CI.L, X
('«) Wiimanns, ia66.
Orient, les &eo) Seêao-Vo/ sont adorés presque partout^''; mais il n'est pas sûr qu'ils le soient toujours avec Rome. C'est à peine si de temps en temps on aperçoit un personnage qui a été , soit simultanément, soit successivement, prêtre de Rome et des anciens empereurs ^'^'.
Le trait commun de ces deux cultes, de Rome et de Divus Augustus, de Rome et des Dm, était de s'adresser à des morts. Ils avaient sans doute l'un et l'autre un caractère politique, puisque ces morts n'étaient devenus dieux que pour avoir été empereurs. Mais, en somme, rien ne les distinguait de tous ceux qui avaient jadis pullulé dans le monde grec. La grande originalité de l'Empire a été d'inventer un culte qui, sous des formes religieuses, était au fond tout politique. Ce culte avait pour objet deux êtres très réels et très vivants, que l'on appelait Roma et Augustus , et qui étaient Rome et le prince. Le titre d'Auguste en effet fut porté non seulement par le fondateur de l'Empire, mais aussi par tous ses successeurs '^l Les mots Augustus, 2eêaalés, n'indiquent pas nécessairement l'homme qui créa le régime impérial; on peut même dire qu'ils ne s'appliquent jamais à lui, sauf dans les documents qui datent de son règne; après sa mort, il est toujours qualifié Divus. Par suite, quand dans une inscription ou sur une monnaie nous rencontrons le mot Augustus isolé, nous devons être certains qu'il s'agit du prince actuellement en fonctions; d'où cette conséquence que les prêtres Romœ et Augusti, que les temples dédiés Romœ et Aiigusto, s'ils sont postérieurs à l'année i/i de notre ère, sont les prêtres et les temples de l'empereur qui occupe le trône '^^. Ce n'était donc
(') CL G., 1998, /io3i; CL A., m, 66, 68; Lebas-Waddingtoii , Jnscript. d'Asie Mineure, 1219, 122/1, 1237 ; Bull, de corresp. hellén., 1881, p. /173.
(2) Voir notamment Foiicart, Inscript, de Laconie, 176.
(^' Lampride cile ce mot d'Alexandre Sévère (x) : «Augustus primas est liujus auctor imperii, et in ejus nomen omnes velut quadam adoptionc autjure hereditario succedimus.» Suétone ( r»6ère , xxvi) appelie le titre d'Auguste «nomen liercdilariumn.
'^' Ce fait est confirmé par des témoignages très explicites. Plusieui-s texies nous signalent en Espagne des (lamines RomcB Divorum et Augustorum. (C. /. L., II, 6199, Aao5, /iai7, /iaaa, /1298, /ja35, 62/1.3, /12/J7, 63/49, ^^^0, 65i6). Il
pas là, à vrai dire, une religion, mais plutôt un hommage rendu à l'Etat romain et au chef de cet Etat. Les cérémonies qu'on y accomplissait pouvaient être empruntées à la liturgie courante; mais la pensée qui les avait fait instituer, l'esprit qui y présidait étaient d'ordre purement politique, si bien qu'en réalité toutes ces pratiques n'étaient rien de plus qu'un acte solennel de respect et d'obéissance à l'égard du maître de l'Empire.
Aussi, ne faut-il pas s'étonner que ce culte ait été de bonne heure le culte ofïiciel par excellence, que cette religion ait été dès le premier jour une véritable religion d'Etat, répandue dans toutes les parties de l'empire romain, favorisée par les empereurs, et maintenue autant par le zèle des fonctionnaires que par la docilité intéressée des sujets. Si l'on en juge par l'abondance ou la rareté des documents qui la concernent, elle n'eut peutêtre pas partout un égal succès; mais elle se glissa à peu près partout. La seule contrée qui semble avoir refusé de l'admettre, c'est l'Egypte, toujours rebelle aux nouveautés ''>. Quant aux pays de civilisation grecque ou romaine qui, comme la Sicile, n'ont gardé d'elle aucune trace, il n'est pas sûr qu'ils ne l'aient
est évident que ces Divi sont les empereurs divinisés, et ces Augusli les empereurs vivants, car ce dernier terme no saurait désigner ici des empereurs qui auraient été exclus de i'apotliéoso. De même, lorsque nous lisons dans les inscriptions de Sparte l'expression de àp^^tepeùs tov ^eêaalov xat ràv Q-elciJv "apoyovenv aCtoO ( Foucart , Insci-ipt. de Laconie, 176, 179, aai), il est clair que ce Heëaalos n'est pas Auguste, mais le prince régnant. Un document lyonnais contient ces mots : SAC (e) RD-AD-TEMPL-ROM-ET-AVGG-; un autre porte SACERDOTI- AD • TEMPLVM-ROMAE-ET-AVGVSTORVM (Henzen, .5965; Spon, /iec/«?rc/ies sur les antùiuilés de Lyon, p. 167 et 366 de l'édition Renier); il est hors de doute que le premier de ces personnages était prêtre en un temps où Rome avait deux empereurs, et le second en un temps où elle en avait au moins deux. On remarquera enfin que l'autel de Lyon voué, comme on sait, Romœ et tIm/j-uséo, est parfois ' appelé ARA • CAES(am ou arnm) N [ontri ou ostrorum). Voir par exemple Menzcn , 5968, 6981, 69/1/!. Une autre inscription, publiée par Spon (p. 3'i de l'édition Renier), est ainsi conçue : SACERDOTI- AD- ARAM -ROMAE-ET-AVGVS- TORVM. Cf. un monument de Dacie où se retrouve une expression analogue
f') Encore faut-il noter qu'il y avait un temple de Rome et d'Auguste dans Alexandrie (Pliilon, Legatio ad Caintn, xxii); mais cette ville était toute grecque.
point connue : notre ignorance ici n'est probablement que l'effet du hasard. En revanche, les textes nous montrent le culte de Rome et d'Auguste établi dans les provinces les plus opposées et les plus lointaines, en Grande-Bretagne et dans le désert de Syrie, sur les bords de la mer Noire et dans la Maurétanie, au cœur de la Transylvanie et dans la péninsule italienne. Tout invitait les populations à l'accepter, et rien ne les engageait à le repousser. Elles étaient tellement habituées aux excès les plus monstrueux de l'apothéose que l'adoration constante de l'empereur était à leurs yeux une chose toute naturelle. On s'y serait résigné sans trop de peine sous un régime odieux; on s'y fit volontiers sous un gouvernement qui pour les provinciaux était, après tout, fort supportable. D'autre part, ce culte était le seul qui fût de nature à n'éveiller aucune susceptibilité locale. Rome et Auguste pouvaient, très bien trouver place dans une ville qui n'aurait pas accueilli volontiers d'autres dieux ^^'. La divinité de l'empereur planait au-dessus de toutes les divinités poliades, comme son autorité au-dessus de tous les pouvoirs municipaux, et elle était capable de rallier autour d'elle tous les hommes, parce qu'en exigeant d'eux la soumission la plus complète, elle ne blessait en rien leur amour-propre.
Ce serait une erreur de croire que le despotisme ait eu besoin d'user de violence pour imposer cette religion : elle naquit spontanément, et elle dura d'elle-même. Tout ce que firent les empereurs, ce fut d'en tirer parti. Il n'y a peut-être pas eu d'institution qui ait contribué plus que celle-là à fortifier l'autorité romaine. Dans les provinces de l'intérieur, elle rendait l'autorité publique plus redoutable et son action plus efficace en lui donnant une sorte de consécration spirituelle ; tout ce qui venait de Rome, tout ce qui émanait du prince, recevait d'eux un caractère sacré et acquérait par là un droit plus sérieux au respect; une tentative de révolte, un simple acte de désobéissance avait dès lors toute la gravité d'un sacrilège, et Ton était presque dans
C Rnmarqiie do M. Waddinglon (Inscript. d'Asie Mineure, 885).
la situation d'un pays où l'Eglise est au service de l'Etat. Dans les provinces voisines de la frontière ou encore à moitié barbares, les avantages n'étaient pas moins grands. Plusieurs de ces contrées étaient mal peuplées, dépourvues de villes, et, en raison même de leur éloignement, souvent indociles. L'autel de Rome et d'Auguste leur rappelait sans cesse qu'elles avaient un maître, et était pour elles à la fois un centre de ralliement et un foyer de civilisation. Eriger un autel de ce genre sur un territoire équivalait à une véritable prise de possession. Dès que les Romains eurent entamé la Germanie, ils élevèrent sur le Rhin Yara Uhiorum, qui devait être la capitale politique et religieuse de leur nouvelle conquête ^^l Peu après ils poussèrent plus loin, et un autel tout semblable se dressa au delà de l'Elbe ^^*. Dans la Grande-Bretagne un temple fut bâti en l'honneur de Claude à Camulodunum; les indigènes étaient obligés d'y apporter leurs hommages, et Tacite nous les montre considérant cet édifice comme le symbole de l'éternelle domination de Rome'^l Quand les Champs Décumates eurent été occupés sous Domitien, on eut soin de construire sur ce sol, dont la possession était encore fort précaire, un autel qui conserva le nom de arœ Flaviœ^'^K Rien, en un mot, ne paraissait plus propre à inspirer le respect de Rome et à maintenir les hommes dans la sujétion. Cette religion, si étrange à nos yeux, et si conforme aux idées des anciens, n'était, en définitive, que l'adoration du principe d'autorité. Ce ne fut pas simplement la raison d'Etat qui l'inventa et la propagea; elle répondait aussi aux sentiments réels des générations qui la professèrent. On a fait cette remarque que les hommes avaient alors «le fanatisme du pouvoir d'un seul», comme ils avaient eu autrefois «le fanatisme des institutions républicaines»; on aimait la monarchie, on ne
('' Tacite, Annales, I, lvii, (^' Dion, LV, X (éililion Gros, t. VII, p. 600). '') Tacite, Annales, XIV, xxxi; Sénèquo, Apokol. , \ni.
'''' Ptolémée, II, \i, xv (édition Mùller); Marquardt, Rom. Staatsverwallung (2' édition), 1, p. 377 ot note 2.
se INTRODUCTION.
concevait rien en dehors d'elle, et «il est naturel à l'homme de se faire une religion de toute idée qui remplit son âme'^^». De tout temps, l'esprit romain avait envisagé l'autorité publique limperium) comme étant, par essence, absolue; l'empire et le culte des empereurs devaient à la longue sortir de là. Mais de ce culte sortit en revanche un germe de liberté. Il semblait propre à aggraver le despotisme, et il contribua en quelque façon à l'atténuer. C'est en effet à l'ombre des autels de Rome et d'Auguste que prirent naissance et se développèrent ces assemblées régionales où les provinciaux trouvèrent des garanties , qui par malheur ne furent pas toujours efficaces, contre les agents du prince. Il s'ensuit que cette religion, toute politique par ses origines et par son objet, le fut également par ses effets, et l'on peut affn-mer que, si les empereurs n'avaient pas été adorés, l'Empire n'aurait à peu près rien connu du régime représentatif.
'*' Fiistel de Coulanges, Hist. des institiU. polit, de l'ancienne France , I, io5 ( a° édition ).