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Ce que nous avons vu depuis en France après le 16 mai

Constitution dans un sens qui laisse le pouvoir moins désarmé vis-à-vis d'éléments dissolvants, impuissants à gouverner, mais conjurés contre tout ministère, fût-il celui de la majorité. Or ce dernier expédient trouve un obstacle invincible dans la Constitution elle-même. La révision en est entourée de formalités qui la rendent absolument impossible.

Indépendance belge du 21 février 1875.

Notre correspondant est d'avis que la Chambre actuelle est condamnée à mourir d'une nouvelle dissolution, la seule solution possible dans le conflit actuel. Mais cette solution sera-t-elle définitive? Amènera-t-elle une Assemblée plus homogène et plus patriotique? Ce n'est guère probable. Il est triste de voir un beau pays, une population intelligente et active, se débattre ainsi dans des conflits stériles suscités par les intrigues et les appétits personnels de quelques nommes politiques. Toutes les forces vives de la Nation en sont atteintes. Voilà quatre ans que dure cet état de choses ; depuis 1871 F existence éphémère des ministères et les dissolutions successives de la Chambre législative n'ont pas permis qu'une seule mesure utile, une seule loi de quelque importance fût votée ou mise à exécution. Mais où est le remède, où est le salut ?. C'est là la question.

Indépendance belge du 22 mars 1875.

On se demandera ce que les descendants des Thémistocle et des Périclès, retombés par le cours des âges et les rigueurs de la fatalité dans la barbarie primitive, ont gagné en somme à recevoir des modernes civilisés l'importation anglaise du Parlementarisme. Autant leur aurait valu reprendre, sans plus de science politique, la vieille tradition de leur Cité; le tumulte des places publiques, les délibérations du Peuple en plein soleil, et la tribune du Pnyx d'où ses orateurs démagogues lui montraient son port du Pirée. Ce n'est pas que nous soyons d'avis, comme le voulait Rittinghiausen, que la solution du Problème politique est dans la Législation directe par le Peuple. Nous aussi, nous avons été du-

biste; nous aussi nous avons cherché à le mettre debout pour la Patrie et pour la Liberté. Nous n'avons jamais aperçu que la sagesse fût immanente dans son obscure intelligence. Le Peuple étant essentiellement, dans notre conviction, un être aveugle, son règne prétendu ne sera jamais que son exploitation au profit des meneurs qui usent de sa faiblesse. Le gouvernement du Peuple par le Peuple n'est pas une solution. C'est au contraire la position la plus primitive du problème, l'état originel qui précède de bien loin l'âge avancé des solutions. Nous n'y chercherons pas la nôtre. Mais anarchie pour anarchie, pour tomber jusqu'à ce point de désordre, que rien ne peut dépasser, l'antique régime avait du moins le mérite de la simplicité, joint au mérite plus grand de ne pas éteindre la vie civique.

Il n'y a dans l'incohérence dont nous venons d'exposer le tableau rien qui ressemble de près ou de loin à ce qu'il est permis d'appeler l'Ordre. Les mots ont toujours possédé une élasticité curieuse ; mais il faut que nous ayons perdu, à force de rouler dans le trouble, jusqu'à la plus simple notion^ de l'Ordre pour appliquer encore le mot, ainsi que nous le faisons, à la perpétuation de cet informe tohu-bohu.

Visiblement un état de choses qui se caractérise de la sorte est irrégulier, chaotique,— un état révolutionnaire. Le règne du Parlementarisme nous offre tous les signes d'une époque de crise où la Société se reconstruit... ou achève sa démolition. 11 est ce que peut être le passage entre un Ordre qui n'existe plus, celui du dogme monarchique, de la tradition inconsciente, des mysticités momifiées, et l'Organisation à venir, qui n'a pas encore sa formule.

Nous avons vu du reste chez nous-mômës, saïïs âîfèr chercher dés èxemplebà^

du système représentatif. Nous parlons de l'Assemblée de Bordeaux et de Versailles.

Est-il possible de citer ou même de concevoir un mandat spécifié avec plus de rigueur quant à son objet, plus évidemment limité dans sa durée que celui de la Délégation nationale nommée le 8 février 1871 ?

Les électeurs envoyaient à Bordeaux une députation pour y traiter de la paix. Certes, il n'était entré dans l'esprit de personne que la durée des pouvoirs confiés aux plénipotentiaires de février pût s'étendre dans tous les cas au delà du temps requis pour assurer l'exécution du traité de paix à consentir. Le Corps électoral entendait commettre un mandat de trois ou quatre mois au plus. Evidemment cette délégation nommée à la hâte, dans des conditions anormales, le fer du vainqueur sur la gorge, tumultueusement, pour un objet exceptionnel, composée en vue de cet objet comme elle ne l'aurait pas été en prévision de tout autre, devait faire place sous bref délai à une Représentation définitive, celle-ci régulièrement élue, ayant autorité pour s'occuper de la réorganisation nationale et des questions législatives. Telle était alors la pensée de tous les votants aussi bien que de leurs mandataires. Cette pensée n'admettait, elle ne pouvait admettre aucune espèce d'équivoque. La nature môme des circonstances la déterminait avec une netteté irrécusable. Reportons-nous par le souvenir à cette date; i) n'y a pas en France un seul électeur, pas un membre de l'Assemblée de Versailles qui soutiendra de bonne foi le contraire.

Or, c'était cette même Assemblée qui allait tout d'abord, avant même de songer à l'unique et pressant objet de sa triste mission, afficher bruyamment, forcenée, indécente, ses projets de restauration monarchique,

insulter, provoquer Paris, allumer de parti-pris et dansle dessein préconçu d'amener l'écrasement de la République le feu de la guerre civile. C était cette Assemblée qui allait prendre de gaîté de cœur la responsabilité des suprêmes infortunes qu'une Représentation pourvue de quelque sentiment de pudeur et d'un grain de bon sens aurait épargnées à la France.

C'était cette Assemblée, plus hostile aux défenseurs de la Capitale que l'Etranger lui-même, qui, pour récompenser Paris de son sacrifice patriotique, ne trouverait mieux à faire que de le dépeupler et le ruiner.

C'était cette Assemblée qui, Je 30 août 1871, devait se substituer à ses commettants pour affirmer qu'elle avait le droit de se déclarer Constituante/ Ainsi les mandataires déterminaient eux-mêmes, arbitrairement, la portée de leur mandat. L'Assemblée s'arrogeait le pouvoir constituant par 434 voix contre 225, chacun des 434 membres de la majorité sachant parfaitement que ses électeurs n'avaient jamais pensé à l'investir de ce pouvoir. #

N'oublions pas non plus que l'abus de mandat reste ici imputable sans distinction à la minorité aussi bien qu'à la majorité, puisque les opposants admettant, comme ils firent, le résultat du vote, souscrivirent alors en principe, participèrent ensuite de fait à la commune usurpation. La légitimité de la décision prise ne fut récusée par personne. Pas un membre ne démissionna. Où était la foi politique de ces soi-disant démocrates ? Quelle absence de principes! Quelle confusion de toutes les idées 1 Ou plutôt, il faut dire le mot, quel défaut de sens moral ! Quel abus de la confiance publique I

L'Assemblée de la paix à tout prix, devenue de la sorte constituante de par la seule vertu de son arbitraire, n'ayant du reste la première idée de ce qu'elle pourrait bien constituer, allait à ce titre s'éterniser

contre la volonté du Pays. Cette délégation qu'il avait cru charger d'un mandat de quelques semaines allait garder l'omnipotence, qu'elle s'était elle-même attribuée, au-delà de tous les termes prévus : après la conclusion de la paix ; après la souscription de l'emprunt; après l'évacuation complète du territoire...

On l'attendait d'étape en étape, l'esprit public la mettait en demeure; elle poursuivait toujours. Qui se tait consent, dit une maxime fréquemment invoquée; mais elle n'avait même pas ce prétexte à opposer. Il lui avait fallu d'abord écraser Paris, désarmer les milices des villes, maintenir en état de siège la moitié des départements. Les silences obtenus par de tels procédés n'ont rien du consentement tacite. Il est certain que depuis, dans les conditions d'épuisement et d'incertitude où elle était tombée, la France ne put élever contre les prétentions de la majorité versaillaise la seule protestation qui soit réellement efficace, la raison souveraine de la Force ; du moins elle désavoua, avec toute l'énergie dont elle pouvait faire preuve sans sortir des voies pacifiques, sa soi-disant Représentation. Elle la désavoua par les résultats de • ses élections supplémentaires, invariables pendant près de quatre ans, environ cent cinquante recrues envoyées à l'opposition ! La mise en demeure ne pouvait être plus catégorique. La Représentation du Peuple Souverain s'est-elle arrêtée devant ce veto formel de la Volonté nationale ? Il s'agit bien du Peuple et de sa Souveraineté ! On a des freins pour faire stopper les locomotives lancées à toute vapeur; il n'en existe pas pour arrêter les Délégations représentatives quand elles se précipitent, comme habituellement, sur la pente de l'abus de pouvoir. — L'Opinion n'est pas satisfaite ? Tant pis pour l'Opinion I Les élections supplémentaires ne nous envoient que des trouble-fête ? Nous coupons court aux élections supplé-

mentaires; nous suspendons le Suffrage jusqu'à nouvel ordre; nous lui fermons la porte qu'il nous a ouverte. — Ainsi a raisonné, ainsi a fait en dernier recours l'Assemblée de Versailles. Ce n'était pas plus difficile,

A prendre les choses au point de vue de la logique rigoureuse, cet acte de l'Assemblée l'engageait dans une voie d'usurpation collective, indéfinie, où chacun des usurpateurs le deviendrait d'autant plus avec le temps, à mesure qu'ils se réduiraient de nombre, jusqu'au dernier croupion de cet autre Rump Parliament. Par un autre côté, plus réel, il y avait lieu, évidemment, de tenir pour frappées de nullité, sujettes à révision, toutes les décisions prises dans cet intervalle par les majorités d'une Représentation qui ne se trouvait plus au complet. La conséquence était forcée, s'il existait encore des principes et qu'on les prît au sérieux. Mais nous n'y regardons pas de si près. Les faits acquis demeurent acquis ; tant pis pour les principes !

« Le peuple qui se donne des représentants se donne des maîtres. » Ce n'est pas d'hier que les Assemblées font abus de mandat. Mais on ne trouverait nulle part ailleurs l'exemple d'une usurpation aussi violemment effrontée.

Si les Nations savaient profiter de l'expérience, la nôtre devrait être aujourd'hui pleinement édifiée, à ses dépens, sur la valeur et les garanties du système représentatif.

Le Peuple Français avait-il donné pour mandat à ses élus du 8 février d'exterminer Paris? Leur avait-il donné pour mandat de consommer le désastre de la Capitale et du Pays, de provoquer une Révolution parisienne, d'achever la ruine de l'industrie et du commerce par des lois financières absurdes? Leur avait- il donné pour mandat de substituer au gouvernement de Thiers, désigné par les votes de vingt départements,

un pouvoir d'intérim, chargé de tenir la porte ouverte à telle monarchie qu'il leur conviendrait d'introduire ? Leur avait-il donné pour mandat de reporter la France au delà de 89, en rétablissant à tout prix, fût-ce à une voix de majorité, comme ils le disaient, la Royauté du Droit divin? Àvaient41s reçu pour mandat, alors que la France éprouvait cet immense besoin de repos qui succède aux grandes crises, de l'agiter pendant cinq années par leurs intrigues stériles, de prolonger son épuisement, d'aggraver sa misère en perpétuant sans cesse et sans relâche son état d'anxiété, de sacrifier la tâche urgente de sa réparation à leurs.rèves de fantômes et à leurs ambitions de pygmées, de lui enlever pour finir, en la rendant grotesque aux yeux des autres Peuples, jusqu'à la dignité de son infortune? Etait-ce donc là le mandat que la Nation avait remis à cette députation de Bordeaux?

Certes on aurait surpris étrangement les électeurs du 8 février si on avait pu par avance leur révéler ce contenu de la procuration qu'ils passaient à leurs mandataires, les yeux fermés, en mettant leurs bulletins dans l'urne.

Quel spectacle aux regards de l'histoire que* cette Assemblée rurale avec ses ignorances, ses peurs, ses affolements, ses passions aveugles et féroces, ses crises, ses fureurs hystériques ; avec sa confusion d'idées et de langage, ses agitations infécondes, ses débats tumultueux et vides; ses commissions nommées pour avorter de rapports burlesques et de projets mort-nés, ses cabinets platement battus, trois fois, quatre fois, qui ne se retirent pas ; ses ministres du pis-aller qui en arrivent à prendre le parti d'assister bouche close, comme des muets du sérail, aux cascades de cette folle journée? Quel écroulement de tous les dogmes du sys-

tème représentatif ! Quelle chute du Parlementarisme !

Et ces majorités de rencontre ! Et ces votes de surprise! Et ces coalitions inouïes, telles que l'alliance hybride qui enfanta le Sénat inamovible par l'incroyable accouplement du Droit divin et de la République. Que dire de cette Législature, qui prend fin à bout d'épuisement, devefnue incapable de former une majorité? Quel exemple que celui de cette Représentation nationale dont la séparation forcée et tardive, impatiemment souhaitée, apparaît au Pays comme une délivrance !

On aura beau fouiller dans le fatras des annales parlementaires sans rien y découvrir qui puisse être comparé avec cette Représentation du tohu-bohu national. Il n'appartenait qu'à l'époque de chaos qui est la nôtre, où tout se désagrège et se confond, de voir s'accomplir le travail de résolution dont le Parlement de Versailles a été le foyer : la lutte prolongée des doctrines et l'obscure mêlée des factions, l'émiettement sans lin des partis, divisions et subdivisions, groupes, sous-groupes et morcellements de groupes, à lasser la patience des Réaumurs de la politique s'ils entreprennent un jour d'établir l'entomologie de ces créations paradoxales, produites par genèse spontanée dans cette unique décomposition des idées trépassées et des prétentions mortes.

Les destinées de la Nation, agitée et perplexe, ont été soumises aux étroits calculs, aux vues myopes des coteries. Nous avons vu le règne de la platitude, subi la loi des émasculés. On a joué l'avenir de ces trente-huit millions d'hommes comme un cent de piquet, partie liée, à 14 voix, à 1 voix de majorité. Quelle fiction satirique, diatribe, flagellation du Parlementarisme vaudrait ce tableau trop historique ?

Où sont les Chambres introuvables, les Parlements Croupions? 11 était réservé à ce palabre de Versailles

de rester le type final où s'absorberont tous les autres comme les ombres s'effacent dans la nuit.

Un trait qui manquait jusqu'alors, où se montrent dans tout leur jour l'inconscience et le néant de l'esprit parlementaire, est que le dit Corps représentatif, en dernier résultat de ses laborieux efforts, a fait tout juste l'opposé de ce qu'il s'était proposé de faire. Voyezvous cette réaction fougueuse qui affiche en venant à Bordeaux sa résolution prise de refaire la Monarchie, sous le canon de l'ennemi victorieux, à tous risques, n'importe comment, fût-ce à une voix de majorité, et qui finit par voter la République à une voix de majorité ?

Et ce n'était pas le bout des surprises que lui gardait la moquerie du sort. Cette déconvenue éprouvée, la Constituante de Versailles, ne jetant pas, comme on dit, le manche après la cognée, s'applique alors à reprendre d'une main ce qu'elle a laissé par male-fortune échapper de l'autre, pourvoit sagement à empêcher que la République nominale, faisant éclater sa formule, passe à Tétât de réalité. Les précautions les plus ingénieuses ont été prises en conséquence, d'ailleurs conformes à l'orthodoxie parlementaire, pour instituer une Chambre haute qui devra, ainsi qu'il convient à une Chambre haute, être le brise-lames de la marée révolutionnaire. Donc nous nommerons nous-mêmes, pour plus de su* reté, un tiers de ce Corps privilégié, pierre d'attente de la Monarchie; nous ferons, craignant les fugues du Suffrage direct, nommer par les Conseils municipaux, à deux degrés, les deux autres tiers. Ainsi aurons-nous un Sénat, il faut l'espérer, trié sur le volet, essentiellement conservateur, c'est-à-dire, dans notre langage, chargé de détruire ce qui existe ou voudrait exister.

On ne pouvait plu3 sagement prévoir; mais les Dépu-

tations proposent et la Fatalité dispose. Or il est arrivé que toutes ces précautions étant prises, non moins habiles qu'orthodoxes, le Sénat fabriqué si ingénieusement est un Sénat conservateur... de la République ! C'est en vérité jouer de malheur ! Le monarchique Parlement de Versailles n'a pas seulement proclamé la République de nom ; il lui a procuré, sans y être sollicité, la garantie d'avenir qu'elle devait avoir; il l'a installée de fait. Où a-t-on vu jamais dérision de cette ampleur?

Nous ne passerons pas sans observer qu'à ce même propos de la nomination du Sénat les Constituants de 1874, voués, paraît-il, à toutes les prédestinations, ont posé sans plus s'en douter un point de départ dont les suites iront loin, beaucoup plus loin qu'on n'a eu l'air de le prévoir. En établissant que la partie flottante de l'Assemblée sénatoriale serait nommée par des délégués des Conseils municipaux, leur Constitution a inauguré la vie politique des Communes, qui ne demandaient même plus à vivre ; elle s'en est venue les secouer dans la torpeur de leur sommeil; elle est entrée inconsciemment, — d'ailleurs avec les précautions et la réserve indispensables pour ménager une telle transition, — mais elle n'en est pas moins entrée dans la voie ouverte par la Révolution parisienne de 1871. Telle est la mystérieuse puissance de la Vérité, « qui reste debout, comme dit le poète, quand Je cadavre est par terre ». Exemple inattendu! Les monarchistes de Versailles, il n'y a pas à dire la contraire, en prétendant faire acte de conservation, se sont faits simplement les applicateurs de l'idée communale. Ils se sont jetés, tête baissée, dans le principe des Délégations échelonnées, point de départ du Fédéralisme, comme les oiseaux de nuit se précipite/?* dans la lumière. Les hobereaux ont emboîté le pas

derrière les communards. C'était bien la peine de les avoir fusillés quatre ans auparavant.

'Enfin, et pour qu'il ne restât aucun doute sur le but vers lequel marche la Destinée non plus que sur l'in- CQnscience des hommes qu'elle fait servir à ses desseins, la préférence donnée, quant à l'élection de l'Assemblée législative, au scrutin d'arrondissement sur le scrutin de liste, a été un second pas dans cette même voie de l'idée communale. Les partisans de la Monarchie ont mieux voté au point de vue de l'avenir, sans plus le savoir ni le vouloir, que les champions de la République. La Révolution fait flèche de tout bois. Les gens sans vues et sans principes, qui se croient habiles parce qu'ils sont myopes, ne sont pas toujours les instruments dont elle tire le moindre parti.

En résumé, avec tout cela, — et c'est ici la perfection de l'ironie, ■ — cette Députation ténébreuse de Bordeaux et de Versailles n'a pas fait pire besogne qu'une autre Députation. Au contraire. Il est fort probable qu'une Assemblée intelligente et patriote aurait produit en définitive des résultats d'une moindre portée. Pour réussir à dégager ceux dont nous sommes à l'heure qu'il est en possession, il ne fallait pas moins, à ce qu'il parait,. que cette incubation prolongée, l'obscur travail de ces cinq années de misère et d'anxiété. Et dire qu'on a reproché à cette Assemblée nationale d'avoir passé le temps à ne rien faire! Gomme si ce n'était pas déjà beaucoup, en thèse générale, pour un Corps représentatif? Et que pouvait de mieux en particulier celui de Versailles ? En fin de compte les lanternes sourdes de 1871 auront laissé plus de lumière sur la route des âges que les flambeaux de 1848. Qu'est-ce donc qu'une collectivité légiférante et constituante? Quelle bête ou

quelle divinité ? Ne dirait-on pas avec les anciens qu'il y réside une âme distincte des unités intellectuelles qui la forment, indépendante de la qualité personnelle des législateurs? L'Esprit d'en haut, que ceux de Versailles invoquaient, est-il donc descendu du Ciel dans leurs pupitres ? Certes, les résultantes qui se dégagent, on ne sait comment, de ces fermentations parlementaires ont peu de rapport avec les valeurs que représenterait la simple somme numérique des éléments mis en présence. — Qui pourrait désormais garder la moindre illusion ? Qui ne voit clairement l'inanité du Parlementarisme?

Cette Députation versaillaise , exceptionnellement réactionnaire, plus royaliste que ne saurait l'être aucune autre Assemblée, qui se sépare à bout d'impuissance après avoir été forcée d'admettre la République, reste un exemple non-pareil montrant l'insignifiance des hommes dans le flot des événements et la nécessité acquise de la transformation républicaine. Chacun a fait cette observation; elle est banalement concluante. Voyons au delà. Nous pensons, quant à nous, que cette Assemblée de Versailles a fait plus et mieux que de reconnaître la République.

Les parlementaires de 1871 ont fait mieux que de subir et de mettre en évidence la nécessité de la rénovation politique; en parachevant le discrédit des fictions qui suppléent l'ordre républicain et qui l'excluent, ils ont amené les choses à ce point que la République ne peut dorénavant se poser, en dépit d'eux et de leurs successeurs, que sur le terrain qui lui est propre, sur sa base solide et réelle prenant la place des fictions. Ce Parlement n'aura pas seulement fondé en France la République; il a rendu au monde civilisé le suprême service que pût lui rendre un Corps parlementaire. Il a, par l'énormité même de son abus, fait enfin justice du

mensonge représentatif. Il a tué le Parlementarisme. Le Parlementarisme, il ne faut s'y méprendre, est m\>rt pour ne plus se relever. L'histoire dira qu'il a fini avec la Constituante de Bordeaux et de Versailles. Les Parlements qui pourront encore se succéder ne le remettront pas debout ; et alors même que par impossible ils le tenteraient, on peut hardiment leur prédire qu'ils ne parviendront pas à le faire revivre.

§ 20. — Questions parlementaires, antinomiques. — Elles prouvent la fausseté du système.

Un assemblage des plus étranges est Taccolement qui semble exister aujourd'hui entre la République et le Parlementarisme. Affaire de passage historique. On a passé par la Monarchie parlementaire, laquelle était déjà contradictoire. On passe de même par la République, sans soupçonner que les deux mots hurlent de se trouver accouplés. Ainsi a lieu le quiproquo. Beaucoup de gens vont jusqu'à confondre dans une réprobation commune la République et le désordre parlementaire, alors que celui-ci est en réalité inconciliable avec elle.

Une multitude de questions ont en conséquence été posées relatives à la façon d'entendre la République parlementaire. Inévitablement. Là où il n'y a pas une idée rationnelle ni une conception organique, il faut que tout flotte abandonné aux tâtonnements de l'empirisme.

On a donc agité, pour ce qui a trait à la puissance législative, les questions suivantes :

Gomment le pouvoir légiférant doit-il être institué ? Faut-il deux chambres? N'en faut-il qu'une? Quelle doit être la durée des Législatures? Installées à long terme

ou fréquemment renouvelées? Et le mode de renouvellement? Total ou par fractions? Par quelle forme de vote seront-elles nommées? Par le Suffrage à deux ou à plusieurs degrés? Ou directement par le Corps électoral? Au scrutin de liste ou à celui d'arrondissement? A quels moyens, lorsqu'elles seront en fonctions, conviendra-t-il de recourir pour assurer la liberté du Législateur, pour le garder des entraînements et des surprises?

On s'est demandé de même pour ce qui est du pouvoir exécutif.

Gomment faut-il le constituer? Avec un Président à demeure? Ou suffit-il d'une commission executive ou d'un Président du Conseil? Le président, s'il y en a un, sera-t-il nommé par la Représentation nationale? Ou directement par le Peuple? Sera-t-il irresponsable et les ministres responsables? Ou responsable et les ministres irresponsables? Ou le Président ainsi que les ministres devront-ils être responsables? Aura-t-il sous sa main les forces militaires? Ou celles-ci ne dépendront-elles que du pouvoir législatif?

Toutes ces questions, ou presque toutes, ont été remuées et diversement résolues, nous ne disons pas seulement chez divers peuples, mais successivement chez un peuple, qui est nous-mêmes.

On peut sur la plupart d'entre elles soutenir égale ment le pour et le contre. C'est ce qui se voit toutes les fois qu'on marche sur le terrain de la fausseté, dont ces variations argutieuses furent toujours l'infaillible marque.

Faut-il deux Chambres ou n'en faut- il qu'une? Ainsi se pose la première question.

Les partisans d'une Chambre unique allèguent, en

théorie, qu'une Chambre haute dans un pays qui est à la fois démocratique et unitaire n'a? aucune raison d'exister. Car elle né saurait exprimer que la domination consacrée d'une caste de privilégiés, comme en Angleterre, à moins qu'elle ne représente, comme chez les Yankees, les intérêts des groupes distincts qui font l'Etat confédéré. Elle ne sera donc alors qu'une création absolument factice ; elle s'offrira comme le produit de combinaisons tout arbitraires; sa signification sera nulle. .

Quant à la pratique, on ne voit pas ce qu'une seconde Chambre peut faire de bon. Effectivement, de deux choses l'une : Ou cette Chambre marchera d'accord avec l'Assemblée élective, et alors c'est un double emploi, une complication de rouages que rien ne justifie ; ou elle entravera ses desseins, ce qui ne peut que rompre l'unité de la Constitution politique et de l'action gouvernementale.

L'existence de deux Assemblées mène en fait tôt ou tard à leur opposition systématique. Nous avons en ce moment cette rivalité; nous l'avions eue déjà sous le régime de Juillet. Elle prit l'état aigu en 1832. La Chambre basse admet par exemple, comme elle fit à cette époque et comme elle vient encore de Je faire, le rétablissement du divorce ; la Chambre haute le repousse. La Chambre basse veut abolir la fôte expiatoire du 21 janvier; la Chambre haute la conserve. La Chambre basse fait une loi expulsant les congrégations; la Chambre haute rejette cette loi. La Chambre basse vote le scrutin de liste; la Chambre haute maintient celui d'arrondissement. Il résulte de cet antagonisme le discrédit scandaleux du régime et son impuissance absolue.

Les défenseurs du double Parlement répondent à ce qui précède qu'une Chambre haute est indispensable

pour retenir celle des députés sur la pente des entraînements qu'ils sont trop disposés à éprouver. Nous en avons cité des exemples frappants; nous avons assez signalé les influences qui déterminent les législateurs pour n'avoir pas à insister sur la portée, réellement forte, de cet argument, qui semble pouvoir à lui seul faire contrepoids à beaucoup d'autres.

Le rejet du scrutin de liste, qui nous a conservé la République contre les prétentions des ambitieux, serait à lui seul une preuve décisive en faveur de la Chambre haute.

Tout cela revient naïvement à dire que le Parlementarisme est de lui-même admirable comme le Suffrage qui l'enfante; seulement, c'est un fait établi par des expériences trop nombreuses, qu'il n'a jamais manqué de verser la patache dont il a les rênes dans ses mains. On éprouve donc le besoin d'instituer en présence de la première Chambre un second pouvoir, lequel n'a pas d'autre fonction que de mettre des bâtons, dans les roues.

On ne peut avouer avec plus de candeur la contradiction du système, qui est ainsi parfait à la condition de ne rien faire.

Il nous semble qu'une Académie proposait dernièrement comme sujet de concours cette même charade du Parlement unique ou double, avec la tâche d'en chercher le mot dans les Constitutions des Etats constitutionnels. Nous n'avons pas à entreprendre cette pérégrination savante, qui nous mènerait loin de notre route. C'est une affaire d'érudition, que les concurrents prennent à leur gré dans les dictionnaires et qui n'a d'intérêt que pour les Académies. Quant à la conclusion qui peut se dégager de leur travail, tout ce qu'il aura d'intéressant pour le public, il nous est très facile de la résumer : là où n'existe qu'une seule Chambre, le Parlement est un boiteux qui

tombe du côté où il penche. Il devient moins sujet aux chutes lorsqu'il y en a deux, parce qu'il passe à l'état de cul-de-jatte, qui ne marche pas.

Les Législatures doivent-elles être de longue ou de courte durée?

Ceux qui les veulent courtes allèguent le détachement croissant et l'usurpation progressive qui les séparent avec le temps, comme nous l'avons dit, du Corps électoral qui les délègue. Ceux qui les préfèrent longues opposent le défaut de suite dans le travail législatif, défaut qui n'est déjà que trop manifeste, ainsi que nous l'avons encore dit, avec les Chambres à long terme et qui arrêterait complètement la marche des affaires si les Assemblées gouvernantes devaient être renouvelées sans cesse.

L'alternative est donc celle-ci : Ou des Législatures élues pour sixousept années, qui, s'étant pendant quelque temps mal acquittées de leur mandat, iront bientôt tout à rencontre ; ou des Chambres nommées pour trois ou quatre ans, qui ne trouveront pas le temps de le remplir.

Le renouvellement des Assemblées doit-il avoir lieu en entier ou par fractions?

Les adversaires du renouvellement intégral lui reprochent avec raison la brusque rupture qu'il produit dans le jeu de la machine politique, rupture qui peut à l'occasion entraîner toutes les suites, tout le trouble de la plus violente catastrophe. Il tient en effet suspendue sur la Société, en permanence, comme nous avons dû l'observer, la menace de la Révolution. C'est pourquoi on a proposé, comme étant l'expédient unique par lequel

puissent être prévenues des commotions aussi dangereuses, le renouvellement partiel.

Nous n'avons pas besoin d'insister pour que Ton comprenne à quel point l'objection est fondée et grave. Elle se double d'une autre qui a bien aussi sa valeur. Il s'agit de la perturbation que jette dans tout le Pays la seule approche des élections générales, àplus forte raison de celle qui les accompagne et qui les suit. Cette crise n'est que trop réelle et ses effets économiques habituellement trop appréciables. Toutefois les partisans du renouvellement complet semblent ici reprendre l'avantage contre ceux qui tiennent en faveur de la substitution partielle.

Ils répondent en effet que la fréquence des élections est une cause permanente d'agitation dans le Pays, lequel est remué par l'élection d'un tiers ou d'un cinquième comme par un renouvellement total. L'Opinion, ajoutentils, est consultée sans avoir pu s'éclairer suffisamment durant l'intervalle qui sépare les époques de renouvellement; chaque élection partielle introduit dans la Chambre des aspirations nouvelles, qui entrent en lutte successivement avec les éléments vieillis, au détriment de la gestion des affaires et de la fécondité des délibérations. Ces arguments sont d'une grande force.

On a d'ailleurs fait l'expérience du renouvellement partiel. On l'a même essayé deux fois, de 1796 à 1799 et depuis sous la Restauration. Cette double épreuve a été loin d'être engageante pour une troisième.

Ainsi donc, que le renouvellement soit intégral ou fractionné, le résultat demeure le même. Le Parlementarisme se montre toujours ce qu'il est, agitateur et subversif.

Vainement essaierait-on de choisir.

Les Députations nationales seront-elles nommées par

le Suffrage à deux ou à plusieurs degrés? Ou le serontelles par le vote universel et direct ? Sortiront-elles du scrutin de liste ou du scrutin d'arrondissement?

On a tenté, ou à peu près, toutes les combinaisons.

La Constituante de 1789 fut élue parle vote universel à deux degrés; la Législature qui la suivit par le Suffrage censitaire à deux degrés ; la Convention par le Suffrage universel à deux degrés; l'Assemblée de 1796 par un censitarisme restreint, à deux degrés; le Corps législatif du premier Empire censitairement, à plusieurs degrés. Les Chambres de la Restauration furent lé produit de l'élection censitaire à deux degrés. Celles du régime de Juillet furent nommées par le vote censitaire et direct et au scrutin d'arrondissement. La Constituante de 1848 procéda du Suffrage universel et directpar le moyen du scrutin de liste. 11 en fut de même pour la Législative de 1849. Les Corps législatifs du second Empire furent obtenus par le scrutin des circonscriptions avec le vote universel. La Constituante- de 1871 sortit du scrutin de liste, toujours universel. La Chambre des 363 fut députée par le scrutin d'arrondissement, et celle que nous avons maintenant a été nommée par le môme mode d'élection.

Que de votes, que d'Assemblées, que de Constitutions, que de régimes, que de recommencements, que de fatras, que de paroles et que de temps perdu depuis que le Parlementarisme a établi son règne en France !

Il serait parfaitement oiseux de vouloir chercher quelque chose dans eet amas de tâtonnements informes. Peut-être veudrait-on supposer que le premier soupçon d'un état d'organisation s'était d'abord fait jour, obscurément, dans le système d'élection à deux degrés, basée sur l'universalité du vote, qui fit surgir après la Gonsti-

tuante de 1789 la Convention de 1792; ce double résultat semble assez éloquent. On s'abuserait. Ce n'était que le dernier vestige d'une tradition aveugle, la routine de l'Histoire et du sens commun, lueur épuisée, prête à s'éteindre. Elle s'est éteinte et n'a pas reparu. On s'empressa de quitter la voie naturelle, dont elle était restée l'indice, pour se précipiter dans les extravagances les plus iniques du censitarisme et des combinaisons artificielles. On s'est jeté ensuite dans l'ornière de l'absurdité opposée, celle du Suffrage universel sans organisation; dans le vote en bloc; dans les hasards du plébiscite ; dans les casse-cou de YOchlocratiey qui nous mène à tâtons, depuis plus de trente ans, de fondrière en précipice.

Car l'Histoire marche en trébuchant d'un excès dans l'excès contraire.

Nous nous sommes assez étendu (voir page 158) sur le scrutin de liste et sur celui d'arrondissement. Nous avons vu que cette double question n'est aussi qu'une antinomie.

Quant aux procédés ingénieux qu'on a multipliés afin de prévenir les surprises des Corps légiférants, on en peut lire le détail dans les règlements de nos deux Chambres, qui sont « livres de haulte graisse », comme on aurait dit autrefois. Nous avons vu (page 220) que cette réglementation constitue un argument irréfutable contre le régime parlementaire, nous n'avons pas à y revenir.

Tel est le dernier perfectionnement. Or, avec cette complication d'ingéniosités, on n'a pas toujours réussi à bien conjurer les surprises. On a en revanche réalisé l'idéal de la chinoiserie. On est certain que de ce mécanisme, où ne fait défaut que le bon sens, il ne sortira rien de logique, de décisif; rien qui soit puissant

et vivant. On a institué le règne du cercle vicieux pour y tourner sans cesse jusqu'à ce que les questions qu'on y enferme sous prétexte de les résoudre finissent par se trouver complètement exténuées. On a créé le régime des Circonlocutions (voir page 216).

Nos descendants, espérons-le pour eux, trouveront extrêmement ridicule cet agencement ostrogothique.

Nous passons au pouvoir exécutif.

Le Président de la République doit-il être nommé par la Représentation nationale ou directement par le Peuple?

Nous avons eu déjà l'occasion (voir page 78) de toucher aussi cette question. Si le Chef du pouvoir exécutif est nommé par le Corps électoral, cette élection, avons-nous dit, a pour effet de créer, en face du pouvoir législatif, un pouvoir rival; d'où un conflit à peu près nécessaire, dans lequel la Représentation nationale aura toujours le dessous; d'où aussi toutes raisons, sauf le cas peu probable où l'individu acclamé par la Voix du Peuple serait un honnête homme, pour que la crise ainsi provoquée se dénoue par un coup de main et conduise à une Dictature.

On peut donc croire que d'après cela il est difficile d'invoquer un motif spécieux pour refaire l'expérience naïve de 1848 en renvoyant au choix du Peuple la désignation du Président de l'Exécutif.

D'autant qu'en bonne logique républicaine il n'est pas possible de tenir le pouvoir exécutif pour autre chose que pour le simple organe de la puissance législative , qui représente la Nation. Il doit donc , à ce point de vue, dépendre de la Représentation législative.

Toutefois, lorsqu'on y réfléchit, cette conclusion parait moins sûre.

En s appuyant sur les principes de l'orthodoxie démocratique, desquels procèdent évidemment les théoriciens de la République parlementaire, on peut soulever une objection : est-il donc si certain que les mandataires du Peuple ne font pas abus de mandat et de pouvoir lorsqu'ils remettent à leur gré, sans l'aveu du Peuple, entre les mains d'un homme qui peut-être n'a pas les préférences de la Nation, une autorité aussi imposante que celle de la puissance executive et des moyens d'action aussi étendus? Cette fonction suprême, qu'on délègue pour plusieurs années, est-elle donc en définitive, surtout dans un Pays à ce point centralisé, un si vulgaire détail que les représentants de la Nation puissent se permettre de le régler comme beaucoup d'autres, sans qu'il leur soit prescrit de s'en référer, pour une décision de cette portée, à l'appréciation du Souverain dont ils sont les chargés d'affaires ?

On est ainsi pris dans ce dilemme : Ou un Pouvoir exécutif élu par le Peuple, lequel Pouvoir ne tarde pas, en se réclamant de son origine, à se faire usurpateur par éviction de l'autorité législative; ou ce même Pouvoir nommé par la Représentation nationale, qui perpètre en le nommant un abus de mandat, toujours au nom du Peuple et en éviction dudit Peuple.

Le Président de la République doit-il être irresponsable avec des ministres responsables ? Ou responsable et les ministres irresponsables ? Ou encore responsable ainsi que les ministres ?

Un Chef du pouvoir exécutif irresponsable, couvert par de.s ministres responsables, n'est que le diminutif

d'un roi soliveau. Il ne possède pas plus d'initiative qu'il n'a dç responsabilité. L'initiative est attribuée au ministère, procédant de la Chambre, s'est-à-dire à la Chambre; et comme celle-ci est incapable d'en faire preuve, il en résulte que lés affaires, livrées par suite à la routine des Bureaux, se traîneront indéfiniment dans l'impuissance et dans le marasme.

C'est en effet ce que nous voyons, et qui ne prendra pas fin de sitôt.

Le système de la responsabilité ministérielle dans une République parlementaire donne lieu à un inconvénient qui n'avait pas été prévu. Il se peut que la dissolution d'un Cabinet entraîne la démission du Président delà République. Nous avons été au moment d'en faire l'expérience. C'est un danger sérieux et d'autant plus à craindre que le Président est plus un honnête homme. Admettons au contraire que le Chef du pouvoir exécutif soit responsable avec des ministres irresponsables. Comme il couvre alors ses ministres. de sa responsabilité, ils sont en*conséquence choisis par lui, ils sont ses créatures; ils'ne sont sous sa main, ainsi qu'on l'a dit autrefois, vers 1850 ou 1851, d'un Cabinet, nous ne savons plus lequel, qu'un ministère de commis. Un tel directeur du pouvoir aura de l'initiative et les affaires pourront marcher. Seulement il est fort à prévoir que les affaires qui marcheront seront plutôt les siennes que celles de la Nation. Car ce n'est pas là un Président de République; c'est à peu près un dictateur. Et s'il a de plus entre ses mains le commandement des forces militaires, il l'est absolument.

Toute la responsabilité qu'il offrira est alors résumée dans une réponse connue à une forme de sommation qui n'est pas nouvelle : « Rends tes armes l — Viens les prendre ! »

Enfin le Président ainsi que les ministres peuvent être responsables. — Ceci est, disons-le, rigoureusement conforme à la donnée républicaine et il faudra* que nous en venions là... le jour où nous aurons enfin des institutions organiques. Mais dans ce cas la vertu conservatrice qui est attribuée à la fonction présidentielle cesse évidemment d'exister. L'homme que le pouvoir législatif place ou maintient en tête de sa commission executive n'est que le président du Conseil et il est inutile de lui donner un autre nom.

Plus on voudra presser la question du pouvoir présidentiel, plus on verra clairement que cette institution, aussi bien que le régime parlementaire dont elle est l'organe authentique, n'a d'autre signification que la valeur précaire d'un passage entre un état de choses qui n'est plus et l'Ordre qui n'est pas encore.

Nous croyons devoir, à ce propos de la responsabilité gouvernementale, dire un mot d'une doctrine que nous entendions dernièrement soutenir à la Chambre1 par un des députés de notre extrême-gauche les plus connus.

« La responsabilité ministérielle ne. doit-elle faire que suivre l'acte? Ne devrait-elle pas apssi l'accompagner ? »

Nous le regrettons pour M. Clemenceau, qui est un honnête citoyen, mais nous ne pouvons trouver sa prétention soutenable. Nous ne dirons pas qu'au point de vue de la tradition parlementaire elle est une hérésie ; elle est en outre contradictoire avec la logique des choses, avec celle des institutions. Un ministère est congédié sur une question de Cabinet. Les nouveaux venus s'engagent, sous leur responsabilité, à démêler autant que faire se peut, à la satisfaction de la majo-

1; Séance du 26 juillet 1881.

rite qui les porte au pouvoir, la situation gâtée sous leurs prédécesseurs. Ils prennent à forfait l'entreprise du gouvernement. Que fera la Chambre ? Peut-elle les tenir par les épaules, les mener à la lisière ? Peut-elle les obliger à rendre compte chaque jour de ce qu'ils ont fait la veille ? Autant vaut n'avoir pas de ministres. C'est d'ailleurs impratique. On n'astreint pas iln un chef d'armée, sous le prétexte de contrôle sur ses opérations, à la nécessité de comparaître sans cesse en présence d'un conseil de guerre; le procédé serait infaillible pour qu'il ne fit rien.

Ainsi d'un chef de Cabinet.

La commission d'un ministre est nécessairement un blanc-seing.

Juger d'un acte avant sa pleine exécution n'est pas toujours une chose faisable. Le mécanisme de-la'délé* gation et de la responsabilité consécutive à l'acte joue d'ailleurs le même jeu dans tout l'ensemble du fonctionnement représentatif, lia situation des ministres vis-à-vis de la Chambre n'est pas autre que celle des députés en face du Corps électoral. Si celui-ci venait à chaque pas les entraver dans leur tactique parlementaire* empêcher leurs mouvements en les sommant de venir répondre à ses questions, les mandataires du Payg ne tarderaient pas à déclarer le métier impossible. La vérité est qu'ils ne renderit de comptes qu'à l'expiration de leur gestion, quand ils veulent se faire réélifé.

Il reste donc de qui existe, parce qu'autre chose ne Saurait ôtrd. Les ministres assument la tâche de gouverner, à la condition nécessaire qu'il leur sera laissé une latitude pour combiner leurs plans et les mettre à exécution sous leur responsabilité.

On les jugera donc sur leurs actes, on les condamnera s'il y a lieu ; telle est l'orthodoxie du Parlementarisme.

Voici maintenant ce qu'il faut entendre par cette responsabilité.

Une Assemblée a, par exemple, comme en 1849, voté l'envoi d'un corps d'observation dans un pays voisin ; un ministère, ou un président responsable, détourne de son but l'expédition, laquelle devient de la sorte V expédition romaine avec les suites qu'elle a entraînées, sinistres, hors de toute prévision. Un autre Parlement a de même accordé un enyoi de troupes et un subside pour réprimer, sur une frontière que les députés connaissent peu, les incursions de quelques pillards; un ministère détourne, connaissant ses auteurs, l'expédition de son but; il a mis à profit pour engager l'affaire l'intervalle où la Chambre n'est plus en session, et pour y entrer plus avant, l'époque toute remarquable où, entre deux Législatures, l'une usée, qui s'en va, et l'autre neuve, qui vient, on rie sait plus si Ton a un Parlement. Nous aurons par ce procédé une seconde conquête africaine pour faire la suite de la première, qui ne nous a sans doute pas été assez coûteuse. Ceci, parce que l'expérience ne nous apprend rien, a pu encore se faire après que nous avions vu, quelques années auparavant, un autre acrobate politique, trompant une Assemblée par un grossier mensonge, lancer étourdiment le Pays dans une autre aventure, plus formidable, où la France châtiée a péri autant que les Nations peuvent mourir.

Ainsi, pour ne parler que des entreprises de guerre, le Pays aura été jeté, fallacieusement, dans des aventures désastreuses; le sang des hommes qu'on enrégimente et la sueur de ceux qui travaillent y auront été prodigués ; les familles seront en larmes ; le territoire sera foulé par l'invasion ; la Patrie sera frappée au cœur; son honneur aura succombé et sa puissance sera déchue ; alors l'homme qui n'aura pas craint d'as-

sumer une initiative aussi redoutable verra venir enfin l'échéance de sa responsabilité. Le ministre menteur et prévaricateur, le farceur sanglant qui a jeté son Pays dans le gouffre, quand il sera bien établi qu'il a fait par trop sauter l'anse du panier gouvernemental, devra remettre son tablier.

L'homme d'Etat rentrera dans l'ombre jusqu'à ce que vienne, qui sait? un retour de la fortune ! . Voilà ce qu'on est convenu d'appeler la responsabilité ministérielle.

Mais, dites-vous, c'est une dérision ! Eh ! sans doute, c'est une dérision... comme Test d'un bout à l'autre le Parlementarisme.

Nous ne pouvons pas abandonner cette question de la responsabilité gouvernementale sans avoir ajouté à ce que nous venons de dire une dernière remarque dont l'importance n'échappera à personne. . En fait de constitution des ministères, d'initiative et de responsabilité de ceux qui les occupent, nous avons vu passer sous nos yeux, depuis une douzaine d'années, toutes les combinaisons possibles et même celles qu'on n'avait jamais prévues, parce qu'elles étaient en dehors des conceptions parlementaires :

Nous avons vu des ministères mis en minorité, trois et quatre fois battus, qui ne se retiraient pas ;

Des ministères sourds-muets, excellents chevaux de trompette, qui ne répondaient pas ;

Des ministères de combat ,' ainsi qu'eux-mêmes s'intitulaient ouvertement, choisis dans la minorité ;

D'autres pris hors du Parlement ;

Nous avons vu plus tard, longtemps après l'Assemblée rurale et le 16 Mai, des ministres substitués en l'absence des Chambres;

Nous avons vu enfin des ministères divisés contre

eux-mêmes, qui ne prenaient pas la parole pour soutenir le Gouvernement par l'excellente raison que le Gouvernement ne savait pas de quelle opinion il était. Ainsi donc toutes les règles que les aligneurs de l'édifice parlementaire nous donnent pour irréfragables ont tour à tour été violées. Qu'est-ce qui reste à présent, c'est la question qui se pose, du Parlementarisme?...

On a combiné, essayé tous les agencements pour asseoir la Constitution de la République sur les assises parlementaires. Tout ce qu'on veut tenter n'aboutit qu'à la Contradiction, dont les factions en lutte, peu soucieuses qu'elles sont de la résoudre, se partagent les lambeaux. Ce n'est pas là, bien certainement, le caractère de la Vérité.

La seule chose dont on ne se soit pas avisé a été de se demander si le fond de l'idée républicaine ne serait pas par essence incompatible avec le Parlementarisme.

Quant à nous, nous n'en doutons pas; la République parlementaire, expression inintelligible, n'est que l'assemblage de deux mots qui hurlent de se trouver accouplés. On n'en peut rien tirer qui ne porte évidemment la marque de leur opposition. Mais les Sociétés s'habituent à se nourrir de faussetés comme le corps de l'individu se prête aux intoxications ; on en arrive à ne vouloir vivre que sous l'influence du mensonge. Nous concevons, ce nous semble, clairement, qu'il est possible, qu'il est même facile d'apporter un système d'organisation qui écarterait d'un seul coup toutes ces complications, incohérences, contradictions, impossibilités dont est fait le Parlementarisme comme tout ce qui est empiriquement composé de morceaux rapportés; qui éliminerait également toutes les difficultés pratiques, tiraillements, misères et désastres que le Parlementarisme entraîne. Il suffirait d'être sincère, de

remonter une fois à la source d'où sort éternellement toute vérité. Car tout ce qui jaillit de la Nature est naturellement harmonique. Nous ne pensons pas qu'il y aurait là, si cette expression, qui se vieillit, nous est permise, une intuition du génie. Il ne faudrait pas plus que ce qui est aujourd'hui partout; il ne faudrait que la conception des choses par le raisonnement et la science, l'idée vraie de l'existence humaine, ainsi que la notion positive des conditions de la vie sociale. Quiconque a un sens droit et dont la vue est simple peut avoir le pressentiment d'une pareille organisation.

Conclusion : Vive la République ! à bas le Parlementarisme î

§ 21. — Les 363 et leurs successeurs, antithèse historique à

T Assemblée rurale.

Entre toutes les Législatures dont nous avons rappelé la succession trop longue, nous n'avons pour l'instant à nous arrêter que sur l'Assemblée de 1876 et de 1877, celle des 363, ainsi que sur celle qui l'a suivie et qui peut être regardée comme sa continuation, puisque les cinq sixièmes des membres de la première ont passé dans la seconde. Nous avons là une occasion toute particulière de confirmer, si besoin est, les idées que nous avons émises ; car elle va nous donner les moyens de montrer par des exemples frappants et simples quelle est toujours la façon de faire des Assemblées souveraines. Qu'elles soient monarchiques ou le contraire, on se convaincra que le procédé du Parlementarisme n'est pas susceptible, ainsi que nous l'avons dit, d'une sérieuse amélioration.

Jamais le règne d'une Législature n'avait été inau guré dans des conditions aussi exceptionnellement fa-

vorables que celles qui avaient fait la réélection des 363. Jamais Députation n'avait été portée au pouvoir par un mouvement d'opinion aussi vaste, aussi imposant. Cette Assemblée pouvait tout ce qu'elle saurait vouloir et le Pays attendait tout d'elle, admirablement préparé pour la soutenir dans son œuvre. Car il était a^ors sous l'impression récente d'une passion, — peut-être la seule qui puisse encore agir sur lui, ^dont l'influence est entre toutes puissante sur l'esprit des Nations. La France avait eu peur.

Gomment la Gbambre des 363, ainsi poussée par le flot soulevé de l'Opinion qui l'avait portée au pouvoir, a-t-elle compris sa mission ? Qu'a-t-elle fait ? Qu'auraitelle dû faire ?

Et d'abord par où l'Assemblée aurait-elle dû commencer?

La Chambre réélue devait avant tout affirmer la République, nous disons par des actes, puisque la Souveraineté ne s'affirme pas autrement.

Elle devait commencer, en s'installant, par écarter d'un bloc toutes les élections entachées de candidature gouvernementale. .

Elle devait aussitôt après décréter la mise en accusation des conspirateurs du 16 Mai, factieux puisqu'ils étaient vaincus. "

Ces deux actes n'auraient aucunement surpris le Pays. Ils rentraient l'un et l'autre dans le mandat implicite que la Chambre avait reçu de lui. Il aurait su par eux qu'il avait à sa tête une Députation en conformité de sentiments avec son esprit, déterminée à marcher droit, sans ambages ni perte de temps, au .but que le verdict populaire venait de lui assigner, résolue à ne pas pactiser avec les ennemis déclarés des institutions que le vote de la Nation avait maintenues et consacrées.

Par ainsi la Députation réélue le 14 octobre 1877 eût

affirmé, comme elle devait le "faire, l'existence légale et souveraine de la République. Elle .se montrait tout d'abord, en ne l'osant pas, ce qu'elle était, une collection de pleutres.

Mais ce n'était que le début de sa tâche. Elle devait d'abord affirmer la République ; elle avait aussi pour mission de l'instituer de fait en l'établissant sur les bases, larges et puissantes, dç l'Opinion nationale.

Gela signifie, en d'autres termes, qu'elle devait asseoir l'Etat républicain sur son véritable fondement, sur les masses populaires et surtout agricoles, parce qu'en effet celles-ci représentent dans l'armée de la production nationale les deux tiers de son effectif.

Nous n'entendons pas dire que ces masses rurales fussent à prendre pour républicaines. Elles ne l'étaient pas à cette époque, elles ne pouvaient pas l'être, et à celle où nous sommes encore à présent, alors même qu'elles le paraîtraient devenues, qu'elles voudraient l'être, qu'elles voteraient en faveur des gouvernements qui s'offrent à elles sous l'étiquette de la République, il ne serait pas sûr de s'y fier.

Nos populations agricoles ne seront d'ici à fort longtemps, il est bon qu'on se le tienne pour dit, républicaines qu'en apparence. Tout s'oppose à ce qu'elles le soient de fait : leurs habitudes, leurs préjugés, la limitation de leurs idées, l'influence de leur façon de vivre. Tous les instincts du campagnard, tel qu'il existe à l'heure présente, sont fatalement autoritaires.

Il ne faudrait pas davantage croire qu'on les catéchise avec des discours, avec des imprimés, avec ce qu'on appelle niaisement la propagande des idées. C'est beaucoup, — tant elle est mal faite par les citadins qui s'en mêlent, — quand cette propagande ne va pas droit ù l'encontre de son but.

On ne captive pas l'homme des champs avec des phrases. On ne le nourrit pas d'espérances. Son esprit tout élémentaire ne fait ni distinctions ni inductions. Il marche pas à pas, comme après sa charrue, dans le sillon de l'expérience tracée. Il lui faut brutalement des faits.

L'habitant de nos campagnes est rebelle aux idées, ou plutôt il leur est nécessairement fermé ; néanmoins, comme il dit lui-même, il ne boude pas contre son ventre. C'est par où il faut le prendre en bonne démocratie, appréciant à ce qu'elle vaut sa pensée qui n'est rien. La République triomphante, après avoir été si longtemps militante, prenant la direction, devait prouver d'emblée à nos populations exploitées et votantes qu'elle leur donnait pour don d'avènement plus que n'avaient jamais fait en leur faveur tous les régimes autoritaires qui ont gardé leurs sympathies.

Elle devait leur rendre sensible qu'elle était bien en vérité cet étrange règne de la justice qu'avaient annoncé tant de prophètes incarcérés et fusillés; ce régime de sincère et universelle équité, sous lequel cessent enfin d'être admis les privilèges, avoués ou fallacieux, qui font habituellement peser, à l'exemption de ceux qui possèdent, sur ceux qui n'ont que leurs bras, l'impôt du fisc avec l'impôt du sang.

La République n'avait pour cela que deux choses à faire, également réclamées, de date ancienne, par le besoin et le sentiment des masses.

En premier lieu, la réduction du service militaire, personnellement obligatoire, sans exception ni catégories, à trois années.

En second lieu, l'abolition, ou tout au moins la réduction dans une forte mesure des impôts de consommation, ces taxes détestées du Peuple, qui, sous les synonymes odieux de Droits réunis et de Contributions

indirectes, pesèrent toujours si lourdement sur les foules laborieuses, qu'elles exténuent.

Par le moyen de ces deux réformes, les seules dont la portée soit universellement intelligible à nos populations, dont elles résument à peu près tout le socialisme, la République établissait, sans plus de propagande, sa popularité, solidement assise sur cette masse qui mit naguère sa force, obstinément confiante, au service du régime napoléonien qui la trompait. Cette énorme puissance de l'élément rural, — rhonstrum eux lumen àdemptum, — était ainsi conquise d'un coup.

La République était fondée.

La République était assise sur le roc vif, sur la Nation. Elle pouvait à l'avenir défier toutes les attaques.

Ces deux réformes, hâtons-nous de le dire, en appelaient une troisième, sans laquelle il était oiseux de vouloir les tenter. Tout se tient en politique. 11 est difficile qu'une question n'en soulève pas d'autres. Elles doivent être prises dans leur ordres elles doivent être résolues à temps ; elles doivent être suivies dans toute l'étendue de leurs corrélations. Si vous êtes incapable de procéder de la sorte, mieux vaut dans ce cas ne rien faire du tout. Les choses n'ont une valeur que par leur enchaînement.

Ce que devait être cette troisième réforme, nous allons le dire immédiatement, car elle ressort des objections qu'on peut élever contre les deux premières.

Contre la réforme des impôts indirects, le Fisc ne manque pas d'objecter qu'ils constituent la meilleure branche de son revenu. Gomment remplir ce trou béant, quelques cinq cent trente millions, que leur disparition creuserait en plein budget ?

A la réduction du service militaire les spécialistes, opposent de. même. un argument, dont la portée est

évidemment grande. Elle produirait, dit-on, la désorganisation complète de notre armée en achevant celle des cadres de sous-officiers, qui sont déjà insuffisants.

Cette seconde objection se ramène également à une question de finances. L'Etat aura des cadres de sousofficiers, comme il a tous les fonctionnaires et employés possibles, — en les payant ce qu'ils valent.

Tout cela suppose comme solution, pour faire face tant au déficit qu'à la dépense, une innovation budgétaire qui ne peut manquer de paraître choquante. Au lieu de chercher l'argent, comme le veulent toutes les traditions gouvernementales et fiscales, où il n'est pas, en le demandant aux privations de ceux qui font la production par leur travail, il faudrait qu'on en vînt à le prendre là où il est, dans les caisses des capitalistes. Renversement de toutes les idées.

Les conditions de la richesse se sont transformées entièrement, ainsi que nous l'avons déjà dit (voir page 89), depuis un demi-siècle. La valeur totale de la richesse mobilière en 1830, avant la création de la grande industrie, n'était peut-être pas la dixième partie de ce que représentait à cette même époque la propriété foncière. Elle pouvait être regardée, au point de vue de l'impôt, comme négligeable. Les choses se montrent à l'heure qu'il est largement modifiées. La somme des valeurs mobilières est devenue à peu près égale à celle du capital foncier. Cependant, par une anomalie flagrante, nous voyons que l'assiette de l'impôt n'a pas cessé d'être la même ; ainsi donc une moitié de la matière imposable est aujourd'hui soustraite à Faction du Fisc. Comme autrefois les privilégiés de la naissance, de même ceux de la richesse, qui les ont remplacés, sont exempts des charges fiscales. Oii ne saurait déclarer plus insolemment que la domination des manieurs d'écus s'est substituée à celle des anciens exploiteurs.

Le privilège le plus exorbitant du régime antérieur à la Révolution est de la sorte ressuscité, sous une forme nouvelle, au profit d'une oligarchie qui ne revendique pas comme les nobles, en échange de son immunité pécuniaire, la prérogative héroïque de contribuer de son sang1. Dans les désastres répétés que la Nation subit depuis qu'elle est entre les mains de cette oligarchie du tripot, dont nos gouvernements ne sont que la couverture, il faut que tout soit frappé, que tout souffre, excepté l'Argyrocratie. On pressure la masse contribuable jusqu'à la dernière expression. La propriété foncière est surchargée ; les droits de mutation s'exagèrent jusqu'à l'absorption de l'héritage ; la production râle sous le fardeau dont elle est grevée ; la consommation dépérit ; on impose les matières premières ; on impose les denrées de toute sorte, de luxe, d'utilité, de nécessité; seule, la Finance ne paiera pas; ses valeurs mobilières demeureront indemnes. Elle prospérera, au contraire, plus que jamais dans le malheur public comme la vermine sur les mourants, brassant les emprunts de 2 milliards 14 fois couverts, libérant le territoire à sa façon, après qu'elle l'a livré aux envahisseurs.

Et voilà ce que, par les organes d'une presse complice, on présente aux populations comme des actes patriotiques et nationaux. Charlatanisme artificieux; exploi-

1. On se souvient peut-être, ou on ne se souvient pas, que feu M. Thiers, dont l'instinct bourgeois était si, sûr qu'il pouvait être tenu pour infaillible, s'opposa jusqu'au bout, même au lendemain de nos désastres, à l'abolition du remplacement militaire. L'illustre Foutriquet avait raison, à son point de vue, qui n'était sans doute pas celui d'un patriote. Il ne faudra effectivement que cette réforme, dictée par la nécessité à des imbéciles, pour faire à coup sûr s'écrouler l'imposture bourgeoise. Si les partisans de la Monarchie réussissent encore quelque jour à s'emparer du pouvoir, nous leur conseillons d'abolir le Suffrage universel et de remettre en vigueur le remplacement militaire.

iation perfide, qui épuise, sans qu'il sache comment, le Pays qui n'y voit que fumée. Il s'en prend aux saisons, à la démagogie, à l'étranger, au Ciel et au Gouvernement, à tout, hormis à la vraie cause. S'il pouvait entendre une bonne fois qu'il est assujetti à se surmener, à se priver, à s'exténuer, à se nourrir d'intoxications, à en mourir, pour exempter de payer leur part des charges communes quelques milliers de spéculateurs qui vivent sur lui en parasites, de ce jour-là, on peut l'affirmer, le Socialisme serait partout, celui qui ne se perd pas dans les apocalypses de l'an 2000, celui qui va au but et qui l'atteindra. La tension de l'Opinion, si nul que semble être maintenant l'Esprit public, ne tarderait pas à devenir une force incoercible, dont l'explosion finale ferait sauter bientôt cet édifice d'imposture dont les abus, plus fallacieux que ne le furent ceux de la vieille Monarchie, ne sont pas moins iniques et désastreux pour la Nation.

Nous savons bien qu'en 1872, quand il fallut trouver de l'argent partout pour payer la honte du pays, on ne se vit pas obligé seulement d'imposer les denrées de ménage et les transports à petite vitesse. On dut alors frapper môme les valeurs mobilières. C'est depuis ce temps que les possesseurs de titres de rente paient annuellement un droit de trois pour cent sur les revenus. Quant au transfert de ces valeurs, il est assujetti à une taxe dérisoire de cinquante centimes pour cent.

L'impôt sur le revenu des litres avait été proposé sous le gouvernement du Deux-Décembre, mais les propositions n'avaient jamais pu aboutir. Ce fait est caractéristique. Les choses ont eu lieu, comme on le voit, sous la pression des circonstances, qui a suppléé piteusement, ici comme ailleurs, à l'initiative qui nous manque. Nous ne marchons, en effet, qu'à coups de pieds mérités que nous recevons au verso. Les députés de Versailles ont

admis ces mesures empiriquement, sans avoir eu l'intelligence de leurs résultats, comme ils ont imposé les bougies et les allumettes. Les titres sont donc frappés d'une taxe lorsqu'ils se montrent sur le marché ainsi que les coupons qu'on détache. Mais il est évident que la masse des valeurs mobilières reste, dans ces conditions, entièrement soustraite à l'impôt. A quoi nous devons ajouter que les grands spéculateurs ne payent l'impôt qu'en apparence. Ils se déchargent du droit exigé, en vertu de la cascade économique, sur la plèbe des petits acquéreurs de titres et c'est sur elle en définitive que les taxes retombent. Partout la même imposture à l'avantage des exploiteurs qui s'engraissent sur cette Société.

Ce premier impôt sur les valeurs financières n'en est pas moins historiquement notable. Il marque le passage forcé de l'ancienne fiscalité vers la nouvelle, vers l'impôt sur le revenu, dont la nécessité devient de jour en jour plus pressante. C'est à peu près ainsi que vers le milieu du dernier siècle beaucoup de nobles, qui ne payaient pas la taille foncière, payaient cependant la taille d1 exploitation , tandis que par contre un certain nombre de bourgeois notoires étaient comme eux indemnes de la .taxe foncière. C'était le passage vers l'impôt universel et proportionnel, qui, sous la forme primitive qu'il s'obstine à garder, est aujourd'hui aussi suranné que la fiscalité antérieure à la Révolution.

Donc la Chambre républicaine des 363 se fût trouvée conduite par la logique des choses, s'il y avait une logique pour les Assemblées, à commencer par son commencement le travail de rénovation qu'elle semblait devoir inaugurer. Elle aurait, si elle avait eu le moindre sentiment du besoin public, abordé en posant sa première assise cette réformation des abus économiques sans laquelle toutes les variations de noms et de formes qu'offriront les gouvernements ne seront jamais que des

trompe-l'œil pour les populations déçues. Elle aurait admis le seul moyen par lequel puissent être atteints en proportion de leurs ressources, comme il est de justice évidente, ceux qui possèdent la plus grande part dans la richesse du Pays, Elle aurait, pour soutenir les deux autres mesures dont l'opportunité s'affirmait d'urgence, Yoté la réforme fiscale. Elle aurait établi l'impôt sur le revenu.

Aujourd'hui que nous nous voyons immergés, parce j

que la logique des choses est inflexible, dans la dernière profondeur du désarroi financier, dont les conséquences peuvent d'un moment à l'autre devenir menaçantes, l'impôt sur le revenu serait plus que jamais la solution nécessaire, qui s'offre depuis longtemps et dont l'exclusion conduit évidemment à une situation impossible. Mais il n'y a pas à compter qu'un Parlement le vote. On ne touchera pas à l'immunité des Àrgyrocrates. Périsse plutôt la République et périsse la France !

Quand on veut réellement le bien-être de l'ensemble social, on ne saurait trop ménager d'une part les forces productives et d'autre part les instruments de production. Voilà pourquoi les taxes de consommation et l'impôt foncier sont des moyens fiscaux à jamais désastreux. Les valeurs financières, qui ne correspondent directement qu'à la spéculation, c'est-à-dire à la répartition aléatoire et fréquemment abusive de la richesse produite, doivent au contraire être frappées impitoyablement. Il est certain que cette façon de voir et de procéder est une rupture violente avec la tradition de l'ancienne fiscalité, qui ne pouvait se proposer pour but que d'exploiter la masse du Pays au profit d'une clique gouvernante ; ce qui n'a sans doute rien de commun avec l'esprit républicain.

Le jour à venir où une Assemblée de vrais républicains voudra pour de bon aborder l'œuvre de rénovation dont la France a besoin sous peine de mourir et qui a pour base, évidemment, la réforme fiscale, cette Assemblée dira aux spécialistes de la fiscalité : « il y a assez et trop longtemps que les pauvres payent l'impôt à la décharge des riches. Ce n'est pas juste. Nous entendons que désormais cela change. Nous savons par avance tout ce que vous nous objecterez. Nous entraverons les transactions; nous paralyserons les affaires; nous ôterons d'une poche ce que nous croirons mettre dans l'autre et le Peuple ne s'en trouvera pas mieux. Tout cela nous est égal ; nous n'écouterons aucune raison. Quant aux reprises que les spéculateurs frappés tenteront d'exercer et que vous nous alléguerez, nous avons les moyens de les empêcher. Vous, Messieurs, vous ferez votre métier ; ce que nous disons sera parce que nous le voulons; arrangez-vous en conséquence, et gare à vous si vous faites trop mine d'être de mauvaise volonté, j

Ce n'est pas une Assemblée bourgeoise, telle que sont les nôtres, un Parlement, quile prendra jamais sur ce ton.

Ici sans doute on va nous arrêter en nous faisant cette observation : que le Sénat n'eût pas ratifié la série de projets que nous venons de dire si la Chambre du Palais-Bourbon avait prétendu les mettre en avant. Soit ; lé Sénat n'eût pas ratifié. Alors les choses étaient au mieux. Que le Sénat approuvât ou non, ce détail n'était pas d'une si grande importance. La grosse affaire était en somme que la vraie propagande républicaine fût faite par l'Assemblée et elle eût été faite. La Chambre n'avait d'ailleurs qu'à suivre, impertubablement, la ligne droite de son entreprise. Si ses projets,, rebutés par la Chambre haute, devaient les uns après les autres rester à l'état de pierres d'attente, c'était au Pays d'ap-

précier. Il aurait vu chez ses représentants des principes et un plan d'ensemble, un but déterminé; il les aurait soutenus. La digue sénatoriale aurait été sans doute un obstacle fragile contre le torrçnt de l'Opinion entraînée à la suite de là Députation que la masse du Corps électoral avait acclamée, populaire par son origine, populaire encore plus par sa façon de comprendre et d'exécuter son mandat.

Le Sénat n'eût pas ratifié; le Sénat eût fait résistance, se fût opposé jusqu'au bout... Allons donc ! Le flot l'eût couvert, emporté, cela n'est pas douteux, ou noyé ; il en eût été du Sénat, ni plus ni moins, comme du Mao Mahonnat, obligé de se soumettre et enfin de se démettre le 30 janvier 1879. Le résultat, très favorable, aurait en somme été que nos institutions seraient maintenant débarrassées de cet ïmpedtmentum bizarrement inventé, antirépublicain, extra-démocratique, dont l'existence est sans rapport avec nos conditions politiques et sociales,

Cette attitude, que nous concevons par après-coup, en démenti de l'histoire, pour l'Assemblée républicaine de 1877, aurait, croyons-nous, satisfait l'attente du Peuple qui l'avait nommée mieux que la pleutrerie de tradition dans laquelle se traînent sur le ventre jusqu'à ce qu'elles soient usées nos Assemblées parlementaires; elle aurait eu, nous semble-t-il, aux yeux de la France,, aux yeux de toutes les nations, un peu plus de carrure et de prestige.

Le programme de réformes que la Députation du 28 février et du 14 octobre n'a pas même soupçonné reste intact encore aujourd'hui et perpétuellement opportun. Une Chambre qui saurait l'entendre et le réaliser aurait dans l'histoire une belle page et, pendant qu'elle existerait, une force de popularité inouïe dans les annales des Corps parlementaires.

Car elle aurait l'honneur d'avoir affermi sur leurs vraies bases démocratiques les institutions qui seront celles de l'époque à venir; car elle aurait fait preuve d'une perspicacité qu'on n'aurait jamais vue chez les Assemblées, celle de comprendre que pour durer elles doivent répondre aux besoins des Peuples, qu'ils sentent et ne savent pas satisfaire. Elle aurait commencé, chose que les Chambres de députés ne feront jamais, par s'assurer le point d'appui. Elle aurait, enfin, en sortant des étroits sentiers où se fourvoient les petites habiletés, trouvé le chemin de la grande. Les membres de cette Chambre étonnante seraient sûrs d'être réélus autant de fois qu'ils se représenteraient. Quand ils auraient accompli cette œuvre, qui ne serait pas le travail d'Hercule, la Nation reconnaissante les dispenserait de rien faire pendant le reste de leur existence, durât-elle encore un demi-siècle; perspective de béatitude pour des députés I Ils toucheraient leurs émoluments, nourris de la gratitude publique, jusqu'à leur totale extinction. Ils s'incrusteraient sur leurs bancs; ils se pétrifieraient sur leurs pupitres; ils s'identifieraient aux murs du Palais- Bourbon. Eternisés dans leurs fonctions de mandataires du Pays, ils y deviendraient aveugles et sourds, podagres, goutteux, cacochymes ; ils se feraient traîner à leurs places en petites voitures, en visières vertes. Le Peuple, qui est bon prince quoiqu'on ait voulu dire, ne cesserait, par confiance acquise, d'être satisfait du travail de ses législateurs; et lorsqu'enfin ils achèveraient l'un après l'autre de mourir, il collectionnerait leurs poussières, exceptionnellement appréciées, étiquetées d'éloges et de regrets, dans la crypte de son Panthéon.

Nous ne pensons pas que personne s'avise de prendre pour une invite à aucune Assemblée présente ou future ce tableau rempli de séductions. Nous n'avons fait, visiblement, qu'une supposition de fantaisie. Il est en

effet impossible qu'une Assemblée parlementaire entre jamais dans une telle voie. Il faudrait pour qu'elle y entrât une certaine conception d'ensemble, l'enchaînement de trois ou quatre idées, une notion de ce que tout le monde sait, une persistance de quelques mois dans l'exécution ; ce qui peut se trouver chez tout homme pourvu de sens commun, qui devient en politique, lorsqu'il réussit, un génie. C'est évidemment trop demander aux facultés d'une Assemblée.

La Chambre des 363 a fait autant que pouvait faire une honnête Représentation. Elle a bien, en effet, exprimé à tout prendre une bonne moyenne parlementaire. Ses apologistes nous ont détaillé, à propos des élections dernières, la liste de ses travaux, qui ne valent pas moins que ceux d'une autre.

L'Assemblée n'a pas su écarter d'un coup toutes les élections affectées d'arbitraire. Elle n'avait pas en elle la vigueur suffisante pour procéder de cette manière-là. Elle a préféré, naturellement, les discuter et les invalider par le détail; moyen de perdre son temps, dont elle n'a pas senti le prix, en questions de personnes, qui seront toujours, pour le petit esprit qui domine toutes les Assemblées, comme les commérages pour les femmes, d'un intérêt si attachant. Quelle autre eût autrement agi? Ces invalidations partielles lui ont donc pris pendant quatorze mois, comme si elle n'eût pas eu de quoi s'occuper ailleurs, une part notable de ses séances. Cela rentre dans la règle générale,

L'Assemblée n'a point mis en accusation les conspirateurs du 16 Mai. Ce n'étaient pas cependant, outre la conviction civique, sur laquelle on ne doit trop compter, les griefs personnels qui manquaient à ses membres pour leur conseiller la rigueur plutôt qu'un excès d'indulgence. Ces nouveaux maîtres du pouvoir venaient

certes de l'échapper belle. Un bon nombre d'entre eux s'étaient vas bien près de fournir à l'histoire contemporaine, aux dépens de leurs personnes, la matière d'un second tome pour faire suite à la proscription' des vilipendés Communards. Mais nous sommes loin de l'époque où pouvaient exister les ressentiments vigoureux. La Civilisation, puisqu'ainsi on la nomme, a dilué la matière sociale. Les caractères n'ont plus de trempe; les âmes sont devenues de l'argile molle, qui s'étale sans ressort sous les coups dont elle est battue. Enfin, c'est encçre là un trait signalétique des derniers abâtardissements, on ne connaît plus ce qu'il faut entendre, conception trop virile, par la responsabilité. La notion en a disparu.

Il est de fait que si de pauvres hères, poussés par la nécessité, mis au pied du mur par le crime de ceux qui exploitent et gouvernent, finissent par descendre dans la rue, la chose né donne pas lieu à tant de difficultés* Ils sont jugés, comme disait Thiers, la loi à la main et dans la rigueur de la loi, — quand ils n'ont pas été expédiés par avance sans le cérémonial juridique. Ils sont condamnés, déportés, passés aux feux de peloton. C'est ce que nos hommes d'Etat appellent de l'énergie, — dont nous avons vu des exemples. On n'attente pas impunément à la tranquillité de l'Olympe. On ne porte pas la main, sans subir l'expiation, sur f Arche-Sainte de la Finance. Nous pouvons être quant au reste, nous sommes en effet tolérants, d'autant que nous ne croyons guère à rien ; mais si le capital est pris de peur, alors il n'y a plus de pitié, il n'y a plus de modération. On tue, dans cet âge d'indifférence, « les louves et les louveteaux avec les loups » . Nous avons connu ces choses-là.

Toutefois, pour n'arguer que d'une considération accessible à l'esprit du jour, c'est un fait connu que l'aventure de 1877 a fait perdre au commerce national, soyons sérieux, une somme qui est au moins le double

de celle que put coûter en 1871 la révolution parisienne de la Commune. Mais quoi? les conspirateurs du 16 Mai étaient des gentlemen, gens comme il faut, qui ne sont pas ceux dont l'Argyrocratie prend peur; et de leur côté, nos mandataires de la Députation avaient sans doute à cœur de se faire prendre pour tels en montrant qu'ils savaient leur monde. Il n'a donc pas été question, — ce qui semblerait être la stricte justice, — d'envoyer à leur tour ces importants factieux aux poteaux de Satory. On a voulu probablement mieux les atteindre, dans ce qui est le plus précieux pour des natures quintessenoiées; on les a frappés moralement dans leur honneur ; on les a déclarés flétris.

Et c'est seulement le 13 mars 1879, seize mois et demi après son installation, que la Chambre des députés, en même temps qu'elle rejetait la mise en accusation, a rendu ce verdict de flétrissure.

Nous avons dû, pour notre part, en apprenant le vote qui désignait solennellement au mépris public les conspirateurs du 16 Mai, nous faire une idée effrayante de cette exécution morale. Notre imagination émue nous représentait ces grands coupables hâves et creusés par l'insomnie, livides, l'œil atone, incertain, courbés sous le faix de l'opprobre dont les avait chargés, formulée par la voix de son organe légal et souverain^ la réprobation de leur Pays. Nous nous étions même, pour tout dire* violenté quelque peu afin dé nous raidir pat» avance contre le sentiment naturel de commiséra* tion qui pouvait nous surprendre s'il nous arrivait de voir de près le spectacle de leur châtiment* Nous avons eu depuis l'occasion d'apercevoir quelques-uns d'entre eux ; il nous a fallu constater, vérité scandaleuse, que ces flétris jouissaient d'un aspect florissant. — « Les gens que vous tuez se portent assez bien, » — pouvaient-ils dire à la Nation.

La flétrissure qu'ils ont subie en ne se faisant pas faute, non sans impertinence, de protester contre elle, ne les a empêchés nullement d'être accueillis dans les salons où ils ont coutume de trôner, de faire jabot dans les coteries qui les soutiennent, de poser leurs candidatures dans les collèges électoraux qui semblaient être leurs bourgs pourris, 'voire de siéger, étant élus, sur les fauteuils du Parlement, La Chambre qui les a notés "Se cette flétrissure, platoniquement burlesque, n'a fait en la votant que donner sa propre mesure. Bref, nous avons été forcé de reconnaître qu'il e$t moins difficile pour ceux qui sont ainsi frappés de porter de telles condamnations sur leurs épaules que leurs têtes dans leurs mains à l'instar de saint Denys, le patron des décapités*

La républicaine Assemblée des 363, qui n'a pas condamné les factieux de 1877, n'a pas même su prendre l'initiative de l'amnistie à l'égard des vaincus de la Commune. Elle n'a pas osé, par cet acte politique autant que juste, rétablir la sincérité des événements, outrageusement falsifiés pendant plusieurs années par le parti-pris de la presse réactionnaire, qui parlait du Pays, coutumière du fait, saiis avoir de contradicteurs* Elle s'est ainsi prêtée, dans sa duperie poltronne ou dans ses arrière-pensées jésuitiques, à jouer le jeu de ses ennemis. Cette Dépiitation prudhommesque n'avait compris ni le sens des événements contemporains, ni sa propre origine, ni son rôle historique.

L'Assemblée n'a pas osé prendre, quand cet acte réparateur s'imposait de nécessité, l'initiative de l?amnistie. Elle en a même longtemps repoussé les premières propositions; celles de ses membres, celle du Conseil général de la Seine. Elle a d'abord voté l'amnistie, se croyant peut-être énergique* seulement pour les condamnations de la période du 16 Mai.

On aura par la suite de la peine à croire que les arrestations pour faits relatifs à la Commune n'ont pas cessé avant le 20 octobre 1878. C'était un an après que la Chambre réélue avait décidément inauguré son règne. Un capitaine Garcin, qui ne doit pas être confondu avec l'assassin versaillais du député Millière, fut encore condamné à mort le 27 mars de cette même année; un autre fédéré le fut également le 23 novembre ; les événements remontaient à sept ans et demi ! Autant les exploiteurs qui se sont emparés de la France ont la rancune longue, autant par contre nos républicains bourgeois, qui sont censés la cjiriger, ont la vue courte.

Il nous a donc été donné de voir se prolonger pendant seize ou dix-sept mois cette situation sans précédents : la République avait triomphé après une longue lutte dont la crise décisive avait été violente; la République régnait; cependant les républicains éprouvés, dont le sacrifice avait fait vivre la République, étaient poursuivis en son nom, incarcérés et condamnés à cause du crime irrémissible de l'avoir conservée; ils demeuraient sous le coup des lois que ses ennemis avaient faites dans l'intention de l'étouffer, lesquelles leur étaient appliquées par d autres soi-disant républicains, qui ne se seraient pas trouvés sans eux à la tête de cette République parce qu'ils n'auraient pas comme eux pris sa défense en jouant leurs vies. Conçoit-on rien de plus misérable, rien qui traduise avec une absurdité plus manifeste le trouble des faits et la dépression des consciences. Cette platitude peint l'époque.

La Chambre des 363, cette justice lui est due, a fait tout ce qui était en elle pour n'en pas venir à l'amnistie. Elle a tenté auparavant, comme font les Assemblées, tous les procédés atténués, tous les échappatoires pileux ; adressant des invitations à la clémence présidentielle; spécifiant des catégories; provoquant de

larges grâces. Ce fut ainsi que le 17 janvier 1879, le président de la République, — c'était encore le maréchal de MaccMahon, — dut rappeler par un seul décret 2,245 déportés. Il en avait, le 9 septembre précédent, gracié soixante-dix-huit.

L'amnistie fut enfin votée par la Chambre le 7 juillet 1880, deux ans et demi après son installation ! Il fallut pour amener cette Chambre à la voter que le gouvernement prît en main l'initiative de cette mesure ; il fallut le discours du ministre ; il fallut aussi qu'une parole plus influente sur l'Assemblée intervînt dans le débat; il fallut qu'un discours laborieusement préparé, piètrement fallacieux, plaidât la cause suspecte en laissant entière la légende qu'avait accréditée la calomnie réactionnaire. Un comité de secours aux amnistiés s'était formé tout d'abord ; un crédit de cent mille francs en leur faveur avait été voté aussitôt par le Conseil général de la Seine; cette décision fut annulée par le ministre.

La mesure tardive de réparation acceptée par la Chambre fut contresignée et devint loi par un vote du Sénat, — personne et lui non plus n'a jamais su comment, — le 10 juillet 1880.

L'amnistie était faite mais elle était mal faite, comme était capable de la faire un Parlement, sans grandeur ni intelligence. Que le résultat fût quasi le même pour ceux qui en bénéficièrent, ceci peut être à peu près vrai; mais il ne l'était pas du tout quant à l'effet produit sur l'esprit de la Nation. L'Assemblée avait dû subir une nécessité que les circonstances imposaient; elle n'avait pas compris quel parti politique elle devait tirer de cette mesure.

Nous avons dit ce que devait faire l'Assemblée des 363. Voyons maintenant ce qu'a fait, depuis qu'elle a le pouvoir, notre Députation républicaine, puisqu'il nous

est permis d'identifier la Chambre que nous avons aujourd'hui à celle qui Ta précédée. Nous ne tiendrons compte, bien entendu, que des principales mesures.

La Chambre voulut faire, en 1880, une loi pour expulser les congrégations, qui ne fut point ratifiée par le Sénat.

Elle a fait, en 1882, Ja loi sur l'instruction primaire, laïque et obligatoire.

Enfin, en troisième lieu, elle a voté le divorce.

Voilà le bilan depuis cinq années. C'est ainsi que marchent les Parlements.

Nous n'entendons pas discuter sur l'opportunité de ces mesures.

Nous ne demanderons pas si l'expulsion des congreganistes, qui n'abêtissaient après tout que les fils des bourgeois, qui ne leur enseignaient que ce qu'enseignent tous les catholiques et qui peuvent encore au*, jourd'hui se faire remplacer par des prête* nom* était en effet réclamée si instamment par le besoin public.

Noiis ne demanderons pas si la loi sur l'instruction primaire^ dont ceux qui l'ont faite et le Pays n'ont pas, fort heureusement, Soupçonné la portée, respecte assez le droit patriarcal du père de famille, si elle sera partout applicable et comment appliquée.

Nous ne demanderons pas si la proposition du divorce, antipathique à la plus grande partie de la Nation et dont nos campagnards n'éprouveront jamais le besoin de Se Servir, était le meilleur moyen et de première urgence pour les amener à la République.

Nous n'insisterons pas sur ces questions. Nous avons fait connaître quels devaient être, à notre avis, les moyens qu'on avait à mettre en œuvre pour installer la République de manière à rendre impossibles les tentatives de ses ennemis. Nous avons dit qu'un châtiment très dur autant que mérité des factieux du 16 Mai, joint

à une amnistie non marchandée des républicains de 1871, l'auraient tout d'abord affirmée. Ensuite la suppression ou le dégrèvement considérable des impôts de consommation, la réforme de l'organisation militaire démocratiquement effectuée et rétablissement de l'impôt mobilier auraient assis la République sur les bases d'une popularité indestructible.

Le système que nous proposons peut être appelé rationnel. Il suppose quelque suite et même quelque logique, une certaine prévision de l'avenir, un peu d'intelligence du Peuple qu'on dirige, de sa situation et de ses besoins. 11 est, ainsi que nous l'avons dit, possible chez le premier homme venu un tant soit peu capable; c'est évidemment trop demander à un Parlement.

Il faut bien voir et bien comprendre, une fois pour toutes, que, dans les conditions inorganiques où nous nous trouvons, toute proposition qui se présentera ainsi comme rationnelle n'aura aucune chance de succès. Elle est, à proprement parler, ce que nous devons appeler l'utopie. Ceci par la raison tout à fait naturelle qu'il ne faut attendre des hommes et surtout des peuples, si Ton veut être pratique, ni bon sens, ni justice, ni prévoyance, ni énergie, ni aucune sorte d'initiative. Tout ce qui est véritablement du monde réel n'est qu'une végétation qui vous pue au nez, et le développement n'a lieu que par la force aveugle des choses. Voilà ce qu'on doit se mettre dans la tète.

La Chambre des 363 et celle qui lui a succédé ont fait ce que pouvait faire une Députation nationale. Elles ont suivi sans clairvoyance, instinctivement, ainsi que ne peuvent manquer d'agir les Assemblées, leurs préventions <et leurs passions.

On sait que le bourgeois de notre époque est ennemi du prêtre ; on sait surtout qu'il mange volontiers du

Jésuite; c'est même chez lui une maladie. Sa femme va à confesse et l'oblige à faire maigre le vendredi ; cela gêne son intérieur. Il a de plus contre le clergé l'opposition des mœurs d'un autre âge, que le clergé affecte de prêcher; il a enfin et au-dessus de tout la prétention rivale que celui-ci affiche à dominer le monde présent.

Si nos bourgeois étaient vraiment irréligieux, ils emploieraient d'autres moyens pour en finir avec la religion. Mais l'engeance des fils de Voltaire n'est pas de cette force; elle n'est capable en somme que de se prendre au collet avec les sacristains. Elle ne met en œuvre contre l'Eglise que les petits procédés, d'ailleurs à l'avenant de ses allures, les artifices vexatoires que lui dicte la malveillance.

C'est ainsi que faute de loi la bourgeoisie exhume de l'époque de la Restauration, détail piquant, les décrets de proscription contre les Jésuites. On ne s'attendait pas à les revoir. Cette prétention de nos Chambres basses n'est d'ailleurs pas nouvelle, nous l'avons vue la même sous le régime de Juillet. Il n'est en effet rien de nouveau dans les allures et les tendances de nos Députations bourgeoises.

C'est encore ainsi qu'on édicté et ainsi qu'on applique la loi sur l'instruction laïque et obligatoire, avec enlèvement de crucifix et suppression du catéchisme. On fait pièce au clergé. Ce n'est pas qu'en définitive nous n'approuvions cette loi. Nous croyons même, et nous l'avons dit, que si ceux qui l'ont mise en avant avaient prévu où elle conduira la Nation, ils se seraient gardés de la voter. Car elle produira fatalement l'ascension du prolétariat. Nous savons bien comment on se réserve d'user de ladite loi. Mais toute la mauvaise foi qu'on y voudra mettre n'empêchera pas le prolétariat d'avoir maintenant le point de départ pour apprendre la réalité. Cependant les fils des bourgeois continueront de

mal apprendre leurs formules vides, ânonnant de plus en plus leur instruction menteuse de bahuts et de bachots. D'où il résultera que demain la formule vide se trouvera en face de la réalité. Le résultat de la collision n'est pas douteux... Nous croyons donc que la bourgeoisie aurait agi, à son point de vue, avec plus de clairvoyance en s'abstenant de nous faire la loi sur l'instruction primaire. Mais il n'est plus temps, Dieu merci.

Nous en dirons autant dç la proposition relative au divorce adoptée par la Chambre du Palais-Bourbon. Il est probable que sans l'hostilité de la bourgeoisie contre le. clergé la loi n'eût pas été votée. La pérennité du mariage est en effet une tradition catholique. Elle n'existe que là. Nous ajouterons que la mésentente habituelle des époux, motif allégué du divorce, tient beaucoup a la différence de leur éducation, religieuse pour un sexe et au rebours pour l'autre. Sans compter que dans l'état de désarroi moral où elle est tombée, notre bourgeoisie a perdu l'intelligence du mariage. Elle répète niaisement les sottises qu'elle trouve dans les écrits de ses barbouilleurs de papier. Dites-lui que ce n'est pas un contrat particulier entre deux individus, l'homme et la femme, mais le pacte de l'homme qui prend femme vis-à-vis de la Société, nos légistes et nos politiques seront incapables d'y rien comprendre. C'est pourquoi nous le leur disons.

Nous aurions, quanta nous, voté la loi du divorce; nous l'aurions votée parce que nous voulons tuer la bourgeoisie. Or le règne légal du divorce, dont elle usera, nous apparaît comme l'achèvement de sa dissolution.

Ce que nous venons de dire n'est pas à dire que nous soyons un défenseur de la religion. Loin de là ; nous

— assommes franchement irréligieux ; mais no us n'employons pas les petits moyens. Nous sommes de ceux qui pensent que J état religieux des peuples est incompatible avec leur état organique. Nous pensons que les chrétiens, et ceux-ci le pensent comme nous, ne seront jamais des citoyens ; qu'on ne fait pas des républicains avec des dévots qui se confessent; que les choses n'iront bien que le jour où les superstitions d'Orient, comme les appelaient justement les écrivains latins, seront enfin chassées du monde civilisé. Mais nous sommes aussi de ceux qui croient qu'on ne présente pas les coins, quand on veut qu'ils pénètrent, par le gros bout.

Nous n'aurions pas commencé, comme l'ont fait l' Assemblée des 363 et la suivante, par heurter les routines des populations, si nous avions reçu du Ciel la fortune impossible de gouverner la France à notre plaisir; nous aurions institué d'abord, ainsi que nous l'avons dit, l'égalité démocratique des charges militaires ; nous aurions supprimé les taxes de consommation; nous aurions par contre frappé le capital mobilier. Nous aurions ensuite, mais plus tard, pour donner aux administrés le temps d'éprouver les bienfaits de ce régime nouveau, séparé l'Eglise de l'Etat. Cette mesure décisive, jointe à l'obligation universelle du service militaire, qui ne doit pas admettre d'exception pour les catéchumènes du Sacerdoce, en aurait fini rapidement avec la question religieuse. N'étant plus soutenu par l'Etat, le Christianisme, qui ne survit plus que par un artifice gouvernemental, ne tarderait pas à s'éteindre faute de recruter son personnel. La profession ingrate de prêtre, qui n'est plus qu'un métier et une estampille, — c'est le caractère de l'époque, — privée de la maigre subvention que lui accorde le calcul bourgeois, cesserait bientôt d'exister. On verrait alors ce qu'ont dans le ventre nos populations et de quelle façon elles se

plaindraient d'avoir perdu leur dieu, quand elles auraient été déchargées de l'impôt sur les boissons.

Nous avons dit ce qu'avait à faire une Assemblée irréligieuse et républicaine; nous n'avons pas dit que la Députation de 1877 pouvait être cette Assemblée. Nous avons seulement fait observer qu'elle a regardé comme préférable d'être anticléricale. Elle a naturellement obéi, sans plus de clairvoyance, aux préventions et aux passions de la classe gouvernante d'où elle sort. Elle s'est laissée aller, comme font toujours les Peuples et les Députations qu'ils nomment, au cours des événements; elle a flotté à la dérive dans le mouvement des faits sans s'inquiéter de les comprendre. Le procédé qu'elle a suivi est tout historique; c'est le nom qu'il nous faut lui donner.

Il n'est aucunement rationnel.

La Chambre de 1877 a voté les lois vexatoires pour le clergé en opposition aux excès de l'Assemblée rurale. Opposition toute naturelle. C'est le va-et-vient parlementaire. La loi sur l'instruction primaire n'a ellemême prévalu que par le fait de nos désastres. On a répété depuis douze ans que le maître d'école avait fait l'Allemagne; on en a conclu, ergo gluc, qu'on referait la France en lui donnant des maîtres d'école. C'est un raisonnement à la mesure des Parlements.

Nous avons développé précédemment la logique du procédé que nous, avons dû appeler rationnel; nous l'avons développée dans le seul but d'opposer les résultats qu'il peut produire aux effets que donne ordinairement le procédé historique, lequel prédominera aussi longtemps que les Peuples n'auront rien de mieux pour les conduire que le gouvernail parlementaire. S'il existait des hommes capables d'appliquer, comme nous

l'avons dit, le procédé rationnel, la République serait fondée sans plus de tiraillements, sur des assises inébranlables. Nous aurions gagné un demi-siècle et peutêtre plus. Mais ce procédé rationnel ne sera compris de personne à l'époque où nous sommes. Quant à la filière historique, elle fera, si les choses vont bien et môme le mieux possible, que nous pourrons attendre le moment où les hommes de la génération présente, dont nous ne devons rien espérer, seront enfouis sous la terre jusqu'au dernier d'entre eux. Nous jetterons des fleurs sur leurs tombes. Alors il s'élèvera peut-être, grâce à la loi qu'ils ont votée sur l'instruction primaire, une autre génération, un peu moins inintelligente; qui ne sera plus dominée par l'élément bourgeois , dont les représentants sentiront par conséquent ce que tout le monde sent et qui accomplira enfin ce que les gouvernants d'aujourd'hui n'ont pas su faire. Elle fera sa Révolution, qui pourra être, espérohs-le, violente, et qu'on ménagerait en douceur par les moyens que nous avons dits. Nos députés de maintenant auront préparé ce résultat sans avoir rien compris et parce qu'ils n'auront rien compris. Ce sera leur éloge dans l'histoire. Nous n'aurons perdu, en fin de compte, que la. vie d'une génération. Mais il est également possible, étant connues les fluctuations du Suffrage, qu'il intervienne une réaction, une Restauration monarchique, une nouvelle guerre qui sera suivie par un nouveau désastre, une Révolution de plus à faire, qui sauvera peut-être la France, à moins qu'elle ne soit engloutie dans un cataclysme suprême.

Dans ce cas les 363 auront moins d'honneur dans l'histoire.

Ce que nous avons dit de l'Assemblée des 363 et de sa continuation n'est point pour déprécier le Parlement national. Loin de là, car nous sommes convaincu, et

nous ne craignons pas de le dire, que la Chambre qui nous gouverne est tout ce que nous pouvons aujourd'hui avoir de mieux. C'est même par où nous sommes autorisé, comme l'avenir les mettra en vis-à-vis, à opposer la Chambre de 1877 à l'Assemblée rurale de 1871. Celle-ci nous montre effectivement ce que la Nation désorientée pouvait, en un jour de malheur, produire de plus mauvais, l'autre ce qu'elle pouvait au contraire, dans les conditions les plus favorables, nous exhiber de meilleur. Ce sont en quelque sorte les deux extrêmes. Leur écart est la marge du Parlementarisme. Voulons-nous dire parla que la réunion d'hommes qui occupe en ce moment les sièges du Palais-Bourbon résume en effet ce que la France possède aujourd'hui de plus capable? Cette prétention est loin de nous ; nous croirions blasphémer la France. Nous voulons dire simplement que d'après les moyens électoraux usités jusqu'à ce jour elle ne peut rien fournir de mieux en fait de Parlement que la Députation qui règne sur nous à l'heure qu'il est. Cette Chambre finira-t-elle par la dissolution? C'est possible. Quoiqu'il en soit de celle qui sera mise à sa place, on peut prédire dès maintenant qu'elle ne sera pas meilleure et même qu'elle vaudra beaucoup moins.

Notre Députation a voté une seule mesure dont la portée sera longue, la loi sur l'instruction primaire. Elle lui.a été forcément imposée, comme à l'Assemblée rurale l'abolition du remplacement militaire dont la portée ne sera pas moindre, par les événements, copiée, nous l'avons dit, de l'Allemagne. On somme cette Chambre quei nous avons à présent de nous faire d'autres réformes qui traduiraient la spontanéité de l'esprit national en même temps qu'elles satisferaient au besoin du Pays et qu'elles fonderaient la République, C'est une niaiserie. La France pourra périr; ses députés ne feront

pas de réformes. Ceux qui les mettent en demeure ignorent évidemment la correspondance qui existe entre l'état économique et les formes politiques. L'idéal de la bourgeoisie n'est point le régime républicain ; c'est la poire molle de 4830, la Monarchie constitutionnelle, dont la simili-République de nos législateurs, de plus en plus contradictoire, se rapprochera autant que possible. La France pourra d'ailleurs périr; ce n'est qu'un détail secondaire pour nos députés. Peut-être môme ces députés, ou ceux qui viendront après eux, admettront-ils, comme nous venons de le dire, encore une tentative de restauration monarchique, laquelle donnera au Pays une révolution de plus à faire. Gomme il n'existe en réalité chez les hommes, ainsi que nous l'avons déjà observé, aucun esprit de justice, le mouvement social ne peut se produire et ne se produit effectivement que par l'action de couches successives. Il n'est, nous dit le proverbe, que soi à ses noces. Il ne faudra rien moins que l'ascension de couches nouvelles, et même très inférieures, pour constituer enfin ce que réclame le besoin du Pays, la République républicaine.

Nous serons jusqu'à ce moment sous la domination bourgeoise et dans le gâchis.

Nous enveloppons, on n'en saurait douter, d'un mépris incommensurable le pouvoir législatif autant que l'exécutif de cette République de carton. Ce mépris ne nous empêche pas, comme nous le déclarons sans ambages, d'être résolument gouvernemental. L'état tout négatif où nous sommes maintenant est à la fois la force et la faiblesse de la République. Il est sa force parce qu'il est la chute fatale des faussetés qui prétendraient la supplanter. Il est en même temps sa faiblesse parce qu'une telle situation, tout historique, est dépourvue d'idées et de clairvoyance, qui sont indispensables pour sortir du pétrin. Quoi qu'il en soit, l'action favorable l'emporte.

C'est ce que ne voient pas ceux de la clique réactionnaire qui ne sont pas de mauvaise foi. Ils raisonnent en empiriques, comme de vieilles femmes qui chapelettent leurs souvenirs. Ils n'ont su voir dans le passé que changements de dynasties et de régimes. Us se figurent par conséquent, dans la routine de leur ignorance, qu'il en doit être de même à perpétuité, incapables de comprendre le développement de l'Histoire et le mouvement fatal de l'avenir. Ainsi, nous le répétons, lç côté faible de la République est d'être, et pour cause, négative; mais sa force, qui est invincible comme celle de la fatalité, c'est qu'on ne mettra rien à la place parce que nous sommes à bout de tout.

Nous entendons maintenir aussi longtemps que possible l'état de choses négatif dans lequel nous nous trouvons. Nous n'irons pas en définitive plus vite que le temps. Il est de fait que pour faire un civet il faut un lièvre. Or il n'y a pas de lièvre. L'esprit républicain n'existe pas chez les hommes d'aujourd'hui, pas plus dans les cervelles de nos hommes d'Etat que dans celles de nos prétendus révolutionnaires. C'est ce qu'on verra clairement quand nous donnerons la théorie de l'Organisation républicaine. On le verra, disons-nous, clairement, à l'étonnement universel. Il n'y a rien à espérer des hommes de la présente génération. Ils sont fourbus* Le Peuple Français est Aujourd'hui un Peuple de malades» La France n'est qu'un vaste hôpital. La seule chose à faire est d'attendre, jusqu'à ce que le dernier de ces incurables soit, nous l'avons dit, enterré. Us ne sont bons à rien de mieux. Cependant il se sera élevé une génération nouvelle, « qui n'aura point connu les rois » ♦ C'est, pratiquement, toute la question. Cette génération sera peut-être, sans qu'elle soit meilleure, moins inepte que celle d'à présent et même moins couarde. Surtout les couches inférieures, par lesquelles seules peut se

faire la République, auront monté, tout le donne à prévoir. Elles seront de moins en moins ignorantes et chrétiennes, plus déniaisées à tous égards.

Voilà comment nous sommes gouvernemental. Nous le sommes au point que nous nous sentons capable de nous faire tuer pour défendre les pouvoirs législatif et exécutif de la République bourgeoise pendant qu'ils foireront. Le dévouement ne peut, croyons-nous, être poussé plus loin. D'autant, s'il nous faut tout avouer, que les lauriers de feu Baudin nous empêchent depuis longtemps de dormir. Nous nous rappelons même que P. Larousse, qui préparait dès lors, à l'en croire, son grand Dictionnaire, recueillait, caché dans une cave à proximité, ce que disait le député martyr de la liberté légale. Nous aussi, nous nous présenterons au Peuple la Constitution à la main, — celle de 1875, — ce qui ne pourra manquer de chauffer notablement les masses ; nous aussi nous mourrons pour la défense des Lois, et nous aurons peut-être, caché dans une cave, un Larousse pour transmettre nos suprêmes paroles à la postérité.

Il est de fait, parlons sérieusement, que si la Nation fatiguée accepte de se laisser jeter encore dans une aventure de Restauration monarchique, elle paiera cher sa défaillance. La nécessité de la République est en effet inéluctable. Si la Nation ne veut pas en maintenir patiemment la forme, qui ne peut être que vide en ce moment, elle aura fort probablement une nouvelle guerre à l'étranger, dont Dieu sait les suites, très certainement une Révolution de plus à faire pour défaire sa Restauration, pour en revenir au même point, à la République négative et inéluctable, après beaucoup de temps perdu, de souffrances et de frais, sans parler des tueries, qui n'intéressent que les familles des tués.

C'est au Peuple Français d'en juger; s'il ne se trouve pas assez fouaillé comme il Ta été dernièrement, qu'il passe une fois de plus sous la verge, et grand bien lui fasse !

Voilà pourquoi nous sommes quand même, si piètre que puisse être le gouvernement, conservateur de ce qui semble exister.

Quelle que soit dans l'avenir la nuance parlementaire qui est appelée à prévaloir, on a pu voir ces temps derniers, par les déclarations des leaders de la Chambre, combien nous sommes loin de leurs programmes.

Nous nous rappelons le discours-manifeste de M. J. Ferry à Saint-Dié, le 11 septembre 1881, peu de temps après les élections qui ont fait l'Assemblée actuelle.

La signification de ces élections était, d'après lui, en faveur de la politique du Gouvernement, puisque le Pays avait réélu les mêmes hommes. Le Pays se prononçait en faveur de la politique prudente et sage contre celle des réformes mal conçues et mal étudiées, des utopies et des chimères. Les élections ne voulaient pas dire qu'il fallait supprimer le budget des cultes au risque de voir se reconstituer la propriété ecclésiastique. L'abolition du Concordat n'était demandée, au dire de l'orateur, que par une faible minorité. Elles signifiaient au contraire que le Concordat devait être exécuté plus strictement et plus fermement.

Le ministre déclarait en conséquence :

Qu'il s'agissait de porter la main sur la réforme judiciaire l et sur les réformes militaires, parce que la

1. Cette réforme du pouvoir judiciaire n'est que la réédition d'une très vieille blague. Il en avait déjà été fortement question en 1830. Le Parlementarisme ne peut que tourner dans uu cercle. Notre bourgeoisie a d'ailleurs trop d'intérêt à ce que la réforme ne se fasse pas.

démocratie rurale voulait diminuer la durée du service. « Nous travaillerons en outre, achevait M. Ferry, à l'élévation morale et intellectuelle ainsi qu'à l'amélioration matérielle de la classe la plus nombreuse, de celle des travailleurs. » •

Le discoureur ne disait pas par quels moyens on obtiendrait ce résultat.

Le ministère Gambetta, peu de temps après, le 15 no* vembre 1881, affichait ainsi son programme :

!• La réforme du Sénat;

2° De la magistrature ;

3° Militaire, avec réserves;

4° Fiscale, idem ;

5° Maintien du Concordat;

6° Institutions de prévoyance et d'assistance sociale.

Décidément, que le prolétariat se le tienne pour dit : la dévoration du Jésuite, sans suppression du prêtre et de son dieu est bien, en matière de réformes, tout ce qu'a dans ses instincts la bourgeoisie qui nous gouverne.

Un fait récent qui a donné, après beaucoup d'autres, la dernière mesure du Gouvernement parlementaire est l'histoire ridicule, à l'avenant de l'époque, du prince Jérôme-Napoléon. 11 est vrai de dire que le fait ne se serait jamais produit si la direction républicaine avait été d'abord ce que nous entendons, ce qu'elle doit être. Le prince dont il s'agit, pour ne pas se voir devancé par ses compétiteurs, avait donc jugé à propos de coller du papier sur les murs. La chose, prise en ellemême, n'était ni plus ni moins que grotesque. Nous ne sommes pourtant pas de ceux qui pensent qu'on devait la traiter légèrement. Le colleur de papier s'était permis de faire acte insurrectionnel contre le pouvoir établi; ce gouvernement devait, sous peine de paraître ne pas se prendre lui-même au sérieux, renvoyer le coupa-

bte devant une haute Cour, et faire déporter ce prince malavisé, comme les Républicains du temps de l'Empire, dans une enceinte fortifiée. La République pouvant, du reste, se ménager la louange de l'humanité, il n'était pas besoin de le déporter, comme autrefois les Républicains, à la Guyane ou à la Nouvelle-Calédonie. Voilà tout ce que devait faire le gouvernement de la République. Quant à menacer d'autres prétendants, qui n'avaient pas matériellement donné prise sur leurs personnes, c'était absurde autant qu'inique. La Députation nationale, effarée pour peu de chose en sa qualité d'Assemblée parlementaire , n'a pas manqué de tomber dans cette sottise. Il ne fallait viser qu'un prince, celui qui s'était mis sous le coup de la loi; c'était aux autres de se tâter pour savoir s'il leur convenait de le suivre. Ceci d'ailleurs, nous le répétons, n'aurait jamais été nécessité si la République s'était montrée dès son début ce que nous avons indiqué. Jamais les ambitions princières ne se fussent attachées au service d'un Gouvernement aussi correctement démagogique. Le concours qu'elles lui ont apporté trop longtemps est la réfutation pratique La plus insolente de la République parlementaire. Mais quand on commence par la faiblesse et le défaut de vues, on ea arrive fatalement à la violence irraisonnée.

Sous un régime vraiment républicain, les citoyens sont parfaitement libres. On ne connaît pas l'espionnage, on ne fait pas de procès de tendances, l'arbitraire n'existe nulle part. Mais ne tombez pas sous le coup des lois, car elles sont dures, égales pour tous, et les responsabilités ne sont pas des plaisanteries.

Voilà l'esprit républicain.

On a, ces temps derniers, beaucoup agité la question de réviser la Constitution de 1875. Nous devons avouer

que cette agitation, tant au point de vue des principes qu'à celui de la pratique, nous passionne très médiocrement.

Nous sommes, on peut le supposer, fort éloigné de soutenir que cette Constitution est un chef-d'œuvre. Elle est digne de ceux qui Font faite; c'est assez dire ce que nous en pensons. Toutefois, pour ignare qu'elle puisse être, elle ne vaut pas moins, il faut le dire, que beaucoup d'autres mieux réputées.

D'abord, elle est plus courte; c'est déjà, pour ce qui ne vaut rien, un mérite relatif. En second lieu, elle est modeste. On nous dira qu'elle a motif de l'être ; à la bonne heure ! Mais on ne peut pas nier qu'elle le soit. Elle n'a pas, comme ses aînées, l'infatuation naïve de se croire imperfectible. Elle a prévu elle-même qu'une heure pourra venir où elle sera sujette- à révision. C'est certainement <lans les allures des Constitutions, qui se donnent toutes pour le dernier mot de la sagesse humaine, un notable progrès. Nous n'avons pas à chercher ici les arrière-pensées qui ont pu inspirer à celle de 4875 cette modestie exceptionnelle.

Pourquoi veut-on la réviser? Veut-on la remettre sur le métier pour nous en fabriquer une autre qui ne sera que l'ancienne perfectionnée? Quand renoncera-t-on enfin à vouloir enfermer la vie des peuples, qui est mouvement et développement, dans ces moules arbitraires et raides qu'on appelle des Constitutions? Qu'on nous fasse, nous l'admettons, des lois organiques, modifiables à mesure que le temps marche et que les besoins se transforment et qui ne se donnent pas pour avoir une autre portée; mais des Constitutions!... Peut-on croire encore de nos jours à ces jocrisseries? Ne voit-on pas que l'époque en est passée ? Il y a longtemps que l'expérience, s'il en était besoin pour confirmer à leur égard la prévision du bon sens, aurait

amplement prononcé. Nous avons eu depuis 1789 une vingtaine de Constitutions; soit en durée moyenne quatre ans et demi pour chacune, — la vie d'une poule ou d'un lapin, croyons-nous avoir dit ailleurs. S'il s'agissait d'une autre science que de la Politique, les expérimentateurs les plus réservés trouveraient le résultat concluant. Nous ne comprenons pas que des hommes qui se disent sérieux, s'obstinent à imposer à nos Sociétés d'aujourd'hui, aligneurs de Constitutions, ce formalisme suranné.

La Constitution improvisée de 1875, si piètres qu'aient été ses auteurs, est toutefois en progrès, il faut le reconnaître, sur le chef-d'œuvre des Constituants de 1848. Elle ne pose pas du moins en face de la Représentation nationale un Président nommé par le Suffrage des masses. Elle ne dit pas non plus qu'il couvre ses ministres de sa responsabilité. Elle admet que son emploi, ce qui est par hasard tout à fait conforme à l'orthodoxie républicaine, ne peut être qu'une délégation de la Représentation gouvernante. Elle le tient pour irresponsable, abrité derrière des ministres qui sont responsables en présence du Parlement. Les Constituants bourgeois de 1875 ont ainsi, sans y avoir pensé, renoué la chaîne de l'hi^oire. Le Président de leur République parlementaire n'est que le souvenir dégradé de la Monarchie constitutionnelle, une continuation instinctive du régime de Juillet, un Louis-Philippe temporaire.

On nous opposera le procédé saugrenu combiné par la même Constitution pour la formation du Sénat. On croit généralement que celui qui fait la Chambre des Députés par l'action directe du Suffrage universel est beaucoup meilleur et plus républicain; ce n'est pas notre avis. Nous accordons du reste que le mécanisme qui produit le Sénat porte l'empreinte de l'ignorance la plus épaisse. Ce n'est pas chez les hommes qui semblent

es avoir sur eux l'étiquette, soit qu'ils siègent dans nos Chambres ou même à l'Institut, qu'il faut, à l'heure qu'il est, chercher la science politique. Les Constituants ée 4875 n'ont eu évidemment aucune idée sur la question fondamentale de savoir si l'autorité législative doit descendre, comme le veut la tradition monarchique, des hauteurs du Pouvoir ou, au contraire, monter, comme le demande l'esprit républicain, des profondeurs de la Nation. Cette question, à laquelle répondront sans difficulté dans un siècle, quand la France sera républicaine, les enfants des Écoles primaires, outrepassait nécessairement le cercle de leurs conceptions. Ils ont, par suite de cette inintelligence, incapables qu'ils étaient de choisir, mis en œuvre concurremment, pour la confection de leur Sénat, les deux manières de procéder. Il y a des Sénateurs assis, il y a des Sénateurs debout. Les uns ont été installés par la Constituante elle-même ou par le Sénat; les autres sont envoyés par les Départements.

Dieu inspire les législateurs; ils écrivent sous sa dictée, sans même s'inquiéter de comprendre ce qu'ils écrivent. Il s'est effectivement glissé dans cette macédoine électorale, — à l'insu de ses auteurs, nous nous empressons de le reconnaître, — un détail dopt la signification historique est certainement considérable. Nous ne nous arrêterons pas sur l'élection composite des membres amovibles de la Chambre haute par le concours des Députés, des Conseillers généraux et de ceux des Arrondissements. Ceci est trop artificiel pour avoir une valeur. Mais dans l'élection des Sénateurs par les délégués des Conseils municipaux, il y a, pour ténébreuse qu'elle soit, une anticipation de l'avenir. Ce premier essai d'échelonnement électoral, incompris de «es auteurs autant que du public, restera comme une pierre d'attente. C'est une promesse de L'ordre fonc-

tîonnel, organique, vraiment républicain, qui doit un jour se substituer an mensonge gouvernemental.

Pour ee qui est du point de vue pratique, nous dirons que la campagne révisionniste nous a rappelé celte qui fut menée, à la an de 1877, contre le Mac-Mabonnat. Il semblait que la présence du Bayard moderne était alors le grand obstacle qui empêchait les choses d'être mises en train. L'honnête soldat a fini par se soumettre et par se démettre. Ont-elles depuis cette époque beaucoup mieux marché ?

La révision de la Constitution nous fait à peu près le même effet. C'est une machine de guerre, dont on use en ce moment. On amuse le public naïf au moyen de cette agitation qui est factice. On lui parle de l'empêchement opposé par la Chambre haute. Il n'est douteux pour personne que l'institution? du Séoat, tel qu'il existe, ne soit parfaitement ridicule; mais &n peut 3e demander si la Chambre des députés n'eût pas fait plus de sottises, en n'effectuant pas plus de travail, sans l'existence de l'autre Chambre. Vous vous plaignez d'être entravés dans la voie des réformes. Soit ; mais il vous faudrait avant tout savoir quelle est la voie de réformes dans laquelle vous voulez marcher. Vous vous plaignez d'être arrêtés; mais on peut vous mettre a* défi d'énoncer votre itinéraire.

Nous devrons ajouter ici ce qui à été dit par tout te monde. Il n'y a guère d'espoir d'amener jamais le Sénat à prononcer lui-même sa suppression. C'est en* eore là une des nombreuses beautés du Parlementarisme ; quand les hommes sont en possession, il n'y a plus moyen de tes déloger. Ce que nous observons au sujet -du Sénat peut être étendu à tout l'ensemble da? régime parlementaire. L'absurdité de ce régime fû*-ette, si possible, prouvée dix fois plus qu'elte ne Fest\ il serait par trop simple de s'imaginer que ceux qui le personnifient

prendront un jour l'initiative de se mettre au rebut. On finira bien tôt ou tard, en dépit de tout, par en venir à la révision de cette Constitution difforme qu'on ne peut défendre de bonne foi. Mais le Pays, qu'il n'en soit surpris, ne fera, quand ceci aura lieu, qu'éprouver une déception de plus. Il est vrai qu'on ne manquera pas de lui trouver autre chose pour qu'il oublie, comme précédemment, la stérilité de l'agitation parlementaire. Quoi qu'il en soit, il peut dès aujourd'hui le prévoir et nous le lui disons d'autant plus librement qu'il se gardera de nous entendre : ses députés passeront le temps à lui faire et défaire des Constitutions; cette réforme dont une Constitution est l'objet semblerait être le point de départ vers des réformes plus profondes ; mais il peut se dire qu'il n'aura, pour la satisfaction de ses besoins les mieux constatés, aucune réforme qui soit sérieuse aussi longtemps que durera le règne des institutions d'imposture qui le gouvernent sous le nom de régime parlementaire. C'est à lui, s'il veut les maintenir, d'en prendre son parti.

Tout cela n'empêche que la Chambre des Députés, depuis 1876, n'a cessé d'être ce qu'on peut appeler une bonne pâte d'Assemblée. Il faut rendre justice à cette double Législature. Elle a été sans doute passivement asservie, comme le seront autant qu'ils dureront les Parlements bourgeois, à la domination de TArgyrocratie. On ne saurait dire, malgré tout, qu'elle ait agi sous l'influence d'un parti pris d'iniquité. C'est certainement un grand progrès. Elle a cherché à satisfaire aux besoins économiques; chose nouvelle et qui paraît un signe du temps. Elle a montré pour les petits, pour les faibles, pour les malheureux, si longtemps dédaignés par les Assemblées précédentes, une sollicitude remarquable. Notre Députation de bourgeois républicains a

réglementé les heures de travail dans les ateliers, organisé les associations syndicales, créé la caisse nationale de retraite, augmenté les traitements des petits employés, etc. On Ta môme vue s'inquiéter, chose tout à fait remarquable, des accidents auxquels les ouvriers sont exposés dans l'exercice de leur travail. On ne peut adresser à ces mesures, qui ont dû paraître hardies à nos députés, un autre reproche que d'être timides, insuffisantes, gâtées nécessairement par le préjugé autoritaire ; et, comme elles sont inintelligentes, de n'avoir satisfait personne. Mais elles n'en sont pas moins remplies des intentions les plus honnêtes. Il faut avoir de l'indulgence. Que pouvait de mieux un Parlement?

Nous nous souvenons à ce propos que M, Tirard, un homme qui représente bien notre moyenne parlementaire, a résumé ainsi qu'il suit, en 1881, dans la proclamation adressée à ses électeurs, les travaux de l'Assemblée des 363. Nous ne pouvons mieux sans doute que de reproduire ce document.

La députation de 1877 a dégrevé, disait-il, de trois cents millions en quatre ans. Les Gbambres et le Gouvernement sont rentrés à Paris. L'amnistie a été votée. Les députés ont fait des lois libérales sur la presse, le colportage, le droit de réunion, l'état de siège, les débits de boissons, les sépultures, les bureaux de bienfaisance. Les congrégations ont été soumises à l'observation des lois. L'aumônerie militaire n'existe plus. L'abolition du repos forcé du dimanche a été proclamée, l'accroissement des biens de main-morte arrêté, l'existence des syndicats professionnels légalement consacrée.

L'Assemblée a adopté l'élection des juges consulaires. Les conseils de Prudhommes, ouvriers et patrons, ont été mis par elle sur le pied d'égalité.

Le Conseil d'Etat a été reconstitué. Des lois militaires ont réorganisé les divers services de l'armée. Le sort des

pensionnés, soldais et marins, a été amélioré. H en a été de même pour les instituteurs primaires et les petits employés.

De notables progrès ont été introduits dans l'enseignement à tous les degrés. Le budget de l'instruction publique a été porté de vingt-six millions, qui lui étaient attribués en 1870, à cent six millions. Le Conseil supérieur, ainsi que les Conseils académiques, a été réorganisé, la collation des grades restituée à l'Etat, l'élément clérical subordonné, la lettre d'obédience abolie. Tous les départements ont été dotés d'écoles normales primaires. L'enseignement secondaire des filles a été institué; de même l'enseignement agricole.

Des subventions ont été accordées aux établissements d'apprentissage manuel. La loi sur l'enseignement primaire laïque, gratuit et obligatoire n'attend que la sanction du Sénat.

Quant aux travaux publics, le programme Freyeinet a été adopté.

Dans l'ordre économique, on a procédé à la révision de la loi sur les patentes; des lois ont été faites sur la marine marchande, sur les tarifs douaniers, sur la police sanitaire des animaux, sur les chemins vicinaux et ruraux, sur le reboisement des montagnes.

Quand on ne sait pas produire la qualité, on tâche alors de se dédommager en faisant de la quantité. Il se trouve beaucoup de gens dans le cas de M. Twarè, qui confondent les deux choses et se croient ainsi fort avancés.

§ 22. — Les Représentations nationales au point de vue du dehors. — Leur direction manque fatalement au devoir patriotique.

Entre les Etats despotiques et les Nations parlementaires, il y a dans les relations d'ordre international la

même différence qui existe dans celui des affaires privées entre un homme solidement bâti et une femme sans' tête ni vigueur. Les Assemblées, nous l'avons dit très sérieusement, ne sont que des femelles ; tes Despo^ tismes sont des mâles. Si les premières s'avisent de vouloir entrer en conflit avec le» autres, leur sempiternel bavardage, le défaut de suite qui est en elles, leur facilité à subir les impressions, la nécessité où elle» sont de jouer toujours à jea découvert les feront battre infailliblement.

On nous dira que les Despo tismes franchement déchirés se font rares à l'heure où nous sommes; que les pouvoirs de forme monarchique se doublent habituel*lement d'un appareil parlementaire ; que les royautés se convertissent en présidences de Républiques. Nous l'admettons. Mais le Parlementarisme a, comme toute chose, ses degrés. Il y a tels Etats où le Pouvoir, qui n'a cessé qu'hier d'être absolu, possède encore une grande initiative. Les nations où le Gouvernement n'a pas cette autorité seront nécessairement, pour les raisons que nous venons de dire, en condition d'infériorité si elles entrent en lutte avec eux. «

La France, dans l'état de confusion où elle est aujourd'hui, tombée en République parlementaire , est évidemment incapable de soutenir cette lutte. Le* pouvoir n'a nulle part aussi peu de crédit.

C'est pourquoi les hommes politiques, soi-disant républicains, qui prétendent engager dans les aventures de la diplomatie cette République parlementaire, font preuve d'une singulière inintelligence. Est-ce pour maintenir, comme ils disent, à l'étranger, le prestige de nos armes? Ils feraient mieux de voir que ce prestige, grâce à eux-mêmes et à leurs adhérents, est depuis longtemps si bien détruit, qu'il n'y a plus à sren occuper. «Quand le vin est tiré il faut le boire. Quand a» a sa-

crifié le salut de Ja Patrie, comme on Fa fait en 1870T aux intérêts bourgeois qui se trouvaient engagés, il faut savoir ensuite avaler les couleuvres. Est-ce encore afin d'ouvrir des voies de commerce et de colonisation à un peuple que son défaut de besoins et d'aptitudes a rendu, Dieu merci, à jamais incapable de coloniser?

Ce sont des traditions ignares, dues aux habitudes monarchiques des régimes antérieurs. Les monarchies vivaient de prestiges; une république ne peut mettre son espoir que dans la réalité, c'est-à-dire dans l'économie de son organisation. Si nos hommes d'Etat possédaient la moindre connaissance du moment historique où ils sont en scène, ainsi que du génie du peuple qu'ils se mêlent de gouverner, ils comprendraient combien est fausse, dans les conditions très nouvelles où la Nation se trouve, la direction qu'ils lui impriment. S'ils avaient le rare mérite de voir ce que tout le monde voit, ils se diraient que la France républicaine, seule au milieu de Puissances qui ont en suspicion, non sans motifs, la République, ne peut trouver chez elles que des sympathies froides ; ils se diraient que sa destinée étant d'être le noyau futur <Jes Etats-Unis d'Europe, elle doit se borner jusque-là, comme le voulait Danton, « à faire attraction sur les peuples par le spectacle de ses institutions » ; ils se diraient que dans un avenir qu'il dépend d'eux de hâter, elle aura fatalement sa revanche ; qu'elle est appelée à redevenir plus imposante alors qu'elle ne le fut jamais, sans avoir eu besoin de tirer un coup de canon parce que sa force ne peut plus être dans la force matérielle des armes. En attendant, elle ne peut avoir qu'une attitude qui soit à la fois digne de ce qu'elle fut autrefois et dépourvue de périls : l'abstention inflexible et systématique. Cette ligne de conduite est loyale ; elle est logique et simple autant qu'elle est sûre ; elle est vraiment républicaine ; on

peut donc tenir pour certain qu'elle ne sera pas suivie.

Nous vivons en effet sous le régime du Parlementarisme. Or le régime parlementaire n'a pas, au point de vue des relations avec le dehors, une conception qui lui soit propre. Sous ce rapport comme sous tous les autres, il n'est qu'un passage empirique entre les vieux errements des Monarchies d'autrefois et la future pratique des Sociétés républicaines. Violentes par leur essence et insociables, les Monarchies ne tendaient qu'à absorber autour d'elles pour n'être pas elles-mêmes absorbées. Victorieuse ou battue mais toujours redoutée, chacune d'elles s'en allait plantant son drapeau de champ de bataille en champ de bataille. Les Républiques sont au contraire, basées qu'elles sont sur le travail, des créations pacifiques et solidaires par leur nature. Elles ne sauraient avoir d'autre but militaire que d'être en même temps inagressives à l'extérieur, impénétrables en ellesmêmes. Quant au régime parlementaire, la majorité et la minorité entre lesquelles il se partage, l'une et l'autre également antipatrioliques, celle-ci provocante, celle-là couarde et réciproquement, par la nécessité de leur contre-position, ne peuvent jamais que flotter au gré des circonstances, tout cela se faisant portes ouvertes. QueL effet aux yeux de l'étranger !

Le Parlementarisme est conséquemment, au point de vue des rapports internationaux, tout ce qu'on peut imaginer de pire. Subordonnant le patriotisme à leurs luttes intestines, les partis ne sauront défendre, pas plus à la manière des Monarchies qu'à la façon républicaine, l'honneur et l'existence des peuples qu'ils dominent.

Redirons-nous les faits et gestes des nombreux Parlements que nous avons vus se succéder? Rappellerons nous les Corps législatifs du second Empire, leurs majorités satisfaites assistant, sans s'en informer pendant

•dix-huit ans, au pillage du budget de la guerre, tandis 411e les pseudo-républicains qui avarient dans la farce fc rôle d'opposants ne manquaient pas de prendre la rengaine antimilitaire comme artifice d'opposition? Les premiers comme leurs adversaires ont endossé une part égale de responsabilité, qu'ils ont raison égale de s'entre-jeter à la face, dans les désastres qui ont suivi. Rappellerons-no» l'Assemblée de 1849 et sa conduite inqualifiable au sujet de l'expédition de Rome, qui devait avoir des suites si longues et si désastreuses? Rappellerons-nous les Chambres du temps de Louis-Philippe, avec leurs majorités cyniquement couardes et leurs oppositions bourgeoisement guerrières, les unes autant que les autres de mauvaise foi et compromettantes pour le Pays : la Chambre pritchardiste de 1842; celle de 1834, qui paya aux flibustiers transatlantiques vtngt- •cinq millions que la France ne leur devait pas ; la Députation de 1830, qui abandonna la Pologne et qui laissa écraser l'Italie après le combat de Novi? Un pouvoir personnel, ayant le sens commun et sachant ne parler qu'à propos, aurait pu tenir avec une fermeté prudente l'épée de la France vaincue. Le Parlementarisme en était incapable. « Au lieu, ainsi que la fort bien dit un historien, de conserver la paix en inspirant aux Puissances la peur de la guerre, il avait donné Heu à nos ennemis de nous imposer leurs volontés en nous faisant peur à nous-mêmes *. » Rappellerons-nous enfin le Corps législatif et surtout le Sénat du premier Empire, leur bassesse à seconder l'infatuation militaire aussi

i. L. Blanc, Histoire de dix ans, t. II, chap. xn.

Le même auteur ajoute cette remarque, dont la justesse est saisissante : « Un gouvernement ne saurait faire acte de puissance h l'extérieur, lorsque, partagé au dedans par deux forces rivales, il en est réduit à s'user rien que pour vivre, victime d'une oscillation sans fin. » Id., t. IV, chap. ix.

longtemps qu'elle fut soutenue par le succès, leur défection et leur lâcheté quand arriva le moment de nos revers? Nous ne nous arrêterons un instant que su* un double exemple de prodition nationale : celui que donnèrent en 4814 et en 4815 le Sénat du premier Empire et la Chambre des Représentants.

Le Sénat impérial comptait en 4844 cent quarante titulaires, lesquels furent convoqués le 4" avril, au moment du dernier désastre, par Talleyrand. Quatrevingt-dix de ces sénateurs se trouvaient alors à Paris. Soixante-quatre se rendirent à la convocation. Un gouvernement provisoire, formé de cinq membres, le prince •de Bénévent en tête, fut accepté par eux sans discussion. Ils adoptèrent en même temps une convention qui garantissait :

La conservation du Sénat et du Corps législatif; k maintien de la vente des biens nationaux ' ; l'amnistie des opinions politiques antérieurement professée»; la liberté des cultes et des consciences; enfin, en dernier lieu et par phrase incidente, la liberté de la presse, sauf répression des abus.

Le Sénat déclara la déchéance de Napoléon Ier, quri fut votée sans opposition ; ensuite il se rendit en corps auprès de l'Empereur... de Russie, pour lui faire aussitôt hommage de son décret.

Ce décret fut suivi d'un acte formel d'accusation eontre l'Empereur déchu. Cette pièce fut envoyée aux départements et aux armées.

1. Ce détail montre bien de quelle manière s'établissent les -conquêtes des Révolutions. Que serait-il resté en 1814 de 89 et de 93 sans la vente des biens nationaux? La Révolution avait mis la main, par cet acte, sur l'épaule de tous ces hommes puissants et' méprisables. Ils la maintinrent sans le vouloir et sans le savoir. Lorsque nous serons plus avancés, l'application des procédés économiques à l'état révolutionnaire deviendra chose •usuelle et 1b mouvement social marchera.

Le Corps législatif, quatre-vingts membres présents, apporta son adhésion à l'acte de déchéance :

Le Sénat stipula ensuite :

Que la Chambre haute serait formée de deux cents membres au maximum. Que tous les sénateurs de l'Empire y entreraient de droit. Qu'ils conserveraient leurs dignités, leurs titres et leurs traitements. Enfin qu'ils seraient à l'avenir héréditaires, ce qu'ils n'étaient pas auparavant.

Ce n'est pas d'hier que les nantis gagnent au malheur de la Patrie.

Cet acte sordide fut décoré par ses auteurs du nom de constitution *. On l'appela dans le public, du nom qu'il méritait, « une Constitution de rentes ».

Moyennant ces stipulations, une soixantaine de Sénateurs, parlant au nom de la Nation, qui ne les avait pas délégués, déclarèrent sous la protection des baïonnettes russes :

« Art. 2. — Le peuple français appelle librement au trône de France Louis-Stanislas-Xavier de France, frère du dernier roi, et, après lui, les autres membres de la maison de Bourbon, dans l'ordre ancien. »

« L'adhésion du Corps législatif, dit Yaulàbelle, entraîna celle des autres Corps constitués. La Cour de Cassation, la Cour impériale, la Cour des Comptes, les tribunaux inférieurs, les maires, les officiers de la garde nationale suivirent cet exemple, le soir môme ou le lendemain. L'impulsion une fois donnée, on vit se renouveler l'éternel et honteux spectacle que présente aux époques des changements politiques le choc de toutes les cupidités et de toutes les ambitions qu'ai-

1. Cette dénomination est instructive. La bourgeoisie d'alors avouait naïvement ce que celle d'aujourd'hui n'ose plus reconnaître : qu'une Constitution n'est à ses yeux, abstraction faite de la France, que la consécration légale de ses intérêts.

guillonnent l'espoir ou la peur. La déchéance fut approuvée, applaudie par les fonctionnaires de tous les ordres et de tous les rangs. Les plus bas prosternés, la veille, devant l'Empereur, s'élevaient avec le plus de violence contre lui. C'était à qui se prononcerait le plus vite ; à qui ferait le plus de bruit de la haine que lui avait toujours inspirée l'Empire ; à qui parlerait le plus haut de son attachement pour le gouvernement nouveau. Cette fièvre de dévouement n'agitait pas seulement ce peuple de salariés qui avait des traitements à défendre; elle enflammait le zèle de cette tourbe de solliciteurs et d'intrigants que l'on voit dans les moments de crise se ruer à l'assaut de toutes les positions lucratives. Le gouvernement provisoire, installé à l'entresol de l'hôtel de M. de Talleyrand, au-dessous des grands appartements occupés par Alexandre, était difficilement accessible ; ses membres, inconnus d'ailleurs de la foule, ne paraissaient pas en public. En revanche, les souverains alliés se montraient dans les lieux de promenade ou de réunion et aux principaux théâtres. Ils recueillaient donc les adulations, les applaudissements que les coureurs de places, les enthousiastes de circonstance et le monde officiel cherchaient vainement à adresser à M. de Talleyrand et à ses collègues. »

« Disons-le bien vile, cette dégradation du caractère national restait, pour ainsi dire, à la surface de la société parisienne et ne pénétrait pas jusqu'aux couches vives de la population. Un observateur attentif, en parcourant les quartiers populeux du centre, mais surtout les faubourgs, pouvait facilement s'apercevoir que là le sentiment patriotique restait intact1. »

La Chambre des Représentants, pendant les Cent jours, était composée des bourgeois satisfaits de l'Em-

i* Yaulabelle, Histoire des deux Restaurations, t. I, chap. vu.

pire les plus notoires. On y comptait au delà de cent vingt avocats et près de trois cents fonctionnaires, appartenant à Tordre judiciaire, à Tannée et à l'administration. Ce fat cette Chambre qui, au lendemain de la bataille de Waterloo, le 22 juin 1815, somma l'Empereur d'abdiquer, lui donna une heure pour le faire et menaça de le mettre hors la loi s'il ne consentait pas. Napoléon Ier abdiqua en faveur de son filt>. L'Assemblée adhéra à l'abdication, mais en évinçant Théritier.

Le tableau est connu. C'est toujours bien cette même Argyrocratier qui n'a cessé de nous exploiter, qui fait les Assemblées parlementaires1 et les proditions, qui n'a jamais vu dans les désastres de la Patrie que le soin èe se» intérêts. Elle n'a pas changé depuis cette époque. Ces misérables sont, sous le régime des institutions qui nous gouvernent, les conservateurs de TOrdre et tes suppôts de la Société, ceux-là qu'on ne fusille pas.

Un exempte encore plus frappant de proditio» nationale par une Assemblée, en même temps que plus récent, nous a été donné, en 1871, par l'assemblée rurale de Bordeaux. Noos en avons parlé déjà; c'est pourquoi nous n'avons pas à insister. Supposez à la place de ce «Corps parlementaire un despote, un Louis XIV; il n'aurait pas été assez dépourvu de sens pour crie» sur les toits qu'il allait faire la paix à tout prix ; il n'aurait pas affiché cette hâte aussi stupMe qu'indécente; il aurait su couvrir et mener son jeuj ; il aurait su même se montrer menaçant autant que besoin eut été ; il aurait su négocier ; il aurait obtenu sans doute des condition* moins dures et moins honteuses.

Nous sommes maintenant autorisé à poser notre conclusion. Notre conclusion est celle-ci :

Aussi longtemps que les Parlements peuvent encore

exister, la Nation qu'ils gouvernent sera par eux compromise et avilie. Ils procèdent fatalement de la mobilité qui est dans les oligarchies ainsi que dans les peuples. Ils ne savent à perpétuité que rendre impossible la politique prudente et ferme qui pourrait prévenir les «désastres ; et, quand le désastre est arrivé, ils donnent l'exemple de la lâcheté, ils se font les instruments de l'ennemi victorieux, ils décrètent la défection, ils trahissent et livrent la Patrie.

§ 23. — Exception alléguée de la Convention de 1792.

On alléguera peut-être contre ce que nous venons de «lire au sujet des Assemblées l'exemple de la Conventions de 179g, qui sauva, nous dit-on, la France. *

A cela nous répondons que l'exemple est une erreur.

L'exemple ne s'applique pas, d'abord parce que la Convention ne fut pas un Corps parlementaire au sens où nous l'entendons aujourd'hui. On ne peut, à première vue, confondre avec une Chambre telle que les nôtres, qui mettent trois ans à faire une loi, une Assemblée qui promulgua en trois années 11,210 décrets.

Il est bon de faire observer qu'on était alors au début •de la conception du Gouvernement exercé par une Assemblée. Ce fut par où la Convention put à cette époque faire ce qu'elle fit. L'état rudimentaire de ses notions fut en partie la cause de son succès. Si elles ■avaient été plus avancées, comme aujourd'hui, elle «'aurait rien fait, comme les Assemblées d'aujourd'hui. Elle se serait enchevêtrée dans le formalisme ; elle aurait perdu la Patrie et la Révolution, Car le grand nombre des esprits ne s'exerce volontiers que dans l'ordre des faussetés. Tout le perfectionnement qu'ils sont censés apporter avec le temps et l'expérience appartient d'or-»

dinaire au domaine du sophisme. C'est ainsi que l'état primitif réussit aussi fréquemment à tenir en échec celui qui se donne pour l'expression la plus perfectionnée de la scie o ce. On ira jusqu'au bout des corrections parlementaires avant de s'apercevoir que le Parlementarisme est une sottise et qu'en multipliant les ingéniosités on n'a en somme fait autre chose que de travailler à le réduire à l'absurde.

11 faut également bien comprendre ce qu'étaient les membres de la Convention.

Les députés de la Convention étaient des lettrés et des juristes. La tâche qu'ils avaient à remplir leur était à peu près commune et commune la préparation. Ils s'étaient également nourris, Jacobins autant que Girondins, de la moelle des mêmes auteurs, c'est-à-dire de l'esprit du siècle : Montesquieu, Voltaire, d'Holbach, les Encyclopédistes, les Physiocrates, les Economistes. Ils savaient les Coutumes, ils savaient le Droit romain. Ils regardaient J.-J. Rousseau comme un révélateur et le Contrat Social était à leurs yeux l'Evangile de l'ordre futur. Tous croyaient en définitive aux mêmes erreurs et aux mêmes vérités. Si une loi était présentée, Us n'avaient pas à s'éclairer, comme ceux qui sont venus depuis, après une discussion pénible, sur des matières inconnues. Le monde nouveau, qu'ils proclamaient, avait poussé lentement sous l'écorce du monde vieilli, dont ils étaient, autant les uns que les autres, les destructeurs. Toutes les lois du régime à venir étaient faites dans leurs têtes ; ils n'avaient qu'à les mettre en forme, ce qui n'était pas pour eux une difficulté; ils étaient orateurs et écrivains. Les députés conventionnels n'étaient pas des législateurs à la douzaine que le Pays envoyait, comme aujourd'hui, pour lui faire de la besogne au jour le jour. Il déléguait la Convention, Lycurgue polycéphale, pour constituer en France l'ordre

républicain. Il n'y a pas autant de différence qu'on pourrait le croire entre le projet de Gôndorcet, qui ne fut pas proposé, et la Constitution de 1793, qui ne fut pas appliquée. Les deux produits morts-nés étaient, môme textuellement, à peu près identiques. Ils n'eût pas été impossible, le temps aidant, de les fusionner. Les élus de 1792, ce qui les distingue essentiellement des Assemblées venues après eux, avaient leur travail fait d'avance; ils n'avaient plus qu'à promulguer le verdict de la Révolution. Si la Convention avait eu le calme et le loisir, elle était capable de fournir une bonne besogne législative. Elle eut, malbeureusement pour elle, autre chose à faire que des lois.

Ce ne sont pas là, quoiqu'il en soit, les conditions habituelles des Législatures.

La Convention ne présente aucun des caractères que nous sommes accoutumés à chercher dans une Députation parlementaire. Elle ne fut même pas nommée par le Suffrage direct d'une majorité nationale. La Convention fut élue à deux degrés. On facilita par tous les moyens, comme le remarque M. Taine *, l'accès du scrutin aux électeurs patriotes, dont un grand nombre, assurément, n'étaient pas riches. Il y avait à cetle époque en France à peu près sept millions d'électeurs inscrits, dont deux millions et demi seulement volèrent, M. Taine a encore raison de le faire observer. Les autres, terrifiés par la Révolution du 40 août, qui ve-

1. Le vote pour l'élection de la Convention se fit à partir de vingt et un au s et à deux degrés. Il n'y avait plus de cens électoral. Vingt sous par lieue étaient alloués aux électeurs pauvres et trois livres par journée de séjour. Il n'y eut vraisemblablement que deux millions et demi, tout au plus trois millions de votants.

Voir l'ouvrage instructif de M. Taine, intitulé : (es Origines de la France contemporaine.

nait d'avoir lieu, ensuite par les Septembrisades, qui se fireai précisément au moment des élections, — nous ne savons pas pourquoi on a évité d'en faire la remarque, — n'osèrent pas se présenter. La Convention dite nationale fut ainsi la délégation d'une minorité patriote *. . Nous ne savons pas non plus pourquoi on n'A pas fait cette autre remarque : si les exécutions nécessaires de Septembre avaient alors présenté le caractère odieux qu'on leur attribue aujourd'hui, elles n'auraient pas manqué de produire sur les électeurs un effet de répul-

1. La rédaction du nombre des votants devint encore plus forte après que la Convention fut installée; à tel point qu'il n'y eut bientôt, comme M. Taine le fait observer toujours fort justement, que les Jacobins à voter.

u A Paris, pour l'élection du maire et des officiers municipaux, les scrutins d'octobre, novembre et décembre ne rassemblèrent sur 160,000 inscrits que 14,000 votants, puis 10,000, puis 7,000. A Besançon, les 7,000 inscrits déposèrent moins de 600 suffrages. Même proportion dans les antres villes, à Troyes, par exemple. Pareillement, dans les cantons ruraux; à Test dans le Doubs, à l'ouest dans la Loire-Inférieure, il n'y a qu'un dixième des électeurs qui ose user de son droit de vote... Dans ces assemblées primaires qui, directement ou indirectement, délèguent tous les pouvoirs publics, et qui, pour exprimer la volonté générale, devraient être pleines, il manque 6,300,000 électeurs sur 7,000,000. »

« Les Deux- Sèvres, le Maine-et-Loire, la Vendée, la Loire-Inférieure, le Morbihan et le Finistère n'ont envoyé à la Convention que des républicains anticatholiques... Trois régicides sur quatre députés représentent la Lozère, où, six mois plus tard, 30,000 paysans marcheront sous le drapeau blanc. Six régicides sur neuf députés, représentent la Vendée, qui va se lever tout entière au nom du roi. »

« ... Au début de la session de la Convention, sur 749 députés il ne s'en trouve qu'une cinquantaine pour approuver la Commune, presque tous élus, comme à Paris, là où la terreur a pris C électeur à la gorge.

« ... Dans une capitale de 700,000 âmes, cinq ou six mille Jacobins extrêmes oppriment les Sections et font seuls les élections. »

• « ... Les grands quartiers étaient déserta. »

sian qui se gérait traduit par des résultats électoraux complètement opposés à ceux que donnèrent les élections.

Il est indiscutable, qu'on en soit ou non contrarié, que les exécutions de Septembre sauvèrent la France et la Révolution. Nous savons que les historiens, apparemment sous le prétexte de moralité historique, n'ont pas en général abordé ce point de vue. Mais l'histoire ignore parfaitement la moralité des moyens.

Ceci n'est pas à dire que nous mettions les Septem-

« ... Aux élections municipales d'octobre, novembre et décembre 1793, sur 160,000 inscrits, il y en a 144,000, puis 150,000, puis 153,000 qui s'abstiennent. »

« ... Le 18 juin 1793, Henriot, candidat au commandement dela garde nationale (l'auteur oublie de dire que c'était au lendemain de sa victoire sur la Convention), n'eut que 4,573 suffrages. Il fallut, pour le faire élire, annuler à deux reprises l'élection, imposer le vote à haute voix, dispenser les affidés de montrer leur carte de Section, ce qui leur permettait de voter plusieurs fois. »

« ... 8000 sans-culottes touchaient 42 sous par jour pour assister aux clubs. »

Les origines de la France contemporaine, ha conquête jaco-, bine. ch. xi.

L'auteur est assez normalien pour ne pas voir qu'il va directement contre sa thèse. Ainsi, pour que les élections eussent une valeur légale, il eût fallu probablement, en bonne orthodoxie des majorités, que les électeurs votassent en liberté, comme ils votaient sans doute à Quimper-Corentin, au lieu d'être pris à la gorge par la terreur, comme les trembleurs le furent dans la Capitale de 700,000 âmes! Nous accordons du reste que, mis en face des conditions décrites précédemment, les hommes d'aujourd'hui ne manqueraient pas, étant donné f avachissement où ils sont tombés, de rendre la France à Brunswick, à quoi les Taine applaudiraient. Nous avons vu à l'œuvre, en 1870, tous ces faux patriotes et l'illusion n'est plus possible. Mais quand on trouve devant soi des diarrhées aussi diffluentes, on sent qu'on éprouve des nausées. On se demande involontairement ce que seraient à l'heure qu'il est, sans les patriotes qu'ils s'attachent à décrier, ces fils de corvéables. On a la tentation de penser que les Jacobins tant honnis ne firent pas assez dans leur temps.

brisades au nombre des actes immoraux. Nous n'hésiterions pas, si elles nous semblaient telles, aies réprouver. Du reste la proposition que nous venons de formuler ne pourra pas manquer de paraître étonnante ; car on ne sait plus ce que c'est que la moralité, tant l'influence des jésuites de toutes robes en a fait perdre la notion. Il peut être, croyons-nous, utile de la rétablir en passant. Nous ne connaissons qu'une loi qui soit absolue, c'est le respect de la foi publique, «fides hominum atque deorum ». Elle doit être toujours et partout sacrée, parce qu'elle est la base de toute existence sociale, soit en paix, soit en guerre, soit dans l'état normal ou de révolution. Par contre, il n'est qu'une chose qui soit essentiellement et toujours criminelle, c'est la foi-mentie. Au fond de tous les crimes il n'y a qu'un crime, qui est le mensonge.

Quant à la Révolution, elle n'est autre chose que la guerre, et tout ce qui est de bonne guerre est de bonne révolution. Le salut du Pays est la règle suprême, sauf la loyauté. Lorsque celle-ci est observée, le reste dépend des circonstances. Vous pouvez, s'il est nécessaire, dévaster une province, mais ne violez pas le secret d'une lettre; vous tuerez, s'il en est besoin,, vingt-cinq mille hommes, mais vous ne manquerez pas à la parole donnée, comme le fit Tallien à Quiberon, en 1795, ou comme l'ont fait les officiers de Versailles à Paris lorsqu'ils y entrèrent en 4871. Soyez dur et violent, soyez impitoyable, faites, quand il le faudra, couler le sang des iniques, mais ne mentez jamais.

Voilà les vrais principes de la moralité publique.

La Révolution avait-elle,pris des engagements vis-àvis des Septembrisés? Avait-elle garanti l'immunité aux amis et fauteurs de l'étranger lorsque celui-ci mettrait le pied sur le sol français? Gomme on ne leur avait rien promis, ils n'avaient à compter sur rien. L'exécution

qui les frappa put être dure, atroce, difforme ; mais si elle sauva la Patrie, elle fut légitime, nous ne craignons pas de le déclarer.

Nous pouvons observer que les vrais républicains peuvent se trouver amenés à employer parfois des moyens très durs, justement en raison de ce que la déloyauté, qui est le grand ressort des Etats chrétiens et monarchiques et la perte de nos mœurs, leur est strictement interdite.

Les Septembrisades après le 10 août empêchèrent les modérantins et les royalistes de prendre part au vote. Quatre millions et demi d'hommes firent le plongeon. Nous pouvons nous demander ce que serait devenue la France et ce qui serait arrivé de ses revendications; nous pouvons nous demander où nous serions peut-être encore à l'heure qu'il est, si, en prenant part au scrutin, ils avaient fait entrer à la Convention, comme il était inévitable, une majorité royaliste ou même une forte minorité? Les menaces de Brunswick étaient mises à exécution, laRévolution étouffée, l'absolutisme restauré, les révolutionnaires pendus, la France courbée sous la honte et ramenée sous le joug de sa misère traditionnelle, si les hommes de cette époque n'avaient fait preuve d'une énergie que nous ne sommes plus capables de montrer aujourd'hui.

Mais nous avons des gens qui aiment mieux cela.

Les exécutions sommaires de Septembre ont été, il va de soi, présentées sous le jour le plus faux.

Il faut d'abord noter que les accidents de ce genre doivent être envisagés surtout comme symptomatiques. Quand le roi de Perse envoya demander aux Athéniens la terre et l'eau, les Athéniens jetèrent dans un puits les ambassadeurs du grand roi. Ce n'était pas diplomatique. Mais lorsqu'ils commencent de la sorte, on peut

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