‹ Les assemblées parlantesChapitre 5 sur 28 · Depuis les États-Généraux de · texte numérisé non relu

Depuis les États-Généraux de

leur jugement des ressources du pays, règlent en maîtres ses destinées, décident en dieux de son avenir, déclarent la guerre, concluent la paix, jettent dans les aventures et livrent la Patrie. Tout cela ils le font souverainement. Ils sont censés agir de l'aveu du Peuple, qui les a plus ou moins nommés, en vertu de l'axiome « Qui ne dit mot consent. »Ce consentement cesse d'être présumé quand le Peuple les jette par les fenêtres. Jusque-là ces trois cents, ou six cents, ou sept cent cinquante résument en eux la Nation, sa volonté et son génie, et son avenir comme son passé, qu'ils ignorent également. Est-ce là une représentation? Est-ce une dérision? Est-ce une comédie dont la Nation se donne à elle-même le spectacle? Ferez -vous croire aux écoliers de dix ans que c'est arrivéï

Ainsi donc ce qui peut être conçu de plus réel, l'existence du pays, sa sécurité ou sa ruine, celles des individus qui le composent, tout ne porte en somme que sur une fiction, et à laquelle personne ne croit. Quelle base des lois et des institutions, de la liberté et l'ordre ! Malgré tout il faut en venir là, et nous le faisons, ou tomber par l'excès du nombre dans une confusion qui rende impossible la fonction des législatures.

On n'a pas du reste encore observé à quel point le fait d'un débat sérieux est de lui-même incompatible avec celui d'une réunion d'hommes un tant soit peu nombreuse, fût-elle même limitée à quelques centaines d'individus. On n'a pas assez vu combien ces deux choses et les exigences qu'elles emportent de part et d'autre sont de leur nature inconciliables. Une discussion d'affaires est une conférence, une conversation si l'on veut, pour ne pas dire une causerie. Elle n'est pas autrement possible. Or est-il rien qui répugne autant

aux conditions et à l'esprit des assemblées parlementaires, rien qui se montre plus éloigné de ces joutes oratoires dont les Chambres sénatoriales ne peuvent manquer d'être le théâtre? En présence des nécessités qui leur sont inhérentes, toute discussion de ce genre n'y peut être que dérisoire. Que ppurra-t-on dire de sérieux à la tribune d'un Parlement? Tout s'y refuse, le milieu et la mise en scène et le personnel, les formes en même temps que l'essence du mécanisme. Autant vaudrait de l'algèbre sans un tableau ; autant de la comptabilité sans papier, ni encre, ni plume. Ce n'est que prestige. Qu'ainsi vous fassiez de l'éloquence, qui est sans doute un joli talent, nous ne demandons pas mieux ; mais la pratique veut autre chose. Tous ceux qui ont connu les législatures ont sur ce point peu d'illusions. Ils ont parfaitement éprouvé que la tribune de ces palabres n'est que le trône du charlatanisme.

Mais, nous dites-vous, on y remédie par le moyen des commissions. Oui; c'est précisément pour cela qu'elles furent inventées. Malheureusement le correctif est insuffisant. D'abord des motifs étrangers à l'objet du débat interviennent toujours et trop habituellement dominent le choix des commissions ; motifs propres aux législatures, qu'elles appellent politiques, — idola tribus. 11 faut en second lieu que les travaux des commissions, leurs rappo?*ts, soient pour finir soumis à la discussion générale ; et alors reparaissent en grande partie les mêmes inconvénients qu'entraînent de toute nécessité les conditions parlementaires. Les affaires ne se trai lent pas de la sorte.

En résumé, le système représentatif, qu'on le prenne comme on voudra, se brise à ce doublé écueil : ou des représentations trop nombreuses pour être des assem-

blées possibles, ou des assemblées trop réduites pour qu'elles soient des représentations. Enfin, dans l'un et l'autre cas, le Parlementarisme, que ses réunions délibérantes soient nombreuses ou qu'elles ne le soient p.asr demeure toujours- incompatible, par sa nature, par le fait même de son procédé, avec les conditions que requiert toute délibération sérieuse.

Ceci veut dire en d'autres termes que cette idée de représentation est par elle-même contradictoire. Pris à la lettre, tel qu'on entend le prendre aujourd'hui et qu'on est obligé de le prendre pour n'en pas venir au point d'avouer que nos institutions sont dépourvues de base, le régime représentatif n'est qu'un prestige, n'a jamais été autre ehose.

Accusera-t-on de ce résultat le procédé suivi de confiance jusqu'à présent pour l'élection des assemblées comme indiqué par la nature? On pourrait essayer d'uni autre qui n'a pas été mis en œuvre. Ce n'est pas à dir& que l'idée en soit absolument nouvelle. Quelques écrivains socialistes l'ont déjà proposé; qu'est-ce qui n'a pas été proposé? Tout au moins peut-on le discuter. Au lieu de la base territoriale, on aurait donc à prendre lai base professionnelle. Il était censé que la première donnait l'image politique du pays; celle-ci en dégagerait la représentation économique. L'existence de toute société admet concurremment ces deux points de vue. Chacune des professions qui s'exercent dans le pays nommerait ses représentants, dont le nombre serait enproportion de son importance numérique; la réunion* de tous ces délégués constituerait la Représentation nationale. Tel est lé principe. Il est sans doute, à première vue, tout aussi acceptable que celui de la Représentation territoriale. Les rapports du travail et de l'échange ne sont en effet moins réels ni d'une-

moindre valeur que les corrélations de l'ordre géographique.

Ainsi, qu'il sente ou non le fagot du socialisme, nous acceptons le principe à titre provisoire. Mais si nous descendons maintenant aux conséquences, nous commençons par nous heurter dans l'application aux mômes difficultés que nous avons rencontrées lorsqu'il s'agissait tout à l'heure de la Représentation politique ou territoriale. Pour avoir la Représentation proportionnelle de vos diverses professions, il faudra, quand certaines d'entre elles seront représentées par des unités, que d'autres le soient, nous ne disons pas seulement par des centaines, mais par des milliers. Nous retombons, comme on voit, dans le même défaut, celui des nombres excessifs; c'est non moins que de l'autre manière la confusion babélique. Que ferez- vous pour y échapper? Vous diminuerez le nombre des députés; vous en arriverez à ce qu'il n'y ait plus de proportion entre les représentants et les représentés; vous fausserez la Représentation; vous ferez ce que l'on fait aujourd'hui. Ce n'était pas la peine de changer la base du système.

Mais il y a plus encore; à cet inconvénient, déjà éprouvé, un autre inconvénient s'ajoute. Alors même qu'il vous serait possible de ne pas altérer la proportion des représentants aux représentés, vous n'obtiendrez pas mieux pour cela limage fidèle que vous rêvez. Il est très vrai que dans la vie collective d'un peuple toutes les professions qui composent les organes du corps social peuvent exister concurremment, sauvegardées à la fois par la commune nécessité des besoins réciproques et de l'enchaînement économique. L'ouvrier, par exemple, a besoin du paysan et celui-ci de l'ouvrier, etc. Voilà pourquoi, ordinairement, les uns ne dévorent pas les autres. Il n'en sera pas ainsi des représentations

que ces mêmes professions pourraient avoir au sein d'une Assemblée qui les résumerait. Les groupes particuliers n'ayant jamais de loi que les suggestions égoïstes de l'intérêt et, ce qui est encore pire, celles de leurs passions, il arrivera naturellement que les représentations professionnelles les plus nombreuses, disposant de la majorité,4 opprimeront les plus faibles; c'est le mécanisme habituel du Suffrage. Et comme celles-ci n'auront pour les protéger que la considération de l'intérêt public et de la justice, dont l'action est à peu près nulle sur les individus et moindre encore sur les partis, le résultat inévitable sera que ces représentations moins fortes se verront bientôt écrasées, littéralement, par les plus nombreuses. L'image prétendue de la Nation sera outrageusement défigurée, faussée au point que certains traits de la photographie, envahis par les autres, disparaîtront absolument.

Et ce ne serait encore que demi mal si la majorité se bornait à exécuter en effigie seulement les professions excommuniées, — nous voulons dire dans leurs représentations et dans le cercle de la Députation nationale. Mais non ; on peut être certain que cette majorité abusera de sa puissance, comme le veut la nature humaine, pour fabriquer des lois absurdement iniques, alldnt à l'extermination, non seulement des représentations en minorité, mais aussi et surtout des professions correspondantes. L'équilibre intérieur du tout économique sera rompu, la Nation désorganisée; la ruine, la discorde intestine, le désespoir et la mort détruiront le corps social encore plus qu'ils ne font maintenant. Supposez, par exemple, comme il arriverait dans un pays tel que le nôtre, une écrasante majorité de laboureurs, et concevez, si vous osez le prévoir, ce que ces hommes à la vue bornée, impitoyables, feront des autres professions.

Les socialistes qui ont mis en avant l'idée de la Représentation professionnelle n'auront par conséquent meilleur parti à prendre que de rengainer leur utopie; elle vaut encore moins que l'officielle.

Nous venons d'examiner, Tune après l'autre, les deux bases sur lesquelles on a pu proposer d'instituer ce qu'on entend par la représentation d'un peuple. Nous avons vu qu'elles sont, aussi bien l'une que l'autre, irrationnelles en théorie, illusoires dans l'application. Voilà un résultat scientifiquement acquis.

Nous savons bien que par ce temps d'opportunisme un pareil résultat ne signifie pas grand'chose. On s'inquiète aujourd'hui fort peu si au point de vue de la spéculation une doctrine est en désaccord avec la science ou même si elle est désavouée par le sens commun. On est pratique. Malheureusement pour nos praticiens, l'histoire témoigne, n'en déplaise à leur opportunisme, que les constructions politiques, lorsqu'elles ne se fondent pas sur la science, sont en fait peu durables et qu'elles croulent bientôt par la base. On a beau vouloir et tenter, la vérité philosophique, pour cuistre que paraisse la philosophie, n'en est pas moins le seul terrain solide que l'intellect humain ait connu jusqu'à ce jour et par.conséquent le seul qui soit vraiment pratique. Mais nous ne sommes pas encore au bout.

Nous avons fait cette observation vulgaire que le premier des deux éléments, formé par les relations d'ordre territorial ou politique, et le second élément, né des relations économiques, sont liés inséparablement dans l'existence d'une société. Si donc vous voulez obtenir l'image réduite, ou, comme vous la nommez, la représentation de cette société, vous devrez à la fois, au même titre, calculer avec tous les deux. Car autrement vous n'aurez pris qu'une face des choses, vous ne dégagerez en

•conséquence qu'une demi-représentation, vous n'aurez* qu'une moitié d'image.' Pour l'avoir complète et réelle vous êtes obligé d'opérer simultanément et sur la base politique et sur la base économique. Voilà bien un autre problème! Nous avons discuté séparément l'un et l'autre moyen; nous les avons trouvés tous les deux impossibles et maintenant nous sommes condamnés, sous peine de ne rien faire de valable, à mettre en œuvre la combinaison de ces deux impossibilités; c'est, si nous pouvons le dire ainsi, l'impossibilité multipliée par elle-même, élevée à la deuxième puissance... Cette fois nous sommes au bout, et sans issue.

§ 5. — Lea minorités ne sont pas habituellement représentées.

Si nous quittons maintenant le point de vue rigoureux des conceptions métaphysiques, nous verrons que, même au sens vulgaire où on a coutume de l'entendre, la Représentation nationale est impossible parce que celle des minorités n'existe pas. Nos mécanismes de votation ne sont que des régularisations du droit violent de la force» Ces luttes électorales, puisqu'ainsi elles s'appellent, sont bien en effet des batailles. Coups de bulletins au lieu de coups de fusils. Et il se trouve des âmes naïves pour admirer cet état de conflit, qu'elles nous vantent comme la perfection d'un régime vraiment organique I

Les résultats sont également ceux que donne la fortune des batailles : pour les uns la victoire, la défaite pour les autres, l'application, vieille comme le monde, du vœ victis, l'oppression, l'écrasement, le massacre. Ceux qui ont combattu trente ans, au siècle où nous sommes nés, dans l'armée des vaincus savent s'il est doux d'en faire partie.

Privées des garanties élémentaires que l'état social -est censé donner, réduites aux conditions faites naturellement aux plus faibles par la sauvagerie primitive, les minorités sont livrées à la discrétion, peu clémente, des majorités victorieuses.

Malheur à ceux qui sont vaincus ! On viole leur foi, leurs traditions, on insulte leurs dieux, on livre leur patrie, on flétrit leur honneur, on prend leur pain, on les accule au désespoir, on les met en demeure de se soulever ou de périr, et alors on les extermine pour le même éternel motif de rébellion contre la souveraineté de la Représentation nationale.

Et quel moyen ont-ils de ne p^s se révolter contre cette soi-disant Représentation du pays où ils n'éprouvent que trbp qu'ils ne sont pas représentés; qui ment à leur égard aux lois les plus sacrées du pacte national ; qui ne sait rien de leurs besoins ou n'en veut rien savoir; qui les traite en peuple conquis parce qu'ils ont été vaincus dans la bataille du Suffrage; qui les affame et qui les tue parce qu'elle possède la force pour imposer la loi de son iniquité ? Ne dirait-on pas à entendre certains repus que les perturbateurs, comme ils les nomment bêtement, font les insurrections pour l'artistique plaisir de s'y faire fusiller? Quand on a vu les hommes de près, connu leur soumission innée au, pouvoir du fait accompli, leur égoïsme, leur lourdeur, leur poltronnerie intime; quand on a encore et surtout connu les responsabilités qui se dressent menaçantes devant eux, les liens multipliés qui les enchaînent et qui les retiennent; on se rend parfaitement compte de ce fait indéniable que, si les rébellions finissent par éclater, elles ont alors été dix fois nécessitées. Ce sont les Pouvoirs qui les font. Évidemment. Qui est-ce qui abuserait de la force si ce n'étaient ceux qui l'ont en main ! Le peuple, ayant sa vie à gagner, ne demande

pas plus la révolution qu'il ne veut la guerre. Voyez à preuve l'histoire de ce siècle et de tous les siècles. Les insurgés ont toujours raison.

Provinces réduites par les armes, ravagées, dépeuplées; villes prises d'assaut et mises à sac; proscriptions qui dépassent le chiffre de cent mille victimes, décapitent la Nation et nous poussent violemment sur la pente de la décadence où nous roulons d'une chute fatale; massacres dont l'énormité fut à peine égalée aux plus sombres époques de l'âge chrétien et monarchique , voilà ce que nous voyons en France à partir du début de la Révolution jusqu'à la date la plus récente, depuis que le système représentatif a établi son règne. Voilà le fruit du régime qui nous, gouverne ; voilà notre droit politique.

Ces exécutions sans pitié sont, dira-t-on, nécessitées par la crise de transformation que nous avons à traverser. Soit; nous y consentons. Nous ne sommes pas de ceux qui demandent ni peut-être de ceux qui feraient grâce. Mais au moins qu'on le déclare franchement et qu'on ne vienne pas nous donner cette lutte de Peaux- Rouges pour les conditions d'un état normal et régulier. Égorgeons-nous, à la bonne heure, si cela doit ainsi se faire ; mais la férocité suffît ; n'ajoutons pas la dérision.

S fi. — Expédients proposés suas résultat pour garantir la représentation des minorités. — Procédé de Hare.

Cette .immolation des minorités a dû nécessairement appeler la sollicitude des spécialistes qui font des questions de droit public leur occupation habituelle. Pour les soustraire à l'écrasement qu'elles subissent ni plus ni moins que dans les siècles barbares, pour obtenir en

leur faveur les garanties qu'elles doivent avoir dans les sociétés civilisées, on a mis en avant plusieurs procédés. Le plus connu, celui qui peut être pris pour type, a été fort préconisé, surtout de l'autre côté de la Manche, où il fut inventé, sous le nom de système électoral de Hare.

Voici l'exposé qu'en a fait l'illustre économiste anglais Stuart Mill dans son ouvrage intitulé Le gouvernement représentatif. Nous ne pouvons mieux, sans doute que de le reproduire ici.

t Dans le système proposé par Hare, l'unité représentative, c'est-à-dire la quantité d'électeurs ayant droit à un représentant, serait déterminée par le procédé ordinaire dont on se sert pour tirer des moyennes, le nombre des* votants étant divisé par le nombre des sièges dans la Chambre ; tout candidat obtenant cette quotité serait élu représentant, encore que cette quotité se composât de votes épars çà et là dans un grand nombre de collèges électoraux. Les votes seraient, comme à présent, donnés localement; mais tout électeur serait libre de voter pour tout candidat, dans quelque partie du pays que ce candidat fût présenté. Donc, les électeurs qui ne voudraient être représentés par aucun des candidats locaux pourraient aider de leur vote à la nomination de la personne qui leur plairait le mieux parmi toutes celles qui, dans tout lé pays, se seraient mises sur les rangs. De cette façon, on donnerait de la réalité aux droits électoraux de la minorité, qui, de l'autre façon, en est virtuellement dépouillée. Mais il est important que, non seulement ceux qui refusent de voter pour des candidats locaux, mais encore ceux qui votent pour eux et qui sont battus, trouvent ailleurs la représentation qu'ils n'ont pas réussi à obtenir dans leur propre district. C'est pourquoi on a imaginé de faire déposer à chaque électeur une liste de votes contenant

plusieurs noms, outre celui de son candidat préféré. Le vote d'un électeur ne servirait qu'à un candidat; mais si l'objet de son premier vote échouait dans sa candidature faute d'avoir obtenu la quotité, le second serait peut-être plus heureux. »

« L'électeur pourrait porter sur la liste un plus grand nombre de noms, dans l'ordre de sa préférence, de façon à ce que, si les noms qui sont en tête de sa liste n'obtiennent pas la quotité ou l'obtiennent sans son vote, le vote puisse néanmoins être employé au profit de quelqu'un dont la nomination en sera aidée. Afin d'obtenir le nombre de membres voulu pour compléter la Chambre et aussi afin d'empêcher les candidats très populaires d'absorber presque tous les suffrages, quelque nombre de voix qu'un candidat pût obtenir, on ne lui en compterait pas plus que la quotité voulue pour sa nomination; les autres électeurs qui auraient voté pour lui verraient compter leur vote à la première personne qui, sur leurs listes respectives, en aurait besoin et qui pourrait, avec ce secours, compléter la quotité. Pour déterminer, entre tous les votes obtenus par un candidat, lesquels seraient employés à sa nomination et lesquels seraient donnés à d'autres, on a proposé plusieurs méthodes, dont nous ne parlerons point ici. Naturellement un candidat garderait les votes de tous ceux qui ne voudraient pas être représentés par un autre ; et pour le reste, tirer au sort serait un. expédient très passable à ' défaut de mieux. Les listes de votes seraient remises à un bureau central, où les votes seraient comptés, puis cotés, hiérarchisés par premier, second, troisième, etc. La quotité serait allouée à tout candidat qui pourrait la parfaire jusqu'à ce que la Chambre fût complète, les premiers votes étant préférés aux deuxièmes, les deuxièmes aux troisièmes, et ainsi de suite. Les listes de votes, et tous les éléments du calcul seraient placés

clans des dépôts publics et accessibles à tous les intéressés; et si quelqu'un, ayant obtenu la quotité voulue n'avait pas été nommé, comme c'était son droit, il lui serait aisé de prouver la chose * . » "

Comme le lecteur français est plus difficile à servir que celui de l'autre côté de l'eau, nous croyons utile d'ajouter à cette exposition lumineuse quelques explications qui lui permettent, ce qu'il exige, de saisir sans travail la question proposée à son intelligence.

Dans le mécanisme d'élection dont il s'agit, on relève pour l'ensemble du pays le nombre total des votants, on le divise par celui des députés à élire, et Ton a ainsi ce qu'on appelle le quotient électoral.

Supposons par exemple, afin d'avoir un calcul simple, que le chiffre des votants pour toute la France se soit élevé à huit millions (8,000,000), le nombre des députés devant être de quatre cents (400). Le quotient électoral se trouve être par conséquent de vingt mille (20,000).

Pour faire d'un candidat un député, il faut 20,000 suffrages, nombre réglementaire, ni moins ni plus. Chaque votant écrira sur son bulletin le nom qui a sesprédilections; il sera libre de prendre son homme soit dans la localité même où il vote, soit partout ailleurs. On recensera les votes émis, et autant on aura de noms réunissant 20,000 suffrages, autant à mesure on colloquera de représentants du pays. Ce chiffre dépassé, le& votes de surcroît ne compteront plus.

Voilà l'idée première. Elle est simple; elle est même simpliste; elle est bien britannique.

Seulement, comme il arrive en général pour toutes les conceptions qui ne s'élèvent pas plus haut que le-

1. Stuart Mill, Le gouvernement représentatif, chap. III. Traduction Dupont-White.

terre-à-terre de l'empirisme, la chose deviendra compliquée dans l'exécution plus qu'elle ne le semble théoriquement.

Le vote est en principe, comme on le voit, uninominal. En fait, le vote de l'électeur sera un bulletin de liste; — par la raison que, s'il ne veut pas s'exposer à perdre sa voix, il devra au nom qui exprime vraiment ses préférences adjoindre plusieurs autres noms, qui seront pour lui des candidatures supplémentaires ou de pis-aller. Car autrement son vote pourrait, ne portant qu'un nom, devenir nul en deux cas : d'abord lorsque le quotient serait déjà obtenu avant qu'on arrive au recensement de son bulletin, ensuite, et au contraire, si son candidat ne parvenait pas à réunir sur toute la surface du pays ledit quotient électoral.

Donc on relèvera tous les noms des candidats dans Tordre des chiffres de suffrages qu'ils auront pu obtenir; et les 400 premiers, à mesure qu'ils en auront chacun 20,000, seront inscrits comme élus.

Sans vouloir le préconiser avec l'espèce d'enthousiasme qu'y apporte l'auteur que nous venons de citer, on peut sans doute beaucoup dire, surtout en Angleterre — car tout avantage est relatif — à l'appui de cet expédient. Tout d'abord il atteint son but en ce sens qu'il assure en effet une représentation parlementaire à tous les intérêts groupés dont l'importance numérique est suffisante pour qu'ils ne soient pas négligés comme matériellement négligeables. Ajoutons qu'il concorde par plusieurs endroits avec l'esprit de nos peuples modernes. Il suppose assez de paperasserie, qui rentre dans leurs habitudes; il se montre assez arbitraire, assez ingénieusement factice pour plaire à leur byzantinisme. Il doit leur être moins répulsif que s'il les mettait dans le droil chemin, qu'ils ne connaissent plus, de la nature et de la vérité.

Reconnaissons de plus qu'il e.4 simple... pour des savants, surtout positivistes, accoutumés à s'enchevêtrer dans des amas inextricables de faits et de chiffres avec le parti-pris de n'y laisser entrer la lumière d'aucune intelligence qui en éclaire la confusion.

Mais si le système peut être simple pour des savants, il est beaucoup trop compliqué pour l'inhiant troupeau dont le suffrage fait les députations. Nos électeurs souverains, qui n'ont jamais guère su comment ils votent, ne le sauraient plus du tout. Faire le relevé de leur* bulletins serait peut-être moins difficile que de calculer l'orbite d'une comète. Ce dépouillement n'en serait pas moins une opération laborieuse, et dont le contrôle serait également laborieux. Malgré tout ce qu'il a voulu dire, Stuart Mill n'a pas levé l'objection.

Aussi la découverte qu'il saluait assez naïvement comme l'accomplissement de l'idéal représentatif en est-elle toujours au même point depuis plus de vingt ans qu'elle est faite. Elle n'a pas eu de propagation, parce que, en définitive, elle est impratique.

Cette objection n'est pas la plus grave. Le grand reproche qu'il faut adresser au système de Hare est qu'il ne saurait exister qu'à la condition de produire la délocalisation électorale. Pour arriver à ce que le pays soit intégralement représenté, il commence par le mettre en capilotade. Ceci n'a rien qui doive surprendre. Quand on poursuit le but impossible d'ajuster la représentation à la nation, nécessairement on se trouve amené, quel que soit le procédé, à les altérer Tune ou l'autre ou toutes les deux.

On a beau nous répondre superbement, avec Stuart Mill, que les députés ne représentent pas surtout des pierres et des moellons, mais bien des unités humaines; d'accord. Les députés représentent des unités humaines ; mais ces unités ne doivent pas être des abstractions; et

que sont-elles autre chose si vous les détachez de leurs corrélations géographiques et naturelles, soi ou moellons, par où elles tiennent à la réalité, par où elles ont leur existence personnelle et sociale, par où elles sont vivantes? Les unités humaines s'affirment et fonctionnent dans des conditions matérielles que vous ne devez pas supprimer.

Lorsqu'on veut, comme disent les artistes, réduire une figure, une statue, on commence par en prendre exactement toutes les mesures, puis on les calcule à l'échelle de la réduction projetée; on construit là-dessus la copie et sur cette copie on fait le moule. On ne s'avisait pa& qu'il existe un autre moyen, qui est celui-ci : Vous pulvérisez la statue, vous la malaxez en bouillie, puis vous prenez de la pâte ce qu'il faut pour remplir un moule préparé dont vous avez déterminé la capacité comme il vous a plu, au gré de votre arbitraire. Ce qui en sort s'appelle, dans la langue politique, [une image réduite du pays, une représentation,, Voilà le procédé de Hare.

Le système de Hare n'a pas pu même essayer de résoudre le problème fondamental du gouvernement représentatif sans en altérer les données. Ce n'est pas sa faute. Il n'a pas résolu le problème et aucune ingéniosité ne le résoudra, parce qu'en effet il est insoluble. Et le problème est insoluble, parce que l'idée de la représentation, ce qu'on ne veut pas voir, est en ellemême une conception fausse, une pure impossibilité.

Le procédé que nous venons d'examiner, moyen tout empirique, ne saurait être, visiblement, qu'un palliatif. Il n'est pas d'un emploi universel. Son application n'est possible que dans de certaines conditions. Si, par exemple, il cadre bien avec le scrutin de liste, on ne voit pa& qu'il soit susceptible d'être adapté au scrutin à la fois-

local et uninominal; et c'est par où, comme tout système de votation qui ne respecte pas les corrélations de nature locale, il disloque le pays. Le fait est assez grave par lui-même, et plus grave encore la portée de ses conséquences ; tout particulièrement dans une société politique telle que la nôtre, le vote en bloc, Yochlocratie, étant tout ce que Ton peut concevoir de plus opposé à l'organisation de l'ordre républicain.

Si nous voulons maintenant aller au fond des choses, nous devrons ajouter que tous les correctifs dont pourra s'aviser l'esprit d'empirisme ne feront généralement que déplacer la difficulté. Alors même qu'au point de vue de la Représentation parlementaire, ils donneraient arax masses opposantes une apparence de satisfaction, les résultats définitifs ne changeront pas sensiblement, car les représentants des minorités seront eux-mêmes dans l'assemblée représentative en condition de minorité. Cela signifie que les populations dissidentes, au lieu d'être simplement exécutées en une seule fois, sur le champ de bataille du Suffrage, le seront en détail, à la Chambre, dans la personne de leurs mandataires, lesquels auront de plus sanctionné, parle fait de leur soumission parlementairement obligée, l'exécution qui les frappera.

La protection que les minorités ont été censées obtenir se trouvera ainsi le plus souvent réduite à fort peu de chose, même à rien et à moins encore. Leur chaîne, au lieu qu'elle soit relâchée, se trouvera plutôt raccourcie.

Pourra-t-on, pour parer à ces conséquences, introduire le système de Hare dans la législature elle-même? Présidera-t-il, par exemple, à l'élection des commissions et surtout, quand nous aurons enfin acquis l'intelligence et la pratique du fonctionnement républicain, à la nomination de la commission de gouvernement? Il se peut

qu'on Tessaie, Mais le travail d'approximation auque on se livrera sera toujours, et de plus en plus, insuffisant, retardataire. Toutes les applications du système de Hare ou de tout autre, analogue ou dérivé, ne feront pas une adéquation. Les empiriques, dont la prétention est d'arriver, par le moyen de ces artifices, à réaliser dans sa plénitude la représentation nationale, nous font l'effet de ceux qui voudraient évaluer d'une manière exacte la surface du cercle, en mesurant celles que présentent les figures rectilignes inscrites à l'intérieur. Ils auront beau multiplier et calculer les constructions, ils ne feront pas que le carré et ce qui en dérive prenne jamais la nature du cercle.

Leurs supputations approchées peuvent suffire dans l'application ; mais ceci ne touche pas au principe ; le cercle n'est pas un carré.

Nous ne devons pas, en effet, oublier que nous sommes en ce moment dans le domaine de la théorie. Ce n'est que du principe qu'il s'agit, et pris dans sa rigueur. Et notons bien que l'application de la théorie politique est plus stricte que celle des sciences qu'on appelle exactes, comme s'il en était d'inexactes. 11 n'y a plus ici de conventions pratiques, il n'existe plus de suppléances auxquelles on puisse avoir recours. Il faut que tout jaillisse franchement, comme d'une source d'eau vive, des profondeurs du vrai, ou les choses n'iront jamais bien. Il faut que les conséquences qui sortent des principes s'adaptent d'elles-mêmes, sans fiction, aux conditions précises de la réalité. L'impossibilité flagrante de conformer adéquatement à ces conditions, en dépit des efforts que l'on a tentés, les applications du système représentatif démontre simplement que le système est contradictoire, que l'idée de la Représentation est en elle-même une conception factice, invraie.

On ne réalise pas pratiquement l'utopie de la Hepré-

sentation ; c'est qu'en effet cette conception n'est pas de celles qui ont de quoi cadrer avec le monde réel ; c'est que le cercle n'est pas un carré.

§ 7. — Étouffe ment des minorités numériquement trop faibles

qui font pourtant l'avenir.

Sans parler des rognures électorales éparses dans le pays, qui ne parviendront pas à faire corps pour former une députation, il existe une catégorie de minorités que toutes les combinaisons de Hare qui peuvent être inventées ne sauront jamais préserver. Cette lacune est d'autant plus grave que si elles sont numériquement peu importantes, elles valent beaucoup par la portée de leur signification. Ce sont elles, en effet, qui, à chaque époque, dégagent le postulat de l'époque suivante; en elles est le germe de l'avenir. Mais elles se trouvent être en même temps trop insaisissables pour qu'un mécanisme de protection électorale fasse rien en leur faveur. Comme les ferments dans l'organisme, imperceptibles, qui ne tardent pas à transformer toute son économie, leur importance ne réside pas dans leur quantité numérique ; elles valent par la puissance de leur virtualité.

Si nos polices, qui sont déjà fort remarquables, étaient encore un tant soit peu plus perfectionnées, nous aurions cet heureux résultat : les idées qui voudraient se faire jour seraient à mesure et en peu de temps, bien avant d'avoir atteint le chiffre de 20,000 adhérents, disciplinairement étouffées. L'idéal du bon ordre serait réalisé. Nargue de l'immanence du progrès social et autres nigauderies humanitaires, nos civilisations seraient promptement descendues à un degré d'abêtissement tout à fait admirable, dépassant tout ce qu'on peut rêver.

Gomme cette perfection des polices n'existe pas jusqu'à présent, les mêmes minorités dont nous parlons restent en attendant ce qu'elles furent à toutes les époques, le scandale des esprits pondérés et graves, pénétrés des doctrines classiques, attachés aux saines traditions. lis leur imputent de siècle en siècle, depuis que le monde a commencé, de faire et d'éterniser le trouble. Sans elles, aucune force indiscrète ne dérangerait la correction des Sociétés, alignées au cordeau des lois. Les Nations seraient des masses inertes que ne viendrait plus altérer sans cesse l'action importune de la vie. Elles se putréfieraient sur place, tranquillement, à perpétuité. *.

Les esprits pondérés prennent l'effet pour la cause. C'est aussi dans leur tradition. Les éternels perturbateurs ne produisent point l'agitation des sociétés; ils ne font qu'exprimer le besoin de leur activité organique et l'effort de leur développement. Ils n'en sont pas moins scandaleux. Ils le sont même d'autant plus qu'ils finissent par avoir raison et que les esprits graves, qui dévouent à l'exécration leurs minorités alors qu'elles sont faibles, ne manquent pas de proclamer ensuite, quand elles ont prévalu, qu'elles ont été les instruments d'une direction providentielle.

On ne saurait méconnaître que ces palinodies sont fâcheuses pour les esprits graves. On conçoit qu'ils doivent éprouver une irritation naturelle quand ils voient ces minorités, si peu nombreuses qu'elles commencent par ne pas compter, généralement extravagantes, flétries par l'opinion et frappées par les lois, tenir tête à l'opi* nion et à l'autorité légale, déclarer impertinemment que le souverain n'est qu'un imbécile, que ses lois valent ses opinions, et que ses représentations le représentent bien en ce sens qu'elles ne savent également ce qu'elles disent. Tout cela est sans doute on ne peut plus irré* vérencieux.

Nous ajoutons un résultat, assez malencontreux pour les applicateurs des lois, obligés, ainsi qu'ils le sont, par l'agression des mêmes minorités perturbatrices, de rendre des jugements de répression et de salut social. Or ces arrêts conservateurs, qui deviennent toujours burlesques ou odieux dans l'avenir, le semblent aussi dans le passé. On ne peut douter par conséquent, malgré la puissance matérielle dont il dispose pour commander le respect dans le présent, qu'une atteinte profonde soit ainsi portée à la majesté du pouvoir judiciaire.

Pour ceux que Dieu fit naître légaux, vénérateurs des lois, des corps légiférants qui les fabriquent, des pouvoirs judiciaires qui les appliquent et de Sa Majesté le Peuple de qui elles sont censées émaner, les faits que nous venons de rappeler doivent être le dernier degré du scandale. Pourtant sans ces minorités factieuses et scandaleuses où serions-nous en ce moment? Au lieu de tenir haut leurs drapeaux et leurs protestations, ainsi qu'elles l'ont fait d'âge en âge, fortes de la foi ins tinctive qui les meut contre l'autorité des nations et de leurs lois, supposons qu'elles se fussent soumises, correctement, comme c'était leur devoir, au verdict formulé des peuples, au jugement souverain de l'opinion exprimée par ses ayant-cause, — il importe peu sous quels noms quand ils procèdent de son esprit ; — supposons ce règne correct de la légalité ; où serions-nous, nous le demandons encore, à l'heure qu'il est ?

S'il n'avait jamais existé que des chrétiens pieux, de bons sujets, des citoyens légaux, au fond de quel insondable abîme.d'ignorance, de bêtise et d'iniquité ne croupirions-nous pas maintenant? C'est depuis que le monde est devenu « maulvais garson » qu'il prend la mine de vouloir être un peu moins inique et moins bête. Les minorités décriées, qui sont, de siècle en siècle, sous tant de noms également odieux, écrasées pour toujours

renaître, ont été en toute vérité, comme les appelle expressivement Tan tique sagesse, « le sel de la terre> sal terrœ » sans lequel les sociétés tomberaient en pourriture.

Combien de républicains étions-nous en France avant 1830? Combien dix ans après, sous le règne de Louis-Philippe? quels moyens de protection électorale, s'il en avait été question à cette époque-là, auraient pu garantir nos groupes microscopiques, noyés dans la masse du pays? Et de quelle réprobation ne flé- Irissaitii pas alors ces idéologues turbulents, qui avaient de tous les torts le plus impardonnable, celui d'avoir raison trop tôt et contre qui ne doit jamais se tromper.

Ils chantaient l'aurore, qu'ils voyaient, quand la masse des dormants voulait encore dormir. La République, dont ils étaient les annonciateurs mal-venus, cette utopie contradictoire au passé de la France, à ses traditions, à ses mœurs, à son génie, à son importance nationale, est pourtant, aujourd'hui, le régime qui la gouverne. Où serait-elle à présent, cette République, où seraient les hommes de légalité qui la dirigent si, comme le voulaient autrefois, il y a une quarantaine d'années, leurs authentiques prédécesseurs, on avait réussi, en supprimant quelques brouillons, à cuire l'idée dans sa coquille?

On se rappelle la surprise de Février, quand nous nous emparâmes du pouvoir et de la France... par un coup de main. Une poignée d'audacieux, qui n'avaient guère une autre valeur que de n'avoir pas pour l'intégrité de leur peau un culte exagéré, avait suffi à cet exploit. On sait aussi comment le pays, étonné un instant, ne tarda pas à se reconnaître; on sait comment le suffrage populaire, déchaîné par nous à nos risques, fit la première preuve de sa force en se ruant, tête baissée, contre nous.

Avec quel ensemble il donna, en 1848, au 10 décembre, en beuglant le nom du neveu de l'Empereur, qui ne Tétait même pas, — c'est le plus drôle, — et que la Nation qui l'intronisait ne connaissait pas autrement, mais qui devait balayer l'usurpation républicaine, odieuse au sentiment de la France, pour lui refaire le militarisme, cher à son cœur! Tel fut, implicitement, le mandat qu'elle chargea cet inconnu de remplir, d'ailleurs, peu soucieuse des moyens, honnêtes ou scélérats ; il avait carte blanche. Le Corps électoral et son Elu étaient de pair pour se correspondre.

Ce premier plébiscite devait être confirmé, après le coup du 2 décembre, par une demi-douzaine d'autres oracles du Suffrage, plus ou moins plébiscitaires. Pendant dix-huit années, à la veille de sa chute comme au lendemain de son avènement, l'Empire de Napoléon III était acclamé par un nombre invariable de sept millions et demi de suffrages. Quelle affirmation fut jamais aussi grandiose? Quel aveu aussi péremptoire? Quel homme aura été plus que le héros de Boulogne et de Sedan l'Elu du Peuple, l'Oint d'une Nation?

En bonne orthodoxie, nous étions condamnés; en bonne démolâtrie, nous devions nous soumettre. Devant ce résultat éclatant, nous devions renoncer sans ambages à nos erreurs, nous repentir d'avoir cru à In Liberté, abjurer la Justice que nous avions revendiquée. Nous ne nous sommes pas soumis.

Nous n'avons pas voulu admettre que l'aveu d'un peuple autorise la violation de la foi publique ; nous avons pensé au contraire que l'acclamation du parjure constate l'indignité du peuple.

Nous avons donc ainsi regardé comme nul le vote réitéré de sept millions et demi d'hommes.

Nous ne nous sommes pas soumis. Nous nous sommes déclarés, au nom des principes supérieurs qui sont

ceux de la droiture et de l'éternelle honnêteté, dont ce peuple n'avait pas le discernement, nous nous somme» déclarés rebelles à la Nation. Nous l'avons souffletée pendant dix-huit ans, dans la personne de son Elu, en lui jetant à la face le crime de foi-mentie qu'elle avait fait sien; nous lui avons craché au nez notre mépris, qu'elle avait mérité.

Alors, après dix-huit années, le Juge suprême dont les arrêts ne souffrent point d'opposition, parce qu'ils sont l'expression de la nécessité, a enfin rendu son verdict, cassant le jugement répété du Suffrage. L'événement a donc prononcé et sa sentence est sans appel. C'était nous, la poignée de factieux, qui avions raison, la France qui s'était fourvoyée.

Il en résulte, à l'heure où nous sommes, que notre résistance prolongée, scandaleuse, à la Volonté nationale est notre honneur devant l'histoire.

Le [Peuple, débouté en fin de compte, dans ses prétentions ignorantes et ses obstinations perverses, n'a» pas seulement payé les frais, subi l'amende» Les loisqu'on ne viole pas, celles des choses, ont leur sanction ; il en a fait l'expérience. Il avait encouru une castigatton matérielle ; cette castigation l'a frappé ; il a passé sous l'expiation. La destinée est inflexible.

Aux époques primitives, dans les sociétés simples q;uî existaient alors, on ne connaissait pas ce respect convenu de la sagesse populaire que l'on affecte de nosjoursi On voyait assez naïvement pour ne pas encore ignorer qu'au-dessus des nations, ou au-dessous, il existe une puissance plus forte, dont elles ne sont que les instruments, qui donne aux peuplés comme aux rois «de grandes et terribles leçons ». Aujourd'hui, on ne croit plus en Dieu, ce n'est pas nous qui le regretterons, mais on est censé croire au Peuple. Mysticisme pour mysticisme, ce n'était pas la peine d'en, changer

pour prendre une foi qui serait si bête si elle n'étaiÉ pas un mensonge. Lorsqu'autrefois un peuple s'engageait de parti-pris dans les errements de la fausseté, ses Voyants, qui ne ménageaient pas leurs expressions, ne se faisaient faute de lui dire que, s'il s'obstinait dans la voie de sa perdition, si, t revenant comme le chien à son vomissement », il s'attachait à ses erreurs, Jéhovah sentirait s'échauffer ses oreilles et ne tarderait pas à le fouailler; — ce qui arrivait nécessairement- Nôtre peuple français a passé par là. Il a été durement châtié, pas plus qu'il ne méritait de l'être. Les fils de sesplébiscitants, prisonniers en Allemagne, ont pu quelque peu y connaître par leur propre expérience les douceurs de l'exil et les aménités de la déportation, qui semblaient parfaites à leurs pères quand le pouvoir césarien, applaudi par eux, frappait sur ces gens de sac et de corde qu'ils honnissaient de confiance sous le nom maudit de Républicains.

Voilà les faits; ils sont connus 1 Mais a-ton saisi ce qu'ils veulent dire? Gar on comprend que si nous revenons sur eux, ce n'est pas pour le vain plaisir de récriminer contre le cours fatal des choses.

La question a plus d'importance. Qu'est-ce donc, nous le demandons maintenant, que cette Souveraineté nationale qui se fait participante du crime, solidaire de la foi-mentie et contre laquelle il peut être louable de se déclarer en révolte? Qu'est-ce que ce Peuple infaillible qui se prend pour dupe, qui se fourvoie et qui se fait châtier? Qu'est-ce que ces Représentations inviolables, fortes de majorités compactes, dans lesquelles la Nation a mis ses complaisances, que la justice des événements jette un beau jour dehors, à coups de pied n'importe où, sans que personne songe le lendemain à réclamer en leur faveur? Qu'est-ce que le Peuple? Qu'est-ce que sa Représentation? Qu'est-ce que

leur Souveraineté? et qu'est-ce que le Droit public?

Il existe donc, immanente à l'existence des Sociétés, une force indépendante des majorités, irrespectueuse des lois qu'elles font, supérieure au Peuple, au Suffrage, aux Représentations nationales, et qui serait supérieure aux Sociétés elles-mêmes si elle n'était pas identique à l'intimité de leur essence.

S'il est de fait que la force dont nous parlons, qu'on est obligé d'invoquer en dernier recours, régit les destinées des peuples dans le cours de leur évolution, il est également nécessaire que cette même forôe, à tous les moments de la durée, règle le jeu de leur existence. S'il est reconnu qu'elle y préside dans la succession des instants, il faut bien aussi qu'elle le fasse à cbaque instant de la succession.

Donc c'est en elle seule que réside véritablement, en elle que doit être éherché le principe du Droit politique.

Déterminer ce qu'est cette force n'est pas une petite entreprise ; une pareille détermination résume toute la science politique. Tel n'est donc pas l'objet de ce livre. Cette tâche est celle que nous aurons ultérieurement à poursuivre, autant que nous en aurons le loisir, dans la suite des autres études que nous pourrons avoir l'occasion de publier. Il nous suffît pour l'heure actuelle d'avoir établi solidement que le principe du Droit politique n'est point là où il est aujourd'hui convenu de le placer, dans la volonté des Nations, dans l'instrument parlementaire qui est censé les représenter et qui en fait ne représente rien parce que la Représentation n'est pas chose qui puisse exister.

§ S. — Les majorités électorales peuvent elles-mêmes ôlre annihilées par les minorités.

A l'opposé de la vérité, dont le caractère est toujours simple, la fausseté se montre volontiers, pour le bonheur de ceux qui l'aiment, ingénieuse et féconde en combinaisons surprenantes. Ici prendra sa place une des curiosités les plus singulières qui existent. Que sous le régime parlementaire, les minorités plus ou moins récalcitrantes, plus ou moins importantes par leurs proportions numériques ou par leur signification soient opprimées, annihilées, soit ; on en a pris l'habitude et la chose paraît naturelle. Mais que dira-t-on si Ton est obligé de constater que les majorités elles mêmes, par un renversement des idées et des rôles qui est un paradoxe, en peuvent venir au point de se trouver non moins écrasées par les minorités?... Nous parlons des majorités constatées comme le veut le système, par les chiffres, matériellement. Voilà pourtant ce qui arrive. Feu Girardin,dans sa brochure sur leSuffrage, intitulée Y Unité de Collège, en a présenté un exemple qui est remarquable.

S'il n'y avait rien de plus dans cette supposition que la fantaisie ingénieuse d'un esprit subtil, la chose ne vaudrait sans cloute pas qu'on s'y arrête. Mais il est évident que de telles combinaisons peuvent parfaitement se réaliser. C'est par où celle dont nous parlons offre un véritable intérêt.

L'auteur imagine un pays où deux partis de force inégale sont en compétition, les Noirs et les Blancs. Le même pays est partagé en dix collèges électoraux. Les Noirs ont la majorité dans un plus grand nombre de collèges, mais ces majorités ne sont nulle part excessives. Les Blancs dominent dans un moindre nombre, mais avec

-des majorités qui sont généralement plus fortes et dans •quelques-uns écrasantes. De sorte que, si Ton met ensemble leurs fortes minorités des collèges où ils ne remportent pas et les fortes majorités de ceux qui leur appartiennent, on voit qu'ils sont en plus grand nombre dans la totalité. C'est-à-dire que si l'on votait plébiscitairement, dans le pays pris en bloc, sans distinction 4e collèges, les Blancs obtiendraient l'avantage. Ils possèdent en un mot la majorité électorale. Il n'en est pas moins vrai que, par suite de la distinction des collèges électoraux, ils obtiendront dans l'Assemblée représentative un moindre nombre de sièges que leurs adversaires; ils n'auront pas la majorité élective. Voilà ce -que montre le tableau ci-après, où les chiffres, arrangés pour faire toucher la chose du doigt, pourraient l'être aussi bien de beaucoup d'autres manières.

« Supposons un million d'électeurs divisés en dix •collèges de 100;000 électeurs chacun.

Preuve :

1er collège. . .

48,000 votes blan

ics, 52,000

260,000 voles blancs, 340,000 votes noirs.

« Les Noirs ayant eu partout la majorité dans les six premiers collèges, quoi qu'il arrive dans les quatre -autres collèges, la majorité des élus leur est assurée.

Gon Ire-épreuve :

7e collège. . . 69,000 votes blancs, 31,000 votes noirs.

340,000 votes blancs, 60,000 votes noirs.

« Ainsi donc, €00,000 voix n'ont pu élire que quatre députés blancs ; 400,000 voix ont suffi pour élire six députés noirs,

« Et, après l'élection, les six députés noirs seront censés représenter la majorité d'un peuple composé de 600,000 Blancs et 400,000 Noirs!

« Voilà cependant à quels résultats, à quelles conséquences, à quelles méprises, à quelles erreurs, à quels eontre-sens peut donner lieu le fonctionnement électoral qui est «n règne à notre époque !»

Il est vrai de dire que Girardin, dont le but n'était pas du tout le nôtre, ne faisait ressortir cette anomalie du vote fractionné que pour préconiser l'excellence de son Unité de Collège. Mais il tombait, en l'exagérant au dernier degré, dans le défaut radical du procédé de Hare, celui où tomberont forcément tous les rêveurs qui s'attacheront à l'utopie de la Représentation intégrale, II délocalisait le Suffrage, Par une erreur commune à une époque où l'on n'a plus le discernement, qu'il avait moins que personne, de la fiction et de la réalité, il supprimait tous les rapports géographiques sans lesquels une nation n'a plus qu'une existence nominale. Pour que le Pays fût représenté, il commençait par le détruire.

Ajoutons maintenant à ceci toutes les combinaisons, également surprenantes, auxquelles pourra donner naissance dans la Législature une fois nommée, avec «es divisions, coalitions, abstentions, votes d'intrjgue ou de surprise, etc., le jeu complexe à l'infini de linsr Irument parlementaire ; nous arriverons à ce résultat que, sous ce régime qu'on appelle des majorités, il n'est le inoins du monde assuré qu'elles fassent effectivement la loi; il n'y a pas du tout certitude que, par un retour paradoxal, les majorités ne se voient pas de temps en

lemps annihilées par les minorités, comme le sont celles-ci d'ordinaire ; il n'est pas impossible qu'une mesure de la portée la plus grave, imposée au pays de par la prétendue volonté nationale très correctement énoncée, ne procède en réalité, et par une filière peu directe, que d'une minorité infime dans le Parlement et dans le Pays. — Il est également vrai que suivant les circonstances cela pourra être tout aussi bon...

Seulement celte question demeure toujours : Où est la base du Droit public?

Dans la rigueur du terme et de la logique, la représentation élective supposerait toujours Y unanimité électorale. Une seule voix opposante doit suffire pour la rendre nulle. Ainsi que Ta dit fort justement J.-J. Rousseau, de quel droit quatre-vingt-dix-neuf, qui veulent l'erreur, l'absurdité, l'iniquité, la tyrannie, décideraientils pour un, qui n'en veut pas? — Ce n'est rien, dit-on, en pratique. — Soit; mais nous sommes ici, ne l'oublions pas, sur le terrain de la théorie. Or, en théorie stricte et aux yeux de quiconque est encore aujourd'hui capable de comprendre ce que c'est qu'une discussion de principes, l'observation est écrasante pour la prétention du système représentatif, n'allant à moins qu'à démontrer l'inanité de la représentation en tant que principe de spéculation politique ; — tout ce que nous voulons établir pour le quart d'heure.

Il est clair à présent que ceux qui nous parlent depuis si longtemps de Représentation nationale et d'image réduite du Pays n'oiatde leur vie réfléchie ce qu'ils redisent quotidiennement. Ces derviches politiques, chapelettant leurs formules, ne doutent vraiment de rien ; ils sont de force à mettre Asmodée dans une bouteille. Une science un peu plus rigoureuse que celle des Académiciens

nous apprend ce qu'il en faut penser. Non, vous ne trouverez pas de procédé pour condenser la vie d'un peuple dans les murailles d'une Chambre, haute ou basse peu importe, aire de vautours ou poulailler. On ne représente pas un pays. Vouloir enfermer une Nation dans une Assemblée, chercher, ainsi que nous le disions tout à l'heure , la quadrature du cercle, sont des prétentions du même ordre. Ce sont choses qui se répugnent par essence et nature et sans communauté de rapport. Nous concluons que l'idée du régime représentatif ne peut, dans la pratique, mener à aucune solution ; nous concluons qu'elle doit dériver nécessairement dans l'illogisme, par la raison qu'elle est en elle-même une idée fausse. Il a pu exister des mascarades qualifiées de Représentations; il n'exista jamais, dans la rigueur de la. définition, un vrai Gouvernement représentatif. Un tel gouvernement ne peut même pas se concevoir. Passé au crible de l'analyse, le Parlementarisme n'est rien qu'une vue de l'esprit, disons le mot vrai, une utopie. Il est sans valeur scientifique; d'où nous sommes fondé, dès maintenant, avant même d'entrer dans les faits, à prévoir qu'il sera pratiquement impossible.

S 9. — Prévarication habituelle des prétendus Représentants. — Faux-semblants du mandat impératif et de la reddition de comptes.

Ceci nous éclairera nettement, comme une sorte de révélation portant la lumière dans le chaos des faits politiques, un fait monstrueux et vulgaire, qui ne laisse pas d'être scandaleux bien que passé depuis longtemps, et chez plusieurs peuples, dans la routine des mœurs publiques. Nous entendons parler de cette ordinaire violation des engagements les plus formels que prennent

îes représentants vis-à-vis de leurs représentés, prévarication habituelle, commise sans scrupule ni vergogne, acceptée sans indignation. Le néant de la conscience publique est, sur ce chapitre, absolu. C'est remarquable.

• On dit que nos députés n'ont pas de principes; qui a .dit cela? Opportunistes ou non opportunistes, monarchistes ou républicains, il nous paraît à nous qu'ils ont au moins un grand et commun principe, lequel est celui-ci. À en juger par leur conduite, chacun de nos honorables tient pour suprême article de foi que la majorité de ses suffragants est une majorité d'aveugles, dont ia valeur est nulle en dehors de l'élection qui Ta mis sur son siège. Si nous voulons conclure en bonne logique, d'après leurs actes et non d'après leurs boniments, nous serons forcés d'admettre que le raisonnement tenu in petto par chacun de ces messieurs est à peu de chose près celuici : Je suis un homme évidemment supérieur, à preuve que je suis nommé par le vote de plusieurs milliers d'infirmes qui m'ont acclamé sans me connaître. Moi, je les «onnais. Les neuf dixièmes de mes électeurs sont absolument incapables de formuler leur opinion, à plus forte raison de la discuter. Ils savent à peine s'ils en ont une, et ce qu'ils disent quand ils se permettent, après boire, de politiquer est à mettre sur la scène du Palais-Royal. •Quant aux questions au sujet desquelles je suis chargé par ces ignares de légiférer en leur nom, ils eussent été assurément fort embarrassés pour me déliver un mandat en vue de les traiter, n'ayant d'idées d'aucune espèce sur la plupart de ces questions; et je suis même obligé de m'avouer à moi-même que je n'en avais guère davantage avant que je fusse, de par leur vote, intronisé législateur. Irai-je au besoin leur réclamer des instructions? Sans parler des difficultés matérielles qui s'y opposent, il est parfaitement clair que le résultat

serait nul. Autant vaudrait faire comme les poètes, qui s'en vont, nous disent-Us, demander leurs inspirations ■aux bois et aux rochers. C'est donc à moi qu'il appartient -de mettre mon appréciation, mon arbitre d'homme éclairé, à la place de la volonté que ces pauvres gens essaieraient d'exprimer comme les carpes de donner de la voix. JEn conséquence de quoi nous verrons le député se permettre sans une ombre d'hésitation tous les abus de mandat qu'un mandataire peut perpétrer. La Représentation nationale, toute résumée dans l'acte même de l'Election, devient le plus grossier des batelages.

Nous n'avons pas, bien entendu, la prétention dk tien dire à ce propos qui soit à prendre pour nouveau. Chacun sait cela. Cette prévarication du mandataire tient si nécessairement à la nature humaine, jointe à «celle du système représentatif, qu'il était aisé de la prévoir, même avant que l'expérience de ce mécanisme politique eût été faite, comme elle l'est aujourd'hui, dans les "plus vastes proportions. Si un homme reçoit ain mandat sans nécessité matérielle de s'y conformer, il est tout simple qu'il en abuse. Les Députés d'une Assemblée législative seront même d'autant plus portés à ■cet abus de leur mandat qu'ils sont loin de prendre en pleine liberté les engagements qu'ils contractent. Car *on peut dire que la faiblesse de la raison publique, «pour employer un terme honnête, leur interdit la loyauté sous peine d'être mis au rebut par Sa Majesté le Peuple. « Contraints — ce sont les expressions d'un publiçiste assez en renom — d'aller mehdier des voix •ou de les capter par des promesses qu'ils ont rarement ia pensée et, plus rarement encore, le pouvoir de tenir, ils n'ont généralement au lendemain de leur élection rien déplus pressé que d'oublier toutes les promesses qu'ils ont dû faire, »

Aussi l'a-t on dit depuis longtemps: «Tout peuple qui

se donne des représentants se donne des maîtres. Du jour où il les a nommés, il a abdiqué, il n'est plus. » Ces axiomes sont connus de tout le monde. L'écrivain qui les formula le premier ou des premiers ne fut autre que le père de notre démocratie, J.-J. Rousseau, abandonnant ainsi son enfant à peine né, comme s'il eût été de chair et d os. Peut-être si, à l'heure qu'il est, il pouvait revenir et parler, allèguerait-il aussi de ce fait une raison probante, la raison sans réplique de la nécessité. Le Genevois fut ainsi conduit à limiter le régime démocratique et républicain aux cités dune faible étendue, celles dans lesquelles le Peuple entier, assemblé sur la place publique, peut lui-même, sans Représentants, discuter et voter ses lois. Tout ce que Rousseau, dont l'autorité est bien quelque chose en pareille matière, voyait de possible dans cet ordre d'idées, était donc, ni plus nimoins, le fonctionnement tout primitif que Rittinghausen a nommé depuis : la législation directe par le peuple. Si Ton suppose qu'en dehors de cette conception simpliste il n'existe rien autre chose que le régime représentatif, c'était effectivement d'une logique rigoureuse; le maître voyait plus clair que ses écoliers. Mais on aura beau vouloir le dissimuler, cet aveu forcé est le coup de hache à la racine du système.

11 est d'ailleurs fondamental au point de vue de nos idées. Nous y reviendrons à l'occasion.

Maintenant, pour juger la question en complète impartialité, est-ce donc à la perversité des individus que nous imputerons, comme nous l'entendons tous les jours, le reproche de fausser leur parole? Ceci n'est que misérable. Que là où sont des hommes la perversité joue son rôle, la chose ne peut manquer, mais en même temps ne signifie rien. A dire la vérité, les hommes ne sont que des masques; ils n'ont pas si grosse importance. S'ils deviennent instruments de désordre,

c'est moins à eux qu'il faut s'en prendre qu'au jeu vicieux du mécanisme qui doit les régler. Où serait la raison d'être des institutions si elles n'avaient pas pour objet de contenir et de réprimer, quant à ses effets destructeurs de l'Ordre, l'incurable perversité des êtres humains ? Les hommes se montrent, dans le cas dont nous parlons, menteurs et prévaricateurs; ils le sont à peu près (observation notable), sans exception, sans distinction des pires et des moins mauvais ; nous en inférons que le résultat est, bien entendu, imputable à leur perversité native, mais qu'il tient beaucoup plus à ce que le principe est faux, à ce que le système est un mensonge.

Quelle est ici la part des hommes et quel est le vice du système? Les représentants regardent leurs électeurs comme des ignares, généralement incapables soit de motiver une opinion, soit de formuler une volonté. Voyons, la main sur la conscience, pouvons-nous dire que l'appréciation est calomnieuse? Ils se tiennent pour très supérieurs à la moyenne des individus qui les nomment; évidemment ils ont raison, à tout le moins en principe. Les représentants sont supérieurs aux représentés ; autrement ce ne serait pas la peine de les choisir, de mettre en branle pour obtenir ce choix la machine du Suffrage. Autant vaudraient les premiers venus. H serait alors préférable, pour beaucoup de raisons, de les tirer au sort comme les membres des jurys. — Enfin les représentants, étant supérieurs en lumière aux représentés, mettent, pour le bien même du public, à la la place de sa volonté, aveugle où même nulle, leur appréciation personnelle, plus clairvoyante. — Eh I bien ?. . . cette conséquence nous semble irréprochable !

En vérité, les représentants, fussent-ils mus, au rebours de ce qu'ils sont d'habitude, par la conviction la plus honnête, pourraient-ils agir autrement? Et vous-

mêmes qui les accusez, est-ce que vous ferez mieux a leur place, lorsque vous y serez installés ?

Pour nous, le plus grand reproche que nous leur adressons n'a point trait au mépris intime qu'ils ont du Corps électoral. Qu'ils apprécient à ses mérites f/err Populus, nous le voulons bien. On ne peut pas, après tout, exiger d'un homme, parce qu'il tient les fonctions gouvernementales, qu'il supprime son bon sens comme on souffle une lanterne. Nous ne trouvons tout au plus à blâmer en eux que la dissimulation dont ils enveloppent leur sentiment. Encore sommes-nous obligé de reconnaître que s'ils avaient le malencontreux courage d'exprimer franchement leur pensée, ils devraient en peu de temps céder leur place à d'autres, qui seraient plus faux et qui ne vaudraient pas mieux. La foule est femme ; elle veut qu'on la courtise ; elle n'aime que ceux qui la dépravent en la flattant, d'ailleurs peu difficile sur la qualité delà flatterie. C'est du vin bleu, qu'elle a coutume de boire.

11 n'est charlatans si itnprobes, si féconds en promesses, si effrontément violateurs de leur parole, il n'est, pour tout dire en un mot, de pires députés que ces adulateurs de la multitude qui s'humilient bassement devant le Peuple en lui jetant au nez des vertus qu'il ne se doutait pas de posséder : une autorité d'intuition, une souveraineté de jugement, voire, s'il vous plaît, une supériorité morale, un je ne sais quoi de divin, dont il est évident qu'ils ne croient pas un mot. Il faudrait pour y croire qu'ils fussent encore plus bêles que l'objet prétendu de leur culte. Le fait réel est qu'ils le dupent par les moyens les plus épais, et qu'ils le prennent pour marchepied de leur visées ambitieuses. Nous avons beaucoup avancé. Le Peuple est maintenant roi et il a, lui aussi, ses courtisans, comme autre-

fois les princes. C'est la même race ; mais ceux de Sa Majesté Tout-le-Monde sont encore les plus faux elles les plus misérables. Car il pouvait se faire, après tout, que tel prince exerçât par les qualités de sa personne un indiscutable prestige; cela s'est vu quelquefois. Mais un peuple t la bête aux cent mille têtes qui ne valent pas une cervelle ! je vous demande un peu quel prestige peut avoir ce pauvre animal. Autant se mettre à genoux devant un bœuf, comme les hiérophantes d'Apis I

Ces plats flatteurs du populaire ne reculent devant aucune bassesse pour parvenir au terme de leur ambition. Cuncta serviliter pro dominations Us ont étudié l'art de [prendre l'Électeur. Ils ont des procédés pour l'amorcer, ils ont des trucs pour le retenir.

Ce sont eux, par exemple, qui ont inventé le mandat impératif, qui ferait du député, immobilisé sur son banc, un parapluie dans un fourreau. Il est bien entendu que le moyen n'est qu'un stratagème pour mettre le pied dans la place. Ce sont eux également qui ont imaginé, une fois jeté aux orties le mandat impératif, la comparution du député devant ses électeurs, le compte rendu de ses dits et gestes, enfin son humble soumission au verdict de ses représentés; — le. bouquet du feu d'artifice. Par le premier de ces moyens, •on capte d'aborti la faveur des suffragants; on se la perpétue par le second.

Il est évident que le mandat impératif, à part des cas 1res exceptionnels, est une ineptie impossible, une platitude qui ne fait honneur ni à la judiciaire des électeurs ni à la dignité de l'élu.

Pour ce qui est du compte rendu de fin de session •ou de législature et du jugement suprême du Peuple, la chose se réduit simplement à une aimable comédie. Ce n'est pas dans de telles assemblées, — nous en

appelons à la mémoire de tous ceux qui les ont connues, — que se passera sérieusement au crible la gestion d'un homme politique. Un député qui ne s'y ferait pas donner un plein satisfecit et porter en triomphe serait ou un gredin étrangement malhabile, ou , ce qui est beaucoup plus probable, un honnête homme bien naïf.

Si on voulait que ces réunions fussent autre chose qu'une pièce montée, il ne suffirait pas de la convocation et de la présence des électeurs. Il faudrait la constitution d'un jury sévère, des interpellations rédigées à l'avance, précises, catégoriques, formant en quelque sorte un corps d'accusation. Il faudrait là- dessus un débat contradictoire, serré, longuement suivi. Le jour ne viendra pas de sitôt, nous pouvons l'affirmer au Peuple, où il trouvera des candidats qui se soumettent à de telles conditions. Dans tous les cas, ce ne sera pas nous.

Quant à ceux d'aujourd'hui, qui ont mis en usage ce faux-semblant de la reddition de comptes, leur chefd'œuvre, il ne leur est besoin d'une longue expérience pour savoir comment on enlève une assemblée d'actionnaires ou une réunion d'électeurs. C'est tout un, affaire de faconde, dont le secret est banal. Ces gens-là mentent comme des dentistes, et le Peuple s'y laissera toujours prendre, ni plus ni moins que dans les carrefours.

S 10. — Imposture du système représentatif, d'où résulte à la longue l'indifférence des électeurs.

Ainsi , après tantôt' un siècle d'expérience , les faits n'ont eu pour résultat que de confirmer cette prévision de la théorie, qu'elle n'avait pas eu de peine à poser par avance : « Le peuple qui se donne des représentants

se donne des maîtres; il a cessé d'être souverain, il n'est plus. » L'épreuve est certes concluante. Le système représentatif, qui n'a jamais été soutenable en spéculation, n'a pas valu mieux en pratique; étant mensonge dans son principe, il est imposture dans ses actes. Et la faute n'en est à personne; c'est une conséquence nécessaire, qui tient à la nature 'des choses. Il n'était besoin d'une si longue expérimentation. Par suite, le régime est jugé; jugé en toute rigueur scientifique et démonstrative.

Quant aux hommes qui le personnifient, ce n'est pas d'eux que nous avons cure; ils sont ce qu'ils peuvent. Qu'on plaide en leur faveur autant qu'on le voudra les circonstances atténuantes, nous ne demandons pas mieux. Voyons ce qui peut les excuser, ou du moins expliquer leurs actes.

On nous alléguera tout d'abord cette action fatale que l'atmosphère des Assemblées exerce sur tous ceux qui s'y trouvent séquestrés, isolés de la vie nationale, enfermés comme dans une serre chaude. Cette influence domine, nous dira-t-on, si absolument les volontés individuelles, que les hommes reconnus pour les plus loyaux et les faiseurs non moins connus se montrent à peu près les mêmes quant à l'observation du mandat représentatif. La plus grande différence est que ceux-là ont promis au peuple moins de grives rôties; c'est par où ils manquent moins à leurs engagements. Mais les uns comme les autres s'occupent également peu des vœux de leurs électeurs. Et comment s'en occuperaient-ils? Gomment feraient-ils pour appartenir à ceux qui les délèguent? Ils ne s'appartiennent pas à eux-mêmes. — Soit; on abonde dans notre sens. Plus on disculpe les individus, plus on accuse le système. On établit qu'en fait le régime représentatif n'existe pas, ne peut pas exister. Nous n'entendons pas

-autre chose. Il est fort grave pour ce régime qu'il rende les honnêtes gens improbes.

On nous dira ensuite queues députés étant une fois constitués en Parlement, il est inévitable que les ques-r iions de nature politique priment à leurs yeux toutes les autres. Or, pour des députés, la politique n'est point dans les besoins de la masse votante qui les a nommés; elle est dans les questions de personnes et les -compétitions de pouvoir, qui les touchent eux-mêmes de plus près. C'est naturel. Les représentés vivent de pain, c'est-à-dire de travail; le6 représentants vivent d'ambition; la différence est très marquée. Il en résultera ce qu'un chacun peut observer : les Questions les plus importantes au sentiment du pays devront •céder le pas à celles qui touchent plus directement les individus qu'il charge de le représenter. En d'autres termes, il sera de règle que les nécessités économiques , les affaires, soient sacrifiées aux discussions dites poli* tiques. Il ne peut en être qu'ainsi. Du moment où les intérêts des représentants deviennent, par le fait même de la représentation, distincts en quelque chose de ceux des représentés, il va de soi que les mandataires fassent passer, puisqu'ils sont des hommes, leurs préoccupa-* tions personnelles ou de coteries avant les intérêts et les aspirations du Corps électoral, — c'est-à-dire qu'ils violent leur mandat. Beaucoup même le violerout, saisis qu'ils sont dans l'engrenage, sans plus y mettre de malice.

La conséquence qui ressort de ces conditions dans lesquelles sont placés les législateurs est que la meilleure partie de leur temps ne pourra manquer d'être absorbée, en pure perte pour le Pays qui les rétribue sinon pour eux-mêmes, par leurs compétitions de pouvoir. Les intrigues des factions, leurs agitations énervantes, leurs interminables querelles prendront

ainsi la place du travail utile qu'ils devaient au public, et le plus curieux de la comédie sera que, béant au spectacle, le public lui-m^e oubliera que ses intérêts sont laissés en souffrance. Pour ce qui est des questions de personnes, elles sont inséparables des compétitions de pouvoir. D'ailleurs ces conflits pygméens ne sontils pas le vice radical de toutes les assemblées, telles du moins qu'on les a entendues jusqu'à ce jour? (Test pourquoi on ne peut rien concevoir de moins approprié que ces assemblées trop délibérantes quand il s'agit de l'expédition des affaires communes et publiques. Pratiquement, étant mise à part toute idée de théorie, c'est assez de cette double raison, compétition de pouvoir et questions personnelles, pour que jamais députât ion ne représente en effet le Pays. Les aspirations de part et d'autre sont fatalement différentes; leur objet n'est pas lemême. Entre le Peuple et ses mandataires le quiproquo est éternel.

Tous les abus qu'on peut reprocher, quant à l'application, au système représentatif, tiennent à une même cause primitive. Ils sont dus à ce que la force même des choses proteste contre cette fausse idée de Représentation, qui est dans nos cervelles, mais que la Nature ne connaît pas; ils sont dus en même temps à ce que son irréductible puissance comporte un autre procédé qu'elle maintient contre nos efforts, parce qu'il est le sien, et que nous subissons malgré nous, sans conscience d'y céder, jusqu'à ce que nous en soyons venus à le mettre sciemment en œuvre. D'où le désaccord nécessaire entre nos prétentions et la réalité de nos actes. Ce procédé n'est point celui de la représentation, ni du mandat électoral, ni de la volonté populaire, mais autre chose et nettement distincte de tout cela.

Nous chercherons ailleurs quelle est cette autre chose.

Les défauts inhérents à l'essence du système représentatif ne sont pas simplement de ces défectuosités qu'entraînent les cônditionffrde l'existence humaine, mais bien des vices profonds, qui le rendent fatalement illusoire. Toutes les explications que Ton essaie d'alléguer font encore mieux toucher du doigt cette fatalité du régime. Quant aux moyens mis en avant pour en rectifier le mécanisme , tels que le mandat impératif et la reddition de comptes, nous avons vu que ces correctifs n'ont pas plus d'efficacité, — sauf peut-être qu'ils ont prolongé la duperie de là masse suffragantei

Encore ceci même n'a qu'un temps. Le peuple, faut-il vous le dire? commence à se lasser de ce système qui le fait tourner sans fin, comme un cheval au manège, dans le cercle des Révolutions. S'il le subit, c'est pisaller, dégoût et crainte du pouvoir personnel, qui Ta étrillé trop rudement. S'il savait autre chose à mettre à la place, il en aurait depuis longtemps fini avec ce mode bâtard de gouvernement, imposteur autant que stérile.

Une conséquence prochaine du Parlementarisme, — nous ne devons pas nous étonner si elle commence à se faire jour, — est en effet d'amener en peu de temps la fatigue et l'indifférence des électeurs; c'est-à-dire le dépérissement de la vie publique, dont l'entretien paraissait faire une des principales raisons d'être de ce régime gouvernemental.

§11. — Le Parlementarisme ne peut que produire le trouble et amener les Révolutions. — Négation générale du système représentatif et parlementaire.

Mais alors, viendca-t-on nous dire, ce régime représentatif, — quem omnes invocant jovem, — acclamé

fut*

universellement comme le dernier mot du Droit politique, admiré comme l'incarnation de la liberté tombée du ciel, ce régime est nu^À vos yeux, ne signifie rien, n'exprime rien. — Parron ! le régimei représentatif, malheureusement pour nos générations condamnées à le subir, signifie quelque chose- Ce qu'il exprime, nous l'avons dit. Il signifie la transition entre le passé et l'avenir. C'est en lui que se combattent les lueurs de l'un et de l'autre en conflit avec leurs ténèbres. Ce qui veut dire que s'il s'enferme dans la Chambre d'une Députation, il devient du même coup, moins philosophiquement, l'arène où s'attaquent les factions, le champclos des partis en lutte; il devient la lice des passions qui hurlent et qui se déchirent, faisant d'ailleurs spectacle aux populations qui subviennent à son existence, — un genre de distraction essentiellement moderne. Il faut, parait-il, que les peuples, aujourd'hui comme par le passé, s'amusent de quelque chose ; la forme change avec les âges. Les Romains avaient le Cirque; nous avons le Parlement.

Nous supposons pour un instant qu'une Puissance jalouse, ingénieusement perverse, ait résolu la mort de» sociétés humaines qui se flattent de toucher aux sommets de la perfection où les sociétés peuvent atteindre. Nous supposons qu'en vue de réaliser son dessein elle ait conçu ce plan astucieux ": créer chez ces nations, y entretenir en permanence une cause d'agitation sans fin et d'éternelle inquiétude ; produire par là chez ces mêmes peuples un état ordinaire de fièvre dont les accès irréguliers usent et minent la vie de la Nation, privée de repos, privée de sécurité, énervée par l'incertitude, sans avenir, voire même sans lendemain, secouée par des crises incessantes jusqu'à ce qu'elle tombe dans l'épuisement et qu'elle finisse, à bout de

forces, par la consomption, qui l'achève. Y aurait-il r nous le demandons, moyen mieux inventé pour obtenir ce résultat et plus efficacement perfide que celui qui consisterait à rassembler Tatous les points du territoire les éléments les plus disparates, les plus incompatibles qui existent sur sa surface, puis à rapprocher tous ensemble dans un même cercle de murailles, pour s'y combattre à perpétuité, portes ouvertes, tous ces ferments d'agitation? Quel appel incessant aux passions haineusesl Quel centre permanent d'excitation/ malsaine ! Quel foyer de trouble I

Or c'est précisément ce que fait le régime gouvernemental qualifié de représentatif. Si la Députation ne représente pas le Pays ni le soin de ses intérêts, il est certain qu'elle représente, trop fidèlement, les partis en lutte forcenée qui s'en disputent l'exploitation. Aucun de leurs coryphées n'y manque; tous les portedrapeau un tant soit peu notoires passent à l'épreuve de l'élection. Viennent à leur suite nécessairement, emboîtant le pas, servant de comparses, toutes les capacités ambitieuses et remuantes, toutes les activités brouillonnes que les factions enrôlent dans leurs colonnes d'attaque. Quand une fois ces hostilités seront amenées en présence, renfermées dans une même étuve, le simple bon sens dit assez ce qui en résultera. On met en conûit et pêle-mêle au milieu du pays les forces les moins coërcibles et les plus diverses, la dynamite avec la poudre et tous les fulminates connus, avec elles tout ce qu'on peut trouver de plus disposé à prendre feu; et puis on dit à la Nation qu'elle peut dormir en paix làrdessus et se fier au lendemain... Nous savons trop., hélas ! comment elle se réveille.

Elle se réveille soulevée d'un bloc par l'explosion, qui est le dernier et constant résultat de la fermentation parlementaire. Ce n'est qu'une question de temps.

L'anarchie passe alors à l'état aigu. Bientôt la Nationaffolée Be jette les yeux fermés entre les bras de la dictature, se livre à la merâ^u despotisme) dont l'insa- * nité ne tarde pas à l'a pr^ffpiter, de par une destinée fatale , dans les dernières catastrophes, au fond des hontes et des misères qui n'ont plus de nom. L'histoire, tournant la page, ouvre alors un nouveau chapitre^ Si la Nation survit à sa chute, de ce moment le cercle recommence, partant du despotisme, comme autrefois, pour y revenir, à travers les agitations du Parlementarisme, puis à travers la crise d'anarchie violente qu'elles provoquent et qui leur succède. On a calculé cela comme les orbites des planètes. Mais un peuple ne répète pas impunément cette épreuve circulaire. Il ne se relèvera pas sans peine de la première qu'il aura subie ; au sortir de la seconde il sera très malade, au point de se dire que la troisième, si elle a lieu* sera sa fin. Ceci n'e6t point spéculatif; c'est bien ce que nous avons ressenti en nous-mêmes, et d'autres peuples qui ont adopté, à notre instar, le régime représentatif, sont aujourd'hui en passe, sauf des circonstances extérieures qui appartiennent à l'imprévu, de renouveler bientôt le même exemple. Car la succession du mouvement, vue en elle-même, est inflexible.

Voilà ce que renferme en principe et voilà ce que développe dans la marche des faits le système représentatif.

Le génie du Désordre, incarné dans la peau des Erostrates les plus pétroleurs, n'aurait pu lui même inventer, dans le but de détruire, comme nous le disions, un procédé plus efficace. On ne conçoit pas un dissolvant plus fort et plus actif. Il l'est même trop, car il détruit tout^ le bon et le mauvais indistinctement, la trame et la chaîne de l'étoffe, et les Nations usées par lui jusqu'à la corde.

Si ceux qui admirent ce régime le préconisaient à ce point de vue, comme moyen révolutionnaire, nous pourrions peut-être le coimMendre. Ces nihilistes intrépides nous paraîtraient seuronent des révolutionnaires un peu trop radicaux pour nous, plus osés qu'il ne convient de Fètre. Mais non; ce pétrin politique nous est donné avec complaisance, par des gens dignement pourvus de ventre, pour la plus parfaite garantie de la paix publique et de la lib.erté régulière et il est appelé V Ordre. Que serait-ce donc alors du désordre. Ce trait achève le tableau. Nous sommes le siècle du mensonge; nous sommes charlatans et gobeurs; fort bien : mais en tout il y a une mesure et cette muscade est par trop forte.

Ne saurons-nous enfin comprendre qu'on ne vit pas toujours de prestiges? Resterons-nous livrés incurablement aux mêmes illusions, vingt fois démenties par les faits, aux hallucinations séniles qui bercent les Nations sur le bord de leur tombe ? L'heure est critique. C'est notre vie qui est enjeu, et plus encore que notre vie; c'est l'existence des sociétés civilisées qui va se trouver mise en question. La maladie est arrivée au second degré. Nous n'avons plus la fièvre, parce qu'il ny a plus en nous assez de ressort pour que nous l'éprouvions; nous sommes à l'état d'épuisement, que nous prenorîs pour de la sagesse. Il n'est que temps de nous soustraire enfin aux influences qui nous tueront, car nous ne conservons plus, — sachons bien nous en rendre compte, — la vigueur nécessaire pour traverser une nouvelle crise, dont le retour est inévitable si les conditions du passé doivent toujours demeurer les mêmes. Il nous faut la prévenir par une transformation d'où naissent sans trop de retard des conditions nouvelles qui nous rendent la vie et la force. 11 le faut, ou nous sommes perdus.

11 faut que dans le domaine des faits politiques nous en venions sous bref délai, franchement, résolument, à la conception de l'oRDftjp; car jusqu'à ce jour nous n'avons rien.

En résumé de tout ce qui précède nous constatons :

1° Que le gouvernement qu'on appelle représentatif, envisagé comme doctrine, est dépourvu de base doctrinale; il n'est qu'un système arbitraire, extra-scientifique.

2° Que dans le domaine des faits, et en dépit de son nom, il ne réalise point, il n'est même pas possible qu'il réalise un instrument représentatif.

3° Que sa valeur est en conséquence d'une signification uniquement historique. Il est le vestige d'un ordre qui n'est plus et le passage vers une nouvelle forme de création sociale. Il existe comme transition. Cependant il fonctionne comme un instrument révolutionnaire, n'ayant de puissance effective que pour détruire. Il agit comme le dissolvant des institutions qui restent d'un autre âge et qui doivent achever de disparaître pour la substitution de l'ordre définitif.

4° Que les hommes qui personnifient le système témoignent eux-mêmes qu'ils n'y croient pas, comme il résulte évidemment, nous ne disons pas de leurs paroles, — autant en emporte le vent, — mais de leurs actes ; conclusion plus solide. Ce fait est grave,

5° Que non seulement ils n'y croient pas, mais qu'ils agissent absolument, pour en appeler encore au témoignage de leurs actes, comme s'ils croyaient à autre chose qui se dissimulerait sous le système. Ce second fait est encore plus grave et de portée plus profonde.

Ce que peut être ce quelque chose, ils ne le définissent pas. Ils ne savent pas le dégager, ou ils n'osent pas. Mais on ne saurait douter qu'ils en ont le senti-

ment. Us le touchent sans le connaître dans l'obscurité qui le recouvre et qui les enveloppe, et le témoignage de leurs actes prouve leur foi àpon existence.

Cela signifie que sous la fiction du système représentatif il y a, constituant le fond de réalité qui soutient sa fausse apparence, un quelque chose, — quid ignotum, — demeuré jusqu'à ce jour à l'état indéterminé» qui n'est pas la Représentation, qui n'est pas l'Election, mais un fait plus profond, plus uni au mouvement du Monde et de la Nature, plus intime à l'essence des choses.

Page 1