ASSEMBLÉES CRÉÉES PAR LES ROMAINS
On ne saurait affirmer que toutes les autres assemblées de l'Empire aient été créées par les Romains. Il est fort possible que les xoiva de Syrie, de Cilicic, deCappadoce, de Pont, de Rithynie, et en général de toutes les contrées helléniques, remontent à une époque bien plus reculée. Il n'y aurait même rien d'étonnant si des réunions analogues s'étaient tenues jadis dans les pays barbares, tels- que l'Espagne, la Pannonie, ou la Dacie. Mais on n'en aperçoitpasla moindre trace, et il vaut mieux, par suite, douter de leur existence.
Ce qui caractérise les assemblées d'origine purement romaine, c'est qu'elles se sont toutes groupées autour d'un sanctuaire de Rome et d'Auguste. Tandis que le cuite impérial n'est associé que d'une façon exceptionnelle, et, pour ainsi dire, par voie de
^'' Keil, Sylloge inscript. Bœotic, p. 116, n° 3i, lignes 1 et 39.
'^^ C. T. G., 1625 : TO Tùiv kyattjiv xai UavsXXi/ivciOV avvéSpiov èv Apyet.
'-') Foucart, Inscript. deMessénie, 819.
(*) Cl. G., 38/11, 5852; CI. i.,lH, i2 5, 534; Lebas-Waddington, Imcript. d'Asie Mineure, 86/1-869 ; Foucart, Inscript, de Mégaride, 43; Bull, de con-esp. helle'n., 1878, p. 4 16.
'*) Hérodote, IX, vu; Pausanias, I, \liv, 6; II, xxix, 8: xxx, 4; Decliarme, Mythologie de la Grèce antique, p. 3^-33 (1" édit.).
juxtaposition, aux vieux cultes des petits xoivd de Grèce et d'Asie, ici il occupe une place prépondérante, quand il n'est pas seul pratiqué. En 26 avant J.-C, les habitants de Tarragone avaient dédié un autel à l'empereur; en l'année i5 de notre ère, les députés de l'Espagne Citérieure demandèrent à Tibère la permission d'élever dans cette ville un temple d'Auguste'^'; elle leur fut octroyée, et dès lors il y eut en cet endroit un concilium commun à toute la province. Il y en eut également dans la Bétique et la Lusitanic, quand elles eurent adopté le même culte '-1 L'histoire de la Narbonnaise sous la République nous est assez bien connue; jamais les textes n'y mentionnent une assemblée régionale; ils ne nous parlent pour la première fois d'une institution de cette nature (jue vers le temps de Claude'-*^ C'est le temple de Claude qui fut en Grande-Bretagne le point de ralliement des peuples soumis de gré ou de force à Rome '*', c'est aussi Yara Ubiorum qui donna une ébauche d'organisation ])olitique aux populations riveraines du Rhin '^l Les Alpes Cottiennes ne paraissent pas avoir eu d'assemblée régulière sous les rois nationaux '*''; elles en eurent une sous les Romains, en même temps qu'un prêtre impérial ^'l La Pannonie, la Mésie, la Dacie, la Thrace, la Dalmalie, étaient pauvres primitivement en cités; elles n'étaient pas encore arrivées au régime municipal ,
(') Tacite, Ann., I, txxviu : ffTemplum ut in coionia Tarraconeasi slrueretur Aujjusto petenlibus Hispanis porniissum. »
'*' Marquardt, Ephem. epigraphica, I, 90i. La Lusitanie avait une assemblée provinciale en même temps qu'un temple provincial dès le milieu du 1" siècle; car l'écrivain L. Cornélius Bocclius, qui ïuijlamen provincial {C. I. L., II, 35), est déjà cité par Pline l'Ancien (XXXVII, vu , 97 ; ix , 1 27 ). Il semble qu'un Jlamen Augustalis de Bétique apparaisse vers le rèfjne de Titus (C. /. L., II, 3971).
(•^' Ilerzog, Galliœ Narhonensis historia, appendice, n" io6. Le pereonnage étant qualifié mivir ah œrario vivait au milieu du i'"" siècle.
(*) Tacite, Ann., XII, xxïii; XIV, xxxi. L'inscription 6488 d'Orelli prouve qu'il y avait une assemblée en Bretagne.
'^) Jung, Die romanischen Landschaften , p. 9/11 ; Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, III, p. 3oa.
(") Du moins rien de pareil ne se rencontre dans l'inscription de l'arc de Suze, datée de l'an 8 avant J.-C. (Desjardins, op. cit., I, 80).
et leur état politique devait être plus rudimen taire que celui de la Gaule avant César. Dans chacune d'elles, le culte de Rome et d'Auguste fut introduit, et il y produisit ses effets ordinaires : il fut un lien entre les hommes, et une occasion de les réunir ^^^ L'Afrique proconsulaire sous la domination carthaginoise, la Numidie et la Maurétanie sous leurs rois, ignoraient absolument la pratique des assemblées. Rome la leur apprit, en conviant aux mêmes cérémonies religieuses les habitants d'une même province. 11 est vrai qu'on ne voit nulle part que ces fêtes aient été célébrées en l'honneur des empereurs; mais il serait étrange que l'Afrique fît seule exception à une règle observée partout ailleurs ^2'. L'Asie et la Bithynie furent les premières qui offrirent un culte public à Auguste, puisqu'il y remonte à l'année 99 avant J.-C; cela donna aussitôt naissance ù un xotvév dans l'une et l'autre contrée ^^\ Une monnaie de Tarse atteste que de bonne heure la Cilicie en posséda un aussi, dont le lieu de convocation était un temple'''^, et rien n'empêche de supposer que ce temple avait quelque rapport avec la religion impériale. Une inscription voisine de l'année 86 nous signale à Antioche un xoivôv de Syrie ^^'; mais elle ne nous renseigne pas sur la nature du culte qui en avait amené la création.
") Pannonie : C. I. L., IK, 3343, 3485, 3636; Dacie : CI. L., III, 1909, i4i9, i433,i454; Ephemer'is epigr., IV, p. 65 ; Mésie : C.I.L., III, 6170, et Renier (Revue archéol. , 186/1, 3' sem., 397-398); Tlirace : Digeste, XLIX, i, i; Dumont, Inscript.de Thrace, 11° 29; Eckhol, II, 43; Dalmalie : C./.L., III, a8o8,
^^1 Saint Augustin , lettre cxxxviii (Migne); Ep/i. epigr., V, p. 389; C. I. L., VIII, 1897, 93/i3, 7987, 9409.
^^) Les réunions communes à tous les Grecs d'Asie, que l'on nous signale avant cette date (Gic, Ad Q.fr.,l, i, 36; Appien, De bellis civil, V, iv; Lebas-Waddington , Inscript. d'Asie Mineure , lia, 1721 b; Monceaux , De communi Asiœ provinciœ, p. 6) sont purement accidentelles. En revanche, nous avons des preuves nombreuses que le xotvov kaiaç existait dès le règne d'Auguste (Josèphe, Anliq. Jud., XVI, VI, 9; CI. G., 3909 b; Bull, de corresp. hellài., i883, p. 449-451; Eckliei, II, 466). Le même fait n'est pas démontré pour la Bithynie; on ne l'admet ici que par voie d'induction.
W Eckhel, III, 78.
(*5 Bull, de l'Inst. archéol. de Borne, 1877, P- '^9*
On conçoit que dans toutes ces provinces l'érection d'un temple ou d'un autel voué à la divinité des empereurs ait été l'origine d'une assemblée. Ce temple avait besoin d'un prêtre pour le desservir, et ce prêtre à son tour devait être un notable de la province, désigné d'une façon ou d'une autre par ses compatriotes. Il fallait en outre qu'à des intervalles périodiques les habitants du pays ou leurs délégués vinssent se grouper en ce lieu pour apporter leurs hommages au dieu qu'on y adorait, et c'est ainsi que dès les premiers jours on vit se former autour de ces autels des réunions dont le caractère et l'organisation se précisèrent peu à peu dans la suite. Ici, comme dans les xoivot helléniques, la religion était à la base , mais elle n'était guère que là. Quant aux associations dont elle était le prétexte, au bout d'un petit nombre d'années elles ne furent rehgieuses qu'en apparence. Il n'est pas sûr que tout cela se soit fait en vertu d'un programme arrêté à l'avance. Les institutions humaines ne donnent pas toujours tous les fruits que nous en espérons, et elles en donnent souvent que nous n'attendions pas.