DES FETES DE LA PROVINCE
Plusieurs fêtes étaient célébrées annuellement Jans les provinces en l'honneur de l'empereur. C'était d'abord, au i" janvier, la prestation du serment, tant de la population civile que des légions t"^'. C'était ensuite, deux jours après, la cérémonie que l'on appelait votorum nuncupatio^~K Des pratiques analogues accompagnaient aussi l'anniversaire de la naissance du prince^^^ et de son avènement^^'. Il faut distinguer de ces réjouissances celles dont le soin regardait l'assemblée provinciale. Les premières, sauf la fête du nouvel an, changeaient de date à chaque règne; les secondes revenaient à jour fixe, et ce jour n'était pas le même dans les différentes contrées. C'est ainsi qu'à Lyon la fête s'ouvrait régulièrement le i"'' août'^', tandis qu'en Asie elle
(') Tacite, Uist,, I, Lv : fr Lcgioncs solemni kalendanim Januariarum sacramenlo pro Galba adacla;.» Pline, Epist., X, lu : trPrœivimus et commiiitonibus jiisjuraiidum more solemni, eadom provincialibus cerlatim pietate jurantibus.» Le jusjuvandum Ariliensium peut donner une idée de ces serments {C.I.L., II, 173). Cf. une inscription analogue trouvée à Assos. en Troade {Eph. epigi\, V. p. i55i56).
'-) C. J. L., I, p. 33-'i : tfni non(as Januarias), iudi, volorum nuncnpatio» {Easti Philocali); ibid., p. 383. Henzen, 6113 : mu nonas Jan. vola» {Fei-tale Campanum de 087). Wilmanns, 3876 a : «m nonas Jan. nia{jisler. . . coliogi Ira- Irum Arvalium nomine vola nuncupavit pro salule imp. Titi Cœsaris.» Tcriullien, De corona, xu : «Annua votortnii nuucupalio.t^ Pline, X, xxw : «Solemnia vota pro incolu^mitate tua suscepimus.»
(^' Pline, X, XVII (Keil) : rrxv kal. octobres Bilhyiiiam intravi. Non possum tamen de mora queri, quum mihi coutigerit. . . uafaleni tuum in provincia cclebrare.7> C. I. L., I, p. 379-380 et ioa; Wilmanns, 88/1.
V''i Pline, X, MI : rrOioin, domine, quo servasli imperium, dum suscipis. . . colebiaviuMis. 1
'^' Suf'lonc. CAiindc. 11.
tombait à la fin de février ^^'. Un autre motif empêche encore de les confondre. Dans le premier cas, les sacrifices étaient faits et les prières étaient prononcées |)ar le re[)résentant de l'empereur; dans le second, la présidence était réservée au prêtre de la province, et il n'est même pas sûr que le gouverneur assistai à des cérémonies où il n'aurait pas occupé la place d'honneur.
Ce devait être pour chaque province une obligation stricte que d'adresser ses hommages religieux au prince et à Rome. Mais, à côté de ce culte, il pouvait en subsister d'autres, d'origine plus ancienne. Tel est celui d'Apollon Patroos que les inscriptions nous signalent en Lycie; il n'y a pas, en effet, de doute à avoir sur son caractère provincial, puisqu'on désigne les prêtres de la façon suivante : Upsiis .... Avxîcov rou xoitov 3-sov 'zsajpyov Arré'kXMvoç ^-' . Toutefois ce fait se présente assez rarement, et il est à présumer que ces cultes d'un autre âge étaient associés à celui des empereurs; peut-être même les deux sacerdoces étaient-ils remplis par un seul personnage ^^'. Il est donc permis de croire qu'il n'y avait pas deux séries distinctes de fêtes fédérales, mais plutôt qu'on les célébrait toutes ensemble dans la même session.
La cérémonie religieuse proprement dite se composait, comme toujours, de plusieurs parties : d'abord la procession, où se développait le long cortège que formaient les députés des villes et les particuliers venus de tous les coins de la province; puis la prière à la divinité de Rome et de l'empereur, les vœux en l'honneur du prince et de sa famille, du sénat et du peuple romain tout entier; ensuite le sacrifice, les victimes immolées
'■' Sainl Polycarpe subit le dernier supplice le 9 3 février, et Ton sait que c'était pendant les fêtes du K'avov d'Asie. (Renan, L'Ejflise chrétienne, p. 656.)
'^^ Lebns- Waddingtoii, /nscr. d'Asie Mineure, laai.
f^' Dans l'inscription de la note précédente , le xotvôv de Lycie décerne de grands honneurs à un personnage qui, en qualité de prêtre d'Apollon Patroos, ra ts 'spos eùaéêeiav 7mv "ï^eSacrlûv xaï toCî Qrsoù eTrXrjpojCTei». Un autre document [ibid., taai) nous montre que cette province pratiquait encore au 111° siècle le culte de la déesse Rome et des empereurs. Bulletin de coït, hellén., 188G, p. 2 33 : Ap^avT« xixi AvhÎùjv jov KOfvoii tepaxjvvnv ©-sâs Pcofirjî.
sur l'autel, les libations répandues, l'encens brûlé, au milieu des chants et des danses; enfin le repas sacré, auquel prenaient part tous les assistants (^'.
On passait alors aux jeux, qui étaient le principal attrait de ces réunions. Il n'entre pas dans notre sujet de nous appesantir sur ce point, par la raison toute simple que les fêtes provinciales n'offrent ici rien de particulier. A quelques différences près, c'étaient partout les mêmes divertissements : courses de chars''^', combats de gladiateurs ^^\ luttes athlétiques ^'■^\ exhibitions et chasses d'animaux féroces *^^, représentations scéniques (^', concours de musique, d'éloquence et de poésie'^*. Le programme était plus ou moins riche, le luxe déployé était plus ou moins grand; mais le fond, dans toutes les provinces, était presque identique. A la suite de ces exercices, on distribuait les récompenses aux vainqueurs. «Dans l'antiquité, il y avait deux catégories de jeux, les dywvss a1s<pav7Tai ou (pvXXÏTai, oii les prix étaient de simples couronnes de feuillage, et les dyêves B-sfxa.tha.1 ou 3-e(xa.Ttxoi, appelés aussi àpyvphcLt^ dont le prix était un objet précieux ou de l'argent. A la première classe appartenaient tous les jeux de fondation ancienne et les plus célèbres, comme ceux d'Olympie et de Némée, ainsi que beaucoup d'autres d'institution plus récente et fondés pendant les premiers siècles de l'Empire dans la plupart des grandes villes de l'Asie et de la Grèce; on les appelait aussi àyôivss ispoi\ pour marquer leur
"^ Sur ces cérémonies, voir A. Maury, Ueligiom de la Grèce antique, II, p. 8ï>i/io cl 170-3/16.
'-' Spon-Rcnier, p. 878.
(') CL G., ;î5ii, .3677, 3ai3.
W C. I. G., 3^7, .S676; Foucart, Inscript, de Mégaride, p. 16; Lebas-Wadd., Imcr. d'Asie Min., laSS, iGao b; Bulletin de corr. hellén. , 1881, p. 23o; Ditlciibcrger, Sijlloge iiiscr. Grœc, 399.
'•'' Eusèbe, Hist. eccles., IV, xv ; saint Augustin, lettre oxxxviu (éd. Aligne); C. ]. G., nhii.
(*) Foucart, Inscriptions de Laconie, 179 a; Bulletin de corr. Iiellén., i883, 17; C. I. G., 8190.
f') C. 1. G., 17:20, !28io, 3:!o8; Arch. Zeil., 1880, p. 03; Suétone, Caligtda, XX ; Juvénal, i, lili.
supériorité. Les jeux de la deuxième calégorie se célébraient un peu partout dans beaucoup de villes du second rang; ils étaient généralement réservés aux concurrents originaires de la province où ils avaient lieu, et ils n'étaient pas œcuméniques, comme les grands jeux; mais ce n'était j)as toujours le cas. Il y avait entre ces deux sortes de concours toute la distance qui sépare , de nos jours, les courses du Derby des courses d'un chef-lieu de département'*'. 55 Les jeux provinciaux étaient rattachés aux âyûvss ale<pavhai\ nous en avons la preuve, notamment, pour le xoiv6v d'Asie '-^ pour ceux de Bithynie^''', d'Achaïe'*\ de Syrie, de Cilicie'^\ de. Crète'''* et de la Confédération panhellénique'''l
Ces fêtes duraient plusieurs jours. Pendant ce temps, des foires se tenaient dans le voisinage du temple '^l Une espèce de bazar abrité sous des tentes '''' se dressait sur quelque place appropriée à cet usage, et les provinciaux y faisaient leurs achats. U est possible que dans ces marchés la liberté des transactions ait été complète, contrairement à la pratique ordinaire, que les vendeurs n'aient eu à payer aucun droit, et que la surveillance de la police se soit bornée au contrôle des poids et mesures''"'.
Peut-être enfin profitait-on de ces grandes réunions d'hommes pour porter parfois à la connaissance de tous les édits impériaux et les décisions des gouverneurs. « Lorsqu'on nous lit les décrets du prince, dit saint Jean Chrysostome, il se fait partout un pro-
') Lebas-VVaddinglon, hiscr. d'Asie Mineure, 1309.
Î-' CI. (;., aSiob, 3308.
■') Ihid., 1720.
i'* Ihid., 1719.
W Ibid., 2810.
'°> Ihid., 1719.
( ) Ihid., 347.
^'') Eiisèbe {liisl. eccks., V, 1, 30) dit à propos des l'cles de Lyon : Tj^s êvOâSe •nraVTij'upewï (^ctVj 3è aCrii 'aoXuâ.vdpùûnoi sk laâvToov tcHv èdvcûv arjvepxopiévct)!) eis a-jTïjv) àp'/^ofiévne. . .
t") Ilarpocralion et Suidas, au mot aKnvhns. Dittenbergcr, 13O : {Gain S' àv c's) 70 Haviûviov àitoaT é{Xky)tat , 6io)fi£da Seîv — (jkvvovv roU-rov xai tsavTjyvpid^eiv (i£7à Tùûv -crap' {ùfiâiv dip(xo[xé)va)v. Lobas, hiscr. de Béolie, 588, ligne bîi.
(10) Voip les roniarques do M. Foucart sur Tinscriplion d'Andanie (/nscr. du Pélop., p. 175).
iU DES FÊTES
fond silence; chacun prête l'oreille, avide d'entendre. Malheur à qui oserait faire le moindre bruit et troubler une pareille lecture^^U?5 Cette coutume ne date pas du Bas-Empire. Une scène de ce genre était reproduite sur l'arc de triomphe de Marc Aurèle, et les actes des martyrs mentionnent fréquemment le même détail ^'-l Sans doute les textes ne disent pas expressément que la multitude assemblée dans les fêtes provinciales ait jamais reçu des communications de cette nature; mais la conjecture n'a en soi rien d'im])robable, d'autant plus que certains décrets rendus par la diète étaient, nous le savons, proclamés pendant les jeux dans l'enceinte où se pressait la foule des spectateurs^''^
Dans toutes ces cérémonies, le grand prêtre avait un rôle considérable. C'était lui qui marchait en tête de la procession, vêtu d'une robe de pourpre et orné d'une couronne d'or'''\ C'était lui encore qui offrait le sacrifice et qui disait les prières. Au repas qui suivait, il occupait la première place et mangeait la meilleure part. Il présidait enfin les jeux du haut de son siège d'honneur '^l
Il était aidé dans sa charge par de nombreux auxiliaires. Le plus important était X agonolhète^^\ On ignore en quoi consistaient précisément ses fonctions. Avait-il pour mission, comme on l'a
<') Migne, Patrol. grecque, LUI, p. 112, col. 3; Capilolin , Gordiam,v.
^'^1 Le Biant, Mém. de l'Ac. des inscr., XXX, 3° partie, p. 98-101.
f-*) C. ]. G., 8902 b. Un décret du xotvôv d'Asie ordonne ivayopsvsaOat êv tçS yviivtxù} dyûvt tçS èv Uspyâftei) jœv Vcû(iaia)v 1,e€aaTÙv , 6't< a1e(pavoï ri kala HaxiXQv <i>diêiov Md^tfiov (proconsul de la province). Cf. Dittenberger, i55, i56, 338.
'*) Tertullien, De idolatria, xviii : «Purpura ilia et aurum cervicis ornamenlum . . . , coronae aureœ sacerdotum provincialium.n Philostrate , Fies des soph. , 1 , xxi , a : O ëè aléOavos ovtos •tsoXvs (à propos de la prêtrise d'Asie). C. 1. L., lit, i/i33 : ff(>oronatus Dac. iii.n Ephemeris epigr., IV, p. 65 : trSacerdos coronatus arae» (en Dacie).
'^) Tertullien, De speclaculis, xi : «Quid ergo mirura si apparalus agonum idolatria compurcat, de coronis profanis, de sacerdotalibus praesidibus. ..?» Voir plus haut, livre I, ch. vu. Dans toutes ces fêtes, les députés des cités devaient avoir aussi des places réservées. (Cf. Lex coloniœ Genetivœ Juliœ, cxxv.)
'") Lebas-Wadd., Inscript. d'Asie Min., 8G7 : kywvodérvs twv fiejdXwv IlareA- Xnvi'j)v. Revue des sociétés savantes, 1858, a' sem., p. 793 : KyeavoOéTvv toU xoivoîi M.axs§6vù)v. Bulletin de corr. helle'n., 1878, p. SaS : Tjjis kaias oipx^ispaoéfievov xat dyuvoOsTriGavTa. Wood, Jnscr. du grand théâtre, p. Oo : Koivov
cru, «de diriger les concours et de distribuer les prix 55, ou bien l'ordonnance des jeux rentrait-elle tout entière dans ses attributions? Les textes sont également favorables à l'une et à l'autre hypolbèse'"^'. En tout cas, cette dignité était entourée d'un assez grand prestige, et l'on n'y élevait guère que des hommes de noble condition •-'. Le gymnnsiarque était spécialement préposé à la surveillance des exercices gymniques^-*'. Au panégyriarque revenait le soin d'organiser la procession ^'l La police de la foire incombait h X agoranome^^-'\ Des commissaires assuraient le maintien de l'ordre et réprimaient les perturbateurs''^'. Enfin, des agents subalternes, esclaves, affranchis ou libres de naissance, servaient tous ces hauts magistrats, en qualité de sacrificateurs, de hérauts, d'appariteurs ou d'acolytes '"'l Les serviteurs restaient sans doute attachés toute leur vie au temple provincial. Les autres ne devaient être nommés par l'assemblée que pour
Aalas èv Kn^/xw. . . àymvoBeroiJvTOs . . . T<Ç. louA. Pnyeivov. Los fondions d'agonolliète étaient parfois réunies à celles de grand piètre.
'•' Dict. des antiquités de Dareniberg et Saglio, au mot agonothètes.
'^' Sparlien, Hadrien, xiii : wMulta in Alhenienses contulit, et pro agonollieta resedit. " C. 1. G., 9766: rêvons 'mpû-rov xaî êvSo^oTaTov . , , , ipyji£pazE.ijaaviai Tov AtÎTOxpaTopos, xal àyùovoùsT^aavia. p,88i, 58oi.
'■^' Lelias-Wadd. , Inscr. d'Asie Min., 1793 c : [kyav)oBétvv Sis xaTÀ {jo è^rfs) e« rùv iSicûv xal ■yv[(tvaaiap)(^)ov èv tco xoivû tvs {kaias). Ibid., 7' partie : Tvfivaaiap-/ov xal àywvodéTriv du xctvàv de Chypre. C. I. G., a583 : ZvaTâp^rjv hpoù àyùvos 'B!£VTaéTrtptxoîi Toii xotvoxjKpvTÛv. Eckliei, IV, 319; Dict. des antiq. , au mot