciplines particulières. Ils font de l'opposition ou de la conservation systématiques. Ils intronisent les cabinets pour le bénéfice des factions, qui n'est pas le bien public, ou ils les renversent au gré de leurs vues et de leurs passions. Voilà l'élément subversif, celui qui ne répond pas au besoin du Pays; voilà le principe dissolvant, anti-communaliste, désorganisateur, négation éternelle de Tordre. ....■«

Ajoutez à ce que nous disons les suggestions de

l'égoïsme individuel et familial, dont la part ne semble pas moindre chez les députés que chez les mortels ordinaires; tenez compte, pour ne rien omettre, des fantômes — idola specics — qui hantent en effet la caverne législative et qui s'emparent de ses hôtes aussitôt qu'ils ont franchi le seuil du bâtiment où se font les lois ; vous aurez alors défini, dans sa portée exacte et complète, l'élément anti-organique.

Tels que nous venons de les distinguer dans nos Assemblées gouvernantes, ces deux éléments opposés de leur activité fonctionnelle sont perpétuellement en conflit. Toutes les péripéties de la vie parlementaire ne sont que l'histoire de la lutte, inconsciente ou consciente, qu'ils se livrent sans interruption. On les voit clairement sous les faits comme les cailloux se voient au fond de l'eau.

§ 14. — Pouvoir exécutif : son instabilité encore plus grande que celle du législatif. — Constitution vicieuse des Cabinets. — Conséquences déplorables et nécessaires.

Le pouvoir qui prend le nom d'exécutif n'étant, dans la donnée de l'orthodoxie parlementaire, que la délégation du législatif, il est naturel que le désordre et l'impuissance qui existent ehez celui-ci soient les mêmes dans l'autre fonction. Il y a toutefois une différence qui est frappante à première vue. L'autorité législative, lorsqu'elle est une fois installée, tend à s'éterniser; c'est tout le contraire pour la puissance qui doit exécuter ses ordres. Assujettie aux fantaisies d'une collectivité mobile, instrument de ses majorités aussi variables que les flots, elle n'a qu'une existence précaire, sans avenir comme sans garanties.

Il paraît même assez reconnu que, dans les conditions admises du Parlementarisme, ce modus vivendi indéfi-

n&nent provisoire çst l'essentiel défaut du Gouvernement, qui semble avoir: été créé pour tout entreprendre et; ne Tien faire.

Le manque de suiiet et de cohésion qui en résulte est la conséquence inéluctable des données du système. D'autant que le ministère n'est pas vraiment et réellement, jcomme il devrait l'être, une délégation de l'Assemblée légiférante, une Commission de gouvernement, nommée immédiatement par elle, formée avec l'élite des capacités qu'elle peut, sans distinction de partis et de groupes, renfermer dans ses rangs. Ou, si on tient à le prendre pour une délégation, celle-ci n'est qu'indirecte, de seconde ou troisième main. La formation du ministère est, en effet, confiée par le chef de l'Etat, obtempérant au vote de la Députation, à un individu qui dirigera ensuite, sous le titre de Chef du Cabinet, qu'il conservera, le personnel exécutif, qu'il aura choisi à son gré. Ainsi les choix ne seront pas seulement déterminés par l'esprit de coterie ; ils le seront autant par celui qu'on peut appeler de camaraderie. Ce n'est pas assez qu'ils relèvent des préférences d'un parti qui s'est rendu dominateur. Ils sont encore et trop souvent dus à l'influence d'un homme qu'inspirent, en même temps que ses idées, ses passions et ses préventions. Quel moyen d'obtenir par là, dans la succession des pouvoirs gouvernementaux, la suite, la consistance, qui sont indispensables à la direction politique? Il semble que le Parlementarisme se 3oit ingénié, de parti-pris, pour mettre en œuvre la façon de faire qui peut le moins atteindre ce but

On a dit des Tuileries, avant qu'elles fussent brûlées, qu'elles n'étaient plus depuis longtemps qu'une hôtellerie pour les voyageurs couronnés. Mais que dire du ministère d'Etat sous le régime constitutionnel? Une

lanterne magique où passent des fantoches serait, toute révérence gardée, le seul objet de comparaison. Rien ne se peut faire qu'avec du temps. Que fera un chef de cabinet, l'homme fût-il un Richelieu, s'il peut à peine compter sur une moyenne de douze mois ?

Tous les ministères n'atteignent pas au degré de force comique du ministère des trois jours en 1834, lequel est resté comme le type. Gela ne nous a pas empêchés d'avoir,, depuis les événements de 1870, au moins une vingtaine de ministères. Nous avons vu passer quinze ou seize ministres de la guerre. Beau moyen d'obtenir ce que tout le monde s'accorde, à regarder comme étant de toute urgence, la reconstitution de aoére^fèrce arméel . ,■* ' £

Comme nous vivons dans l'unité de cette heureuse Centralisation que l'Europe, ditron, nous envie, le premier acte qui signale l'installation d'un ministère consiste dans un remaniement plus ou moins complet du fonctionnarisme; remaniement qui satisfait, s'il ne profite pas au pays, les appétences individuelles. C'est le plus pressé. Ensuite on s'applique à défaire, à peu près indistinctement, tout ce qu'avait fait ou projeté de faire l'administration culbutée. — Toujours, nous l'avons déjà dit, l'art que Pénélope inventa. Comme ce procédé vous avance la prospérité d'un pays I

Si les pilotes qui prennent la barre, généralement novices dans l'art difficile de la tenir, changés précisément à l'heure de la bourrasque, ne sont jamais les mêmes et se règlent sur des cartes marines perpétuellement en désaccord, quelle direction un peu suivie peut avoir le « vaisseau de l'Etat » ?

Les choses se passent plus carrément aux Etats-Unis d'Amérique. Tous les quatre ané, le personnel entier des cadres gouvernementaux, depuis le secrétaire d'Etat

jusqu'au dernier huissier, déménage à la suite du président sortant de fonctions. La politique, dans ce payslà, est une entreprise comme une autre, au nom et sous la responsabilité de l'individu chargé de l'initiative présidentielle. La tâche est à forfait, sinon à juste prix. La débâcle est au moins régularisée. Du reste on n'ignore pas que les politicïans ne s'en iront pas comme ils sont venus. Ils entrent vides pour sortir pleins, bien entendu, cédant la place à d'autres qui se rempliront comme eux.

En comparant cette institution pratiquement bizarre au Parlementarisme anglais, les publicistes de la Grande- Bretagne font ressortir avec complaisance que leur République aristocratique, avec sa balance des pouvoirs, ses poids et contrepoids savants, sa responsabilité ministérielle, ses retraites de cabinets accomplies dans les formes, ses prérogatives consacrées, ses lords embaumés dans le respect des populations et sa royauté empaillée servant de tampon, est une machine mieux montée et plus avantageuse à de-nombreux égards que le mécanisme américain. Les crises sont moins perturbatrices ; le désarroi est moins profond.

Nous sommes de l'avis des Anglais. Il n'est point de pièce plus disparate et plus fâcheuse dans une Constitution républicaine que cette loque héritée du vestiaire de la Monarchie, nous voulons dire la Présidence. Le gouvernement des Yankees est-il le type de perfection que nos doctrinaires de la République, quand ils en seront à se définir, au bout de trente siècles, ce que peut bien être une République, essayeront d'importer chez nous?

Le défaut grossier du régime appelé, dans le jargon politique, système de la responsabilité ministérielle, est que le pouvoir, tendant à échapper sans cesse par la

tangente à l'influence de l'opinion, ne peut être remis dans le mouvement que par le moyen d'une rupture dans le jeu fonctionnel des organes. Ce procédé n'est certes pas l'indice d'un état de perfection. Un mécanisme de fer- ou de bois qui ne marcherait ainsi qu'à coups de pouce prêterait à rire. Si un système aussi piètrement utopique avait pu éclore dans la tête d'un penseur, d'un idéologue si l'on veut, il eût été rejeté bien loin. On n'aurait pas manqué de le trouver subversif; on aurait observé qu'il comporte une cause permanente d'inquiétude, un principe d'anarchie et de bouleversement ; on aurait dit qu'il ouvre incessamment la porte à la menace des Révolutions; — reproche fondé, sans doute, si l'on en croit les faits. Il n'est pas contestable que cette éternelle dégringolade des Excellences soit également nuisible au prestige de l'autorité, qu'on nous a dit longtemps être le fondement de l'ordre moral, et, ce qui a plus de gravité, aux intérêts réels du pays qu'elle gouverne.

Ajoutons que par ce procédé la réforme exigée arrive toujours trop tard et ne satisfait jamais au vœu de l'opinion qui l'exige; — d'autant que tout nouveau Cabinet sera généralement empêché, par l'état de lutte et d'incertitude où il sera placé tout d'abord, de faire mieux que ses prédécesseurs malgré tout ce qu'il voudra tenter, ou même, en dernier résultat, de faire autrement. Il faut dire plus ; si une différence est appréciable quand une fois le trouble de la secousse se sera calmé, elle ne consistera le plus souvent qu'en une tension encore plus forte de l'arbitraire, qui reste toujours le grand ressort. C'est un fait d'expérience trop habituellement éprouvé. En définitive, les leadws de l'opposition, devenus ministres, se verront à leur tour obligés de serrer le frein afin d'empêcher de dérailler la machine qu'ils auront lancée.

Sauf la perturbation et l'état de malaise dont il se sera accompagné, le rhabillage ministériel aura en somme donné zéro.

Même pour peu que le temps soit à la Révolution, il se produira ce phénomène véritablement instructif : nous disons un revirement subit et complet dans les positions politiques ; de telle sorte que les nouveaux maîtres du tonnerre gouvernemental, ayant derrière eux à présent la même séquelle réactionnaire qui les vouait à la mitraillade deux jours auparavant lorsqu'ils n'occupaient pas le pouvoir, braqueront les gueules des mêmes engins de l'« Ordre » dans les rangs des mêmes électeurs qui les ont portés au pinacle sur leurs épaules encore meurtries. Ce fait n'est pas nouveau, et nous l'avons vu se reproduire il n'y a pas de si longues années, en 1871, avec les rhéteurs de Septembre, dans des proportions qui demeureront à jamais typiques.

Le ministère sorti de la Révolution , qu'elle soit parlementaire ou faite dans la rue, se verra dès le lendemain en nécessité de recourir aux mêmes moyens que les individus dont il est formé dénonçaient hier à l'animadversion publique. Eux aussi mettront en usage, comme font tous les pouvoirs, les mesures de compression, d'autant plus violentes que les pseudo-tribuns de la veille auront exalté l'opinion par des promesses plus libérales. « Jamais un Jacobin ministre ne sera un ministre jacobin: » La chose est en effet prouvée par des exemples assez nombreux ; même, il faut le dire, elle est forcée.

Elle tient à la racine du Parlementarisme. Aussi vieille que le régime, elle durera autant que lui. Voilà ce qu'il faut voir et comprendre. Trêve des accusations banales de palinodie, récriminations, clabaudages, qui sont l'ordinaire aliment de la presse anti-ministérielle. Gomme la moralité des hommes d'Etat et de tous les

hommes en général est toujours discutable à perte de vue, n'est pas par conséquent un élément qui puisse compter eu politique sérfeùfcêy toutes eesrtairtinesdéôlamatoires, passées dans le Journalisme à rétatidecHchés, — on ne fait qiïe change? les nonis, '^- moiïis niaises d'ailleurs que jésuiticfuefâ, -*•' <jui #strce qui' s'indigne aujourd'hui sincèrement dé Timmorôlité? — ne doivent pas compter davantage.

« On cherche la cause du mal profond dont la Société est atteinte : c'est que, depuis trente ans, tin voit les hommes politiques changer de langage et de conduite en changeant de position, répudier au pouvoir leurs doctrines et leurs promesses, en se faisant jeter chaque jour à la face leur programme de la veille ! Et vous demandez pourquoi l'esprit public s'éteint, pourquoi le Peuple n'a foi ni dans lès hommes ni dans lés prhv cipes, pourquoi le scepticisme et le découragènienile gagnent? Quelle vertu dvique résisterait à ce spectacle démoralisant!...» ; ?f ,

Discours de M. Jules Grévy contre le ministère Dufaure, le 23 juillet 184$. "'

Le passage qu'on vient de lire est uaç explication des choses à la mesure de. nos hommes d'Etat. On n'$ pas à leur demander d'en creuser les dessous. La véritable explication est plus profonde; mais c'est affaire aux Socialistes. C'est ainsi que nous l'avons donnée.

Les hommes ne vivent pas plus d'une vie; nous parlons à ceux qui seront demain. En viendra-t-on enfin à comprendre que ces faits, sans cesse incriminés, perpétuellement renouvelés, ne sont tant à la charge des individus comme ils sont le résultat de la situation qui

leur est faîte? On est homme de gouvernement ou on ne Test pas.

Il est amplement démontré par une expérience répétée, — ce qu'on aurait pu sans elle ne pas prévoir, — que l'exercice de la puissance gouvernementale est d'ailleurs une épreuve qu'il faut regarder comme supérieure aux forces de la nature humaine. Nous ne referons pas celle-ci. Refondre les institutions, dégager l'organisation en les débarrassant, pour en finir, de l'ingrédient autoritaire et de ses fictions menteuses sera encore moins difficile.

Jusqu'à ce que nous soyons entrés dans cette voie nouvelle, nous verrons se perpétuer, éternellement les mêmes, les abus, les scandales que dénoncent et reproduisent tous les hommes politiques. Pénétrant dans le garde-manger, la meute dévore, cela est tout simple ; quand ils sont nantis d'un pouvoir insuffisamment contrôlé, les gouvernants en font abus, cela est également naturel. A qui la faute? Que ceux-là s'en prennent à eux-mêmes qui n'ont pas su les tenir en laisse !

Cela signifie en autres termes cette vérité, l'A B C de la science politique quand nous saurons la politique : Tant que sera conservé le mécanisme gouvernemental, établi sur des bases visiblement factices, qui nous régit jusqu'à présent, le gouvernement sera toujours, par une fatalité à laquelle lui-même ne peut rien, l'application de l'arbitraire.

La conséquence est d'autant plus inévitable que, pour les malheureux qui passent par le pouvoir, l'arbitraire dont ils sont amenés à faire usage est encore moins l'abus volontaire de la force que le recours forcé de leur faiblesse.

§ 15. — Les Ministres et les Bureaux.

L'instabilité de leur fonction vis-à-vis des Législateurs n'est pas la seule qui rende précaire et incertaine la condition faite aux ministres. Elle Test plus encore, il faut le dire, dans son rapport à ce qu'ils ont derrière eux, à ce qu'ils sont censés diriger et dont ils sont faits responsables, — au ministère lui-même, c'est-à-dire aux

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