Am. Thierry, Tableau de l'Empire romain, p
6. Philarète Chasles, Des mœurs et de l'organisation de la société chrétienne du 1° au v° siècle (Etudes sur le moyen âge, p. 203).
mettre les sacrifices, pourvu qu'ils se fissent en secret. Les princes, violant les premiers leurs édits, conservaient les paiens dans les plus hautes charges de l’État'. Agir autrement, c'eût été se priver des services des meilleurs généraux, demeurés dans la foi païenne, et Alaric élait aux portes de Rome.
Il n’y avait du reste aucune répugnance qui empéchât les chrétiens etles païens de se réunir pour délibérer sur des intérêts purement séculiers. Ils se touchaient par bien des points. Ils avaient une aversion commune pour les philosophes sceptiques; l’empereur Julien bénit le ciel avec autant de ferveur qu'eût pu le faire le meilleur chrétien d’avoir tellement anéanli les pyrrhoniens et les épicuriens que leurs livres ne se trouvaient plus”, Ils avaient un fond d'idées communes : « Dans cette agonie d’une société prête à passer, a dit Chateaubriand‘, l’assimilation de langage, d'idées et de mœurs était presque complète entre les hommes supérieurs des deux religions : mêmes principes de morale, mêmes expressions de salut, de grâce divine, mêmes invocalions au MNieu unique, élernel, au Dieu sauveur. » Aussi a-t-on parfois grand’peine à déterminer la religion d’un écrivain. Quelques-uns ont cru Boëce païen, parce que, dans son Traité de la Consolation, il n’invoque que des arguments philosophiques; mais saint Augustin, « qui demeure élernellement au sommet de la doctrine, avec ce caractère incontesté qui en fait un Père et un Sage, un Père de l'Église, un Sage de l’École* », saint Augustin, dans certains
1. Chateaubriand, Etudes historiques, LI, 1, Œuvres, [, 369. —. Cf. Boissier, La fin du paganisme, t. IT, p. 317.
2. Philarète Cnasles, Les mœurs et de l'organisalion de la société chrélienne du 11° au v° siècle (Études sur le moyen âge, p. 202).
3. De la Blétherie, Remarques sur la vie d'Agricola (Traduction de quelques ousrages de Tacite, t. Il, p. 285).
k. Etudes historiques, II, nr. Œuvres, t. I, p. 381.
5. Lacordaire, Discours sur les études philosophiques. Œuvres philosophiques et politiques, Poussielgue, in-12, 1887, p. 234-235.
de ses traités, n’a recours qu’à la raison‘, et l'on ne saurait penser qu’un auteur est païen parce qu’il ne prend ses armes que dans l’arsenal de la dialectique.
Mais ce qui réunissait encore davantage les paiïens et les chrétiens, c'était l’enchevêtrement des relalions de parenté et d’amilié entre les fidèles des deux cultes?. M. Boissier* a signalé avec raison le charme pénétrant du prologue de FOctavius de Minutius Felix. L'auteur y décrit avec une grâce touchante le début de son entretien avec un païen, son ami intime, qu'il veut convertir. Saint Jérôme nous montre aussi les deux cultes mélangés au foyer domestique dans un délicieux tableau de famille : « Un grand prêtre de Jupiler, Albinus, couronné de cheveux blancs et revêtu des insignes de sa haute dignité, tient sur ses genoux sa pelite fille consacrée au Seigneur. Il contemple avec amour ce frais bouton de rose qui réjouit sa vieille tige, et le vieillard sourit doucement à l'enfant qui redit en bégayant l’alleluia qu'il vient d'entendre chanter à sa mère‘. »
On comprend dès lors comment ces assemblées, à l’origine pures confréries d’un culie idolâtrique, avaient pu, par une transformation complète, devenir des assemblées séculières délibérant sur des intérêls communs aux diverses croyances. Il avail suffi d’ôter à cetle dévotion politique envers la divinité de Rome son caractère religieux, et de réduire le culle de Rome à la reconnaissance de son hégémonie
1. Boissier, Communicalion à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Séance du 5 juillet 1889. Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1889, p. 237.— La fin du paganisme, t. I, p. 375. |