BUREAUX
Ceci demande quelques développements.
Cette domination invétérée de la Bureaucratie ministérielle a toujours été dénoncée comme abusive et scandaleuse. La chose ne fait doute pour personne. Mais on se garde de signaler un fait dont la portée pourrait aller trop loin : que cette Bureaucratie néfaste, maudite cordialement de toute la France, et qui ne s'en porte pas plus mal, est en même temps un résultat de nécessité rigoureuse, une suite, une conséquence logique de la donnée parlementaire.
Nous nous ferons comprendre sans peine en nous reportant pour un instant aux principes généraux qui ont été posés dans la première partie de ce livre (voir p. 7).
Dépourvu de fondement doctrinal, le Parlementarisme, antinomique par son essence, n'a en somme une autre valeur, nous l'avons dit et répété, que celle d'un passage historique. Deux principes y sont en présence, sur le même pied, à titre équivalant : c'est d'un côté la vieille tradition de l'Autoritarisme, perpétuée en escamotage de la Révolution, de l'Intérêt public, au profit d'une oligarchie exploiteuse et budgétivore ; c'est, d'autre part, la protestation naturelle de l'esprit de
liberté contre les suites de ce despotisme. Le premier des deux éléments a pour expression immédiate la Centralisation et ses deux productions directes, le Fonctionnarisme et la Bureaucratie, unis comme des jumeaux siamois, indissolubles; monstruosité double, qui absorbe la vie du Pays. — L'élément opposé a de même pour expression, en face de l'autre, concurremment, le système des Députations ou Législatures nationales dont les fonctions ministérielles sont la délégation. — Il suffît donc de rapprocher ces deux séries, autoritaire et libérale, pour voir clairement que la délégation ministérielle ne tire d'elle-même, nous voulons dire de son origine, aucune suprématie pour s'imposer naturellement à la puissance bureaucratique. Les deux institutions, Ministère et Bureaux, qu'on veut identifier, ne sont pas en fait de même provenance. Elles sont issues au même degré, mais séparément, de deux séries distinctes et parallèles. On pourra les juxtaposer; on ne fera pas qu'il y ait entre elles homogénéité et que par ainsi elles se fusionnent.
La Bureaucratie ne s'adaplera pas à la direction ministérielle que la Législature entend lui imposer. Elle procède de l'autre principe, elle vient de l'autre filière, elle est de nature différente. Elle ne peut être par rapport à la délégation émanée de la Législature qu'en position d'antagonisme.
Créations de l'esprit despotique, organes et rouages premiers de la Centralisation, les Bureaux ne s'harmoniseront bien qu'avec des ministres qui tiennent de la même origine qu'eux-mêmes, installés à leur tête par l'arbitraire supralégal d'un pouvoir personnel et qui relèvent du chef de l'Etat, nous ne disons pas en vertu d'une fiction parlementaire, lorsqu'un Roi constitutionnel ou un Président de République se borneront à exécuter, correctement, les volontés des Législateurs; nous
disons de fait, absolument, par autorité césarienne, s'il nous faut trancher le mot. Voilà ce qui va aux Bureaux. Autrement il y a discordance.
Ajoutons qu'il est nécessaire, si de l'état d'hostilité sourde les choses viennent à celui de conflit, que Ta" vantage soit dans cette lutte à la puissance bureaucratique. Elle participe du caractère de permanence, de la solidité traditionnelle qui est dans son principe, tandis que la Délégation parlementaire a toute l'inconsistance du sien. Si le ministre prétend faire acte d'initiative, il y aura bientôt collision, dont le résultat sera l'histoire du pot de terre qui se heurte au pot de fer« Le ministre perturbateur sera brisé; la routine sortira triomphante de l'épreuve.
Cet aperçu philosophique, dont nous demandons pardon à nos lecteurs, n'a sans doute un autre mérite que de rendre enfin compréhensibles les faits sur lesquels on tartine sans s'inquiéter de les comprendre. C'est plus intéressant, à ce qu'il paraît. Gela n'empêche que leur témoignage confirme évidemment l'explication que nous en donnons. Nous voyons en effet la Bureaucratie, solidement assise par la main du despotisme, défier sans avarie de sa lourde construction les flots parlementaires qui surgissent et qui passent. Faite d'abus, cimentée de routine, son iniquité demeurera debout aussi longtemps que durera la Centralisation. Et ce n'est pas le Parlementarisme qui fera jamais crouler celle-ci ; il détruirait sa propre base.
c Tout est immuable dans un ministère excepté le ministre. A l'entrée d'un nouveau ministre, les bureaux ne sont ni émus, ni troublés dans leur marche ; ils sont le lendemain ce qu'ils étaient la veille. Dans cette situation tout l'avantage leur reste ; ils ont la clef des affaires et le ministre n'en sait pas encore le premier
mot; ils sont stables, -et lui fragile; ils restent et il passe... »
« L'institution est ainsi organisée qu'un ministère pourrait marcher sans ministre. Cela s'est vu plus d'une fois. »
t L'homme qui endosse la responsabilité ministérielle a les mains liées sur tout. Il ne fera pas un pas sans rencontrer une embûche. Le pouvoir d'un ministre est celui de ne Vien faire ; c'est le seul qui ne lui soit pas contesté. Encore l'empêche-t-on d'agir et lui fait-on des reproches s'il n'agit pas. Un ministre, c'est à peine Un chef de division et c'est moins qu'un député. »
Qui a dit cela? Est-ce nous? Est-ce un livre de doctrine? Non; c'est l'auteur d'un petit ouvrage satirique qui eut son heure de succès dans les dernières années du régime de Juillet. Le Parlementarisme n'a pas changé depuis ; il ne changera jamais. Lorsqu'on traite un pareil sujet, les écrits sérieux deviennent burlesques et les burlesques sont sérieux.
Les titulaires qui sont censés tenir le pouvoir se trouvent effectivement réduits à la nécessité d'expédier les affaires comme ils les expédient, les yeux fermés. Ils deviennent des machines à signatures. Une griffe automatique suffirait pour l'emploi. Conséquence du régime de Centralisation. Elle est la même pour le pouvoir législatif et pour l'exécutif. En exagérant comme on le fait la portée des attributions gouvernementales, on outrepasse les bornes que la Nature elle-même imposa aux forces humaines. Pour faire les choses en conscience, il faudrait que les heures comptassent double sur le cadran du ministère, que le ministre ne prît de repos ni jour ni nuit, enfin qu'il fût secondé par des dévouements à la hauteur du sien, illimités, infatigables.
Encore n'y suffirait-il pas.
C'est toujours la méconnaissance du même principe que nous ne cesserons de rappeler, celui du partage des fonctions et de la division du travail, qui est la condition première de toute existence organique. C'està-dire l'état de confusion et d'incohérence, le défaut d'ordre conduisant au gâchis permanent, l'anarchie plâtrée d'imposture.
La tradition bureaucratique étant inaltérable, toute réforme que voudront tenter les ministres les plus engagés par leurs précédents ne portera jamais que sur le personnel. Celui des ministères? Non pas; comment remplacerait-on ces spécialistes indispensables, ces initiés de la paperasserie qui possèdent « la clef des affaires »? Inviolable est Tétat-major; les destitutions ne peuvent frapper que sur l'armée du fonctionnarisme.
On congédie les vieux pour en installer de nouveaux, qui ne valent ni moins ni plus, n'ayant au fond qu'une foi, celle de l'intérêt personnel, comme leurs prédécesseurs. On aura remplacé des expérimentés par des novices, des repus par des faméliques. A cela se réduit la différence.
Et voilà comment il arrive que plus les pouvoirs changent et plus c'est toujours la même chose.
§ 16. — Impossibilité d'avoir, dans les conditions du régime parlementaire, des ministres valables.
Un fait d'observation, qui est fondamental pour l'intelligence de la vie des Sociétés, est qu'un nombre d'hommes très restreint y pense pour la masse. Les sociétés inorganiques, telles qu'elles ont existé jusqu'à présent, ne progressent véritablement que sous l'impul-
sion de ces hommes rares, lorsqu'il leur arrive par hasard de prendre eu main le gouvernail.
Ces hommes, qui font plus en dix ans qu'une douzaine d'Assemblées parlantes en un demi-siècle, ont pu se produire quelquefois, bien que cela semble paradoxal, sous les gouvernements personnels. Us se font jour de loin en loin, réparent quelque peu les sottises accumulées dans l'entre-temps, et c'est de la sorte que se maintient, tellement quellement, l'existence des Nations. Ils ne sont pas possibles sous le Parlementarisme. La seule puissance des Bureaux y suffît pour annihiler, — comble de la perfection ! — les génies les plus vigoureux.
A plus forte raison, si ces hommes puissants, qui ne sont pas toujours de brillants parleurs, doivent, encore se débattre, à tout propos, hors de propos, par miracle d'improvisation, avec les aigles du Parlementarisme, avocats retors et préparés, qui affilent à loisir leurs langues et leurs sophismes dans l'officine de leurs coteries, habiles à soulever les passions des Assemblées parlementaires.
Il ne faut dans les Monarchies, pour gouverner un Peuple et pour le sauver au besoin, que la faculté souveraine qui fait les politiques, la puissance du jugement. C'est simple. Le Parlementarisme est plus exigeant. Il y faut avant tout une virtuosité d'élocution qui, au degré où elle est requise, étant d'ailleurs le fait des charlatans plutôt que des vrais politiques, n'est guère un don moins exceptionnel. C'est ainsi rareté sur rareté, qui devient impossibilité. Un Richelieu n'y suffira pas ; il n'osera même pas se produire ; il ne se sentira pas assez de talent. S'imposer à un roi hypocondriaque est moins difficile que de régner sur des Assemblées hystériques.
Nous devons bien voir et bien comprendre, — et tenir ce fait, en attendant mieux, pour un progrès, —
que nous ne sommes plus à une époque où les grandà ministères soient encore possibles. Nous avons eu assez récemment, au commencement de 1882, une tentative . de grand ministre et de grand ministère ; elle a piteusement avorté. Le ministre n'a réussi qu'à se noyer dans le discrédit le plus exemplaire, et le ministère qu'il avait choisi s'est montré plus faible que ne l'aurait été à sa place la réunion des premiers venus.
Ce que nous observions tout à l'heure revient fort simplement à dire que le régime parlementaire, sans plus instituer l'Ordre que ne faisait avant lui le régime monarchique, supprime en outre le seul correctif du désordre qui, sous les vieux régimes, entretenait précairement la vie des sociétés.
C'est à peu près tout le perfectionnement qu'il réalise.
Nous relevions, il y a quelques semaines, dans un de nos journaux républicains, ou soi-disant tels, les plus répandus, une ànerie que nous devons rapporter ici. Elle est intéressante, parce qu'elle montre bien à quel point les dessous du sophisme parlementaire sont encore ignorés de la généralité des esprits, même les plus aiguisés.
C'était à propos de la dernière crise ministérielle. L'auteur de l'article commençait par observer, comme nous l'avons observé nous-méme et comme tout le monde l'observe, que l'instabilité des ministères, leur peu de durée, condamne fatalement le régime parlementaire à l'impuissance. Il partait de cette observation, dont la justesse n'est ni transcendante ni douteuse, pour faire un raisonnement spécieux. La solidité, disait-il, manque aux ministères parce qu'ils ne répondent pas à une majorité ni à une situation. Ils s'improvisent à l'aventure; ils surgissent par une sorte de génération spontanée. Le moyen de leur donner la sta-
bilité qui leur fait défaut était, à son avis, de provoquer d'abord une discussion parlementaire sur la situation politique ; là-dessus se formera une majorité, constatée par un vole, et le président de la République n'aura plus qu'à choisir, dans les rangs de cette majorité, les hommes qu'il jugera les plus aptes à constituer un ministère. Les ministères ainsi formés posséderont de la solidité, parce qu'ils représenteront une majorité en même temps qu'ils correspondront à une. situation. Telle était, au dire de l'auteur, la régularité du mécanisme parlementaire. On sauvait tout en l'observant.
Nous admettons, sous toutes réserves, que la majorité d'une Chambre sera capable d'apprécier valablement une situation politique. Nous voulons bien, par conséquent, admettre, sous les mêmes réserves, que le ministère qui représentera cette majorité répondra véritablement à la situation. Mais il ne suffit pas qu'il y réponde ; il faut qu'il puisse la modifier au gré de ceux qui le délèguent en vue de faire face aux circonstances.
Il est d'abord de fait, et on ne peut le nier, que les ministres et les ministères ne se font pas de cette façon. Ce fait a-t-il lieu par hasard ? Voilà ce qu'il nous faut expliquer, puisqu'on paraît ne pas le comprendre.
Il est insignifiant, comme nous le disions tout à l'heure, qu'un ministère corresponde à une situation donnée s'il ne peut rien pour la modifier. Car il n'est pas nommé pour autre chose.
Or, comme nous l'avons démontré, les ministres sont, en présence des institutions antirépublicaines de notre Etat centralisé, frappés d'impuissance absolue. Devant cet appareil formidable, à commencer par les Bureaux, ils ne peuvent rien, ils ne sont rien. Les hommes sérieux ont le sentiment de cette impuissance ; ils ne promettront pas de modifier un ensemble de contradictions en face duquel ils se sentent nuls; ils verront
trop clairement qu'ils ne peuvent rien à la situation ; ils ne se produiront pas.
D'où résulte précisément ce que nous voyons. Le terrain demeure livré à ceux qui ne doutent de rien, aux intrigants et aux brouillons, que fait tout particulièrement foisonner et fleurir le sol du Parlementarisme.
L'aboutissant fatal de ce régime est ainsi de nous condamner, ce n'est pas un hasard ni une dérogation, aux ministères d'aventure.
Et c'est de la sorte que nous avons ce fait, que M. Lockroy constate sans savoir l'expliquer.
« Le ministère n'a point été fait sur des idées et des principes, la plupart du temps. Il a été fait sur des noms. On a cherché à satisfaire des personnes ou des groupes, et pas autre chose. C'est ce qui fait que ce ministère étiqueté : autoritaire ou libéral, est, à peu de chose près, toujours le même. La Chambre, qui n'a pas pu donner son avis, le supporte avec résignation et patience pour ne pas provoquer de crises, jusqu'au jour où, sans le faire exprès, elle le casse. C'est notre histoire parlementaire depuis dix ans. »
Cet état de choses est l'inévitable réduction à l'absurde du système parlementaire, la fin de la fin. Mais osez donc le voir et le dire, trembleura que vous êtes ! •
§ 17. — Tableau du Parlementarisme.
Nous n'avons pas pour intention de pénétrer dans le dernier détail de l'officine parlementaire. La besogne serait scabreuse, d'un intérêt médiocre, et puis, nous l'avouerons franchement, elle ne rentrerait pas du tout dans nos moyens. D'ailleurs, comme l'a dit le fabuliste :
Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
Nous ne prenons, nous aussi, que la fleur du Parle-* mentarisme.
C'est un proverbe de vieille date qu' « apprenti n'est pas maître» . Il faut, pour faire un cordonnier habile, dix ans d'apprentissage et d'exercice de métier. On nous dira que pour faire un législateur de qualité moyenne et acceptable, il ne faut pas autant d'assiduité de travail, ni de contention de volonté, ni de conception intellectuelle. Evidemment. Aussi nous réduirons à trois ou quatre années le temps nécessaire pour façonner un député*
Il en résulte que le député touche à la fin de la Législature et se voit en perspective de recevoir son congé quand il achève à peine son novieiat de législateur. C'est une anomalie, un inconvénient grave de cette spécialité.
Nous ne disons pas ceci pour trouver mauvais que les choses se passent de la sorte. On peut être certain que si un député n'a su rien faire de bon pendant qu'il est resté novioe, il a fait encore moins et pire depuis qu'il est un homme formé.
« Ils viennent de leurs départements avec leurs portefeuilles bourrés de projets dont ils se sont mis dans la tête de faire des lois. » Voilà ce que disait Thiers des recrues législatives. On sent percer dans ces paroles l'humeur d'un vétéran des Législatures, sourdement irrité par ces incartades qui interviennent hors de propos, sous le prétexte importun de réformation ht de besoin public, pour troubler le jeu parlementaire, déranger la tactique des Oppositions en lutte avec les Cabinets, apporter un certain obstacle à la marche des affaires sérieuses et des questions intéressantes qui ne semblent
être oiseuses 'qftfà ïa masse du Péys. Les sentiments essentiellement républicains, qui se nommant l'amour de la justice et là haine des abus, ft*étâht j&hlàis entrés dans le cœur de ce petit homme/ il avait certainement beau jeu, avec l'autorité de son expérience*,1 quand il prouvait aux Eliacins de la Députation l'incongruité de leurs réformes, à mettre l'éteignoir sur eux ^t sur leurs fantaisies extra-parlementaires. j ; j
On irait en effet trop loin si Ton voulait soutenir que tous les candidats sont nécessairement de matuvàtise foi datas les promesses qu'ils font au Peuple. Nous ne parlons pas, bien entendu, des expérimentés. 'Ceux-là ne croient pas ce qu'ils disent; il est impossible qu'ils le croient. Ils savent trop bien que le véritable objet des Corps délibérants n'est point l'intérêt du public. Nous n'entendons parler que des nouveaux venus. Il y a chez eux de la candeur. Ils se figurent très sincèrement, comme les électeurs dont ils sont les mandataires, que les Députés et les Assemblées légiférantes où ils vont être incorporés sont capables de quelque chose pour les besoins constatés des populations qui les nomment. Ils ne se font pas l'idée de ce qu'est un Parlement. Et voilà comment ils arrivent de leurs provinces « avec des portefeuilles bourrés de projets ». Les vieux routiers haussent les épaules.
Car toute cette ardeur tombera vite. Dans un pays comme celui-ci, alors que dans toutes les parties du domaine administratif, économique, judiciaire, politique, la broussaille des faussetés a foisonné si amplement qu'il n'y a plus à faire un pas sans mettre le pied sur un abus, il n'est sans doute pas difficile de constater les vices des habitudes autorisées et le besoin urgent d'y remédier. Un chacun le faitnécessairement, à son point de vue professionnel, dans le cercle où il est enfermé* Ceux que le Suffrage porte aux fonctions de législateurs
ont dû le faire aussi comme tout le monde. Seulement ces braves garçons, peu pourvus de théorie, ne sont pas en général de grands socialistes. N'ayant de l'enchevêtrement des choses qu'une imparfaite notion, ils s'imaginent qu'on peut procéder dans l'œuvre des réformes comme les corneilles abattent les noix, n'importe comment ni par où; — ce qui leur mérite les férules des parlementaires éprouvés.
Les parlementaires ont raison. Les réformes, au pluriel, sont des enfantillages. Une centaine que peuvent proposer des réformistes ininstruits ne feront pas la réforme que le besoin du Pays réclame.
Il y faut moins de nombre et plus de choix; il y faut de la logique, de la suite, de la science, l'appréciation des temps, une conception d'ensemble, un plan d'exé- ■ cution : il y faut ce qui peut exister dans la tète d'un homme de sens droit en même temps que de volonté ferme ; il y faut ce que n'aura jamais une collection parlementaire.
Un candidat, aujourd'hui député, que nous avons tout sujet de croire sincèrement animé des aspirations les plus louables, s'engageait, il y a quelques mois, au moment de son élection, à présenter ou à soutenir, au cours de cette législature, une trentaine de projets de lois. Il en avait dressé la liste, laquelle était fort admissible... en théorie. Les commettants de ce bon jeune homme, et lui aussi, ont déjà pu voir et verront ce qu'il lui est donné de pouvoir faire.
Ces réformeurs zélés sont précisément ceux qui font avec le temps, quand ils ont jeté leur gourme, les meilleurs députés. Leurs déconvenues les assagissent; ils rentrent dans le rang, comme il faut qu'ils le fassent; ils se plient « à la discipline des partis ». Le sentiment de leur incapacité, qui n'était pas douteuse, ainsi que l'intelligence des véritables conditions dans lesquelles
se trouvent engrenés les membres d'une Députation leur étant une fois bien acquis, ils en viennent alors à entendre l'orthodoxie parlementaire : S'encadrer dans son groupe, y prendre le mot d'ordre, emboîter le pas, hurler, voter avec le groupe, pour arriver par lui, ce qui a lieu de temps en temps, à la possession convoitée de la puissance gouvernementale ; cette voie tracée est celle qui sauve les députés indépendamment de leurs mérites, sans effort de travail ni dépense de talent. Ils finissent de même par concevoir la réalité budgétaire, plus solide et plus profitable que les utopies réformistes. Ils se rabattent de leurs premières et transcendantes velléités à un rôle plus sûr, plus pratique, assiégeant les bureaux des ministères, assaillant les caisses de l'Etat, chacun pour la circonscription qui l'a nommé. Lçs réformateurs sont changés en solliciteurs. Gela est assez logique. Du moment où il est prouvé que la réformation des abus n'est pas de l'ordre des choses possibles et que la curée est le dernier mot de la politique sérieuse, on se fait, autant qu'on le peut, sa part dans la curée.
L'embrigadement des députés semble un résultat nécessaire. Quelle peut être dans un Parlement l'importance d'un individu, sa consistance législative, s'il n'y est pas fixé, par une attache permanente, à un parti et surtout à un groupe ? Un homme entré dans ces machines ne peut plus valoir par lui-même. Il est une .pièce du mécanisme ou il n'est rien. Celui qui s'obstine à maintenir son initiative personnelle, c'est-à-dire à ne pas s'engrener, est forcément annihilé.
Il se peut que, dans les commencements, s'il paraît avoir une valeur, les camps opposés se le disputent et qu'on lui fasse des avances. Mais ce réfractaire tombera bientôt, s'il est décidément reconnu pour indisciplinable, dans un discrédit justifié. Sa prétention d'user de son propre raisonnement est par elle-même outre-
cuidanle, désobligeante pour Je grand nombre de ses collègues, qui n'usent pas du leur, et qui font bien de n'en pas user.
Elle est vraiment incompatible avec le jeu des institutions. Que ferait-on en effet d'un homme dont on ne peut d'avance pointer le vote, parce que lui-même ne sait pas, jusqu'à ce que son jugement ait opéré sur les questions, dans quel sens il se prononcera. Que deviendraient les calculs du Parlementarisme s'il y avait dans une Assemblée beaucoup d'irréguliers de ce genre qui voudraient avoir une conscience et se servir de leur libre arbitre? Ce n'est pas possible.
L'individu qui veut obstinément garder, comme le teigneux tient à son bonnet, son indépendance personnelle, n'a rien à faire dans l'antre de la Législature. Il est certain de n'être accueilli ni dans les ministères ni par les groupes de la Chambre. Car il ne doit pas ignorer que les sympathies qu'on témoigne à un député s'adressent à sa personne moins qu'au groupe dont il fait partie, aux voix dont il dispose et qu'il peut détacher. Le membre de la Députation qui voudra s'isoler se réduira à la valeur qui lui appartient, c'est-à-dire à zéro. Il perdra tout crédit, toute influence; il en viendra au point de se faire réprimander par ses électeurs, qui n'auront eu par lui aucun des avantages qu'ils devaient obtenir et qu'il avait dû leur promettre. On a un député ou on ne l'a pas. Pour peu qu'il tienne à rattachement de ses compatriotes, à l'affection de ses proches, il comprendra nécessairement que s'il a, de par leurs votes; un siège au Parlement, ce n'est pas pour se permettre de n'y être bon à rien, ni pour les autres ni pour luimême.
Il nous faut dire de plus que, dans un vaste pays assujetti aux conditions du régime centralisateur, les questions que les Chambres ont mission de résoudre ou
de trancher sont infiniment trop nombreuses et trop diversement complexes pour que l'intelligence et l'activité d'aucun homme y puissent jamais suffire.
Questions d'ordre politique et administratif ; questions budgétaires, financières, juridiques et judiciaires, militaires, diplomatiques, religieuses, pédagogiques, scientifiques, philosophiques ; questions de travaux publics, industrielles, commerciales, maritimes, coloniales, nautiques, géographiques; questions économiques et de portée sociale ; voilà bien des rubriques, et sous chacune d'elles un nombre de choses infini. Qui logera jamais dans sa tête une pareille encyclopédie? Ajoutez-y enfin, ce qui est énormément plus vaste, la multiplicité inextricable de toutes les affaires de détail pour l'ensemble du territoire, intérêts régionaux, locaux, particuliers. Gomme les nécessités les plus élémentaires de la méthode sont, dans la tradition du gouvernement centralisé, systématiquement méconnues, entre le pays gouverné qui produit la matière de la législation et l'Assemblée souveraine qui a charge de la mouler dans les formules légales, il n'y a point d'organes intermédiaires, point de fonctionnement échelonné, point d'é* laboration graduelle et progressivement concentrée. Tout est dans tout, et tout afflue directement, en bloc, à l'état indigeste, tout arrive sans préparation à l'officine centrale d'où les lois sortent. Ceux qui les brassent ont trop à faire. Il leur faut dépecer, répartir, cuisiner, digérer tout cela. Cette complexité des affaires est tout simplement surhumaine. Une Assemblée parlante s'en tirera encore moins qu'un autocrate servi par un conseil d'Etat. Qu'il ait six cents têtes ou six mille, le monarque polycéphale qui a succédé auxLouisXIV et aux Napoléon, héritier de leur omnipotence comme de leur compétence universelle, est incapable de faire face à une tâche si multipliée.
11 se produit pour le pouvoir législatif la même chose qui a lieu dans le domaine de l'exécutif. Nous les voyons à l'œuvre. L'un et l'autre, ainsi que nous le voyons, se noient dans la surabondance de leurs attributions. Cette impuissance des Assemblées, fait d'expérience trop constaté, suffirait seul à démontrer, en même temps que l'imposture du Parlementarisme, le vice radical du système de gouvernement, artificiel, faussement centralisé, qui concorde avec ce régime.
S'il est vrai que les Législatures, avec toutes les capacités dont elles se composent, sont insuffisantes pour la besogne qui leur est confiée, à plus forte raison un député, unus de multis, sera-t-il incapable, quelle que soit son activité, de se tenir au courant des affaires trop nombreuses qu'il devra trancher par ses votes. Il se perdrait dans cette entreprise. Quand même se verra-til forcé de s'en rapporter sur beaucoup de points, qui ne seront pas toujours des moins importants. Mais alors pourquoi pas sur tous? Il paraît plus simple de renoncer, par un acte sommaire d'abnégation, à l'exercice de son jugement. On s'enrégimentera, on s'incorporera dans un groupe, on fera chorus avec ceux qui en font partie, on votera sur un mot d'ordre. Si de la sorte on ne fait mieux que les autres, on est certain de ne pas faire pire.
On vote pour ou contre le Rapport, qu'on n'a pas lu et qu'il n'est pas possible d'apprécier dans le temps que la lecture en est faite à la tribune. Il faudrait plus d'étude ; mais il est simple de se prononcer en raison de la nuance et du groupe dont on a sur soi l'étiquette. Vérité de convention, comme dans les tribunaux, mise en place de la vérité. Par où est obtenu ce résultat remarquable : que les questions sont décidées, souverainement, par des juges infaillibles qui n'en ont pas pris connaissance.
Ainsi reparaît et s'affirme, par une ironie singulière, un principe qu'on ne s'attendait pas à retrouver là, sur le terrain de la discussion à l'infini : l'Autorité ou tout au moins la pratique de l'Autorité, l'obéissance indiscutée, comme en religion, comme en monarchie, et sans la foi.
Ce résultat, qui est encore, en quelque sorte, une négation de l'utopie représentative, est pratiquement forcé. On ne conçoit pas qu'un député puisse autrement suffire à ses nombreuses obligations. D'autant que la besogne législative, qui paraît accablante, n'est en réalité que le moindre de ses soins. Il est un genre d'occupations qui tiennent une beaucoup plus grande place dans son existence : nous parlons de ce qu'on peut appeler les petits emplois de la Députation. Le député est naturellement, — à quel titre le serait-il mieux? — l'homme de confiance de ses électeurs, leur chargé d'affaires par état, leur correspondant fort utile et utilisé, leur factotum. D'autant qu'ils n'ont pas à se gêner et qu'il n'a pas à les refuser. Le député est à la Chambre le représentant politique de ceux qui le nomment; ce n'est pas en général à quoi ils tiennent le plus. Mais en outre et surtout il est à Paris leur représentant... commercial. C'est le côté important pour eux et aussi pour lui, puisque sa popularité y est attachée.
Cette ourée qu'on appelle une élection; cette chasse aux crédits ordinaires, extraordinaires, supplémentaires, aux objets d'art, allocations, encouragements, souscriptions, subventions, etc., etc., ne laisse pas à la charge de ceux qui sont élus une situation aisée à liquider. Il faut que le député acquitte les promesses trop abondamment prodiguées par le candidat. Il lui faut satisfaire à ses engagements contractés, au moins dans une certaine mesure, celle du possible ou celle qui est indispensable pour que les chances futures de sa réé-
lection ne soient pas compromises. Les électeurs le veulent; le Corps électoral exige des résultats. Non pas ceux-là qui ne se révéleront qu'avec le temps, par le développement du bien-être de tout le Pays ; les résultats que les commettants demandent à leur mandataire sont de ceux qui se voient matériellement, qui se touchent, et à courte échéance, et qui sont locaux. Ils le dispenseront volontiers des connaissances législatives, qu'il ne possède pas, en considération de celles qu'il peut entretenir, plus effectives à leur point de vue, dans les bureaux des ministères et autres sommets du pouvoir. Sous ce règne perfectionné de la Centralisation, chacun chez soi travaille pour soi ; on ne connaît plus rien que de local. Chacun ne cherche qu'à se loger à l'aise dans un coin du budget de l'Etat, comme les rats dans une meule de blé. Il n'y a plus d'esprit public, il n'y a plus de vie nationale.
Le métier de député n'est pas une sinécure. Il suppose le plus fréquemment, chez celui qui s'en tire au gré de son public, des qualités de souplesse que ne possède pas le premier venu, mises en œuvre par une grande activité. Ces aptitudes ressemblent peu aux facultés intellectuelles qui font les Toullier et les Demolombe. Elles ont plus de rapport avec celles, d'un ordre différent, qui distinguent dans le commerce les placiers habiles, les voyageurs qui réussissent.
Autrefois, nous parlons d'une quarantaine d'années, sous un gouvernement qui fut, lui aussi, dans son temps, « la meilleure des Républiques » , les électeurs étaient encore plus exigeants à l'égard de leurs élus. Le régime était censitaire. Ceux qui votaient avaient reçu, pour la plupart, quelque teinture d'une instruction classique. Les candidats qui se présentaient à leurs suffrages étaient en général plus ou moins imprégnés des légendes
grecques et romaines, traduites en contre-sens. L'instruction secondaire et supérieure n'avait pas atteint, à l'époque où ils avaient passé sur les bancs des collèges, le degré de perfection qu'elle a réalisé depuis. On n'avait pas alors inventé l'enseignement à forfait, les lycéescasernes, les bahuts, les concours, les examens à limite d'âge, la science réglementaire et à terme fixé. Les titres universitaires ne couraient pas les rues; les distinctions académiques étaient des distinctions. On n'avait pas encore rassemblé en programmes , de omni re scibili, pour la presser par le moyen d'artifices ingénieux dans les cervelles de dix-huit ans, la somme des connaissances humaines; les examens de capacftë étaient naïfs. On n'avait pas systématisé, régularisé, précisé, mécanisé, bifurqué, scindé, comme à notre époque, les études. Enfin on n'avait pu d'abord adapter aussi parfaitement qu'on a su le faire ensuite, avec le temps, l'imposture du régime pédagogique à celle de tout le système régnant. Aussi retenait-on quelque chose de ce qu'on n'apprenait pas seulement, comme on fait aujourd'hui, pour la forme et pour t'estampille.
On gardait de ces études, qualifiées de libérales, qu'on suivait pour de bon dans le but candide d'apprendre et de savoir, une disposition littéraire, un certain esprit théâtral et déclamatoire, un goût pour les harangues qui paraît maintenant suranné. On se souvenait du Forum antique ; on croyait à l'art oratoire ; on avait foi dans la puissance de la parole.
Les influences de cet ordre tout particulier, tenant aux habitudes intellectuelles d'une génération ou, plus exactement, de la classe prédominante qui gouverna cette génération, ont été pour beaucoup dans l'application du régime parlementaire, dans le crédit dont il a été en possession et dans la prolongation de son règne.
A l'époque dont nous venons de parler, un député
n'était pas tenu quitte pour les succès réels qu'il pouvait obtenir dans les antichambres du Pouvoir. On avait de l'esthétique ; on voulait qu'au sérieux des talents profitables s'ajoutât l'éclat de l'éloquence. Un législateur muet, qui ne se serait jamais fait entendre dans les débats parlementaires, aurait humilié son collège et risqué à la longue d'être pris pour un cancre. Il était entendu qu'il devait insérer pour témoigner de son existence, — je parle, donc je suis, — une composition oratoire dans les colonnes du Moniteur. L'exigence devenait impérieuse lorsque l'arrondissement se trouvait être voisin d'autres arrondissements pourvus de mandataires éloquents. Il fallait à tout prix que Jérôme Paturot gravît les degrés de la tribune pour y parler à son Pays, ne fût-ce que de l'industrie des fromages du Cantal.
Gela ne simplifiait pas les débats.
Cette tradition, à l'heure qu'il est, paraît vieillie. Elle se prolonge surtout, à notre époque peu enthousiaste, par les derniers représentants d'un âge disparu, qui deviennent de jour en jour nroins nombreux et plus vénérables.
Nous sommes malgré tout, s'il faut le dire, encore beaucoup plus éloquents qu'il ne serait nécessaire de l'être. Mais enfin il semble que le combat finira faute de combattants. L'instruction cursive des lycées ne laisse pas chez nos hommes nouveaux, ceux qui font des études, une empreinte classique trop profonde. Leurs humanités de pacotille ne développent pas en eux dans une mesure exagérée les dispositions oratoires dont leurs prédécesseurs étaient portés à faire abus/ Les habitudes de l'esprit public se sont rapidement trans~ formées. On s'instruit aujourd'hui partout, excepté sur les livres et dans les collèges. Avoir fait des études classiques devient une infériorité ; on a perdu trop de
temps, qui ne compte pas au point de vue du succès matériel. Les hommes de tribune se font rares.
Pour ce qui est du Corps électoral, les illettrés, surtout ruraux, qui en composent les neuf dixièmes, goûtent peu les charmes de l'éloquence. Les élus qui les satisfont leur doivent offrir tout autre chose que des tirades cicéroniennes. Ils sont plus aisément qu'on ne l'était autrefois dispensés de faire apparition à la tribune pour y prononcer des discours que leurs commettants ne liront pas.
Cette platitude croissante de l'esprit public jointe à l'ininstruction, également croissante, de ceux qui le représentent dans nos Assemblées, tend, nous devons le dire, à développer un remarquable progrès du Parlementarisme, ou, si l'on veut, à déterminer une décadence qui entre dans une phase nouvelle. On en arrive à parler moins, et dans un style moins littéraire.
Le travail des Législatures s'est modifié en conséquence. Lorsque les Chambres se sont installées, partagées en bureaux, les députés alertes, qui ont des influences et qui en veulent jouer, ne sauraient s'astreindre à moisir sur la matière législative. Il y a toujours dans une Députation assez de paperassiers pour faire le personnel des commissions. Utilités reconnues, capacités surfaites, ils peuvent s'absorber dans ce travail sans qu'il leur soit besoin de vaquer à autre chose pour satisfaire leurs électeurs. Les alertes se chargent de cet office.
Les projets de lois sont donc élaborés par les membres des commissions. Le rapporteur, nommé par la majorité de la commission, donne lecture du projet à la tribune ; le contradicteur désigné par la minorité y monte à son tour pour répondre, oppose les objections, développe, s'il y a lieu, le contre-projet. Le plus souvent il n'arrive pas et il tend à devenir exceptionnel que des membres étrangers à la commission prennent une part sérieuse
au débat. La connaissance qu'ils ont du sujet est trop superficielle. Car le rapport qu'on leur a distribué dans les bureaux n'est guère feuilleté par eux que du pouce, ou point du tout. Ensuite les Législateurs votent. Quant à savoir comment, chacun a pris le mot d'ordre qui lui est donné par son groupe. Rien n'est plus simple.
Gela ne suppose, comme on voit, ni grands frais de jugement, ni grandes ressources d'éloquence.
On sait comment le temps amène tout à perfection. Le procédé que nous venons de dire, quand il aura été régularisé autant qu'il peut l'être, ne sera pas loin de ce que nous proposions, à moitié sérieusement, au début de ce livre. Nous pouvons rêver que les comparses de la Législature, les commissions étant une fois nommées et l'étoffe distribuée entre elles, en viendront enfin à comprendre qu'ils n'ont plus rien à faire d'utile, sinon de se congédier eux-mêmes.
Cette ordinaire incompétence de nos Députatioiis apparaît surtout dérisoire quand il s'agit de questions locales, qui ne sont pas réglées localement, comme il semblerait naturel, par le fait de ceux qu'elles intéressent; car la France n'est qu'une grande Cité, conception prestigieuse ! où chacun est reconnu capable de juger de tout, excepté de ce qu'il peut connaître. C'est le contraire du dicton : « A chacun son métier, les bêtes, etc. » D'où l'ordre que nous voyons régner. Les électeurs de nos bourgades tranchent ainsi sans appel, en vertu du Suffrage universel et direct, qu'ils exercent comme chacun sait, les questions générales de la politique, dont ils ne savent pas le premier mot. Ils décident par leur vote, souverainement, comme ils troussent leurs vaches, si la Nation doit être lancée dans les cassecou de la Révolution ou rejetée dans les vieilles ornières. Comme il est évident qu'ils n y entendent rien, ce droit
ne leur est pas contesté. Mais que par contre il s'agisse de questions locales, si élémentaires, si épaisses, qui les touchent de si près et si matériellement qu'ils semblent même capables de les entendre, alors c'est une tout autre affaire; les communes sont mineures, les citoyens qui les habitent sont incompétents. La dernière des bourgades n'achète pas un terrain pour y établir un lavoir sans que la Franee toute entière y soit intéressée. Pour veiller à de tels intérêts, il faut la providence d'une autorité supérieure , la Députation natio^ nale à défaut du Roi, siégeant à cent cinquante lieues de là, voyant à la distance«visuelle qui fait les jugements infaillibles.
Les Législatures ont au cours de leurs sessions des intervalles pendant lesquels il est fait trêve aux agitations politiques. Les préoccupations des députés cèdent un instant la place aux besoins de leurs commettants; on se rappelle un peu qu'on est là pour s'occuper aussi des affaires du Pays. C'est alors qu'ont lieu les séances qu'on appelle d1 'affaires, où se règlent les questions d'intérêt local : Etablissements d'utilité, voies de communication, chemins de fer, canaux, ports et bassins, emprunts des villes, impositions, etc., etc. L'ordre du jour en est bourré; on les entasse pêle-mêle, on les expédie par douzaines.
L'aspect de ces séances est significatif. Peu de membres dans l'hémicycle, et ceux qui s'y trouvent causent entre eux ou font leur courrier. Couverte en partie par le bruit des conversations, on distingue une voix monotone qui nasille hâtivement, sur un ton de commissairepriseur, la lecture des projets. On n'écoute pas, et il est en effet inutile de vouloir entendre, parce qu'il n'est pas possible de suivre. Cela signifie que l'Assemblée vote les yeux fermés tout ce que les rapporteurs proposent. S'il arrive qu'un projet soulève une discussion.
cette discussion est écoutée aussi peu que le projet. On adopte à main levée.
Nous nous rappelons qu'il existait à une certaine époque, dans une Cour d'Appel de province, une Chambre qui avait été surnommée la Chambre des é vécues, parce qu'ils confirmaient toujours. Nos Chambres des députés ne font pas autrement pour le travail des commissions en ce qui touche les questions locales.
Si les intéressés pouvaient assister d'ordinaire à ces séances très fastidieusement instructives, dont le compte rendu dans YOfficiel passe inaperçu, le Pays finirait peut-être par être édifié sur la manière dont les gouvernements centralisés brassent la vie des populations.
Nous leur devons du reste cette justice de reconnaître que ce n'est pas leur faute. A des Assemblées qui se composent de plusieurs centaines de membres, on ne peut pas demander de suivre par le détail des exposés de projets, à plus forte raison des argumentations, dont chaque point, pour être compris, doit être relevé sur une carte, dont chaque partie se résume en un tracé topographique, plan d'ingénieur ou devis d'architecte, avec les chiffres pour faire foi. Les chargés d'affaires du Pays ne sauraient donc juger autrement qu'ils ne jugent, nous voulons dire les yeux fermés.
Ces questions techniques sont, dit-on, étudiées dans les commissions. Sans doute, et c'est d'après cette étude que* sont présentés les rapports. Mais comment sont-elles étudiées? On n'ignore pas que dans toutes les localités possibles, toutes les fois qu'une question d'utilité publique est mise sur le tapis, il s'élève aussitôt en face de l'intérêt commun des prétentions tout autres, qui sont des intérêts de coteries, voire de particuliers, habituellement mieux défendues que la cause du bien public, par des influences puissantes et actives.
Personnifiées trop fréquemment par les autorités elles-
mêmes qui dirigent les localités, d'ordinaire par les sénateurs et les députés que celles-ci ont envoyés au Parlement, par les fonctionnaires de l'Etat, par les propriétaires notables, les industriels importants, les ingénieurs accrédités, les administrateurs des compagnies de capitalistes, par tous les feudataires de cette oligarchie du tripot qui règne en France pour l'exploiter sous le prête-nom des Gouvernements, ces influences ne peuvent manquer d'avoir l'oreille des commissions. Toutes ces puissances ont leurs raisons plus ou moins personnelles pour agir de concert avec un ensemble imposant. Qui pourrait tenir contre cette ligue de témoignages autorisés? Les réclamations qui ne procèdent que de l'intérêt public ont peu de force en présence de tant d'honorabilités. Si quelqu'un se rencontre qui ose s'en faire le porte-voix, il a tout lieu de s'attendre à se voir reçu froidement.
Les commissions sont circonvenues. Qu'elles fassent généralement leurs travaux en conscience, nous le croyons volontiers ; que la corruption matérielle n'intervienne que par exception dans les conclusions qu'elles dégagent, nous en sommes de même persuadé. Cependant la lumière du soleil, quand il brille de tout son éclat, en plein midi, frappe tous les yeux, excepté ceux des enquêteurs. Tout le monde, dans les localités intéressées, sait que le projet, dit spécieusement d'intérêt public, puissamment recommandé, qui emporte les préférences de la commission, n'est pas du tout le meilleur possible; qu'il est même un des plus mauvais entre ceux qui se montraient possibles; voire une flagrante absurdité. Non seulement, mais chacun sait aussi pourquoi cette absurdité a prévalu, pour quels motifs on tue sciemment l'avenir de toute une contrée. Il suffit, pour que le premier venu vous fasse connaître à fond ce qui n'est un mystère pour personne, d'aller là, d'y vivre huit jours, à l'auberge, au café, partout à l'exception de
la sous-préfecture, enfin de vous porter sur les lieux el dé voir vous-même avec la paire d'yeux que vous avez, aidée, si besoin, de leurs lunettes. Les membres des commissions, qui n'agissent guère ainsi, se garderaient pourtant de procéder autrement s'il était question d'intérêts qui leur fussent personnels. Mais il n'est pas encore admis que les affaires publiques doivent se faire comme se font les affaires privées.
Ajoutons que des hommes politiques, coutumiers de .jouer en partie liée d'énormes intérêts, nationaux, européens, cosmopolites, peuvent bien aussi devenir quelque peu dédaigneux à l'endroit d'intérêts d'un aspect moins grandiose. C'est une bicoque; elle est à cent lieues... Oui, mais si l'erreur commise au détriment de cette bicoque par le pouvoir centralisé que les bourgades installent à Paris se multiplie avec le temps par le nombre des localités dont l'ensemble fait la surface, du territoire, il n'en faudra pas davantage pour compromettre irrémédiablement, et plus vite qu'on ne le pense, là prospérité de tout le pays.
C'est ce qui arrive au nôtre, en dernier résultat de l'exploitation qui le mine, autorisée par l'ineptie de ses ayant-cause plus encore qu'elle ne l'est par leur complicité.
Les commissions législatives instruisent avec les renseignements qui leur sont apportés, décident sous l'obsession des influences quiles circonviennent. Des hommes de très haute compétence leur ont victorieusement prouvé que les indigènes des villes et des bourgades dont le sort est agité dans le conseil des dieux, reconnus capables de faire ou défaire les Empires et les Républiques, n'entendent rien à leurs propres intérêts, ne connaissent pas leurs localités, ne voient pas ce qui est sous leurs yeux depuis qu'ils y vivent, se trompent en masse comme un seul aveugle ; en un mot que leurs protes-
tations, dictées par un étroit esprit de routine et de clocher, n'ont pas le sens commun.
Nous ne prétendons rien dire ici qui puisse être donné pour neuf. Quel est celui de nos lecteurs qui n'a pas un exemple à sa disposition dans son expérience personnelle, qu'il citerait à l'appui de ce que nous exprimons? Voilà le vaste sous-entendu qui peut s'appeler en France le secret de Polichinelle. Nous en mourons.
Donc là-dessus on vous fait le rapport ; on le lit à la tribune ; les réclamations sont portées à la même trihune, ou elles ne le sont pas, c'est tout un, attendu qu'on ne les écoute pas. Les Chambres votent conformément aux conclusions du rapporteur.
Nous sortirions du cadre que nous nous sommes tracé en nous attardant davantage. Nous reviendrons, en détail, sur ce même sujet, qui est intéressant, lorsque, dans un ouvrage à part, nous traiterons la question de la centralisation, distincte du Parlementarisme.
On admirait autrefois Dieu dans les merveilles des choses créées ; dans celles, comme on disait, de l'infiniment grand, et de même, par antithèse qui semblait piquante, dans celles de l'infiniment petit. Nous nous demandons quel instrument extraordinaire, quel microscope ininventé pourrait être mis en usage pour saisir et pour exposer les petitesses infinies du Parlementarisme; combats acharnés de vibrions dans une goutte de putréfaction.
Qui décrira les basses intrigues, les misérables questions de personnes, les rivalités effrénées, les luttes où les partis font assaut de mauvaise foi, les artifices déloyaux, les procédés malpropres, les faussetés, les hypocrisies, les pauvretés de toute sorte qui remplissent l'existence des Corps parlementaires? Calomnies froidement inventées, artistement élaborées, dont il reste
toujours quelque chose, mises en circulation afin de miner en dessous les influences qu'on veut détruire; séductions exercées sur les députés par les promesses de places et de distinctions; menées obscures, tactiques menteuses, ligues improbes, défections calculées, coalitions monstrueuses pour s'emparer des portefeuilles, etc., etc. ; n'insistons pas plus qu'il ne faut sur toutes ces choses, qui sentent mauvais ; ne découvrons pas outre-mesure les dessous trop connus du régime. Plus on remue le Parlementarisme, plus on constate qu'il asphyxie.
C'est bien en effet cette impression d'asphyxie qu'on éprouve lorsqu'en suivant le cours de l'Histoire on tombe tout à coup de cette époque aux aspirations puissantes, dont la date marque l'achèvement et l'explosion finale du dernier siècle, dans ce terre-à-terre de pleutrerie, dans ce règne de la vulgarité qui nous abâtardit depuis soixante-sept ans sous le nom de régime parlementaire. Il y a des êtres faits pour vivre dans le méphitisme, où ils s'ébattent à l'aise, mais leur habitacle n'est pas sur les sommets qu'enveloppent l'air libre et la lumière. De la France de Jemmapes ou même d'Austerlitz à celle des pritchardistes et de la reddition de Metz, il y a une chute, et si nous avions pu choisir, ce n'est certes dans de tels bas-fonds que nous aurions demandé à vivre.
Nous avons toujours admiré dans le jeu parlementaire l'uniformité des moyens mis en usage par ce système. Ils sont en somme, à l'heure présente, ce qu'ils furent à ses débuts, au temps de MM. Decazes et Casimir Périer. Nous ne les voyons ni modifiés ni perfec-* tionnés. Ils ne peuvent pas l'être. C'est toujours de la part des ministres qui sont au pouvoir la même sérénité imperturbable; si la dixième partie de leurs clichés optimistes avait dû, d'année en année, être prise à la lettre, nous serions depuis longtemps en plein pays de
Cocagne. C'est aussi chez les meneurs de l'opposition le même zèle indigné pour le bien public, la même austérité verbale, le même esprit systématique de dénigrement avec les mêmes pièges malhonnêtes tendus au ministère, jusqu'à l'heure où, devenus ministres, ils revêtent à leur tour l'optimisme de commande. Ce sont également, dans la bouche des gens à portefeuille, les mêmes dénégations, les disculpations effrontées dont leurs prédécesseurs ont usé avant eux contre eux, les mêmes audaces de mensonge, ou, pour les qualifier, du nom qui leur convient, les mêmes menteries de laquais pris en flagrant délit. L'impujdence de celui qui jurait ses grands dieux n'avoir reçu aucune dépêche, alors qu'il avait dans sa poche la pièce qui rendait impossible, en 1870, la déclaration de guerre qu'il voulait obtenir, restera comme le type du genre. Cet homme d'Etat mentait.
Il ne faut pas, du reste, perdre de vue que l'imposture est de parti-pris érigée, par les hommes de gouvernement, en "moyen gouvernemental.
Nous n'avons pas oublié que M. J. Ferry disait, dans la séance du 1er juillet 1881, pour justifier l'optimisme calculé des dépèches du gouverneur-général de l'Algérie :
Vous l'accusez d'avoir dit que tout allait bien, que l'événement de Géryville était peu de chose. Eh bien! c'était son devoir.
Et à ce cri de M. Journault :
Comment! le gouvernement a pour devoir de nous tromper !
Le président du Conseil répondait :
A ce moment il importait qu'il ne fût pas ajouté par des communications alarmistes aux éléments de rébellion ou d'agitation qui pouvaient se trouver dans le Sud.
Il est des aveux instructifs. Cependant on ne saurait dire que le ministre Ferry e<y, tort lorsqu'il déclarait que les communications alarmistes imprudemment laites aux Chambres ne peuvent que fomenter le désordre. Il n'en est pas moins vrai que par contre l'Extréme-Gauche était parfaitement autorisée à conclure comme elle le faisait dans son Manifeste : « Si telle est la pensée du Gouvernement, quelle foi pouvons-nous avoir en ce qu'il dit ? »
C'est encore, entre mille, une des contradictions du Parlementarisme, qui signifie, en d'autres termes, le gouvernement des bavards à portes ouvertes.
Nous aurons l'occasion de revenir sur cette idée.
Nous pouvons observer enfin que les majorités parlementaires, après tant d'expériences, ont aujourd'hui comme autrefois la même facilité à se montrer satisfaites par les explications les plus banales pour passer à l'ordre du jour sur la question de cabinet. Car il ne s'agit pas d'abattre un ministère lorsqu'il est juste de le frapper, mais bien, nargue de la justice, quand on juge opportun de ne plus le maintenir. C'est de la sorte que des hommes d'Etat, après avoir dix fois mérité la corde, seront congédiés brusquement pour la seule bonne action qu'ils auront enfin voulu faire. Dans les Parlements, comme dans le monde que gouvernent les Parlements, la vertu est toujours récompensée.
Ces résultats s'obtiennent assez fréquemment par le moyen de coalitions que rien ne faisait prévoir. Les exemples que nous demandons la permission de rappeler maintenant vont préciser ce que nous venons de dire.
Nous avons dernièrement vu tomber de la sorte, en même temps que par une de ces combinaisons paradoxales dont nous allons parler maintenant, le ministère Preycinet. Personne n'a jamais su pourquoi.
A moins qu'on ne veuille relever dans ce fait un exemple du mécanisme de fluctuation particulier aux Assemblées. La Législature, qui s'était laissée engager, très ineptement abusée, dans l'expédition de Tunisie, se rejetait de l'excès militaire dans celui, qui ne valait pas mieux, de la pusillanimité. C'était dans son appréhension irraisonnée d'une aventure nouvelle qu'elle renversait un ministère qui avait fait, avec une prudence et une mesure irréprochables, tout ce qu'il lui avait été possible de faire pour sauvegarder en même temps les intérêts, l'honneur et la sécurité de la France. Telle est la façon de procéder des Représentations nationales ; mais deux sottises de sens contraire ne font pas une ligne de conduite.
Nous lisons dans l'histoire de la Restauration, qu'en 1821, l'adresse improbative que la Chambre d'alors présenta au roi Louis XVIII fut votée par les voix de la gauche unies à celles de l'extrême-droite. Voilà un assez vieil exemple des fusions monstrueuses, dont nous venons de dire un mot, qui ont joué plus d'une fois un rôle considérable dans les péripéties de l'époque parlementaire. Nous ne voulons pas revenir sur tous les autres votes qui ont été depuis le résultat d'alliances plus ou moins surprenantes. Nous n'avons à parler ici que de deux des plus récentes coalitions, celles-ci étant les plus remarquables qu'on puisse présenter comme exemples.
Nous citerons d'abord celle qui rapprocha, en 1871, au sein de l'Assemblée nationale de Bordeaux et de Versailles, toutes les fractions de la bourgeoisie dans une oppogition unanime à In Révolution pamteww
du 18 mars, par laquelle devait être fondée la République. Il n'y eut distinction ni de nuances ni de partis. Ce fut la chute de tous les masques. On vit tous nos pseudo-républicains, les autoritaires en même temps que les formalistes, ceux qui prétendaient incarner l'esprit de Robespierre aussi bien que ceux qui perpétuaient le modérantisme girondin, se mettre en ligne, coude contre coude, avec les héritiers des chouans pour arrêter le mouvement de la Révolution. On vit le Parlement oublier les dissidences violentes qui le partageaient, pour applaudir en masse au suprême exploit de la dernière armée prétorienne qui, avant de se dissoudre, mettait Paris à sac. On vit toutes les fractions bourgeoises, républicaines ou monarchistes, faire trêve à leurs luttes intestines pour assumer devant l'Histoire la solidarité d'un crime qui fut en même temps une sottise. On vit ce que vaut le doctrinarisme autoritaire et quel fond est à faire sur les républicains, tant vétérans soient-ils, qui jurent par ce Credo. Le peuple n'y pense déjà plus ; il aurait eu lieu de s'en souvenir, s'il pouvait se rappeler quelque chose.
Ce qu'on vit alors devait être. Nous ne disons pas une raison d'être clairvoyante ; il n'y avait nulle part vestige de clairvoyance. Le règne prolongé de l'imposture a depuis trop longtemps obscurci toutes les idées et rendu les esprits aveugles. Dans ce naufrage de la France, amené de longue date par l'influence du Parlementarisme et de la domination bourgeoise, un flambeau s'était allumé, comme un phare dans la nuit indiquant de loin le rivage. L'idée fondamentale de l'organisation républicaine, l'autonomie de la Commune, s'était inconsciemment fait jour, promesse inattendue de l'avenir, annonce de rédemption, entrée d'une ère nouvelle, fait éloquent pour des esprits qui seraient capables de saisir les continuités historiques. Par malheur, ils n'exis
taient pas. Cette lueur qui apparaissait dans une obscurité profonde n'était qu'une clarté vacillante. Gomme il n'y avait pas d'yeux pour la voir dans les ténèbres qui l'enveloppaient, les ténèbres n'ont rien pu comprendre.
C'est qu'en effet l'esprit civique et l'autoritarisme s'excluent nécessairement. On ne verra pas à l'occasion un centralisateur, qui se dit républicain et qui croit l'être, agir comme un vrai citoyen. La marque est infaillible. Les bâtards de l'autorité n'ont pas au fond une répulsion moins invincible que celle de ses fils légitimes pour tout ce qui se rapporte aux principes d'une organisation franchement républicaine, dont la conception n'entre pas dans leurs cervelles.
Ce fut ainsi que s'exécuta, le faux semblant de la République ne pouvant plus être écarté, l'escamotage bourgeois de la République. C'est-à-dire qu'à la République républicaine, établie sur ses propres bases, on substitua la République installée sur les fondations de la Monarchie tombée en ruine; conservatrice, nominale, négative, impossible, comme on voudra le dire, — en guise de transition et jusqu'à nouvel ordre ; — parce qu'il fallait, en bonne orthodoxie parlementaire, sauvegarder plutôt que le Pays ce qu'on appelle les droits acquis et les intérêts engagés. La préservation des abus argyrocratiques, le respect de l'exploitation capitaliste primaient le relèvement de la Patrie.
Donc, nous avions raison de le dire, la coalition par laquelle fut amené un tel résultat a joué le rôle historique le plus important et qui devait être mentionné.
L'autre coalition dont nous voulons parler est d'une date encore plus récente. Il s'agit de la ligue qui se forma en 1877, lorsque les vieux partis composant la minorité de la nouvelle Assemblée de Versailles s'unirent dans un dernier effort pour conjurer le fan-
— tu —
tome de la République nominale, importun pour eux et menaçant. La tentative était d'urgence. La force des choses est plus logique et marche d'un pas plus rapide que les habiletés des habiles. Il fallait avoir la myopie qui fit républicain l'illustre et peu regrettable Thiers pour ne pas prévoir que, la forme ou l'étiquette du régime étant une fois passée dans les habitudes du Pays, le jour ne se ferait pas attendre où la République de fait, c'est-à-dire de justice, celle dont on avait peur, se dégagerait de son enveloppe.
Mais si la ligue pouvait se former, elle n'avait pas de quoi aboutir. Gela était manifeste, et ce fut surtout pour ce motif que le pays consulté mit à néant les prétentions qu'elle avait cru autoriser en lui arrachant son aveu. L'audace était par trop risquée. A cette France dont les flancs saignaient, labourée jusqu'aux moelles par la verge implacable qui ne frappe jamais à faux; à cette Nation qui venait de montrer sous les pieds de l'invasion ce qu'étaient devenues chez elle ses traditions de vaillance quand elle n'avait trouvé d'élan que pour vouloir la paix honteuse et la reddition à tout prix; à ce Peuple qui ne demandait plus qu'à se recueillir, comme l'animal châtié se recueille, dans la stupeur de son désastre; à ce Pays si profondément affaissé dans son inertie qu'il avait pu naguère, sans presque s'en être informé, voir passer sous ses yeux la protestation unanime, la lutte désespérée, l'écrasement et le massacre de sa Capitale, on venait, à l'étourdie, offrir en perspective le recommencement de la guerre civile, suivie d'une guerre à l'étranger. Pour le coup, il sortait d'en prendre, et ce fut ce qu'il répondit aux chercheurs d'aventures qui interrogeaient son verdict; réponse qu'ils auraient dû prévoir, s'ils l'avaient connu le moins du monde.
Vouloir remettre en marche vers l 'incertain un peu-
pie fourbu qui ne sent plus que le besoin du repos est effectivement une prétention impossible. On a évoqué beaucoup de choses : les libertés mises en péril et 89 en question, et la menace de l'ancien régime, dont le Pays n'a plus guçre l'idée ; voilà ce qui est censé avoir soulevé la France. Gomme ses journaux le lui ont dit, il est possible qu'elle l'ait cru. Mais, qu'est-ce que la France sait de tout cela?
Si la masse votante, qui fait aujourd'hui le Pays, n'avait eu autre chose pour se déterminer que les motifs supérieurs qui ont agi peut-être sur une minorité insignifiante, la France achevait d'être perdue. Que la majorité du Peuple Français ne se montre pas éprise d'une passion ardente pour la Royauté ; qu'elle n'ait pas conservé de l'époque des redevances féodales un souvenir attendri; qu'elle soit même assez insoucieuse de la restauration temporelle du Saint-Siège, tout cela peut être admis et n'aurait pas suffi.
La simple vérité est que nous nous sommes sauvés comme se sauvent ceux dont la vaillance consiste à craindre les dangers. Le Peuple Français a reculé, pris d'épouvante, à l'aspect de ceux dans lesquels on s'en allait le précipiter ; il s'est dérobé au péril, comme la bête au bord du ravin, d'un soubresaut irrésistible. C'est une puissance que la couardise; nous n'en conservions guère une autre, et c'est principalement par elle, Dieu protégeant toujours la France, que nous avons été sauvés.
Ceux qui se mêleront dorénavant de gouverner ce pays, feront sagement de compter avec cette nouvelle force, qui est devenue considérable et qui le deviendra de plus en plus. La France, qui fut une grande Nation, a cessé d'être belliqueuse. Elle est maintenant, jusqu'à l'excès de la récipiscence, revenue des héroïques folies qui la jetèrent autrefois dans tant d'égarements troc
glorieux. Il ne faut plus lui parler de guerre. Ce n'est à elle que désormais on donnera le change, pour amuser son chauvinisme dans les entre-temps de ses défaites avec des guerres d'Espagne, des prises d'Alger, des occupations de Tunisie. Tout cela est d'un jeu fort vieilli.
Quant à sa renaissance dans l'avenir, politique et sociale, dont nous venons de voir le point de départ, elle en aura dû l'origine — pawum ïncrementum — par une destinée singulière, à ses ennemis, tant ceux de l'intérieur que du dehors, les Cosaques du drapeau fleurdelisé suivant les Teutons d'Outre-Rhin. Leur mise en demeure a suppléé l'initiative dont le Pays, dans l'état où il est déchu, était certainement incapable. C'est grâce à leur témérité que le vaisseau de la République, ses amarres, qu'il n'osait pas lever, ayant été rompues; s'est trouvé violemment détaché du rivage, porté voiles dehors en haute mer.
Ils l'ont voulu.
On a moins altéré la vérité en ce qui touche la coalition de 1877 que pour celle qui regarde 1871, — la plus récente n'étant du reste, dans la marche des faits, que la conséquence et la suite de l'autre ; — parce que le libéralisme bourgeois, qui a dans sa main les organes de l'opinion, n'avait intérêt à mentir que sur le compte de la première. Paris sut dans le temps ce qu'elle était'et la province ne s'en est pas inquiétée, ni à ce moment-là ni depuis. Celle-ci est donc devenue à son tour communarde sans le savoir, avec l'heureuse fortune, qui ne fut pas celle des Parisiens, d'avoir joué et gagné la belle. Il n'est en ce monde qu'heur et malheur.
Quant à l'affaire du 16 mai, sauf l'eau bénite de convention due au Peuple Souverain, on a dit à peu près la vérité. Nous n'avons donc à répéter ici que ce qui est su de tout le monde.
La conspiration du 16 Mai aurait pu prévaloir, — pourquoi pas? comme d'autres qui ne valaient pas mieux, — si elle eût été mieux conduite; Fourtou a eu raison de le dire et le tort irrémissible de s'en apercevoir trop tard. Mais l'exécution de l'entreprise a été digne de ceux qui l'avaient engagée. Ces parlementaires ignoraient que si la Voix du Peuple autorise habituellement les Coups d'Etat, c'est quand les Coups d'Etat sont installés. Ces choses-là ne s'annoncent pas, ne se proposent pas, ne se soumettent pas. Elles s'exécutent d'abord ; elles se font acclamer ensuite. S'ils ne croyaient pas disposer d'une force matérielle assez solide, assez disciplinée, pour suivre le procédé classique, — il n'y en a pas deux, — qui est de mitrailler dans les rues les femmes et les enfants, triomphe de l'Ordre quand le succès a justifié l'opération, ils ne devaient pas alors risquer une pareille incartade. Ces gens ont eu la madresse, dont il faut les féliciter, de ne pas décrocher leur timbale. Il n'est en ce monde qu'heur et malheur.
La résistance au coup du 16 mai 1877 n'a pas été, il faut le reconnaître, sans supposer, de la part du Pays, un certain déploiement de courage; courage nécessairement surfait, puisqu'il a réussi, et, pour la même raison, à la mesure de l'époque. La bataille qu'on livrait était à coups de votes ; c'était déjà beaucoup. S'il s'était agi de coups de fusil,, la chose aurait bien pu tourner comme pour les communards de la Grande Ville en 1871, qui avaient essuyé contre la première coalition, incompris de la masse nationale jusqu'à ce qu'elle fût forcée de les suivre, le combat d'avant-garde, II. y aurait eu, au lieu d'une seule, deux proscriptions, deux couches de démagogues noircis et mis au ban de l'Europe, une déportation recommençante, une continuation de fusillades aux poteaux de Satory repeints à
nouveau, deux salvations de la Société, avec les suites connues, une Révolution de plus à faire dans un avenir plus ou moins rapproché. Le courage relatif qu'a déployé le Pays, ayant eu peur, nous a simplifié l'événement. La manière, après tout, n'importe. Le bien, quand il arrive dans le monde, n'y vient guère par les meilleures voies. Les générations qui vivront dans deux ou trois siècles sur les institutions que la nôtre aura fondées ne s'inquiéteront pas du tout si nous avons été des héros ou des pleutres.
Un détail très considérable dans le jeu du Parlementarisme est le procédé spécial qui consiste à enlever avec à-propos les votes d'une Assemblée ou de même à savoir les prévenir. Cet art, dans lequel sont experts tous les meneurs des factions, a surtout une portée énorme entre les mains de l'individu qui dirige les débats de la Chambre.
On sait de quel intérêt il à toujours été, pour le parti qui se trouve en possession de la majorité dans une Assemblée, d'emporter à son gré la nomination du président. On n'ignore pas que l'impartialité dont celui-ci est tenu de faire montre n'est pas pour lui une obligation qu'il ait à prendre au pied de la lettre. Il ne le pourrait même pas. Un président qui s'aviserait d'être pour de bon impartial en arriverait promptement, sans réussir à se concilier les membres de la minorité, à indisposer son parti ; bientôt il n'aurait plus personne pour l'appuyer et ne conserverait pas le fauteuil.
Au lendemain de la Révolution de Juillet, dans la séance du 25 février 1831, un amendement fut présenté à la tribune, qui tendait à réduire le cens électoral de 300 francs à 200 francs au lieu de 240. Le fait de cette réforme paraissait justement d'une importance capitale, puisqu'elle devait être à peu près le seul fruit constitur
tionnel de la Révolution qui venait de s'accomplir, La question, transportée de la rue dans le Parlement, se ramenait, gravement débattue, à déterminer si l'impôt de ceux qu'on voudrait reconnaître assez capitalistes pour être citoyens serait réduit de 100 francs ou de 60. Ce jour-là, plusieurs membres de la majorité étaient absents. La minorité, favorable à la proposition, voulait, en conséquence, couper court à la discussion pour brusquer le vote. Alors, comme le dit l'historien auquel nous empruntons cet exemple, « par un de ces petits subterfuges dont l'histoire parlementaire de la bourgeoisie ne devait fournir que trop d'exemples, M. Benjamin Delessert, qui occupait le fauteuil, se couvrit et leva arbitrairement la séance ». Il nous faut ajouter que ce petit moyen, dont le succès aurait pu être décisif, n'en eut un que de courte durée. L'opposition se piqua au jeu ; ses journaux redoublèrent de clameurs, et le lendemain la proposition fut votée par une majorité formée de la gauche de l'Assemblée, de la droite et d'une fraction du centre intimidée par la Presse.
Nous ne sommes pas, Dieu merci, condamné à passer en revue tous les escamotages de ce genre dont nos Chambres ont été le théâtre. Nous en avons vu récemment un dernier exemple qui a dépassé tous les autres.
C'était dans la séance, demeurée fameuse, du 20 mai 4881. L'Assemblée du Palais-Bourbon avait, on se le rappelle, à débattre l'alternative du scrutin de liste ou du scrutin d'arrondissement pour la nomination de la Cbambre qui allait être son héritière. On n'a pas oublié quels desseins inavoués étaient latents sous cette question. On sait avec quelle âpreté toute significative le président de l'Assemblée avait affirmé ses préférences pour la première forme de vote. Celui de la République avait dû, par contre, faire connaître les siennes en favjeur du scrutin d'arrondissement. Le cabinet était divisé.
Le gouvernement se retirait en conséquence du débat. Jamais tournoi parlementaire n'offrit un plus grand intérêt. Le véritable objet de la question n'était moins que la conservation de la République et l'avenir du pays.
Rien n'avait donc été négligé par ceux dont les pensées occultes se trahissaient sans se déclarer en vue de gagner cette grosse partie. La pièce avait été habilement préparée, la distribution des rôles faite dans les coulisses avant l'ouverture du spectacle. L'ordinaire président de la Chambre, qu'il avait asservie, descendu de son fauteuil pour cette lutte décisive, allait y donner de sa personne, y combattre avec le canon de son éloquence, qui ne sortait pas, comme celle de Danton, « de la citadelle de la vérité ». Les afûdés de l' Union républicaine soutiendraient l'orateur, seconderaient sa manœuvre, entraînant la masse des timides et des naïfs, qui ne voyaient pas clairement où on les menait ; enfin le succès devait être enlevé, au moment opportun, par le vice-président Brisson qui tiendrait le siège présidentiel.
Ce qui fut fait. Le rapporteur de la commission ouvrit le débat par un exposé, correctement législatif, qui concluait à l'adoption du scrutin de liste. Son discours fut la meilleure pièce de la séance. On laissa répondre en faveur du scrutin d'arrondissement un député du centre gauche, un nouveau venu dans le Parlement, qui n'élargit pas le champ de la discussion. Cependant Gambetta avait demandé la parole. Son discours fut médiocre. Il s'adressa en homme d'habileté, trop étroitement pour ne pas être maladroit, aux souvenirs, préventions, passions et préoccupations de son auditoire parlementaire ; jusqu'au point de s'échapper à dire, un peu déconcerté par une interruption : « Mais, Messieurs, je défend s vos intérêts! » Cela méritait d'être sifflé. L'Union applaudissait toujours. 11 termine; les clameurs redoublent. Les enrégimentés, fidèles au mot
d'ordre, demandent à grands cris la clôture de la discussion. Le président s'empresse pie la faire voter. On vote alors une seconde fois, et le scrutin de liste est adopté.
Les membres de la minorité s'étaient inutilement ef-x forcés de protester contre cette surprise amenée de loin. La ligue étouffa de parti-pris leurs réclamations. Le comte de Colbert-Laplace, ayant voulu les exprimer, put faire entendre à peine, au milieu du tumulte, ces mots qui caractérisaient la situation :
« Si vous prononciez la clôture après le discours du puissant orateur qui m'a précédé, certainement on dirait : Magister dixit, la Chambre a cessé de parler. Ce serait la plus néfaste des journées parlementaires. »
Le très long plaidoyer du chef des gauches avait .été si vide, les divagations personnelles s'y étaient montrées tellement banales, si nulles en face des faits ; il offrait des prises si nombreuses à l'argumentation; l'habileté en était cousue de ficelles si vulgairement épaisses, qu'un antagoniste de force même assez ordinaire, si on lui eût laissé la liberté de répondre, aurait pu démolir, sans beaucoup d'efforts, cet échafaudage oratoire. Aussi s'empressa-t-on de faire voter la Chambre lorsque les auditeurs étaient encore sous le coup de la sonorité dont leurs oreilles venaient d'être frappées.
Quant à la sollicitude que le comte de Colbert exprimait à l'endroit du prestige parlementaire, elle était quelque peu novice. Le Parlementarisme, s'il avait pu mourir des expériences néfastes qu'il a produites, serait enterré depuis longtemps. On n'en est plus à les compter. Une de moins, une de plus, voire cent, au point où sont les choses, ne peuvent faire aucune différence.
Les députés républicains des gauches, dont la plupart voyaient, — nous devons être juste envers eux, — jusqu'à l'extrémité de leur nez, allaient ouvrir la porte, avec le scrutin de liste qu'ils venaient de voter, à l'am-
biiiou la plus dangereuse, — du moins devaient-ils le croire alors, — qui pût compromettre rétablissement de la République. Mais une fortune inattendue fit que Je Sénat ne ratifia pas leur décision. La haute Assemblée affirma, pour la première fois de son existence, qu'elle était bonne à quelque chose en conservant la République contre les tentatives de ceux qui prétendaient l'escamoter. Ce n'était pas du tout pour ce genre de conservation qu'elle avait été mise au monde. Il est vrai qu'elle le fit, en toute correction parlementaire, sous l'empire de motifs empreints d'un égoïsme si étroit qu'elle a su dispenser la France, pour que tout fût au mieux, de lui devoir quelque gratitude.
L'inconséquence de ces Corps parlementaires est éternellement merveilleuse.
De bons citoyens, dont l'esprit eût été doué de clairvoyance, eussent écarté le scrutin de liste pour la véritable raison qui devait en faire justice : parce qu'il livrait le Pays aux mains des faiseurs politiques et mettait entre celles du chef qui marchait à leur tète la dictature de fait ou l'usurpation déclarée. La haute Chambre fut déterminée pour des motifs plus dignes d'un Corps aussi éminent. La considération sensible qui a le plus agi sur ses membres a été celle-ci : ils ont craint que le Sénat et les sénateurs ne vinssent forcément à se trouver infériorisés en face des députés élus au scrutin de liste par des concours de votes beaucoup, plus imposants que ne pouvaient l'être ceux des élections sénatoriales.
Voilà les raisons supérieures qui inspirent les actes des corporations gouvernantes.
Nous avons eu déjà l'occasion de faire cette remarque : le procédé intellectuel des réunions d'hommes ne relève que de l'esprit féminin. On en est convaincu
pour peu qu'on se donne la peine de suivre les délibé rations des Corps délibérants. Les questions qu'ils débattent, présentées sans ordre ni suite, écartées sans qu'on les entende ou prises en considération pour ne pas être résolues, agitées sans méthode, éreintéçs, faussées, exténuées, encommiseiohnées, enterrées, se remontrent toujours les mêmes, pour , se remontrer encore. C'est comme dans les journaux. Il y a, par exemple, deux tiers de siècle que toutes les Législatures qui se succèdent nous remettent sur le tapis, l'un après l'autre, la liberté de la presse, le droit de réunion, l'organisation municipale, puis l'organisation municipale, le droit de réunion, la liberté de la presse, puis le droit de réunion, la liberté de la presse, etc., questions que le simple esprit de bon sens et de liberté résoudrait vite et dont l'esprit parlementaire n'aura jamais la fin finale.
Comment pourrait-il les résoudre ? On ne résout vraiment les questions qu'à la seule condition de les placer d'abord sur le terrain des principes, éclairées de la double lumière de la logique et de la justice, pour les accommoder ensuite aux exigences de la réalité pratique. Ce n'est pas là ce qu'on fait dans les Parlements.
Il est pitoyable de voir la façon dont on a coutume d'y prendre les choses, toujours par leurs petits côtés, aux points de vue très faux, très mesquins, des partis et des partis-pris ; car la raison et la justice ne sont pas les objets dont ils se préoccupent. Ce domaine de la discussion parlementaire est à perpétuité celui des conceptions banales, des vues étriquées et poltronnes, des conclusions tronquées, des compromis bâtards, des cotes mal taillées, des demi-mesures. Jamais le taureau ne se prend, comme on dit, par les cornes.
Il est d'ailleurs admis que lès matières politiques, dont on fait celles des législations, doivent être intelli-
gibles sans eftbrt d'intellect, pour tous les gens instruits, dont est composé le personnel des Assemblées légiférantes. Il faut qu'ils les saisissent à première vue, comme ils ont appris la physique en vingt leçons. Celui qui voudrait les traiter avec quelque rigueur scientifique, ainsi que doit en définitive se traiter tout ce qui mérite d'être pris au sérieux, ferait l'effet d'être à la fois étrangement naïf et non moins empreint de pédantisme. On le renverrait loin professer dans une chaire de province la métaphysique, la jurisprudence et l'économie politique. Il n'est besoin de tout ce bagage pour légiférer.
Aussi ne saurait-on rien concevoir de plus superficiel que les formes de discussion en usage dans nos Parlements. Les plus épaisses banalités en forment la grosse trame. Les surprises y tiennent lieu de l'argumentation ; les raisons concluantes y sont remplacées par les éclats de la parole.
Il n'en saurait être autrement. Car s'il est vrai que tous les hommes sont aptes à la dispute, il en est peu qui soient capables de comprendre et même de soupçonner ce que peut être la discussion.
On ne le constate que trop en voyant les débats, des Assemblées parlementaires. On est réellement étonné de l'impressionnabilité, de l'irréflexion dont fait preuve le législateur collectif, dont les six ou sept cents cervelles ne composent pas celle d'un Lycurgue.
C'est ainsi, par exemple, qu'un mot échappé au trouble de l'improvisation soulèvera des tempêtes. Quelques instants après, la même Assemblée, retombée du tumulte indescriptible dans le calme de la somnolence, admettra en fait de choses, sans avoir l'air d'y prendre garde, les énormités les plus fortes. Un exemple curieux de cette inconsistance est la mésaventure qui arriva jadis à feu M. de Montalivet. L'anecdote
en question, oubliée depuis longtemps, nous reporte en 1832, quand on discutait à la Chambre le prjojet de la liste civile. L'honnête M. de Montalivet, homme assez libéral et qui est mort républicain autant que beaucoup d'autres, défendait le projet de loi à double titre, comme ministre de l'intérieur et comme ami de la maison, — on disait, dans ce temps-là, « familier du Château » . Il eut la malefortune de s'oublier à dire : « Si le luxe est banni du palais du roi, il le sera bientôt des maisons des sujets. » A ce mot de sujets un frémissement d'indignation parcourt l'Assemblée; interruption violente; les cris : A f ordre, le ministre ! retentissent de toutes parts. On dut suspendre la séance. Tous ces ventrus budgétivores avaient la prétention d'être des citoyens... La Chambre n'en finit pas moins par accorder à la Couronne tout ce qu'on demandait pour elle; dotation immobilière, mobilière et domaine privé, etc., etc. '.
Cette histoire des temps primitifs nous en rappelle une autre plus récente et non moins burlesque. Il ne s'agissait plus de la liste civile; autres temps, questions différentes. Il était question de serrurerie, de fausses clefs et de portes forcées. On se préoccupait, au palais du Luxembourg, de l'exécution des décrets anticongréganistes, et l'homme qui tenait la tribune, trop connu de toute la France, pour interpeller- le ministère à propos de serrures, n'était autre que M. Buffet. Tout à coup s'élève un tumulte. On aurait entendu, dit-on, le mot de malfaiteurs appliqué aux agents du gouverment. M. Buffet s'explique : « Je n'ai pas dit, Messieurs, que les agents du gouvernement fussent des malfaiteurs; j'ai dit qu'ils avaient employé des procédés de malfaiteurs. » L'explication fut tenue pour satisfaisante.