CHAPITRE XII
(ÏXNÉRALITÉ DE POITIERS.
(Poitou).
La généralité de Poitiers comprenait l’ancienne province de Poitou, ou les trois départements actuels de la Vienne, de la Vendée et des Deux-Sèvres, avec une portion de la Charente. Elle se divisait en neuf élections, qui forment aujourd’hui douze arrondissements : Poitiers, Niort, Saint-Maixent, Fontenay, Thouars, Chàtillon, les Sables-d’OIonne, Chàtellerault et Confolens*. L’assemblée provinciale du Poitou se composait de quarante-huit membres*. Le président nommé
’ Les nouveaux Ohefs-licux d’arrondissement sont Civray, Montmorillon, Napoléon-Vendée, Bressuire, Melle et Parthenay; Saint-Maixent, Thouars et Chàtillon ne sont plus que des chefs-lieux de canton.
« Outre les procès-verbaux imprimés à Poitiers, j’ai consulté avec fruit le Supplément à l'histoire du Poitou, de Thibaudeau, par M. de Sainte-Hermine.
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par le roi était Tévêque de Poitiers, M. deSaint-AuIaire; après lui venaient l’cvêque de Liiçon (M. deMercy), l'abbé de Lentillac, grand-prévôt du chapitre de Remiremont et grand -vicaire de Poitiers, un religieux bénédictin nommé dom Mazet, etc. ; dans la noblesse : le marquis de Nieul, chef d’escadre des armées navales, le marquis de Mauroy, le marquis de La Rocliedumaine ; dans le tiers état : M. Redon de Beaupréau, maire de Thouars, qui a été ministre, conseiller d'État, comte et sénateur ; M. Pougeard du Lîmbert, avocat à Confolens, élu ensuite aux états généraux, membre du conseil des Anciens et préfet sous l’Empire; M. Creiizéde Latouche, lieutenant général de la sénéchaussée de Chàtellerault, nommé aussi aux états généraux, puis à la Convention, et devenu enQn sénateur et membre de l’Institut.
Les procureurs-syndics élus furent, pour les deux premiers ordres, un ami de Malesherbes, le baron de Lézardière, père de mademoiselle de Lézardière, qui achevait alors, au fond d'un manoir isolé, sa Théorie des lois politiques de la monarchie, un des ouvrages les plus savants qui aient été écrits sur nos origines, et pour le tiers état M. Thibaudeau, avocat à Poitiers, auteur de VHistoire du Poitou, élu plus tard à l’Assemblée constituante, et père du conventionnel du même nom, qui devint comte et préfet sous l’Empire, et qui est mort de nos jours sénateur.
Le Poitou était une des provinces les plus arriérées |K)ur les communications. Les guerres de religion du xvr siècle y avaient laissé des traces profondes. On avait
entrepris sous Henri IV quelques travaux utiles pour dessécher les marais de la côte ; mais, à partir de la seconde moitié du règne de Louis XIV, on les avait abandonnés. Le port des Sables-d’Olonue, autrefois actif et prospère, s’était tout à fait encombré ; la mer avait même détruit une partie de la ville. Depuis vingt ans, les signes d’une activité nouvelle commençaient à se montrer. Le port des Sables sortait de ses ruines; de nouveaux dessèchements rendaient à l’agriculture des milliers d’hectares. Un intendant, M. de Blossac, venait de doter la ville de Poitiers d’une magnifique promenade. Quatre routes de première classe, de Paris en Espagne, de Poitiers à Bordeaux, de Poitiers à La Rochelle et de La Rochelle à Nantes, se terminaient sur une longueur de quatre-vingts lieues; seize roules de seconde classe, douze de troisième, étaient commencées. La généralité avait en tout 700 kilomètres de routes ouvertes; elle en a aujourd’hui plus de 7,000.
Non -seulement l’assemblée provinciale se montra à la hauteur de sa tâche, mais les assemblées secondaires d’élection purcnl se former aisément et marcher avec ensemble. « Notre inexpérience dans la carrière qui nous a été ouverte, disait dans son discours de clôture révoque président, ne nous a permis d’avancer qu’à pas lents vers le terme de nos travaux ; mais notre zèle ne s’ost point ralenti. Le désir de nous conformer aux intentions du roi, de justifier l’attente de nos concitoyens, nous a donné des forces et a soutenu notre courage. » C’était parler avec modestie. En relisant aujourd’hui les
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divers rapports faits à cette assemblée sur les questions administratives, on retrouve toutes les formes actuellement suivies, on reconnaît le ton des affaires. C’est que la ville de Poitiers renfermait une célèbre université où l’on accourait de tous les points de la province, et qui formait des hommes éminents.
Il résulte d’un rapport du bureau des travaux publics que l’abolition des corvées pour les chemins avait précédé encore dans cette généralité l’édit de 1787 ; plus nous avançons dans cette étude, et plus nous acquérons la preuve que l’édit de Turgot, bien qu’abrogé, avait reçu par le fait une exécution presque générale. « Pendant longtemps, disait le rapport, les travaux des routes n’ont avancé qu’à (ms lents. La corvée, n'offrant que des bras qui se remuaient à regret, sans ensemble, sans intelligence et sans intérêt, ne permettait pas de mettre dans les travaux l’activité et la perfection qu’on y remarque aujourd’hui. C'est surtout au zèle de M. de Nanteuil, intendant de cette province, que nous devons la révolution heureuse qui, depuis quelques années, s'est opérée dans cette partie de l’administration; c’est un hommage que nous nous empressons de lui rendre, et ce n’est pas le seul que cette généralité doit à ses soins bienfaisants. » Ces derniers mots contenaient une allusion à la belle conduite de l’intendant pendant la disette de 1783; la ville de Poitiers avait fait frapper une médaille en son honneur.
Un des projets qui préoccupaient le plus la province consistait à rendre navigable la rivière du Clain, qui
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passe à Poitiers, et à établir une communication par eau entre cette ville et la mer. Les uns proposaient de joindre le Clain à la Charente vers Civray, d’autres de te réunir à la Sèvre niortaise. « Eh ! qui empêcherait disait le rapport, qu’on entreprît avec le temps d’exécuter l’un et l’autre projet ? Il y a de la gloire à exécuter de grandes choses quand elles sont utiles, et nous pensons que cette gloire vous est réservée. Le Languedoc, la Bourgogne, la Picardie, la Bretagne ont leurs canaux de navigation ; le Berri est à la veille d’avoir le sien : pourquoi le Poitou n’aurait-it pas aussi celui que la nature lui indique et que le vœu commun lui promet ! > 11 fut également question de rendre le Thoué navigable depuis Parlhenay jusqu’à la Loire, et de faire remonter la navigation dans la rivière de Vie. La commission intermédiaire se chargea d’étudier ces projets.
Le Poitou était rédimé de l’impôt du sel; mais des difficultés s’élevaient sur les frontières de la province, par suite des moyens mis en œuvre pour empêcher la contrebande .La question fut soumise à l’assemblée par un rapport spécial. «En 1549, y était-il dit, le roi donna des lettres patentes qui adoptèrent le vœu et les offres de la province pour la suppression des greniers à sel, mais il se réserva le droit de quart et demi. Les exactions des fermiers de ce droit excitèrent de nouvelles plaintes; alors se prépara ce contrat mémorable qui rendit aux provinces rédimées la franchise du sel. On y voit la détermination du roi Henri II d’accorder aux provinces de Poitou, Saintonge, Aunis et autres, la
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faculté de racheter l’impôt, l’ordre donné par le souverain d’y faire assembler les états et d’y nommer des députés qui fussent garnis de procurations suffisantes; le monarque stipulant ensuite pour lui et ses successeurs, et les députés des états, «Sa Majesté, par contrat perpétuel et irrévocable fait avec lesdits états, vend, quitte, cède, délaisse et transporte le droit de quart et demi-quart de sel ès dits pays, et permet de franchement et librement vendre, débiter, troquer, échanger, distribuer et transporter, tant par mer que par rivière et pur terre, ledit sel, tout ainsi que bon leur semble.»
Depuis ce contrat, les fermiers de la gabelle n’avaient cessé, par toute sorte de chicanes, d’empiéter sur les privilèges de la province; le Poitou se défendait de son mieux. Un arrêt du conseil du roi, rendu en 1773, révoqué en 1774, rétabli en 1786, venait d’accorder aux traitants le privilège exclusif d’approvisionner les dépôts de sel situés sur les frontières des provinces rédiinécs, à cinq lieues des pays de gabelle. Le bureau proposait de demander de nouveau au roi la révocation de cet arrêt.
L’assemblée refusa l’augmentation demandée pour les vingtièmes, mais en termes plus convenables que l’assemblée de Tours, et avec de meilleures raisons, car la pauvreté du Poitou était réelle. Dans l’échelle dressée par Necker des généralités par ordre de population et de richesse, le Poitou occupait un des derniers rangs, et Necker écrivait avant la disette de 178.’>, qui laissa daus le pays un si lugubre souvenir : «Exposons
avec candeur, disait le rapport, aux yeux du père de la patrie le dépérissement de celle province; disons-lui que, dépourvue de communications dans une grande partie de son territoire, elle languit sans commerce et sans vigueur; qu’énervée par la misère et attaquée de maladies épidémiques, elle a la douleur de voir décroître chaque année sa population cl ses ressources, que cette diminution désastreuse est sensible au point que nombre de propriétaires, ne trouvant plus à quelque prix que ce puisse être ni fermiers ni colons pour faire valoir leurs terres, sont obligés de les laisser incultes. Ces vérités, mises sous les yeux d’un monarque compatissant, pourraient-elles ne pas toucher son cœur paternel? pourraient-elles ne pas exciter sa bienfaisance en même temps que sa justice? »
Parmi les vœux exprimés s'en trouvait un pour l’établissement d’une école militaire à Poitiers; les raisons données à l’appui montrent où en était réduite une portion considérable de la noblesse. « La situation de celte école serait à la portée du Berri, de La Marche, du Limousin, du Périgord, de l’Angoumois, de la Saintonge et de l’Aunis. Toutes ces provinces n’ont point d’école militaire, et la plupart en sont fort éloignées. Il est arrivé que des gentilshommes pauvres, qui avaient obtenu un brevet du roi pour leurs enfants, n’étaient pas dans le cas de profiter de cette faveur, qui exigeait un voyage trop dispendieux. Celle portion de la noblesse qui, après avoir bien servi l’État, rentre dans ses foyers pour n’y trouver que l’image et trop souvent la réalité
de rindigence, réclame notre médiation auprès du souverain pour obtenir de sa bonté un établissement aussi avantageux pour elle. Si vous avez besoin d’un grand exemple de bienfaisance en ce genre, vous le trouverez parmi nous dans la personne d’un digne prélat, qui vient d’ouvrir un asile à ces jeunes infortunées n’ayant pour toute ressource que les titres d’une noblesse onéreuse et dans l’impossibilité de se procurer une éducation convenable à leur naissance. Sa piété compatissante est venue à leur secours. » L’évêque de Luçon venait en effet de fonder une maison de refuge pour les tilles nobles sans fortune.
Un autre vœu fut émis pour la création d’une société d’agriculture. « Dans un grand nombre des villes principales du royaume, des sociétés d’agriculture se sont formées, et l’utilité de leurs recherches a justifié l’attente publique. Les mémoires de la société de Paris déposent en faveur de ces institutions précieuses, dont on s'est occupé trop tard. M. le commissaire du roi vous a proposé un pareil établissement dans votre ville; vous chargerez votre commission intermédiaire de le réaliser. »
L’esprit du clergé de celte |)rovince se manifesta, au commencement de la Révolution, par un acte décisif. Après l’ouverture des élats généraux, les premiers membres des autres ordres qui se rendirent dans l’assemblée du tiei'S état, le 13 juin 1789, pour la vérification en commun des pouvoirs, furent trois curés du Poitou. «Nous venons, dit l’un d'em, précédés du (lambeau de la raison, conduits par l’amour du bien public.
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nous placer à côté de nos concitoyens, de nos frères; nous accourons à la voix de la patrie, qui nous presse d’établir entre les ordres la concorde et l’Iiarmonie d’où dépend le succès des états généraux. Puisse cette demande être accueillie par lous les ordres avec le même sentiment qui nous la commande I Puisse-t-elle être généralement imitée! » Le procès-verbal de la séance ajoute que la salle retentit d’applaudissements; on se pressait auprès des curés, on les embrassait Le lendemain, plusieurs ecclésiastiques, ayant encore à leur tête un curé du Poitou, se rendirent à la même assemblée et y furent reçus avec le même enthousiasme.
L’évêque de Poitiers, M. de Saint-Aulaire, qui avait montré tant de zèle comme président de l’assemblée provinciale, conserva la même attitude aux états généraux jusqu’au momentoù la constitution civiledu clergé vint lui imposer d’autres devoirs. Dans la séance du 4 janvier 1791, quand les évêques qui appartenaient à rassemblée furent appelés à prêter serment ou à quitter leurs sièges, il prit la parole au nom de ses collègues : « J’ai soixante et dix ans, dit-il, et j’en ai passé trentecinq dans l'épiscopat, où j’ai fait tout le bien qui était en mon pouvoir. Accttblé d'années et d’inGrmités, je no veux pas déshonorer ma vieillesse, je ne veux pas prêter un serment qui... » H ne put achever, le tumulte couvrit sa voix. Déclaré déchu et remplacé dans son évêché, il partit pour l’émigration, où il mourut pauvre, mais fidèle à sa conscience. Ainsi Grent lous les évêques de France, à l’exception do quaire.
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Un document émané, dnns les derniers mois de 1789, de la commission intermédiaire du Poitou, montre qu’on n’en était plus alors aux premiers transports de joie et d’espérance. L’Assemblée nationale ayant rendu un décret pour assurer la perception des impôts, la commission dut le transmettre aux bureaux d’élection; mais elle le fit en des termes qui témoignent d’un extrême découragement. « Quand tous les pouvoirs sont confondus, anéantis, quand la force publique est nulle, quand tous les liens sont rompus, quand tout individu se croit affranchi de toute espèce de devoirs, quand l’autorité n’ose plus se monlrer et que c’est un crime d’en avoir été revèlu, quel effet peut-on attendre de nos efforts pour rétablir l’ordre? Gomme les états ne sont riches que des dons des sujets, les états seront sans force pour soutenir la puissance publique, qui seule peut les protéger et les défendre, si les sujets refusent les dons qui lui communiquent le mouvement et l’action. »
Les événements devaient dépasser encore ces tristes pres.sentiments. Le nom de la Vendée restera, dans notre histoire révolutionnaire, comme le symbole de la résistance la plus obstinée et de la plus terrible répression.