‹ Les assemblées parlantesChapitre 8 sur 28 · SCIEMMENT AUSSI MAL QUE LE CONTRÔLE DES MASSES LE PERMET · texte numérisé non relu

SCIEMMENT AUSSI MAL QUE LE CONTRÔLE DES MASSES LE PERMET

On pourrait citera l'appui, presque sans exception, toute la suite du Bulletin des Lois, depuis la même Constituante, pour ne remonter plus haut, en passant, de plus fort en plus fort, par les Législatures et les législateurs du secondEmpire, jusqu'à l'étonnante Assemblée, très nationale, qui naquit un jour de malheur en 1871. — Nous nous arrêtons là, pour ne cesser de faire de l'histoire. — A toutes les lignes on vous allègue, sans se mettre plus en frais d'esprit, le même prétexte, le

même kumbug, fastidieux jusqu'au narcotisme : la protection de la Société, le bien public, t Que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. » — A dormir debout ! — Il est vrai que les uns et les autres changent •de rôle tous les dix-huit ans et se passent le masque. — Même les lois qui suppriment toutes les garanties •de la sécurité et de la liberté individuelles se donnent pour lois de conservation ; même celles de proscription, d'arbitraire violent et de massacre, même celles de l'Etat de Siège, pourvoyeuses de la guillotine, sèche ou humide, s'appellent convenablement Lots de sûreté générale. Quelle ritournelle que ce fatras de lois ! et que ceux qui les firent en leur temps ont acquis le droit d'être modestes comme violettes cachées sous le gazon ! En résumé, depuis que les Sociétés existent et que Pénélope l'inventa, l'œuvre incessante et perpétuelle de la fabrication des lois n'a été d'âge en âge qu'un artifice, dont le but visible est d'exploiter au profit du petit nombre, qui fait lesdites lois, le grand nombre qui les subit. Où est le législateur qui ne vous tiendrait pas pour un sot si vous paraissiez prendre au sérieux ce qu'ils vous disent tous : qu'ils ont légiféré sans arrière-pensée d'égoïsme, pour la justice et le bien public? La vérité, que l'histoire dit •et répète, proclame sans relâche, crie à nous assourdir, la vérité est que les nations n'eurent jamais de loi que celle du plus fort. Chez les civilisés, la force, moins brutale d'allures etnon moins inique, prend des formes, connaît le savoir-vivre, s'enveloppe d'hypocrisie. Le dessous n'en vaut pas mieux. Et ce qu'il y a en ceci de plus drôle est qu'on ne se contente pas d'exiger du grand nombre la soumission mais qu'on lui demande aussi le respect, — c'est aller loin, — et qu'il l'accorde !

§ 5. — Asservissement des Chambres à l'Argyrocrtttie.

4° « M faut d'abord, pour fm're des bis justes et sages, de la bonne foi; il faut surtout du bon sens, ce bon sens social que vicie trop souvent une éducation pleine de préjugée mercantiles tt trempée d'agiotage. »

Ileatde fait que depuis le triomphe de la bourgeoisie «en 1830, toutes ses Représentations parlementaires n'ont pas cessé un jour de subir cette influence de l'esprit mercantile et de l'exprimer. La politique des Chambres du temps de Louis-Philippe, dans tout ce qui touchait aux questions de nature économique, en est une preuve palpable et prolongée. Exemple : l'affaire de l'insurrection de Lyon en 1832. L'acte qui domina .tous les autres fut la concession centenaire et l'aliénation des voies ferrées au bénéfice des Compagnies de capitalistes ; acte de lèse-nation, inqualifiable. Ainsi fut constituée «ette féodalité banquière qui ne tarda pas à posséder, s'étant rapidement développée, une irrésistible puissance; usurpa la domination; exerça sans contrôle, jusqu'au dernier abus, sous le couvert et sous le nom 4e Napoléon III, qui ne fut en résumé que son homme de paille, le pouvoir absolu ; dévora, épuisa le pays ; mit à néant la Franco comme une noix vidée, et la jeta dans le gouffre.

Un second exemple fut produit en 1848 par l'Assemblée nationale. Cette Assemblée, moins épicière que les Chamhres du régime de Juillet, mais toujours bourgeoise, devait par conséquent marcher dans la même voie économique. Elle n'y manqua pas. Au milieu de la crise formidable que la révolution de Février avait -créée, un membre du Gouvernement provisoire, qui

n'était pas un économiste, avait eu néanmoins, sans doute en sa qualité de poète, une intuition de génie, ou simplement, ce qui est encore plus rare .chez les politiques, une vue de bon sens et de droiture. Lamartine proposait le rachat des chemins de fer. Cette idée, si on avait voulu l'entendre, était évidemment la seule qui pût sauver la situation. A cette époque, la construction des voies étant peu avancée, l'opération d'un rachat tHait encore praticable. On eût déterminé par là, forcément, en dépit de toutes les circonstances, malgré les volontés perverses, une reprise du travail, à commencer par la métallurgie; on trouvait sur l'heure un emploi, productif au plus haut degré, à tous ces milliers de bras dont on ne savait quel usage faire; on faisait vivre ce prolétariat dont on avait peur, qui venait de mettre « trois mois de misère au service de la République » , jeté brusquement dans le chômage par cette Révolution que les capacités bourgeoises avaient précipitée sur lui. (Vêtait prudence et c'était justice. La question du moment était donc ainsi résolue à l'avantage de l'avenir. Knfin, ce qui était inappréciable, la France allait être soustraite par cette mesuré providentielle à la ruineuse exploitation des oligarques de la Finance. Ce fut précisément pourquoi on n'en voulut pas. Le rachat des chemins de fer ne fut même pas mis en discussion. On craignait de froisser la nation des capitalistes, ce nouvel Etat dans l'Etat, qui se préparait à absorber l'autre. On préféra donc aliéner à la République, par l'inconcevable impôt foncier des 45 centimes, cinq millions de campagnards, propriétaires et laboureurs, qui firent avant * la fin de l'année l'appoint du vote présidentiel en faveur de Louis Bonaparte. Quant aux travailleurs parisiens, on ne trouva meilleur expédient que de les encaserner dans les ateliers nationaux^ qui ne pouvaient rien produire que du désordre. L'économie bourgeoise ne con-

ce vra jamais dans les crises du travail un autre remède que l'aumône; et c'est une aumône courte que celle des épiciers. A l'échéance des trois mois, quand on eut éprouvé que les ateliers devenaient trop dispendieux et trop à craindre, alors on en ferma les portes, on en jeta le personnel sur le pavé. C'est ainsi qu'au siècle où nous sommes, en politique classique, les choses se font. Les ouvriers sur le pavé n'avaient plus qu'à le soulever en barricades, mettant en demeure à l'échéance de leur misère la République des avocats : « Du pain ou du plomb ! » On tua en conséquence et on déporta trois ou quatre mille rebelles; « l'Ordre triompha de t Anarchie. » Les gouvernés avaient payé, comme il est de règle, l'inepte crime des gouvernants. Pour se concilier ses ennemis, inconciliables, la République s'était ellemême coupé la tête; on n'a pas plus de modération. Elle s'était chargée d'immoler, pour calmer leurs craintes affectées, son avant-garde, qui ne tarda pas à lui faire défaut. Trois ans après, au 2 décembre, les trois ou quatre mille fusillés et déportés des journées de Juin, tout ce qui se fût fait trouer la peau pour la défendre, n'était plus là. Les survivants refusèrent de se battre pour conserver f leurs vingt-cinq francs » à ces honnêtes représentants de la bourgeoisie qui avaient massacré les frères et amis des faubourgs. La République fut balayée et ses intelligents pontifes coffrés piteusement à Mazas. Mais on avait sauvé le mercantilisme, Y Ordre social; on était battu et content. L'oligarchie des flibustiers s'installa, s'empara de la France, la saigna pendant dix-huit ans, la laissa morte.

Nous donnerons comme troisième exemple la pratique des législatures qui se succédèrent pendant l'Empire. Hommes-liges de Napoléon III comme il l'était lui-mêmede la Finance, ces députés- valets n'eurent en vue que de consolider le règne de l'Argyrocratie, dont ils étaient

participants. Cet Empire des Robert -Macaire dans les bottes des héros, ultime et infime expression de la décadence bourgeoise, ne fut en effet que le triomphe de l'agiotage, la splendeur féerique du tripot. Nous ne rappellerons ici que le fait culminant, nous voulons dire le traité de commerce de 1860, acte* mystérieux qui fut mené comme une conspiration, avec le contre- seing de l'Empereur des Français, entre Gobden, l'homme de Manchester, et l'ex-saint-simonien Michel Chevalier, puis présenté par après-coup, lorsque tout fut fait, brusquement, au Corps Législatif et au Sénat, qui le sanctionnèrent. Sous le prétexte de libre échange, le vrai but de cette conspiration, car c'en était bien une, était simplement de mettre à mort, pour le profit de la haute aristocratie industrielle et commerçante, les classes inférieures et moyennes de l'Industrie et du Commerce. On supprimait pour en venir là les barrières qui avaient jusqu'alors séparé le marché national de celui d'Outre-Manche. La conception était simple. Du jour où la France ne serait plus, commercialement, que l'annexe du marché anglais, les deux pays se trouveraient soumis, sans distinction de l'un ou de l'autre, au même régime économique, à la commune exploitation des oligarchies mercantiles, coalisées et fusionnées, qui de part et d'autre vivaient sur eux. Il en résultait •que l'écrasante prédominance des capitaux dont le mercantilisme dispose dans une société aristocratique telle qu'est celle du Royaume-Uni allait de même peser sur la nôtre. Qui pourrait tenir tète à cette alliance anglo-française, à cette Argyrocratie internationale de l'Industrie et du Commerce ? Elle aurait bientôt nettoyé le terrain de la concurrence et se ferait le champ libre. Nos hauts barons du capital, devenus ainsi les grand* feudataires du mercantilisme britannique, allaient donc régner sans partage, concentrer tous les monopoles,

faire razzia du marché français, sans rivaux, à leur gré, comme on fait en pays conquis. C'était bien là ce qu'on avait en vue. S'il eût été possible de combler la Manche, on l'eût fait. Ainsi donc réalisait-on le dessein qu'on se gardait d'avouer; on supprimait autant que possible, en commençant par l'Industrie et le Commerce, la classe moyenne; les brochets' dévoraient les carpes. Avec le temps et le Ciel aidant, cela pouvait aller loin. On entrevoyait dans l'avenir le jour béni où il n'y aurait plus, ici comme là-bas, comme chez nous-mêmes avant eet affreux 89, que des richards et des asservis. Tel est le bon ordre ; tel était le rêve. On était en voie de réussir. €e coup monté du Traité de Commerce, dont noire bourgeoisie mercantile fut le dindon, — elle avait mérité de jouer ce rôle, — eut en effet pour résultat immédiat le massacre de toute une plèbe de fabricants et de boutiquiers. Tout ce qui n'eut pas les reins assez forts dut y passer. Il ne resta debout sur la place que la coalition des crocodiles. On nous a dit que la masse des consommateurs ne subit point de préjudice, au contraire, de ce cataclysme économique. Oui; cela est vrai dans un sens, comme on est véridique au temps qui court; vrai comme la couverture d'un escamotage. On se proposait, ni plus ni moins, dans cette exécution des classes moyennes, celui de la société née de la Révolution. C'est principalement à cette date de 1860 qu'il faut faire remonter la constitution de ce régime des monopoles qui domine aujourd'hui, tyran niquement, le monde des affaires. Les barons du tripot, du comptoir et de l'usine, aristocrates nouveaux, joints aux derniers débris de la vieille gentilhommerie, ne devaient pas tarder à produire cette oligarchie dirigeante, dont l'insolence irait un jour, le 16 mai 4877, jusqu'à mettre en demeure la Nation, encore affaissée sous le désastre qu'ils avaient amené, de faire entre leurs mains amende honorable

pour sa Révolution de 1789. Si la France veut se donner la peine de savoir par quelle route elle s'est trouvée conduite à ce point d'indignité, elle en peut rapporter l'honneur au mercantilisme traditionnel de ses Parlements, à l'invariable parti-pris des ventrus qui les composèrent de se plier, en la sacrifiant, aux prétentions les plus outrées des oligarques de la Finance.

Pour dernier exemple nous citerons celui que fournit l'Assemblée de Bordeaux et de Versailles en 1871. C'était au lendemain du désastre que le pillage prolongé de la France pendant le règne argyrocratique de Napoléon III venait de nous procurer. Il fallait trouver aussitôt, pour paver les frais les plus urgents, une demi-douzaine de milliards. On passa donc en revue toutes les choses imposables qui avaient pu échapper jusqu'alors à l'ingéniosité du Fisc. On frappa tout ce qui pouvait être frappé, même tout ce qui aurait dû ne pas l'être. Tout devint matière fiscale, jusqu'aux bougies, jusqu'aux allumettes, jusqu'à la chicorée, denrée, s'il en fut, de pauvres gens. On multiplia, on suréleva les taxes de consommation. On imposa les marchandises transportées par petite vitesse; on imposa les matières premières... Fiscalité absurde; le serpent qui avale sa queue. A l'heure qu'il est, l'impôt foncier ne saurait être porté plus haut. Quant aux contributions indirectes, elles sont précisément à ce point critique où le Fisc ne peut plus surcharger l'impôt à moins de l'abattre sous lui. On a ainsi recouru à des moyens anti-économiques, désespérés. Aujourd'hui les populations étiolées de nos grandes villes en attestent les résultats. Ils se relèvent sur les tables de la mortalité publique.

Il existe cependant une importante catégorie de valeurs, très saisissables, facilement appréciables, puisqu'elles sont toujours obligées de se produire, qu'on n'a pas taxées. Les formes de la richesse se sont depuis

UTi demi-siècle modifiées largement. Les valeurs mobilières, qui autrefois étaient peu de chose, ont pris un développement rapide. Ces valeurs donnent à l'heure qu'il est un chiffre total de revenu qui est équivalent, ou à peu près, à celui de la propriété foncière. Or, quand la richesse change de forme, il est contradictoire que celle de la fiscalité ne change pas avec elle. Lorsqu'une grande partie de la richesse est mobilisée, c'est une anomalie choquante si l'assiette de l'impôt reste ce qu'elle était cinquante années auparavant, dans le temps où la richesse était fixée au sol. On devait, dans le désastre public et la nécessité commune, prendre l'argent là où l'argent se trouvait, chez les rentiers spéculateurs. Gomme ils s'étaient livrés aux chances de l'aléa, ils devaient supporter la perte. D'autant plus justement devaient-ils participer, dans une large mesure, aux charges de la France, qu'ils avaient plus bénéficié à ses dépens. N'était-ce pas cette classe d'hommes, trop longtemps maîtres du pays, trop abusivement exploiteurs, qui avait préparé ses revers? N'étaient-ce pas eux qui l'avaient jetée, espérant perpétuer leur règne, dans cette aventure militaire? N'étaient-ce pas eux enfin qui avaient achevé, en paralysant sa défense, la défaite qu'ils avaient appelée? L'Assemblée nationale se refusa obstinément à imposer comme elle le devait ces détenteurs de la richesse mobilière. Elle s'y refusa non pas seulement avant la souscription de l'emprunt, ce qui pouvait être spécieux, mais depuis et aussi longtemps qu'elle vécut, de par un parti-pris d'iniquité systématique. « Je ne voterai jamais, avait dit Thiers, en vieil enfant terrible de l'esprit bourgeois qu'il fut jusqu'à son extinction, l'impôt sur le revenu, parce que t impôt sur le revenu est un impôt socialiste. » Allez donc raisonner avec cet entêtement ! En conséquence, une part considérable et tous les jours croissante de la richesse nationale s'affranchira

de l'impôt, qui s'appesantira sur le reste d'un poids d'autant plus lourd. Tout doit, dans la détresse commune, pâtir, souffrir, être saigné, excepté les Argyrçcrates» Ils auront dévoré la France, ils, l'auront livrée, et le lendemain, négociateurs de l'emprunt qui paye sa rançon, préteurs, spéculateurs, Us s'engraisseront encore de sa misère; n'importe! eux seuls auront l'immunité. La Finance est sacrée. C'est en fait la restauration, sous une forme nouvelle, du privilège nobiliaire tel qu'il fut sous l'ancien régime, l'exemption des charges fiscales pour toute une classe favorisée, avec cette différence : la noblesse tenait à honneur « de contribuer de son sang»; l'aristocratie dessous entend ne contribuer de rien et bénéficier de tout» Et nous l'admettons! 11 se trouve que nous sommes devenus, avec toutes nos lumières, plus bêtes, que ne le furent les gens de poésie. « Vous ne toucherez, pas à met Oints ». Ce sont, parait-il aujourd'hui, les princes et barons du tripot. Nous ne sommes plus à présent qu'un peuple de malades ; la Nation, anémiée, s'en va dépérissant; la France se meurt. On le voit, on s'en alarme. Pour lui remettre dans les veines un peu de sang, un peu de vie, il est urgent de lui alléger à tout prix les taxes de consommation. On ne le nie pas ; c'est visiblement le seul remède. On le ferait si on admettait l'impôt sur le revenu. Mais ce serait gêner les rentiers, contrarier les spéculateurs. On ne le fait pas, on i*e le fera jamais, — le peuple français peut se le tank pour dit, autant que ses Parlements seront composés de capitalistes, c'est-à-dire autant qu'il aura des Parlements. Périsse plutôt la France ! Le Fisc a une maxime : faire rendre au contribuable tout ce qu'il peut rendre ; mais il a en même temps une tradition : respecter le riche, frapper sans merci l'indigent. Ceci est trop invétéré pour qu'il y ait espérance de voir changer le système;

— Si —

il faudrait une Révolution des souliers ferrés, voire des sabots.

§ 6. — Incapacité des Assemblées*

o° c Les majorités des . assemblées parlementaire* ne sont pas formées de capacités. »

Les quatre législatures qui se succédèrent sous l'Empire allaient en apporter, après les Chambres de la Restauration et du régime de Juillet, une nouvelle preuve, plus éclatante qu'on n'aurait osé la prévoir. Qui aurait dit alors que ces croupions pourraient êtiv dans l'histoire au-dessus de quelque chose? Ils le furent. Il était réservé à Y Assemblée rurale de se placer plus bas, au-dessous de tout ce qu'on avait pu connaître auparavant ou même rêver. Que dire de cette députation de la paix ventre à terre, unique dans les annales des peuples les plus battus? Mais nous ne devons pas nous arrêter en ce moment sur l'Assemblée de Bordeaux, parce qu'elle est le morceau le plus savoureux que nous puissions garder pour la fin de ce livre.

§ T. — Escamotage des principes. — Le Suffrage du prolétariat,

fût-il éclairé, n'y fera rien.

6« « Les principes ne sont proclamés que pour être ensuite escamotés. »

Naturellement. A quoi serviraient les principes ? Voyez toutes nos Constitutions, — elles ne sont encore qu'une vingtaine, — toutes se réclament des principes. 11 faut leur rendre cette justice, les plus dictatoriales, comme celle de 1852, s'autorisent aussi des principes de 1789. Ce sont apparemment les mêmes qui sont con-

tenus dans la Déclaration des Droits de l'Homme, rédigée, s'il nous en souvient, par Robespierre. Mais quoi? si on les prenait à la lettre, on ferait ce qui s'appelle aujourd'hui du Socialisme, qui devient de plus en plus mal porté ; car ce n'est autre chose que la Révolution telle que nos pères l'avaient voulue. L'escamotage est chose convenue dans le grand parti des honnêtes gens. Voyez à preuve les déclarations de nos honorables et plus tard leur pratique, avant et après l'élection. Comparez le candidat de la veille au député du lendemain, l'homme du Suffrage avant la lettre et après la lettre. Rappelez-vous le pacte de Belleville, rappelez-vous les discours de Marseille, de Bordeaux, et tant d'autres discours- programmes, et dites-nous où ils sont allés. Ne serons -nous jamais las de ces arlequinades ? Quant à l'Etat de siège t pour sauver le pays et la civilisation » , il est au bout, nécessairement. Ceux qui livrent l'assaut au pouvoir régnant ont d'abord chauffé l'opinion. Quand ils tiennent eux-mêmes le pouvoir, ils se trouvent fort embarrassés. Que voulez- vous qu'ils fassent? Eussent-ils dans la tête et dans le cœur ce qu'ils n'ont pas pour satisfaire aux exigences de l'opinion qu'ils ont ainsi surexcitée, le système gouvernemental ne saurait d'ailleurs s'y prêter. On a eu beau dire et vouloir, il n'y a plus de recours que dans le moyen connu, le vieux jeu, dans la compression matérielle. On décrète lEtat de siège, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Tous les gouvernements en arrivent à ce même terme; c'est le bout fatal de leur science. Nous vîmes autrefois mettre en état de siège une douzaine de départements. Nous avons vu, plus récemment, soumettre à ce même régime la moitié du pays. L'occupation de l'Ordre moral faisait suite à celle des Prussiens et les populations ne se sontpas aperçues delà différence. Quand les pouvoirs doivent en venir là, ils sont usés. Le système

gouvernemental s'est détruit par ses conséquences, qu sont, malheureusement pour lui, d'une irrésistible logique.

7° « On dit vouloir sauver le Peuple ; on ne veut que le gouverner. »

Ceci est assez catégorique et tous les faits que nous avons vus n'ont parlé que trop haut. Nous continuons.

8° « Le Parlementarisme ne peut être que F escamotage bourgeois des droits du Peuple. Le Suffrage populaire est lui-même impuissant contre ce résultat. En vain le prolétariat essayera-t-tl de se créer des mandataires pris dans ses rangs. Ce moyen est tout illusoire , par la raison que ces prolétaires, à peine entrés dans le Parlement , auront cessé d'être prolétaires. »

Ne saura- t-on jamais entendre cette vérité fondamentale, qui est sans doute le premier mot de la politique, mais qui en est aussi le dernier : Gomme l'inflorescence au sommet de la tige répond à la nature de l'arbre, ainsi le gouvernement exprime la société. Tant que la Société sera bourgeoise, sa Représentation dite nationale le sera comme elle; d'ailleurs le Parlementarisme n'est pas en lui-même autre chose que la forme bourgeoise de l'idée politique. Son règne durera aussi longtemps que le règne politique des écus ; pas plus. Or, si la Représentation est d'essence bourgeoise, elle maintiendra, en dépit de tout, les prétentions des classes capitalistes envers et contre les revendications du travail ; il n'a rien à attendre d'elle. C'est fatal comme la chute des pierres. Les défenseurs, très peu nombreux, que les classes exploitées parviendront à se créer n'y pourront rien. Leur cause est jugée à l'avance. Quelle

sera, en présence des Chambres où domine l'élément boovgeoi®, l'attitude de ces avocats du prolétariat? Quelle était autrefois devant les féodaux celle des vilains? Ce sont moutons qui plaident pour les autres moutons devant les loups. Tout est facile à quittent la puissance,, ingrat à ceux qui la subissent. De quoi se plaignent les moutons ? — On leur prend la laine..., on les mange... — Par bleu I vous êtes mouton ou vous ne l'êtes pas. — Ils auront toujours tort, ne faisant pas les lois. Leur état d'infériorité est évident, et lorsqu'ils s'aviseront de bêler, ils prêteront simplement à rire. Car la réclamation des exploités, pour en revenir aux moutons bipèdes, donne à croire qu'ils supposent exister chez les* hommes quelque ascendant de l'esprit de justice; ils* semblent penser que l'égoïsme et le parti-pris de l'intérêt peuvent céder quelquefois à la force de l'évidence. C'est certainement très ridicule. On n'est pas mouton à ce point-là. Nous nous souvenons de tels plaidoyers ainsi prononcés dans l'enceinte de nos Législatures par des mandataires de la plèbe. Les vérités qu'ils apportaient à la tribune étaient épouvantables... et irréfragables. On les niait ou on s'en moquait. Ces invocations adressées à la justice des classes nanties, à leur humanité, empruntaient même aux circonstanciés où elles se produisaient un caractère spécialement drôle ; par exemple au lendemain des tueries de Juin ou de Mai. Ils auraient aussi utilement, prenant l'intervalle des séances, harangué les murailles. On les entendait pour la forme, comme ils parlaient eux-mêmes pour l'acquit de leur conscience. On le comprenait. Car nous en avons vu de ces représentants des classes souffrantes. A peiné entrés dans l'assemblée, ils avaient déjà fait le plongeon. Quelle justice ces tribuns du Peuple ont-ils jamais pu obtenir? Quelle question ces flambeaux du prolétariat ont-ils éclairée? Le plus clair est qu'ils touchent

leurs appèitîtemerrts et se font, tout bourgeoisement, bcur petiteiposition. Hélas ! cela ne*se comprend que trop. Avoir subi le dur noviciat de l'apprentissage, supporté depuis te ttas^e la pénurie dé salaire et l'incertitude du lendemain, les crises, les chômages, les réductions de paie; avoir grelotté de froid, crevé de misère, rongé son frein, courbé l'échiné ; avoir fait de longues journées pour faire vivre son corps, passé les nuits après les jours pour se nourrir aussi l'esprit ; «t puis un jour se voirporté par la puissance populaire comme par le coup de baguette d'une fée dans le palais des législateurs, au milieu des messieurs les plus huppés de toute la France ; s'y trouver de pair le plos souvent avec ceux qui sont réputés comme les plus forts ; gagner à moindres frais de travail, et même d'esprit, trois ou quatre fois plus qu'on ne rêva jamais d'obtenir en peinant sur l'outil ; — ^ il y a sans doute, dans ce jeu de la fortune, de quoi tourner la tête et brouiller le moral d'un pauvre homme. 11 sera d'une trempe peu commune s'il résiste à la tentation. Quand on a mis la main sur un tel résultat, on s'y cramponne, on ne le lâche plus. Et voilà comment font le plongeon, quand ils sont passés députés, nos candidats des ouvriers. Ce n'est pas à dire que la perte de leurs personnes soit en elle-même d'une grande importance ; la plupart ne sont que des faiseurs, qui se guindent sur les épaules du peuple. Mais leurs défections répétées font peu d'honneur au caractère du prolétariat. La protestation qu'il affirme en les nommant ne compense pas ce discrédit. Une protestation platonique ne fuH jamais d'une grande valeur, mais si elle tourne en déception, elle deviendra moindre que nulle. Les ou- ' mers croient protester lorsqu'ils envoient quelqu'un des leurs prendre place, siéger en leur nom dans le Parlement des bourgeois. C'est en fait, comme nous venons de le voir, un faux calcul ; c'est même en principe une

erreur. Ces mandataires du peuple ne pourront, en définitive, et du seul fait de leur présence, qu'autoriser de son aveu les actes fatalement dirigés contre lui par ceux qui seront toujours, par la force des choses, soit qu'ils le veuillent ou ne le veuillent pas, les ennemis du prolétariat. Autrefois le peuple de Rome eut ses tribuns. Ils se présentaient, eux aussi, devant le Sénat, mais ils ne siégeaient pas dans le Sénat ; ils restaient à la porte. Ils ne prenaient pas part aux délibérations de ces patriciens, qui étaient par leur position les exploiteurs-nés du travail. Ils n'en connaissaient que pour y opposer, si besoin était, leur veto. Gomme leur situation était franche, leur attitude était loyale ; elle était digne du Peuple et d'eux-mêmes qui le représentaient. II n'en est pas ainsi de nos députés de la plèbe. Gomme ils font partie de l'assemblée, — absorption fallacieuse, — ils se soumettent lorsqu'ils y entrent, d'avance, implicitement, à toutes les décisions de sa majorité, y compris les résolutions qu'elle ne manquera pas de prendre contre les droits de leurs commettants. Ils les sanctionnent au nom du Peuple par leur acceptation légale. C'est le dernier mot de l'escamotage, dont le prolétariat est la dupe. Il ne saurait mieux faire, s'il veut donner en plein dans sophisme bourgeois, rebattu jusqu'à satiété, dont les bourgeois pas plus que lui-même ne crQient un mot, lequel consiste à répéter depuis quatre-vingts ans que la distinction des classes ayant été abolie par la Révolution de 1789, celle-ci ne laisse rien à désirer. Tous en principe sont égaux devant la loi ; tous au même titre citoyens. Tous en fait sont représentés ; tous participent sur le même pied à la fabrication des lois. Que veut-on de mieux? Qui parle d'inégalité? « La démocratie coule à pleins bords, a Tous sont libres de s'enrichir comme de respirer l'air des rues. — Voilà ce que le peuple contresigne par ses ouvriers-députés ; il se

passe lui-même le licou. « Ceux-là que Jupiter rend esclaves, disait l'antiquité, il leur ôte la moitié de leur âme. » Si le prolétariat de notre époque n'avait pas éprouvé cette diminution, il sentirait ce que vaut pour lui la comédie représentative. La fonction de tête •de Turc et l'emploi de face à claques, bien que nous ayons connu tels députés de la bourgeoisie républicaine qui tinrent ces rôles avec bonheur pendant quinze ans, ne sont pas des rôles honorables. Ce sont les mêmes que tiennent après eux les élus du prolétariat, commis pour recevoir en son nom les soufflets qu'on ne lui ménage pas. Pour que Ton ne nous accuse ici, comme peut-être on le ferait volontiers, de parler en déclamateur, nous rappellerons seulement un fait, le vote de l'Assemblée rurale en 1871 , au moment du sac de Paris, alors qu'elle déclara que l'armée versaillaise, qui venait de massacrer les ouvriers parisiens, « avait bien mérité de la Patrie ». Il y avait dans cette Assemblée un député ouvrier, qui eut, disons-le, la pudeur de s'abstenir. Cela n'empêcha pas Y Officiel d'imprimer que la proposition avait été votée à l'unanimité. Il n'y eut pas de protestation. Nous citerions sans peine d'autres exemples; celui-ci, croyons-nous, suffit. Voilà ce que gagne le prolétariat, quand elles réussissent, aux candidatures ouvrières. Quel résultat? Qu'il ait donc enfin de la mémoire ! Si le peuple recueillit jamais quelque fruit de son entrée dans l'officine où se font les lois, ce fut seulement, il peut se le dire, lorsqu'il y pénétra lui-même, sans se faire représenter, par toutes les portes grandes ouvertes, tandis que les bourgeois, qui n'avaient jamais représenté sous le titre dont ils s'étaient revêtus que leur bourgeoisie, en sortaient devant lui par les fenêtres. Le peu de justice qu'il lui est de loin en loin arrivé d'obtenir, il ne l'a encore obtenu, c'est l'histoire qui le lui atteste, qu'aux moments

d'explosion révolutionnaire. A preuve le Suffrage lui» même; il ne l'aurait pas encore à l'heure qu'il es! sans l'ouragan de Février. 11 Ta eu parce qu'il Ta pris. Ceux qui disent aujourd'hui le contraire mettent à profit son épuisement pour l'endormir. Où sont du reste à notre époque les hommes qui ont su bien comprendre que Tordre politique n'est rien en dehors de l'ordre économique? Les déceptions -que le peuple a déjà subies l'ont-elles du moins guéri de sa foi dans l'efficacité de la Représentation législative du prolétariat? Pas le moins du monde. Il croit plus que jamais à cette bêtise ; témoin, dans ces dernières années, le Congrès ouvrier de Marseilk. Voilà néanmoins plus de trente ans qu'on lui a dit nettement ce qu'elle vaut. Flattez-vous donc d'instruire les masses * !

1. Nous n'ignorons pas qu'il s'est formé assez récemment ud parti ouvrier. Ces braves gens prennent pour principe et pour drapeau la libération de la classe ouvrière par elle-même. Italia fara da se. À la bonne heure I Ils prétendent en conséquence : 1° N'admettre de candidats que ceux qui ont les mains malpropres ; 2° faire bon marché de la Représentation nationale, dans laquelle ils voient qu'ils n'auront jamais de puissance, et tacher plutôt de s'introduire dans les conseils municipaux; 3° ne compter que sur le prolétariat lui-même pour le délivrer de l'exploitation des exploiteurs, en usant des moyens quelconques, pacifiques ou violents, qui seront à sa disposition". Ce n'est pas' mal, et si ce programme pouvait être suivi de la masse du peuple, il y aurait sans doute de 6a part un grand progrès. Seulement il est certain : Ie que la prétention de n'admettre que des hommes qui, par leur genre de travail et leur situation, appartiennent an salariat, est marquée 4 l'empreinte d'un exclusivisme qui ne peut être qualifié que d'étroit. Il est rare et très rare, nous l'accordons, qu'un homme qui n'appartient pas au prolétariat soit capable de ne pas se jouer de lui. Les salariés ont raison de se défier de ces hommes-là. U est presque sans exemple qu'ils aient jusqu'au bout, en ce qui concerne la masse votante, la conscience aussi nette qu'ils ont les mains blanches. La défiance du prolétariat est justifiée; mais il se jette, nous devons le dire, de l'excès1 de feadaudeiie qui a signalé sou débat dans une antre exagération, qui diffère plus de la première par la forme

§ 8. — Sons le Gouvernement représentatif, un vole d'arbitraire ou de surprise peut décider pour un .tempe fort long des destinées du Pays.

9° « Dans le système représentatif un seul tour de vote décide pour longtemps, par les élections générales, des destinées du Peuple et du Pays. »

Les élections de 1828, sans remonter au delà, firent le régime de juillet, dix-huit ans, une génération, «elles de 4848 et 1849 firent le deuxième Empire, dixhuit ans, soit une seconde génération. Celles de 1871 firent l'Assemblée rurale, constituante par abus de mandat; cetjte Assemblée qui devait, dans la pensée de

que par le fond et qui ne comporte pas plue de discernement. Il n'est pas en effet absolument impossible qu'un homme qui n'est pas sorti des rangs des ouvriers manuels connaisse parfaitement le peuple et lui soit sérieusement dévoué. Il y a même, semblet-il, plus de fond à faire sur l'homme dévoué qui est mû par le «eul esprit de justice que sur celui qui ne fait que hurler avec les autres faméliques. La Révolution ne peut que se priver, en écartant ces revendicateurs désintéressés, si peu nombreux soient-ils, de ses valeurs les plus solides. 2° En second lieu, les •ouvriers ont raison de préférer les conseils municipaux, où ils peuvent quelquefois entrer et agir, à la députation bourgeoise qui Tes annihile ; malheureusement leur prétention d'agir efficacement par les assemblées locales est illusoire aussi longtemps -que la députation bourgeoise tiendra le pouvoir centralisé. 3° En troisième lieu, la prétention qu'aurait la classe ouvrière d'accomplir à elle seule la Révolution est trop visiblement outrecuidante. Il faudrait que le prolétariat fût moins ignorant, plus intelligent de sa situation et de ses intérêts, plus capable de discipline, qu'il se montre de jour en jour moins apte à subir, •en un mot, disons-le, moins béte. Nous devons d'ailleurs bien reconnaître que l'homme assujetti à gagner sa vie au jour le jour par la continuité du travail physique se trouve forcément placé, par ce fait même, en état d'infériorité dans la lutte de l'intelligence. C'est même ce fait physiologique, généralement peu «compris, qui est plus que tout autre le grand obstacle au pro-

avec l'empire de la Constitution qu'il nous a value, les conséquences de ce dernier vote, la perpétuation du gâchis dont il fut l'origine ; soit une troisième génération dix-huit ans, jusqu'en 1889, centenaire fatidique. Puis nous verrons.

40° « Ce système gouvernemental est celui dans lequel Vimpéritie ou la perfidie de quelques hommes entraîne toute une population dans des luttes détestables et terribles comme celles des journées de Juin. »

Oui; et comme celles de 1871. — Nous avons dît de quelle manière les journées de Juin furent provoquées par une impéritie des gouvernants d'alors qu'il faut qualifier de crime parce qu'elles s'accompagna d'arrièrepensées qu'on ne peut appeler que perverses. Gomme l'expérience n'apprend rien aux peuples, les mêmes ses électeurs, ne pas durer plus de cinq semaines et qui régna cinq ans. Nous n'avons pas encore cessé de subir,

grès de la Révolution. Si le prolétariat citadiu pouvait quelque jour parvenir à massacrer un peu les exploiteurs, sauf à se faire le lendemain, comme il arrive toujours, massacrer par les survivants, certainement cela nous ferait plaisir; mais nous n'en croyons rien et la solution n'est pas là. Du reste la Révolution n'a pas pour but de substituer l'empire d'une classe à la domination dune autre; elle n'a pas d'autre objet que le bien général. Qu'elle se fasse en fin de compte au bénéfice des bommes de travail, ce n'est pas douteux; qu'elle aboutisse à la suppression des parasites, à l'équivalence économique des fonctions, c'est sûr comme deux et deux font quatre; que le prolétariat ouvrier cencourre à cet accomplissement, nous ne demandons pas mieux. Mais, il peut se le tenir pour dit, ce n'est pas lui seul qui fera la Révolution. A moins d'être, comme on dit, du bâtiment, il est impossible de se leurrer d'une pareille utopie. Voilà ce que nous lui déclarons d'autant plus carrément, à la différence de ses flatteurs, que nous ne lui demanderons jamais rien, ni à personne Nous nous occuperons à déterminer, dans les études qui suivront, les moyens, dont il ne se doute guère, de réaliser la justice, qui est le but de la Révolution

causes existant toujours devaient mécaniquement reproduire les mêmes effets. Ces effets se renouvelèrent vingtdeux années plus tard, mais exagérés, amplifiés, comme les causes s'étaient développées, dans des proportions monstrueuses. Les gouvernants que 1848 avait mis au pouvoir n'eurent en vue que d'endormir le Peuple pour contenir la Révolution ; ceux que 1870 porta de même au gouvernement, ayant peur d'être débordés par la Révolution, préférèrent livrer la Patrie. Ceux de 48 mentirent et se crurent honnêtes; ceux de 70 poussèrent le mensonge jusqu'au dernier abus de confiance et ne se crurent pas honnêtes. Les ouvriers de 48 avaient mis au service de la République bourgeoise, qui ne comprit pas leur sacrifice, trois mois de misère ! les Parisiens de 70, non plus seulement les ouvriers, mais avec eux la petite et moyenne bourgeoisie, avaient donné à la Patrie expirante huit mois d'abnégation, de famine, de souffrances sans nom. LaDéputation provinciale de 1848 ne connaissait aucunement les ouvriers parisiens, mais elle les abhorrait sans les connaître parce qu'ils attendaient de la République une protection pour leur misère. En décrétant, comme elle le fit, la dissolution des ateliers nationaux, elle leur supprima violemment leur dernier morceau de pain, les mil au pied du mur. Les pauvres hères qui gagnent leur vie au jour le jour ne seront jamais traités aussi durement que lorsqu'ils tomberont sous la coupe d'hommes bien élevés, instruits, libéraux, voire honnêtement républicains. Ces hommeslà sont impitoyables. Les hobereaux de 1871 détestaient atrocement, plus encore que leurs devanciers en 1848, npn pas seulement les ouvriers de Paris, mais Paris tout entier, — qu'ils ignoraient de même ; — d'abord parce qu'il avait, en proclamant la République, heurté leurs sentiments aveugles, et surtout parce que son patriotisme indiscret avait, en faisant trop durer la résistance

militaire, mis en péril leurs intérêts. (Test un fait connu* depuis longtemps que les capitalistes ne connaissent pas la Patrie et que les ventrus ne sentent pas l'honneur. Ils ne firent, après tout, en 1871, que ce qu'ils avaient fait en 1814, en 1815, sous Louis-Philippe, que ce que feront toujours les bourgeois tant qu'il y aura des vénères et qu'ils digéreront. Par les lois qu'ils votaient ou qu'ils annonçaient, relatives aux échéances des effets de commerce, à l'arriéré des loyers, au licenciement delà garde nationale, à l'organisation des conseil* municipaux, sans parler de leurs provocations et de leurs insultes, ils avaient acculé Paris à la nécessité. C'était de propos délibéré. Le premier résultat de leur loi sur les échéances, 175,000 protêts du 13 mars au 18, en dit plus que tous les commentaires des publicisles sur les causes véritables de la révolution qui marqua cette date. Cette cause économique ne fut sans doute la seule ni même la principale, mais elle fut certainement la cause déterminante. Les hommes qui firent le 18 mars, ceux de l'avenir le diront, étaient à Versailles. En 1848, aux journées de Juin, on avait, en calomniant, comme cela se fait toujours, les rebelles, abusé les populations. En 1871, le mensonge gouvernemental s'exagéra de ses proportions naturelles jusqu'aux dimensions excessives d'un odieux et grossier batelage, si effrontément imposteur que des pitres forains n'eus6ent pas osé le mettre en usage pour amorcer le public qui leur est ordinaire. 11 eut son effet sur la France et sur l'Europe. Un spécimen qui vaut qu'on le cite fut l'incomparable dépêche dans laquelle Thiers, chef du pouvoir exécutif, tout le chapelet des souillures historiquement banales se trouvant déroulé, avait regardé comme ingénieux de qualifier de Communistes les honnêtes boutiquiers de Paris luttant sous le drapeau de la Commune au nom des libertés locales] que ce mot a toujours signifié.

Calembour politique vraiment inattendu, digne du génie qui l'inventa. L'histoire pourra le coller sur le personnage quand elle adressera celui-ci à la postérité. En 1848, •on avait laissé les factieux élever leurs barricades. En 1871, on abandonna tout Paris, qui ne s'en effraya pas, au pouvoir de l'insurrection ; mais il devint ensuite, pour celle-ci comme pour la première, plus difficile d'en venir à bout qu'on ne l'avait d'abord supposé. La répression de 1848 ne fit pas, à ce qu'il semble, plus de deux mille victimes; quelques douzaines d'insurgés furent passés par les armes sur les barricades prises d'assaut; d'autres, moins brillamment, dans les caves des Tuileries et de l'Hôtel-de- Ville *. La répression de 1871 prit dans les rues et dans les maisons les premiers venus, hommes, femmes et enfants, au hasard, et les fusilla par milliers ; sévérité qui sauvait l'Ordre. Ce fut le massacre le plus énorme de notre histoire depuis le sac de Béziers au XIIIe siècle. Les assemblées représentatives «t ceux qui agissent en leur nom ordonnent aisément ces boucheries. Un despote reculerait, aurait peur de se noyer dans le sang. Mais que devient une responsabilité qui se répartit sur sept cents têtes? Combien de cadavres pour chacun? Trente ou quarante... Qu'importe? Les honorables rentrés chez eux n'exposeront pas les crânes des morts autour de leurs habitations comme

1. Nous nous souvenons d'une anecdote, probablement inédite, qui nous a été racontée par un témoin oculaire. Aux journées de Juin 1848, des insurgés furent enfermés dans les caves de l'Hôtel-de- Ville. On leur dit que s'il se trouvait parmi eux. des décorés de juillet 1830, ils eussent à se présenter. Il y en avait en effet, qui se présentèrent, s'imaginant qu'ils seraient l'objet d'une indulgence particulière. On ne les revit plus, Ce fait, que nous avons lieu de croire authentique, nous rappelle Vinoy faisant fusiller en 1871 les fédérés à barbes grises. « Ils ont déjà vu, disait-il, deux révolutions, ils n'en Verront pas une troisième. *

font ailleurs dans leur naïveté des chefs de peuples plus nature. Sylla et Thiers meurent dans leur lit.

11° « Ce système gouvernemental est celui qui permet à une majorité parlementaire de détourner une expédition militaire de son but et de vouer un peuple au néant au lieu de le protéger. »

Il est écrit que les prophètes ne seront jamais assez pessimistes. Oui, l'expédition de Rome, cette victoire de mensonge, remportée par l'absolutisme contre la France, « devait un jour peser bien lourdement sur les destinées du pays », plus qu'il n'était donné à personne de le prévoir. Ce n'est pas une armée qu'elle nous a coûté ; — nous devions arriver au point où un corps d'armée nous serait peu de chose ; — elle nous a retranché une alliance qui nous eût sauvés, c Sans le maintien du Saint-Siège, l'Italie nous était alliée et la France entrait en ligne avec cinq ou six cent mille hommes de plus. » [Discours du prince Jérôme-Napoléon à la Chambre dans la séance du 25 novembre 1876). Cette violation de la foi publique, dont se rendait coupable l'Assemblée de 1849, nous préparait de loin le désastre que le vote non moins aveugle, le coup de tête d'une autre Assemblée, devait précipiter sur nous en 1870. Expiation méritée. Les crimes des Nations se paient. Ainsi le vote d'un Parlement ne vouera pas seulement à la mort une Nation voisine et amie; mais le pays que la Députation est censée représenter sera jeté lui-même dans le désastre et dans la ruine, arbitrairement, t d'un cœur léger *, par quelques centaines de pantins qui ne lui demandent même pas son aveu. Ce n'est pas le droit de gouvernement mais de vie et de mort sur la Nation qui est remis aux mains de ces bonshommes et qu'ils exercent. Quelle absurdité! quelle démence!

§9. — MutilatioD du Suffrage par les créatures du Suffrage.

12° « C'est sous ce régime du gouvernement représentatif qu'on a pu voir t abolition du Suffrage universel arbitrairement décrétée par quelques mandataires dont le pouvoir n'avait pas une autre origine que ce suffrage. »

La loi électorale qui écartait du scrutin trois millions d'électeurs sur dix fut votée en 1850 par l'Assemblée législative. Le but que se proposait cette députation était de reprendre, autant qu'il était en elle, la conquête du Suffrage universel opérée au profit du peuple par la Révolution de 1848. Gomme les ressources du formalisme politique sont infinies quand elles sont aux mains de gouvernants moins consciencieux que légistes, on exagéra outre mesure les conditions de résidence et le but fut à peu près atteint. Le nombre des votants se trouva réduit d'un tiers. Il ne parut pas aux Elus du Suffrage que cette mutilation du Corps électoral excédât leurs pouvoirs. Ils ne se le demandèrent même pas.

Créatures du Peuple Souverain, ils rognèrent le Souverain sans hésitation ni scrupule. C'était pousser évidemment la violation du mandat jusqu'à l'extrême abus, qui est sans doute la suppression du mandant. De moindres infractions dans les affaires privées mériteraient les galères; quand il ne s'agit que d'une Nation, l'usage veut qu'on soit plus coulant. Il semblait cependant impossible d'aller plus loin. Mais l'Assemblée de 1871, qui gardait au monde tant de surprises, en trouva le moyen. Nous ne parlons pas des projets de loi plus ou moins saugrenus qu'on y élucubra en vue de restreindre le Suffrage encore plus qu'il n'avait pu l'être par la loi de 1850. Représentation des intérêts, des capacités, des localités, conditions d'âge, de domicile,

etc. ;. tout fut tenté, tout fut proposé, inutilement, le Suffrage populaire étant passé dans les mœurs publiques. Ces conceptions mort-nées resteront seulement comme exemple et comme monument de cette intrépidité ignare qui est en quelque sorte la grâce d'état des législateurs. Ces gens-là ne doutent de rien et ceux de 1871 doutèrent nécessairement moins que tous les autres. Ils se proposèrent donc sans plus de façon de remettre en place le droit divin, confiscation nette et carrée du droit populaire; — toujours, c'est le plus curieux de Ja chose, au nom du Peuple qui n'avait jamais entendu les commissionner pour lui faire une pareille besogne. Quelles salades que les têtes de ces Législateurs! On concevrait difficilement qu'après cette double expérience la France ait la moindre illusion sur la fidélité des mandataires qu'elle pourra encore se donner.

1 10. — Intrigues et puissance des' faction s. — Prodition de la Pairie pour empêcher le débordement de la Révolution.

13° « La Nation ne craint pas de désaccord en ellemême, mais bien les intrigues des ambitieux, qui se font si pernicieusement sentir sous le régime parlementaire. »

Nous avons vu cette résistance habituelle des gouvernements parlementaires à la volonté nationale s'affirmer violemment par des ministères de combat. A la bonne heure; on ne pouvait déclarer avec plus de franchise la guerre à Topininion publique. Cette hostilité déclarée eut pour dernier terme le coup avorté du 16 mai i8T7, lorsque le pays enfin consulté eut une première fois désavoué avec un ensemble écrasant ceux qui abusaient en son nom et contre lui de son mandat. Nous avons eu de même sous les yeux pendant plusieurs

années, manifeste jusqu'au scandale, celte situation contradictoire : d'une pari, dans la Représentation parlementaire 4 u Pays, divisée en partis, morcelée en fractions, émiettée en coteries, groupes et sous groupes sans fin, à lasser la patience des classificateurs les pins germaniques, les intrigues et les tiraillements; d'autre part, dans le Pays lui-môme, l'inquiétude et la fatigue énervant les populations. 11 semble que la destinée providentielle de l'Assemblée de Versailles fut de porter le dernier coup au système représentatif. Ses actes ont dépassé tout ce qu'il était donné de concevoir. On ne saurait plus calomnier le système représentatif

i 4° « Plutôt le Cosaque que le socialisme! »

L'histoire de tous les peuples témoigne que les classes gouvernantes, surtout quand elles sont mercantiles, chargées de la défense d'un pays que l'étranger vient envahir, l'ont poussée bien rarement jusqu'au dernier effort. Cela s'explique. La délivrance d'une Nation parla force des armes a généralement pour effet immédiat une ascension de la masse populaire dont l'effort a sauvé le pays; le résultat prochain de la victoire nationale est celle de la démocratie. Gomme, après tout, les hommes n'ont de règle efficace de leurs actes que leur inté^ rôt personnel, il est excessif de penser que les classes nanties accepteront cette conséquence; elles calculeront presque toujours qu'elles ont moins à perdre par la victoire de l'Etranger que parcelle du Peuple. Cette tradition des classes éclairées et régnantes — optimates, aristi, — déterminera naturellement, quand ils exerceront le pou voir, la pratique des parlementaires, sortis comme ik le sont des rangs de ces classes recommandables. Nous en avons fait l'expérience. — « Plutôt le Cosaque que le socialisme !» — Ce mot, plus vieux que les Cosaques,

vieux comme le monde, fut dit en 1814, répété en 1815, redit en 1870 par ceux qui tinrent, à ces époques néfastes, les premiers rôles dans la comédie de la défense. Les Girondins eux-mêmes, gens comme il faut, prédécesseurs de nos légistes, ne surent mieux proposer, en 1792, que de battre en retraite derrière la Loire; défense honnête et modérée, qui n'aurait fait répandre que le sang des patriotes et n'eût pas sauvé la Patrie. L'histoire connue de6 invasions est celle d'un homme qui repousserait sans doute l'agression dont il est l'objet s'il déchaînait son chien sur l'agresseur, ce qu'il ne fait pas parcequ'il a surtout crainte de ne pouvoir ensuite remettre à sa bête le collier. Le soulèvement furieux des peuples envahis fut toujours le danger le plus grand que les envahisseurs redoutent; mais ces débordements sans frein de toutes les énergies qui sont dans une Nation, force à peu près irrésistible, ne sont pas moins à craindre pour ceux qui sont en possession d'exploiter le pays. Les Hollandais de nos jours, pour résister à la conquête, ne rompraient plus leurs digues comme au temps de Louis XIV. Nos Hollandais de la politique n'ouvrent pas pour noyer l'ennemi la digue à la Révolution. Sauvons la Patrie, s'il se peut, mais à tout prix conservons YOrdrel en autres termes, plutôt l'ennemi du dehors que la justice au dedans! Et c'est ainsi qu'on ment aux peuples pour les livrer comme un bétail. En général, tant que la défense d'un peuple envahi reste aux mains des gens respectables, vous pouvez prédire à coup sûr qu'il est perdu, car ils trahissent.

11. — Résistance obstinée à l'expérience. — La législation par une Assemblée est cependant un système usé, jugé par ses fruits. — La masse de la Nation demande autre chose.

15° « Mais à quoi sert F expérience quand on ne veut

pas en profite?*? N'avons-nous pas vu nos ennemis à nos pieds? Quel a été le résultat? »

Depuis 1878, depuis plus de quatre ans que nosrépublicains ont le pouvoir, qu'est-ce qu'ils ont fait? Le Pays est plus clairvoyant, moins timoré que ses conducteurs. Il est plus que jamais en droit de leur redire, comme il y a trente ans : « Soyez donc modestes, hommes influents de notre grande opinion, etc. » Apostrophe superbe!

16° «La législation par une Assemblée est un système usé, jugé par ses fruits. L'expérience est complète. »

Oui ; c'est évidemment la conclusion nécessaire. Et cela est écrit depuis trente ans!...

17° « Le peuple désire autre chose, ne le voit pas!... »

• Assurément il ne le voit pas; nous le lui montrerons, et il ne le verra pas davantage.

$ 12. — Personne n'a jamais cru à la Souveraineté du Peuple non plus qu'à la sincérité du système représentatif. Les douze ou quinze constitutions électorales qui nous ont régis successivement en sont la preuve irrécusable.

Nous avons dit, comme conclusion de notre Première partie, que le régime représentatif n'est en lui-même qu'une utopie; qu'en fait il ne peut exister et qu'il n'existera jamais. Plus d'un lecteur n'aura vu sans doute dans ce résultat théorique, si contraire aux idées courantes, qu'une exagération paradoxale. Car enfin, ne manquera-t-on de nous répondre, les faits sont les faits et c'en est un que le Parlementarisme fonctionne en France depuis tantôt un siècle. Une utopie ne légifère pas, ne gouvernepas, n'administre pas... — Eh! bien,

«on ! ce que nous avons dit u'est pas un paradoxe, et nous le prouverons l'histoire en main.

Il est très différent de croire d'une foi pieuse à une autorité ou de ne l'admettre que pour la forme avec l'arrière-pensée d'en user comme d'un instrument. De quelle manière les auteurs de ces Constitutions électorales qui ont successivement régi la France depuis la chute du Droit divin, ont-ils cru à la Souveraineté de la Nation? Est-ce de la première ou de la seconde? Si les pontifes de la Législation ont cru vraiment au Peuple comme les prêtres à leur dieu quand ils ne sont pas des jongleurs, nous pouvons présumer que leur œuvre en garde quelque témoignage. Alors la suite de leurs travaux devra sans doute nous apparaître comme un constant effort pour dégager, autant que possible, dans sa sincérité, l'Oracle de l'Esprit national, pour obtenir que la Représentation chargée de le promulguer soit de plus en plus l'expression vraie, le fidèle organe du pays et de sa volonté. Mais, si ces mêmes législateurs n'ont cru foncièrement ni au Peuple ni à la Représentation du Peuple, peut-être leurs législations nous laisseront-elles, dans ce cas, apercevoir qu'ils onteu surtout pour objet, comme les prêtres qui sont des jongleurs, de faire parler le dieu à leur guise, au gré désintérêts qui furent , les , leurs et qui ne furent pas ceux du pays. Ces Législations se montreront «diverses et fallacieuses, comme leurs «desseins, variant avec les circonstances qui les ont inspirées ; elles n'offriront plus le caractère d'un effort continu, à ,1a poursuite d'un but qui ne "varie j>a«., puqposé par une foi siacèire dans l'autorité de lu Nation et de. la Délégation qui la représente. Maintenant, .intaruqgeons les textes; leur réponse jugera la question.

Nous* allons, rappeler hrièvsmen Ues> différentes Constitutions électorales -qui se .sont succédé en «France

depuis que le Droit souverain du Peuple s'y est substitué «au Droit divin de la Royauté.

En 1789, pour lés états-généraux, l'élection -se fit à deux degrés. Tous les Français contribuables âgés de vingt-cinq ans formaient les assemblées primaires. Elles désignaient dans chaque paroisse, sur cent habitants présents, deux députés pour Yassemblée de bailUagc, qui élisait aux Etats- Génémux.

Le nombre des députés pour chaque bailliage était en liaison composé de la population et des contributions, avec représentation du tiers égale à celle des deux premiers ordres réunis.

Ils se trouvèrent en tout, au début, mille cent cinquante députés pour les trois ordres.

Système électoral de la constituante. , — " Les citoyens fuirait distingués en actifs et passifs. On retranchait 4 ces derniers le pouvoir ide voter. Cette restriction #ut pour résultat de faire descendre le chiffre des électeurs de six millions qu'ils étaient auparavant à quatre millions deux cent mille environ.

Les citoyens taciifs devaient Avoir vingkeinq ans, être domiciliés dans le canton depuis un an au moins et payer que Gooatribution directe équivalente à trots journées de travail. .

L'élection ae faisait à deux degrés. Pour y participer au second degré, — ce qu'on appelait à proprement parler être èleetmr, Il fallait, en outre, dans les villes de plus de six mille âmes, un revenu de deux eemts jour-aées «de teamwA ou «ne location de cent cinquante, et dans. les villes .inférieures à six mille âmes, un revenu de cent cinquante ou une location de cent.

Enfin dans les campagnes, le revenu devait être de cent cinquante journées ou remplacé par un fermage de quatre cents.

Les Représentants, nommés dans chaque département par les assemblées électorales à la majorité absolue, ne pouvaient être choisis que parmi les citoyens actifs du département.

La Représentation du pays, dite Assemblée nationale, ainsi établie sur la triple base de la propriété foncière, de la population et de la contribution directe, devait se composer de sept cent quarante-cinq membres.

Cette Constitution électorale produisit Y Assemblée législative. Celle-ci, dans sa séance du 10 août 1792, décréta la convocation d'une convention nationale.

L'aristocratie censitaire venait d'être balayée avec la monarchie par la Révolution. La distinction entre lés citoyens actifs et les autres qui ne comptaient pas le fut du même coup ; mais l'élection dut toujours se faire à deux degrés. Etaient électeurs primaires tous les Français âgés de vingtun ans, domiciliés, etc. Pouvaient être électeurs au second degré et se trouvaient éligibles tous les citoyens qui passaient vingt-cinq ans. Ce système était à peu près celui des élections aux Etats-Généraux, moins la distinction des trois ordres. Ce fut de ce vote à deux degrés que sortit la convention.

La constitution de 1793 institua l'élection directe. Le peuple — tous les citoyens âgés de vingt et un ans, — était appelé à élire directement les membres de la législature, Le choix des administrateurs et des ministres était attribué à des assemblées électorales de district et de département. L'assemblée électorale de chaque département nommait un candidat au ministère, composé de vingt-quatre membres, et sur la liste générale le Corps législatif choisissait.

Aux termes de l'article 10, « le peuple délibérait sur les lois ». En fait, il ne devait lui être permis que de les accepter ou de les rejeter par oui ou par non ; le consentement était même présumé toutes les fois que la protestation n'avait pas lieu. Quarante jours après l'envoi de la loi proposée, si, dans la moitié plus un des départements, le dixième des assemblées primaires, régulièrement formées dans chacun d'eux, n'avait pas réclamé, alors le projet était tenu pour accepté et devenait loi.

La catégorie des lois était d'ailleurs assez étroitement limitée. On réservait sous le nom de décrets les mesures les plus importantes, les plus décisives pour la pratique. Celles-ci étaient ainsi soustraites au contrôle du peuple, les décrets ne devant relever que des représentants.

Constitution de l'an III. — Tout citoyen âgé de vingt et un ans et payant une contribution faisait partie des assemblées primaires.

Les assemblées primaires nommaient les électeurs.

Il fallait pour être électeur avoir vingt-cinq ans et être soit propriétaire, soit usufruitier, soit locataire d'un bien évalué à un revenu de cent, cent cinquante ou deux cents journées de travail, suivant les localités. On revenait à 90. Il y avait par département une assemblée électorale.

Les assemblées électorales npmmaient les membres des deux conseils du gouvernement, ceux du tribunal de cassation, les hauts jurés, les administrateurs du département, les président, accusateur public et greffier du tribunal criminel et les juges des tribunaux civils.

La législation était confiée à deux conseils.

L'un, celui des Cinq-Cents, chargé de proposer les lois; l'autre, celui des Anciens, — deux cent cinquante membres, — chargé de les accepter ou de les rejeter : tous les deux renouvelables par tiers chaque année.

On ne pouvait être membre du conseil des Cinq-Cents avant trente ans. Pour faire partie de celui des Anciens il fallait avoir quarante ans et de plus être marié ou veuf;

Le conseil des Anciens avait le droit de changer la résidence du Corps législatif.

Aucune proposition dans le conseil des Cinq-Cents ne pouvait être délibérée ni votée qu'après trois lectures, à dix jours d'intervalle.

Enfin le pouvoir exécutif était délégué à un Directoire de cinq membres, nommés par le conseil des Anciens, au scrutin secret, sur une liste formée de même par le conseil des Cinq-Cents.

« Cette Constitution de l'an III (22 août 1795) rétablit les « deux degrés d'élection, destinés à ralentir le mouvement « populaire et à donner des choix plus éclairés (lisez plus « aristocratiques) que les élections immédiates. Des condi- « tions de propriété, sages mais bornées, pour être membre « des assemblées primaires » (?) — il suffisait pour celles-ci de payer la cote personnelle — ; « et des assemblées électo- « raies » — environ 5.000 francs de capital — « redonnèrent « Vimportance politique à la classe moyenne, à laquelle il

« fallait forcément revenir après le licenciement de la mul- « titude et l'abandon de la Constitution de 93. »

(Mignet, Histoire de la Révolution, chap. xi.)

Les décrets complémentaires du 5 et du 13 fructidor (soumis d'ailleurs ainsi que la Constitution elle-même à l'acceptation des électeurs) portèrent :

Que les deux tiers des membres de la Convention passeraient dans le nouveau Corps législatif et que les assemblées électorales seraient chargées de les désigner; — ce qui fut l'origine de l'insurrection royaliste de vendémiaire.

D'après la constitution de l'an VIII (1800), — celle qui suivit le 18 brumaire, — les citoyens réunis en assemblées cantonales choisissaient parmi les six cents contribuables les plus imposés du département des candidats électeurs, qui se réunissaient en assemblées départementales pour élire des candidats députés, parmi lesquels le Premier Consul (grand électeur) désignait les représentants de la Nation.

Les consuls nommèrent, sans attendre les listes d'éligibilité, soixante sénateurs; les sénateurs nommèrent cent tribuns et trois cents législateurs. La Constitution de Tan VIII fut approuvée par 3,011,117 voix. .

Celle de l'an III l'avait été par 1,057,390;

Et celle de 93 par 1,801,918.

Sous le régime de la constitution impériale de 1804, le Sénat se composait de quatre-vingts membres élus par le Sénat lui-même, plus des citoyens que l'empereur jugeait dignes d'en faire partie, enfin de six grands dignitaires et des princes français âgés de dix-huit ans. Au total 120 personnages.

Le Sénat composait les deux autres corps de l'État par la faculté d'élire qui lui avait été conservée.

C'étaient : 1° Le Tribunal, — une sorte de conseil d'État.; — 150 membres.

2° Le Corps législatif, lequel délibérait en comité secret : un peu plus de 200 membres.

Quant au système électif, voici en peu de mots ce qu'il était :

Tous les eitovens domiciliés dans un canton, réunis eu assemblées primaires cantonales, élisaient les membres des CoUèges électoraux arrondissement et de département ; ces membre» une fois nommés étaient électeurs à vie. — L'article 27 du Sénatus-Consulte du 4 août 1802 avait de plus attribué au Premier Consul le droit d'ajouter de sa propre autorité, et sans être astreint de le faire à aucune époque déterminée, dix électeurs h chaque collège d'arrondissement et vingt électeurs à chaque collège de département.

Chacun des collèges électoraux ainsi formés présentait deux candidats pour les fonctions de membre du Corps législatif. La liste de ces candidats, transmise par le préfet de chaque département au ministre de l'Intérieur était ensuite présentée au Sénat, qui choisissait. Ce dernier choix faisait le député. En d'autres termes, les électeurs à vit* d'arrondissement et de département proposaient et le Sénat nommait*

A la première restauration — 1814, — on revint en l'aggravant à un système de cens électoral repoussé par la Constituante de 1789 : 300 francs de contribution pour être électeur, 1,000 pour être éligible. La France ne compta ainsi que 70,000 électeurs; ce qu'on appela le pays légal.

Les sénateurs se déclarèrent héréditaires^ en stipulant la perpétuité de leurs dotations et sénatoreries.

La* Chambre des Pairs fut en définitive composée de 150* membres nommés à vie. Enfin, d'après la Charte octroyée par Louis XVIII, la demande de cinq membres devait suffire pour obliger la Chambre à se former en comité secret.

Le Corps législatif de l'Empire, devenu la Chambre des députés, donna au premier vote qui eut lieu (sur la question de la censure), 217 votants.

L'acte additionnel des cent jours remit en vigueur la loi consulaire de l'an X (1802), à cette différence près que l'élection redevint directe et que les candidatures furent abandonnées.

Seconde restauration. — La loi du 25 février 1817 diffère de celle de 1814 en ce qu'elle concentre les élections du cheflieu de département sous la main des préfets.

La loi de mai 1820, dite du double vote, investit les électeurs les plus imposés (un quart de l'ensemble, soit 17,500) du droit de voter tout à la fois dans les collèges d'arrondissement et dans ceux de département. D'où sortit la Chambre ultra-royaliste de 1824, à majorité écrasante, et, après celle-ci, par contre-effet électoral, la nouvelle assemblée dans laquelle se produisit la majorité* libérale des 221 qui renversa Charles X.

Une des ordonnances du 26 juillet 1830 substituait au principe de l'élection directe le système des candidatures, renouvelé de la Constitution dictatoriale de l'Empire.

A la suite de la Révolution de Juillet, le cens électoral fui abaissé. La loi du 19 avril 1831 demandait aux électeurs 200 francs de contributions directes au lieu de 300. Le cens de l'éligibilité fut réduit de 1,000 à 500. Les membres de l'Institut, les officiers de terre et de mer étaient reçus a 100 francs seulement, au demi-cens.

Une réforme plus profonde et plus sincère fut vainement réclamée pendant toute la durée du régime de Juillet. Il fallut la Révolution de 1848 pour réaliser enfin, quant au système électoral, la transformation décisive. Cette Révolution établit violemment le suffrage universel et direct, qui n'avait encore été proposé que par la Constitution de 93 et qui n'avait jamais été appliqué. L'élection de la Constituante se fit par ce procédé, mais en même temps par départements et au scrutin de liste. On plaçait ainsi l'élection sous l'influence de l'autorité préfectorale et des comités républicains qui en relevaient.

Le 10 décembre de la même année, Louis-Napoléon Bonaparte fut nommé président de la, République par le même Suffrage universel et direct, toute la Nation votant en bloc. Le neveu inconnu de l'Empereur réunit 5,534,520 suffrages sur près de dix millions d'électeurs.

L'année suivante, en 1849, l'élection de l'Assemblée Icyislative se fit sur les mêmes bases qu'en 1848, au scrutin de liste et par départements. Mais comme le pouvoir avait changé, le résultat fut différent. La réaction prévalut. Ce fut cette majorité réactionnaire qui raya des listes électo-

ordonnances de Juillet. Une de ces ordonnances décrétait la combinaison du système impérial des candidatures avec le régime existant. Si les ordonnances de Juillet avaient réussi, la fiction constitutionnelle serait devenue probablement fictive jusqu'à la perfection. Et la Nation? où était-elle?

C. — Ces diverses Constitutions qui nous ont régis depuis 89 se partagent et s'opposent en deux catégories. Les unes sont révolutionnaires, et les autres réactionnaires. Celles-là, spiritualistes, accordent plus de valeur à la personne humaine ; les autres, matérialistes, en attachent surtout à la chose. Les premières se réclament de la Liberté ; les autres de l'Autorité ou de l'Ordre. Tout cela doit être ; ^ussi longtemps qu'une société n'a pas réalisé l'équilibre harmonique, elle est forcément à l'état d'antinomie. Les Constitutions du premier type et celles du second l'emportent tour à tour avec des alternances inverses de décroissement et de progrès. Les époques culminantes des législations libérales sont jusqu'aujourd'hui en 1793, en 1848, et à la nôtre. Les moments des législations autoritaires sont sous le premier Empire, en 1820, et sous le régime du 2 décembre.

Ce qu'il y a de plus remarquable, et ce qu'on n'a pas assez observé, c'est que, même dans les Législations les plus démocratiques, le libéralisme n'est pas franc; — il est vrai que l'autoritarisme des plus autoritaires n'est pas, lui non plus, intrépide. Elles n'ont, ni les unes ni lés autres, le plein courage de leur principe.

Les Constitutions inspirées de l'esprit autoritaire sont sans doute d'autant plus à l'aise pour se permettre l'illogisme qu'elles ne se targuent pas d'opérer sur des données philosophiques. Ces lois de conservation, comme elles s'appellent, — ce qui signifie d'expédient, — ne procèdent après tout que des intérêts, justes ou injustes,

— li> —

acquis par les classes exploitantes et des prétentions spoliatrices de ceux qui se trouvent en force pour les faire subir au public. Ainsi', nous laisserons pour ce qu'elles valent les Législations de cette nature, à commencer par celles de 1800 et de 1804, qui en sont le type. De telles Constitutions ne sont d'ailleurs à prendre dans l'ordre des idées pour créations normales. Ce sont des rêves monstrueux, qui furent enfantés dans la nuit de l'intelligence, quand l'esprit de ceux qui font la loi futhicurablement faussé par l'habitude des mensonges autant que leur cœur fut perverti par les routines d'iniquité. La première condition pour que l'esprit voie le vrai est la droiture du vouloir. — Donc, nous n'insistons pas là-dessus. Mais que devrons- nous enfin conclure, si nous voyons les Constitutions les plus populaires être aussi en défiance du Peuple et tenir en suspicion, à IVncontre de leur principe, la Souveraineté nationale?

De toutes celles qu'on nous fît jamais — on peut» les comparer — la plus loyale, sans contredit, est encore la constitution de 1793. Nos républicains aboyeurs des derniers temps du second Empire, qui l'ont tant attaqué, avec une vigueur justifiée, sur ses appels artificieux au vote plébiscitaire, auraient appris peut-être avec intérêt que les législateurs-géants, dont ils admirent l'œuvre de confiance, sont les mêmes qui ont inventé le jeu trop connu du Oui-Non. C'était dans ce mode élémentaire que leur sagesse pédagogique interrogeait le Souverain. Leur distinction avocatoire des lois* et des décrets, — ceux-cî, plus importants, soustraits au dit Peuple Souverain, met le point sur 17. Us se défiaient de la compétence et de la volonté du Pays ; précaire était leur foi dans l'Oracle du Peuple.

Ainsi donc la Constitution de 93, acclamée par les Sans-Culottes, ultra-démocratique, au point que ses terribles auteurs n'osèrent pas l'appliquer, ne fut elle-même

qu'une roublardise. Maintenant que dirons-nous dés autres ? Elles sont sous les yeux du lecteur. Ce qui en ressort à chaque ligne, et ce fait est encore général, c'est une incroyance manifeste à cetke Souveraineté nationale dont les Constitutions s'autorisent. En dernier résumé; si le naturalisme qui est de mode en littérature était admis en politique, ne serait-ce pas ici le cas d'user d'une expression trivialement significative en disant que le législateur se f... du peuple ?

Quelle conclusion tirerons-nous de là? Que tous ces Elus de la Nation, fabricateurs de lois* ne furent sans exception, par une nécessité d'état, que de solennels escamoteurs? La conclusion ne vaut pas la peine d'être tirée. Et puis elle ne serait même pas jusle. Il s'en est véritablement trouvé quelques-uns sur le nombre qui ont fait ce qu'ils ont pu pour croire au Peuple; mais ils n'y ont pas réussi. Et il faut dire que la tentative leur a aussi peu profité.

Les représentants du peuple, qui ont si souverainement disposé en son nom de ses droits, ont forfait, dira-t-on, à leur mandat. Soit ; cela est assez naturel ; mais il y a là-dessous quelque chose de plus intéressant, qu'on n'a pas vu, qu'ils ne virent pas eux-mêmes et qu'il faut enfin dégager.

Disons que s'ils n'ont pas cru au peuple, il leur fut en effet impossible d'y croire. Il semble d'abord que tout devait les v porter. Prosélytes du Contrat Social, ils admettaient en théorie la Volonté souveraine delà Nation, parce que le principe démocratique était à leur époque le dernier mot de la science, qui n'a guère avancé depuis ; en pratique ils ne purent l'admettre, parce qu'ils avaient du bon sens. Quand il s'agit de livrer au flot de l'inconscience populaire l'arche de la Révolution, îU sentirent qu'ils étaient noyés ; ils n'osèrent pas. Ils dis-

tinguèrent alors les lots et les décrets, ils inventèrent le Oui-Non. Ils se réservèrent de dicter au Peuple, en l'interrogeant, ses réponses, afin de sauver contre ses retours aveugles, contre lui-même, ce qu'ils avaient acquis pour lui au prix de leurs têtes : la Liberté et la Justice, et les Droits de l'Homme, et les conquêtes sanglantes de la Fraternité humaine. Ils eurent, non sans raison, plus de foi dans leurs propres lumières que dans la jugeotte de la France.

Ce qui au fond les inspira, ce qui les domina malgré leurs idées préconçues, malgré leurs théories de carton, fut en définitive le principe organisateur des sociétés, celui que nous signalerons plus tard, si le temps nous est donné de poursuivre ces études, comme le fondement réel de la science politique; principe très distinct de l'idée démocratique et de la conception métaphysique de la Souveraineté populaire.

Voulons-nous dire que les Législateurs de 93, quasilucides, avaient saisi ce principe? Non ; cette base naturelle, ils ne la soupçonnèrent même pas. Leur conception de la Société et de l'essence du Corps politique, entièrement fausse, les rendait incapables de l'apercevoir.

Ils sentirent cette réalité obscurément, comme les somnambules qui poursuivent leurs hallucinations se heurtent au mur.

D'autres vinrent après eux, moins loyaux dans leur but, peu embarrassés de théorie, comme sont les réactions, lesquels n'y allèrent pas par quatre chemins. Ceux-là firent de la Sélection à leur manière, plus audacieuse, au rebours de leurs prédécesseurs, à l'opposé de la justice, à contre-sens du vrai, en dérision du bien public. Les Constituants de l'an III, de l'an VIII, de 1804, firent la Sélection des écus. Du reste, ils n'eurent pas plus que les autres l'intuition du principe, et ce fut heureux ; ils l'auraient compromis dans leur ini-

quité. Tout leur calcul fut d'affermir, en même temps que leur usurpation, la force écrasante des pouvoirs qu'ils constituèrent au mépris des libertés publiques afin de l'assurer. Ils confisquèrent fallacieusement, comme des pillards derrière l'armée, la sueur et le sang du peuple qui se battait aux frontières, ses droits, ses garanties. Et ce régime du Gensitarisme, sous des formes variablement artificielles, régna plus d'un demisiècle. 11 s'appelait la sagesse, il était l'honnêteté ; il trompa la Nation.

Un exemple fort remarquable, — nous allions dire d'usurpation, mais il est évident que ces messieurs ne croyaient pas à la Souveraineté du pays qu'ils étaient censés représenter, — un exemple fort remarquable de trafic effronté des peuples fut donné en 1814 par une Assemblée d'aventure, qui s'intitulait, pour rappeler l'expression employée par le chancelier qui présida au compte rendu de la séance, « l'élite légale des notables du royaume ».

Le fait dont il s'agit est l'acceptation de la Charte octroyée de Louis XVIII par ce palabre de notables dans lequel figurait le plus grand nombre des sénateurs et des députés de l'Empire. Elle fut, il est vrai, acceptée en échange du maintien de leurs privilèges, positions, dotations, pensions, qu'ils eurent grand soin de . stipuler.

Nous laissons parler l'historien de la Restauration :

« Chaque membre, à mesure que son nom était prononcé, prêtait serment de fidélité au roi et à la Charte. Pas un seul d'entre eux, pour la plus minime affaire d'intérêt privé, n'aurait engagé sans examen et sans réflexion sa signature ou sa parole, et tous, sans hésiter, s'empressèrent de jurer une obéissance inviolable, éternelle, aux 76 articles du pacte dont ils entendaient pour la première fois la rapide lecture. Si du moins ils

— i:to —

n'avaient contracté que pour eux ! Mais leur prétention allait plus loin : comme Représentants de la France officielle et légale, tous entendaient engager, par leur serment, trente millions de citoyens, qui ne devaient connaître qu'à plusieurs jours de là les termes de la nouvelle loi fondamentale. Les docteurs du Droit politique donnent, il est vrai, à ces solennelles comédies le nom de fictions constitutionnelles1. »

Et voilà comment on accepte, au nom d'un peuple qui n'y est pour rien, un griffonnage sans queue ni tète qui lui sera imposé pendant plus de trente ans comme Ja vérité consacrée et pour lequel, si leurs clameurs signifient quelque chose, on verra les hommes se faire tuer. Mais tous les commentaires que nous essaierions d'ajouter à un fait qui parle trop haut ne peuvent qu'affaiblir l'impression qu'a dû produire ce récit.

Ainsi et pour nous résumer:

L'examen des Constitutions électorales, depuis que le dogme de la Souveraineté nationale et le régime soidisant représentatif se sont mis à la place du Droit divin, nous autorise à formuler les conclusions suivantes :

-4° Les mandataires du Suffrage, avec le sans -façon le moins scrupuleux et par tous les moyens qui purent convenir à leurs desseins particuliers, se sont toujours permis d'altérer à leur gré le Corps électoral, c'est-à-dire le «ouverlUN.

2° En dépitdu principe confessé par eux verbalement, nous voyons que dans leur pratique les bases de la Souveraineté ont (toujours été indécises, flottant de la Nation au Pouvoir. Fictions, impostures, arbitraire phi* ou moins plâtréd'appanencee légales, tyrsmnie déchirée.

Page 1