‹ Les assemblées parlantesChapitre 15 sur 28 · EL · texte numérisé non relu

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être assuré que les peuples se défendront. Les peuples ne seront jamais des philosophes.

Il en fut ainsi pour le Peuple de Paris avec les massacres de Septembre. Ce fut sa manière de répondre au manifeste de Brunswick. La génération que nous avons vue à l'œuvre ne savait plus ce genre de réponse. Elle a fini par faire ce que nous avons vu ; elle a uni par rendre la Patrie. Etait-ce plus beau? Qu'on ose nous le dire ; nous saurons ce que cela signifie.

Le double résultat des Septembrisades fut d'abord de prévenir, ainsi que nous l'avons dit, la prodition de la France en empêchant de prendre part au vote ceux dont les délégués l'eussent livrée aux envahisseurs. 11 fut aussi de réduire à l'impuissance, à partir de ce moment, les amis de l'étranger, dont les menées eussent aidé sa marche. Ils furent frappés de terreur ; ils durent rentrer sous terre, comme des rats dans leurs trous. C'était bien là ce qu'il fallait.

Ce double effet est évident.

Voilà pourquoi Marat, craignant, non sans trop de vraisemblance, que les Septembrisades limitées à Paris ne fussent pas suffisantes, proposa de les étendre à plusieurs des grandes villes de France.

Le Peuple de Paris marchait à la frontière, mais il ne voulait pas, comme il le disait, pendant que les patriotes quittaient leurs femmes et leurs enfants, laisser les ennemis de la Nation agir à leur gré derrière lui. Peut-on dire qu'il n'eut pas raison ?

Il l'avait si évidemment que pi us de cent mille hommes armés assistèrent l'arme au bras pendant deux jours, on affecte de l'oublier, à ces exécutions tant pleurées rétrospectivement. Les égorgeurs qui se chargèrent de faire cette besogne de saltuV n'étaient pas plus de six cents 1

Les Parisiens se voyaient tardivement mis en demeure

d'en finir avec les arrêts violemment dérisoires du premier tribunal révolutionnaire, qui reconnaissait convaincus des accusations portées contre eux des criminels notoires, tels que Montmorin, et le» renvoyait libres en les déclarant non-coupables. Des juges improvisés durent ainsi se substituer à ce tribunal du fauxsemblant, qu'on avait installé pour donner, selon la vieille et détestable expression, satisfaction au Peuple, et sur lequel doit retomber toute la responsabilité des massacres qui devinrent nécessaires par sa faute. Les tueurs qui se chargeaient d'expédier les condamnés, à l'arme blanche pour ne pas faire un bruit inutile» — encore un genre de vigueur que nous ne trouverions plus, — n'étaient pas des gens de sac et de corde, venus pour la circonstance d'on ne sait quelles régions fantastiques. C'étaient des bourgeois établis, l'épicier du du coin ou le fruitier.

Tout formalisme mis à part, — s'il est possible, car nous savons que les hommes vivent obstinément de formalisme, — ces tribunaux improvisés valaient* ils moins que tant d'autres qui ne l'ont pas été et qui furent plus impitoyables conformément à la formule? Nous ne parlons pas, bien entendu, des exécutions réactionnaires après 1794, 1815, etc., lesquelles furent aux Septembrisades , avec encore moins de formalisme, comme plusieurs centaines sont à un. Mais le second tribunal révolutionnaire, qui ne manqua pas de formules ni de légistes, fût-il moins sanguinaire que ne le furent ceux de Septembre? Le procureur Fouquier-TinvîUe fQt-il plus bienveillant que Maillard? Que dirons-nous de ces juges improvisés renvoyant absous le royaliste qui se déclarait tel? « Nous ne sommes pas ici, disaient-ils, pour connaître des opinions; nous n'avons à juger que les actes. »

Les Septembriseurs furent en somme ce que pouvaient

être à ce moment les premiers patriotes venus. Ils se dévouèrent pour la Patrie, ils la sauvèrent anonymement et ne lui demandèrent pas de récompense.

Nous devons laisser pour ce qu'elles valent toutes les déclamations royalistes et bourgeoises qu'on a faites depuis sur ce thème. Le massacre, qui se réédite de siècle en siècle, est, paraît-il, jusqu'à présent, une foncde l'existence des peuples. Au lieu de crier contre lui à larges bouches — et de mauvaise foi le plus souvent — quand il se présente, nous ferions mieux de faire nos efforts pour le comprendre et, s'il se peut, pour le prévenir. Nous avons assisté de nos jours, sans témoigner tant d'émotion, à une tuerie vingt-cinq fois plus vaste que ne le furent les Septembrisades *. Est-ce que les cours prévôtales, qui ont fait passer par les armes, en 1871, les vieillards, les femmes, les enfants, auraient acquitté, comme jadis le tribunal de Maillard agit envers les royalistes, l'accusé qui se fut déclaré ami de la République et partisan de la Commune? Nous n'ignorons pas, il est vrai, que les circonstances atténuantes dans le premier cas et dans le second sont d'un ordre tout opposé. On fusillait les fédérés, sous les yeux de l'étranger vainqueur, comme coupables d'indignation patriotique. « Plus vite que cela, gueme à outrance, disaient les soldats, devant le moulin à café. » L'indignation patriotique fut au contraire le sentiment qui fit agir les exécuteurs de Septembre. On sait que 1870 a

1. Grauier de Cassagnac, qui ne manque pas de s'en rapporter au pamphlétaire royaliste Peltier, élève le nombre des victimes de Septembre à 1526. Noire ami A. Bougeart, qui était un honnête homme, fixe ce chiffre, en historien consciencieux et précis, à 966. Le plus élevé des deux nombres est encore très inférieur à ce que suppose généralement l'imagination du public. Mais il parait que le sang des aristocrates, quand il est répandu, fait une plus large tache que celui des mortels vulgaires. Du reste, il est bien évident que le chiffre n'est ici qu'un détail.

été en quelque sorte Je revers de la page de 1793. L'égorgement de 1871 acheva la perte de la France ; celui de Septembre fut l'origine de son triomphe. Donc nous nous bornons à demander que la réprobation soit à tout le moins de part et d'autre proportionnée avec les chiffres.

Nous concluons quç la bourgeoisie, si elle avait encore, nous ne disons pas un grain de pudeur mais de sens commun, s'abstiendrait, après sa tuerie de 1871, de parler des Septembrisades.

Ce que nous disons des exécutions de Septembre 1792 est d'ailleurs à prendre seulement comme une thèse historique. Nous féliciterions un peuple qui serait capable de les refaire, mais nous ne les croyons plus aujourd'hui possibles. Le tempérament et l'esprit publics sont trop affaiblis. Les exploiteurs nouveaux, les flibustiers manieurs d'argent, qui ne seront jamais justiciés d'une autre façon, peuvent agir sans inquiétude. Ils n'ont pas à craindre d'être atteints par le châtiment qu'ils méritent.

Les justices révolutionnaires ne peuvent plus se produire. Nous voudrions pouvoir en dire autant des massacres réactionnaires.

Les ennemis de la Révolution étant écartés par la peur, en 1792, du champ électoral, celui-ci resta tout entier aux patriotes. Nous commençons par déclarer que cette façon de faire est à notre avis tout aussi légitime qu'une autre. Salus Populi suprema lex. Deux espèces très distinctes de républicains, qui n'ont pas cessé d'exister, furent nommés alors. Ils s'opposèrent bientôt, quand ils furent à la Convention, sous les noms historiques de Girondins et de Jacobins. Les premiers étaient honorables et modérés dans leur dévouement civique autant que dans leur patriotisme. Leur pensée

était de substituer à l'ancienne aristocratie, comme fl était historique de le faire, une oligarchie du talent et de la respectabilité, dans laquelle ils tiendraient les premiers rôles. Etant pour la plupart du midi de la France, où ils avaient leurs influences et leurs fortunes, ils proposèrent, quand l'étranger mit le pied sur le sol national, d'évacuer aussitôt Paris et débattre en retraite derrière la Loire. C'était leur réponse à Brunswick. Or ne peut nier que celle des Parisiens fut plus violente. Orateurs prestigieux et intarissables, parlementaires anticipés, ils substituèrent au besoin public les questions personnelles; ils s'obstinèrent à repousser les mesures les plus urgentes, que les Jacobins proposaient; i's perdirent en discours le temps qui était le phis préeieux pour sauver la Patrie menacée. C'est ainsi que les Girondins restèrent aux yeux de l'avenir bourgeois, qui s'est attaché à flétrir la mémoire de leurs adversaires, — ils n'en dorment pas plus mal, — comme des personnages honorables.

La falsification des événements et des hommes de 2» Révolution est en effet une œuvre prodigieuse de bêtise autant que d'iniquité. On a pendant plus de trois quarts de siècle énervé systématiquement le Peuple Français, et ce n'est pas fini. Nos enfants apprendront sans doute, ainsi que leurs pères, à honorer les vertueux Roland et Bailly, à respecter les Girondins. Aussi pouvons-nousleur prédire, sans être prophète, que toutes les fois que la Patrie sera en péril, elle succombera entre leurs mains.

Il est vrai de dire que de leur vivant les avocats de la Gironde amenèrent les patriotes au point d'opter entre le salut de la Patrie et l'intégrité' de leurs représentatives personnes. Nous ne rappelons pas leurs attaques, aussi furieuses qu'étourdies, contre Marat, Danton, Robespierre. Nous ne parlons pas de leur agression inqualifiable contre la Commune de Paris».

dont leur Commission executive, puisqu'ils avaient dfabrad la majorité dans l'Assemblée, faisait enlever un membre pendant la nuit.

Les mesures de nécessité, trop évidente, auxquelles s'opposaient les Girondins, étaient les suivantes :

Le maximum du prix des grains;

L'armement général des citoyens.;

L'emprunt forcé ;

L*organisation de l'armée révolutionnaire.

Les Girondins se refusaient donc à l'adoption de cea moyens ; par où ils s'en allaient tout droit à la perte de la France. Ils étaient sous ce rapport ce que sont, ni plus ni moins, beaucoup de républicains que nous avons connus. Ils empêchaient obstinément les mesures de nécessité. Us les repoussaient en premier lieu par esprit aristocratique ; l'immunité de leurs fortunes! avait sur eux plus de prise que le salet de la- Nation. Ils les repoussaient encore par suite de cette étrange absence d'aptitudes pratiques, trop habituelle chez le» lettrés, les juristes, les parleurs, que nous devons, puisque c'est le mot, appeler le défaut de tempérament révolutionnaire. Nous avons connu également nombredé républicains affectés de ce défaut, qui est superbe et incurable. On né saurait croire combien de gens n'arriveront jamais à comprendre que pour faire les omelettes il faut casser les oeufs. C'est, paraît-il, une conception très difficile, ou plutôt, comme le mot l'indique, une disposition rare du tempérament, surtout <;hez les hommes qui sont riches. Elle devient même, pour parler encore plus généralement, de moins, en moins fréquente chez nos civilisés. Les lois de l'état, normal ont fait leurs habitudes; ils ne les ont pasr elles les tiennent, et ils ne s'en départent plus. Gë sont en somme des routiniers et des douillets, dont on ne fera pas des hommes capables de vigueur.

Il existe en révolution, à plus forte raison quand la guerre s'y ajoute, deux sortes d'individus nuisibles, qui valent autant les uns que les autres : il y a d'abord les brouillons, qui commencent par perdre la tête, et, en face d'eux, les impassibles, qui n'ont garde de la perdre, parce qu'ils ne sentent rien. La placidité de ces derniers, — ce n'est pas du tout du stoïcisme, — nous fait toujours penser à celle de cette jeune fille que sa mère éveille en toute hâte : « Lève-toi, habille-toi ; le feu est à la maison. » — « Oui, maman, mettrai-je mon corset ? » Les Girondins, pour un bon nombre, appartenaient à cette catégorie.

La Convention était installée depuis plus de huit mois et le temps se perdait, comme il arrive dans toutes les Assemblées, en querelles et en discours. Les Sections parisiennes se trouvèrent ainsi mises en demeure de sauver la Patrie en fermant la bouche aux bavards. Elles ne représentaient à ce moment, désertées qu'elles étaient par le grand nombre des citoyens, qu'une très faible minorité de la population. Trente-six sections sur quarante-huit se réunirent. Les délégués, ou ceux qui se donnaient pour tels, composaient un total de cinq cents personnes environ. Un comité de six membres fut nommé, parfaitement dépourvus de notoriété. La plupart des pièces que cette commission publia dans les journées qui suivirent sont signées par le secrétaire Dobsent. Qui est-ce qui connaît Dobsent?

Les sections commencèrent par destituer la Commune du 10 août et la réélire pour qu'elle fût désormais leur émanation. Ces anonymes n'étaient pas des sots. Ensuite elles firent donner le signal de marcher sur la Convention nationale. Celle-ci fut assiégée avec des pièces d'artillerie et consignée sur l'ordre d'un capitaine Lesain, de la section de Bon-Conseil. Il y avait au pre-

mier rang trois mille canonniers qui savaient à peu près ce qu'ils faisaient, et derrière eux près de cent mille hommes qui n'en savaient absolument rien.

Nous n'avons pas à raconter par le détail les journées du 31 mai 1793 et du 2 juin, qui, après les Septembrisades, sauvèrent la France. Nous rappellerons seulement que la Convention, se voyant bloquée, essaya de sortir des Tuileries. Aux sommations que le Président de cette Assemblée lui adressa, Henriot, qu'on avait désigné pour commander l'insurrection, répondit en criant à ses artilleurs, qui attendaient mèche allumée : « Canonniers à vos pièces ! » Le président n'insista pas. Il n'était douteux pour personne que les canonniers auraient sans le moindre scrupule tiré dans le tas des législateurs.

On croyait dans ce temps-là au Peuple ; on croyait pour de bon à sa Représentation; on croyait encore plus à la Patrie.

L'Assemblée dut rentrer piteusement chez elle. Cette Convention, tant célébrée, subit alors l'humiliation la plus honteuse qu'une Députation nationale puisse éprouver. Elle avait dû céder, le 31 mai, à l'insurrection sa commission executive; elle livra de plus, le 2 juin, trente-trois de ses membres; et alors seulement la consigne qui la tenait séquestrée fut levée par ordre de la Commune. .

Celle-ci prit aussitôt, dans la nuit même du 2 juin, les arrêtés auxquels les conventionnels girondins pétaient opposés jusque-là : le maximum, l'armement, l'emprunt forcé, l'organisation de l'armée révolutionnaire.

Ces mesures d'urgence eussent demandé à la Convention au moins quinze jours. Elles ne prirent ici que quelques heures.

Le sort des peuples tient à peu de chose. Si un

homme put se vanter d'avoir sauvé le Pays et tes promesses de la Révolution dans cette journée du 2 juin, ce fut assurément l'honnête Henriot, qui n'était pas un génie et qui ne savait pas l'orthographe.

Ce fait, aujourd'hui suranné, de l'éviction des Girondins, renferme un exemple remarquable du fonctionnement des Assemblées. La Montagne, dominée qu'elle fut et qu'elle dut être par l'esprit de Corps, qui a forcée ment le pas dans les Assemblées sur toute autre considération, ne put prendre l'initiative de cette exécution indispensable. La Commune elle-même ne la prit pas, parce qu'elle était une Assemblée régulière K II ne fallut rien moins, pour sauver la Révolution, qu'une réunion improvisée, telle que celle des Sections de Paris. Si elle s'était renouvelée trois fois, elle serait devenue impuissante en devenant parlante, comme le sont toutes tes Assemblées.

La chute des Girondins amena mne transformation décisive. La Représentation nationale, violée et surveillée par le peu de patriotes solides qui se trouvaient dans Paris, cessa enfin de parler et commença d'agir. La minorité jacobine y devint prépondérante; elle s'asservit à son tour les batraciens du Marais; elle fit par eux, comme ses adversaires, la majorité de la Représentation nationale. Quatre mois plus tard, quand on fut à peu près délivré des troubles que les Girondins avaient suscités ôous le canon de l'étranger et avec te concours des royalistes, la Convention édietait i'enbsemble de décrets exigés par les circonstances :

f. La Commune essaya le 2 juin 1792 d'enlever la direction du mouvement aux conspirateurs de l'Évêché en arrêtait : Que ceux-là seuls formeraient le Comité révolutionnaire qui auraient été nommés par les autorités constituées du département. (Voir Loui» Blanc, Histoire de la Révolution, livre IX, chap. n.)

Car les Représentations du Peuple, même quand elles sont très laborieuses, ne font rien qu'avec beaucoup ée temps.

La peine de mort fut prononcée contre les accapareurs ;

Quiconque aurait refusé deux fois les assignats fut condamné à vingt ans de fers ;

On vota la dévastation et l'incendie de la Vendée;

La victoire fut décrétée ; les généraux convaincus de trahison furent punis de mort;

On proclama la levée en masse avec réquisition de tous les chevaux de selle ou de trait;

On établit un tribunal révolutionnaire, divisé en quatre sections pour juger plus vite ;

On adopta la création d'une armée révolutionnaire, accompagnée d'un tribunal jugeant en vingt -quatre heures;

Quarante sous par jour furent alloués aux sansculottes pour assister au club deux fois par semaine ;

La Terreur fut mise à l'ordre du jour,;

La peine de mort fut édictée contre ceux qui achèteraient ou vendraient des assignats ;

On vota la loi des suspects.;

On fit de môme l'impôt progressif.

Ce sont là des moyens violents. Mais c'est avec de tels moyens qu'on sauve les peuples envahis, qu'on met à la raison les rois qui mènent les peuples hébétés. C'est ainsi qu'on renverse le cours normal de la Nature, qui, dans le langage des imbéciles, s'appelle l'ordre de Dieu et n'est jamais allé de lui-même qu'au triomphe de l'iniquité.

Il n'y a que les désespérés pour admettre de telles mesures, et ce n'était pas le Girondinisme qui les eut jamais acceptées.

Le nombre des Conventionnels supprimés s'élevait en même temps de 33 à 134, savoir :

21 écartés par proscription;

39 par mise en accusation ;

74 par décret de détention.

Ce qui faisait presque un cinquième du nombre total des Représentants.

Ainsi fut enûn constitué l'organisme de la Terreur. La Représentation nationale n'était plus dans ce mécanisme qu'un instrument législatif à la disposition des Sections de Paris. Les quarante sous par jour alloués aux pauvres diables pour assister à leurs séances étaient le fondement du système. Les Sections agissaient sur la Convention par l'intermédiaire de l'assemblée de la Commune, qui était leur aboutissant. Elles agissaient d'une autre part au moyen de la société des Jacobins, qui n'était que la concentration des clubs, sur les Jacobinières de toutes les villes. La France marchait de la sorte, apeurée, terrifiée, comme un seul homme. C'était en résumé, si on nous permet le mot, une oppression des lâches, organisée entre les mains des patriotes de Paris. Autrement, le monde renversé. Heureusement pour la masse de la Nation, car ce fut ce mécanisme qui la mit malgré elle en condition de vaincre.

Il est, comme on sait, régulier, en raison de l'unité de puissance qu'ils ont en main, que les calculs des rois et des exploiteurs, dont ils sont les chefs naturels, obtiennent habituellement le succès. Leurs soldats pillent et massacrent; la justice est foulée aux pieds; ceux qui ont voulu la défendre sont exemplairement justiciés. C'est ce qu'on nomme le triomphe de l'Ordre. Les braves gens qui l'aiment se réjouissent; les bons se rassurent, les méchants tremblent. Il est paradoxal que le contraire arrive.

Ce paradoxe eut lieu cependant à la fin du siècle dernier. 11 fit la grande Révolution, nous avons vu par quels moyens. Cela dut paraître fort nouveau. Les Peuples, que cet exemple scandaleux a pervertis, en furent, dans ce temps-là, consternés. Il s'en fallut de très peu, nous l'oublions maintenant, que le paradoxe ne fût défait.

Supposons que les Sections n'eussent pas délégué les cinq cents personnes qu'elles choisirent; ou que ces cinq cents délégués ne se fussent pas réunis, comme ils firent, à l'Archevêché; ou qu'ils ne se fussent pas entendus; ou que le Peuple de Paris eût été assez niais pour se tenir satisfait le 31 mai 1793, comme il ne manquerait pas de l'être aujourd hui, par le renversement de la commission girondine ; alors il n'y avait rien de fait. La Convention aurait continué de tourner dans le cercle vicieux des mêmes logomachies ; elle aurait continué de se noyer dans le flux oratoire des discours ; elle aurait fini comme finissent, dans des circonstances analogues, toutes les Assemblées gouvernantes; elle aurait perdu la Patrie. La coalition étrangère, un moment repoussée, serait, faute de mesures prises contre elle, arrivée au point de s'imposer, comme elle avait prétendu le faire, probablement en 1794; elle aurait été alors d'autant plus implacable qu'elle aurait éprouvé une résistance plus forte qu'elle ne l'avait prévu d'abord. Les chefs de la révolte, majorité comme minorité, auraient été châtiés impitoyablement, p. la mesure de leurs mérites. Le Droit monarchique restauré aurait accordé, on peut le croire, à la France soumise et repentante les allégements qu'il aurait de lui-même et de l'avis de ses libérateurs voulu regarde^ comme légitimes. La Révolution de 89, très noircie par les historiens et se prêtant parfaitement à l'être, ne serait plus maintenant qu'un souvenir, celui d'une rébellion dompta

tée, dont aucuo écrivain, excepté nous peut-être, n'oserait à l'heure qu'il est se déclarer l' apologiste.

Chaque chose a dans le monde son moment, Qn nous dira que les besoins d'alors étaient trop impérieux, les contradictions trop marquées et les aspirations trop fortes; que la Révolution aurait reparu quand même et prévalu, en peu de temps, sous une autre forme. Peutêtre; mais nous en doutons. 11 ne nous paraît pas que les générations qui sont venues après cette date, énervées par le développement subit de l'industrialisme % eussent imprimé au mouvement une impulsion suffisante. Le fond de notre pensée est que nous devons nous tenir fort heureux que nos pères aient, comme ou dit, vécu avant nous. Ils ont su donner en leur temps un coup d'épaule si vigoureux que les choses ont en* suite marché pour ainsi dire d'elles-mêmes : nous avons eu depuis peu à faire pour entretenir le mouvement, — que nous n'entretenons pas toujours, — la tâche est, heureusement pour nous, à la hauteur de nos moyens. L'éducation d'il y a un siècle était encore sauvage ; la pédagogie était dure. Cette éducation de chiens battus faisait beaucoup de vauriens et quelques hommes solides. L'éducation s'est aujourd'hui perfectionnée ; les hommes sont de plus en plus des cailloux roulés, ce qui est sans doute un progrès; mais les premiers d'entre eux ne valent pas ceux d'autrefois. Les éléments humains sont à présent plus aptes, nous l'accorderons volontiers, à s'emboîter dans les rouages d'un mécanisme social quand celui-ci existera. C'est dire assez qu'en somme ils ont gagné. Mais ceci n'a aucun rapport avec les exigences de la Révolution. 11 y faut d'abord du bon sens; il y faut aussi de la vigueur. Ceux qui la firent au'dernier siècle sont venus sans doute à leur époque, tas hommes sont maintenant avachis, dilués par le progrès de la Civilisation matérielle ; ils sont sophisti-

<jués par le byzantin isme, et, quand il faut faire preuve d'initiative, nous ne croyoas pas du tout qu'ils soient devenus plus forts.

Nous les avons du reste vus à l'ee*rvre. Ils se sont «uontrés, on doit le reconnaître, Sort eapables de subir les Révolutions et très peu capables de tes faire. ■

Nous résumons maintenant les faits.

La Convention ne fut pas nommée par la majorité de la Nation Française. Elle ne fut la délégation que d'une minorité patriote. 11 n'y a jamais en pour sauver les Nations que leurs minorités. Et quand elle rendit les décrets qui furent le salut de la Patrie et dont il est convenu de lui faire honneur, elle avait alors cessé d'être cette Assemblée du premier jour. Elle s'était, sous la pression d'une force extérieure, décapitée des chefs de sa majorité. Elle s'était diminuée de 134 membres influents. L'omnipotente Convention, quand elle rendit par ses décrets la France et la Révolution victorieuses, n'était plus à c$ moment que l'instrument apeuré des Sections de Paris*

L»es Sections parisiennes -elles-mêmes m s'étaient levées que sous l'injonction d'une élite de cinq cents personnes, qu'elles avaient désignées pour agir en leur nom. Par conséquent nous pouvons le dire et le répéter : s'il faut attribuer à quelqu'un d'avoir sauvé le Pays et ses revendications, c'est à ces 500 anonymes qu'on en doit accorder l'initiative.

Donc nous avions raison de le dire •:

1° La Convention n'est point à citer comme une exception à l'impuissance reconnue des Députations nationales,

2° Cette Assemblée ne remplit aucune des condition**

qui caractérisent ordinairement les Corps parlementaires; elle ne fut même pas déléguée par la majorité de la France.

3° Aussi longtemps qu'elle se rapprocha un peu de ces conditions, elle fit comme eux ce qu'ils font tous ; elle se noya dans le parlage.

Mais ici, nous n'y pensions pas, il va s'élever une objection. Car nous avons, à l'heure qu'il est, nombre d'esprits tellement imbus des platitudes qu'on a mises en circulation depuis le commencement du siècle pour nous émasculer, qu'ils sont maintenant capables d'éprouver des scrupules. — Quoi! diront-ils, cette Convention n'a donc pas été déléguée, comme nous l'avions cru jusqu'à ce jour, par la majorité du Peuple français I Elle a donc été illégale ; par conséquent l'œuvre qu'elle a faite l'a été de même, et nous n'avons plus logiquement qu'à en faire amende honorable. — Oui, elle a été illégale. Rentrez donc dans le giron, si vous pouvez, pleutres que vous êtes, du Droit divin, que vos grandspères ont démoli ; retournez sauter la quintaine et battre les grenouilles; vous n'êtes pas bons à autre chose :

Pà, pà, Reinettes, pà!

Veci Monsieur, Le baron du lieu, Que Dieu gâ gâ, gâ!...

Gela signifie, adorateurs de la légalité, entendue comme on vous apprit à la connaître, que la France a été sauvée illégalement. Les émigrés de Coblentz avaient raison. Ceux qui firent face à Brunswick étaient des criminels, usurpateurs des droits de la Nation, et il est malheureux que le temps soit aujourd'hui passé de les pendre.

C'est sans doute votre conclusion ; mais osez l'exprimer franchement; cela vaudra mieux.

Il y a effectivement dans ce fait sujet de difficulté, motif de discussion, option à faire pour les cuistres.

Il n'y a pas d'option pour les patriotes.

Nous ne nous sommes pas perdus dans toutes vos chinoiseries. Nous n'avons pas admis vos dogmes parlementaires comme des principes sacro-saints. Il nous importe peu que les Nations soient sauvées légalement ou illégalement, dans les formes ou en dehors des formes,, avec ou sans orthographe. Nous croyons, nous, que la vérité est tout simplement pour un Peuple ce qui le sauve, et que ce qui le perd est Terreur. Or il faut pour tirer d'affaire les Peuples menacés de mort l'intelligence et l'énergie. Ce ne sont pas choses qui courent les rues; elles ne sortiront pas de la bouche de vos Majorités.

Nous nous occupons peu des Majorités. Elles ne sont, en définitive, et vous le savez aussi bien que nous, qu'un amas imposant de couards et d'imbéciles. Elles ne manqueront jamais à ceux qui réussissent ; mais ce n'est pas avec elles qu'ils réussiront.

En face des démentis que l'histoire oppose, il n'y a plus que les dupes ou les traîtres qui puissent soutenir qu'on sauve les Peuples par le fait des Majorités.

Une époque donne sa mesure qui compte sur leur concours.

Pourquoi ne pas dire la vérité? Nous ne croyons pas à vos Majorités, qui font vos Parlements; nous ne croyons pas à vos Parlements, qui expriment vos Majorités; nous ne croyons pas à votre légalité, que fabriquent vos Parlements. Nous ne croyons pas à toutes ces fictions, qui ne sont pas autre chose que le règne de la .platitude ; et comme nous pensons avec

La Palisse qu'on ne fait rien qu'avec la Forée, nousserons toujours debout contre elles.

On sauve les Peuples en les fouaillanL

La conscience de l'organisme n'est pas également répandue dans toutes ses parties. Elle s'affirme au plus haut degré et se précise dans le cerveau, qui fonctionne pour tout le reste de l'individu. Il n'en doit pas être autrement chez les Nations. Les Peuples ont aussi leur âme. Cette âme devrait surtout, si les choses étaient bien réglées, s'affirmer dans l'organe qui est censé pourvoir aux besoins généraux de tout l'ensemble. Le sentiment du besoin public devrait être localisé sous la forme la plus précise dans l'Assemblée nationale. Malheureusement, étant donnée la manière dont sont formés ces Corps dirigeants, cela n'est pas et cela ne peut pas être. Nous nous rappelons à ce propos les appréciations dédaigneuses formulées par Santerre au sujet des Conventionnels, rapportées par Louvet dans» sa lettre à Roland et reproduites naïvement par M. Taine^ qui n'y comprend évidemment rien :

t Vous voyez que les députés ne sont pas à la hauteurde la Révolution... Ça arrive de cinquante lieues, de cent lieues, de deux cents lieues; ça ne comprend rieîfc à ce que vous dites. »

C'est d'une éternelle vérité, plus vraie encore que Santerre ne pouvait l'entrevoir. Cet énorme malentendu, dont il se plaignait avec raison, est perpétuellement nécessaire avec une Députation centralisée, nommée anarchiquement parle Suffrage ochlocratique , constituée de but en blanc par le vote direct de chaque province, qui fait aveuglément ses députés et qui les envoie à Paris»

Il est certain que le personnel de la Convention n'était pas l'âme du Pays. Ces hommes n'apportaient avec eux.

que les préventions, les étroitesses, les passions, les sottises, en somme le petit esprit des contrées différentes qui les avaient nommés. D'où ne pouvait sans doute résulter, comme aujourd'hui, qu'une effrayante cacophonie.

Il est trop évident que l'Unité nationale, dont on a fait honneur à la Convention, ne pouvait pas se dégager d'un pareil concours d'éléments.. Elle dut se produire d'une autre sorte.

L'âme de la France, qui la sauva, n'était pas dans la Convention nationale. Elle était bien plutôt dans les cinq cents personnes qui se réunirent à l'Archevêché. Elle était également dans les trois mille canonniers qui assiégeaient les Tuileries, prêts à tirer dans le tas de la Représentation nationale. Si les patriotes de Paris n'avaient pas pris la Convention par les épiaules et s'ils n'avaient pas fait marcher cette Assemblée souveraine à coups de pieds appliqués où elle méritait d'en recevoir, qu'est-ce qui serait arrivé de la France et de la, Révolution?

Ce qui précède revient à dire qu'il nous est parfaitement égal que la Révolution ait été ou non approuvée par la majorité des électeurs français. Ce n'est pas l'idée que nous nous faisons de la légalité; ce n'est pas ce que le mat signifie. Au diable soient vos lois et votre pédantisme. Le point qui importait, en 1792, était de faire triompher la France. Que la majorité de la Nation en fût ou non d'avis, il n'y avait là qu'un détail. La vraie question était de la faire marcher de gré ou de force ; les patriotes y réussirent.

Qu'elle ait été à votre sens légale ou illégale, — on ne s'en inquiète guère aujourd'hui, — la Révolution n'en est ni plus ni moins dans la marche de l'Histoire un fait prépondérant, et dont les conséquences sont

— MU — *ongues. Vous ne les éviterez pas, légistes que vous êtes.

En dernier résumé :

La Sélection révolutionnaire des éléments dont l'action fit le salut de la Patrie eut lieu par une concentration graduelle. Les événements se chargèrent de l'opérer. La Convention fut nommée par la minorité de la France, la masse de la Ntition étant terrifiée par les Septembrisades; la minorité de la Convention supplanta la majorité; elle le fit sous l'empire de la pression qu'exercèrent les Sections de Paris ; les Sections étaient la minorité de la population parisienne, qui n'était elle-même, en présence des vingt-cinq millions de Français, qu'une infime minorité. Ce fut ainsi qu'une minorité intelligente et patriote put s'imposer à la majorité nationale, qui ne sera jamais d'elle-même ni intelligente, ni patriote, ni honnête. Car on aura beau faire et prétendre, ce ne seront jamais que les Minorités qui sauront sauver les Nations et les conduire. La force des choses n'admet pas qu'il en soit autrement. L'imposture convenue n'y fera rien. Il n'y a pas deux Vérités, et la prétendue loi des Majorités n'en sera jamais une, pas plus dans les conditions violentes que dans les autres. Il n'y a pas deux procédés pour la conservation des peuples. Le triage d'hommes qui se produisit spontanément pour empêcher le nôtre de périr, à une époque de crise violente et par des moyens analogues, revient précisément à la Sélection qu'il s'agit d'obtenir dans l'état normal et par des moyens réguliers pour le faire vivre. C'est là où nous voulions en venir ; et c'est ce que nous avions à dire de plus sérieux.

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