‹ Les assemblées provinciales dans l'empire romainChapitre 5 sur 73 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'administration romaine, même sous la République, était douce en général pour les populations soumises. Les vexations dont se rendaient coupables les gouverneurs et les chevaliers n'étaient point le fait de la politique du sénat; celui-ci les tolérait souvent, il ne les prescrivait jamais. La faute en était aux individus , non au système , et l'on peut dire que celui-ci consistait à user de la plus large tolérance à l'égard des vaincus. Rome n'était terrible que pour ceux qui ne reconnaissaient pas leur défaite; mais, pour peu qu'on se résignât à accepter sa domination sans esprit de retour, elle se relâchait de sa sévérité, et allégeait d'elle-même le joug. Elle ne prenait contre les peuples que les précautions strictement nécessaires au maintien de son autorité, et elle leur laissait la jouissance de toutes les libertés compatibles avec la sécurité de son empire.

Sur ce point comme sur tant d'autres. Auguste et ses successeurs n'innovèrent pas; ils ne firent que suivre une tradition déjà établie. S'ils semblent parfois avoir été plus généreux que le sénat, cela vient surtout du temps où ils vivaient. Les provinciaux avaient alors â peu près perdu tout souvenir et tout regret de l'époque où ils étaient indépendants; ils avaient oublié le passé pour ne songer qu'au présent, dont en somme ils se trouvaient bien. Une sorte de rapprochement s'était opéré entre les vainqueurs et les vaincus. Les premiers n'avaient plus pour leurs sujets le mépris qu'ils affectaient jadis; ils étaient portés à les

traiter mieux, et à les considérer presque comme leurs égaux; les seconds se faisaient peu à peu Romains de cœur, de langue, de civilisation, et c'est ainsi qu'un régime plus doux pouvait succéder sans danger aux anciennes défiances et aux anciennes rigueurs. A vrai dire, Rome ne courait aucun risque à se montrer plus clémente. Comme elle avait la force dans ses mains et avec la force le droit de retirer toujours ses faveurs, elle savait qu'on n'abuserait pas de sa bonté. Elle avait, d'autre part, tout avantage à rejeter sur les pouvoirs locaux une multitude de soins qui l'auraient inutilement occupée, et elle s'assurait par là, à peu de frais, la reconnaissance des populations. Les esprits clairvoyants se faisaient au fond peu d'illusions, et beaucoup devaient partager le sentiment de Plutarque engageant un magistrat de Chéronée à se rappeler sans cesse que, s'il commandait, il était commandé, et que son siège officiel était dominé par les sandales du proconsul'". Mais les hommes tiennent autant aux apparences de la liberté qu'à la liberté elle-même, et c'est déjà quelque chose, quand on est asservi, que d'avoir besoin de la réflexion pour s'en apercevoir.

Une des institutions les plus propres à entretenir les provinciaux dans cette idée qu'ils étaient libres fut celle des assemblées régionales. 11 y en eut partout sous l'Empire, mais leur origine ne fut pas partout la même. Ici, comme en toutes choses, les Romains se gardèrent de procéder d'une manière uniforme. C'était un des traits de leur politique de ne jamais détruire complètement le passé, et de ne jamais rien créer de toutes pièces. Leurs réformes étaient durables, parce qu'elles étaient lentes, et leurs progrès n'étaient pas sujets à de brusques retours, parce qu'ils étaient presque insensibles. Ils savaient s'accommoder avec une merveilleuse souplesse aux circonstances, aux habitudes des hommes, à leurs intérêts, à leurs besoins. Ils n'étaient pas toujours logiques, mais ils étaient toujours pratiques. De là leur

'') Plntarque, Moralia (Éd. Didot), II, p. 99,3 : Âp^op^"»* °^PX^'^> viroTeray- [iévris -wôAews ivOvitdrois , ênnpà-aon Kaîaapos . . . ., ëeï ^Xé-netv àtto toù alparriyioxj ztpos TÔ jSrjif/a .... ôpâivTa tovs xaXriovs è-niva Trji xe<paXvs.

répugnance à prendre des mesures générales, immédiatement applicables à toutes les parties de leur empire; de là aussi l'extrême diversité de leur administration. Quand on parle des assemblées provinciales, on est tout d'abord tenté de croire qu'il en existait une et une seule par province, que toutes avaient été établies à la fois, qu'elles avaient la même composition, les mêmes attributions, et qu'elles remplissaient le même rôle. La suite de ce travail montrera qu'il n'en était pas ainsi. Il est prudent de ne pas affirmer de toutes ce que Ton constate pour l'une d'elles : l'induction dans bien des cas serait fort téméraire.

Si l'on donne à cette expression (Rassemblée provinciale son sens le plus large , et que l'on désigne par là un corps où sont représentées des cités distinctes , on verra que les assemblées de l'Empire se rattachent à une triple origine. Il en est qui sont demeurées telles qu'elles étaient avant la conquête romaine; d'autres paraissent avoir succédé à des réunions plus anciennes, mais quelque peu différentes; d'autres enfin ont été instituées par Rome elle-même. Nous allons classer dans chacune de ces catégories toutes celles qui nous sont actuellement connues.

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