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CHAPITRE XVII

OÉNKRALITB DK ROCK N

(flaute Normandie).

Nous avons vu que trois parlements des pays d’élcelion firent bon accueil à 1 edit, ceux de Rouen, de Nancy et de Metz, ainsi que les deux conseils suiiérieurs d’Alsace et de Roussillon. L’ancienne Normandie formait le ressort du parlement de Rouen, le plus important des cinq ; mais celte province, en 1787, avait depuis longlemiis perdu son unité administrative ; elle se divisait en trois généralités dont les chef-lieux étaient Rouen, Caen et Alençon. La même étendue forme aujourd’hui cini| départements.

La généralité de Rouen, qui devait porter à l’avenir le nom de haute Normandie, comprenait à peu prés les deux départeuienls actuels de la Seine-Inférieure et de l’Eure, avec une partie du Calvados, et se subdivisait en quatorze élections, qui forment aujourd’hui

ilix arroiulissemeiils: Hoiien, Ponl-de-rArclie, Poiit-Aii- (lemer, Ponl-Lévêque, Caiidebec, Monlivillicrs, Arques, Neuchâtel, Gisors,Lyons,Magny,Andelys,Évreuxet Eu'.

De tous les étals provinciaux abolis par l’ancienne monarchie, ceux de Normandie avaient duré le plus longtemps; ils survécurent à Richelieu lui-même, et ne disparurent définitivement que sous Mazarin, en 1655. Ces états, dont l’origine remonte au temps des ducs, reparaissent souvent dans l’histoire de la Normandie; celle province doit bien certainement à la permanence de ses anciennes franchises une grande partie de sa prospérité. Lors de sa réunion à la couronne, en 1205, la législation normande y fut fixée par le serment (les barons, comme en Angleterre. Philippe le Bel leur donna une sorte de constitution en y ap|ielant un ecclésiasti(|uc, un gentilhomme et un notable du tiers état pour chaque bailliage ou vicomté de la province. Ce fut d'après leur vole que Louis le Hutin sanctionna en 1315 ta fameuse charte normande. A partir de 1335, ils se réunirent régulièrement tous les ans. Au xvi* siècle, on commençait à les attaquer, en leur reprochant les frais qu’ils entraînaient. oVous plaignez la dépense , répondait Bodin dans sa République : les pensions des états du Languedoc reviennent, il est vrai.

' Ces circonscriptions ont été fort remaniées. Pont-dc-l’Arclie, Caudebec, Monlivillicrs, ('.isors , l.yons, Magny et Eu ne sont plus que des chefs-lieux de canton. Arques, malgré son grand nom , n’est pas même un chef-lieu de canton. Les nouveaux chefs-lieux d’arrondissement sont le Havre, Dieppe, Yvetot et î.ouviers.

GENEKAI.ITK DE UOUEX. 941

à 2S,000 livres, sans compter les frais des états, qui ne coûtent guère moins; mais on ne peut nier que, par cc moyen, le pays du Languedoc n’ail été décliargé, sous le roi Henri, de 100,000 livres tous les ans, et celui de Normandie de 400,000 livres, qui furent distribuées sur les autres gouvernements qui n’unt point d’étals. »

Sous Louis XIII, les élats de Normandie ne furent convoqués que très-irrégulièrement; ils ne s’étaient pas réunis depuis onze ans, quand se tint leur dernière session. Us demandèrent humblement à Louis XIV d’étre convoqués tous les ans comme autrefois, suivant la charte normande; on leur répondit en ne les convoquant plus du tout, et quant à la charte dont ils s’appuyaient, il ne devait plus en cire question dans les édits que pour déclarer qu’on n’en tiendrait nul compte, nonobstant charte normande et clameur de haro.

Le président nommé par Louis XVI pour l’assemblée provinciale de Rouen, était le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, abbé de Cluny, le même qui devait plus tard, comme président du la chambre du clergé aux étals généraux, protusier contre la réunion de son ordre au tiers étal. Parmi les autres membres du clergé se trouvaient l’évéque d’Évreux (M. de Narbonne-Lara), lesabbésduFoucarmont, deBellosanne et de Claire-Fontaine, deux vicaires généraux, l'archidiacrc d’Eu, le curé de Gournay et le procureur-syndic des bénédictins; dans la noblesse, le marquis de Mortemart et le marquis de Cairon, qui furent tous deux ( lus en I7SÛ à l’Assemblée nationale, plusieurs lientc-

iti

Î42 I.KS ASSEMDI.ÉES l’ROVI NCT A I ES.

nants gcnênuix, un présidcnlà la cliamhriMles comptes (le Normandie et un président au partenient de Rouen ; dans le tiers étal, M. Lecouleulx de Canteleu, alors premier éclievin de Rouen et pins lard député à l’Assemblée nationale, niembrc du conseil des anciens, sénateur et pair de France; le maire du Havre, le maire d’Évreux, des négociants, des propriétaires, etc.

L’intendant, M. de Maussion, une des victimes futures de la terreur, remplit les fonctions de commissaire du roi. Les deux procureurs-syndics élus furent, pour la noblesse cl le clergé, le mar()uis d’Herboiiville, qui a été sous la Restauration directeur général des postes et pair de France, et pour le tiers étal, l’avocat Tliouret, qui allait être un des membres les plus influents de l’Assemblée constiluante.

Tous les établissements publics de Rouen sollicitèrent l’honneur de présenter leurs hommages à l’assemblée provinciale : le corps municipal, la chambre de commerce, la cour des monnaies, l’académie royale des sciences, bellcs-leltres et arts, la société royale d’jigricullure. L’académie des sciences rappela qu’en 1781, au moment de la première retraite de Necker, elle avait proposé pour sujet de jtrix la question suivante: Déterminer les avanlagen qui devraient résulter pour la Normandie de l’établissement d'une assemblée provinciale.

Quant aux deux grandes cours, le parlement et la cour des comptes, (|ui ne pouvaient voir sans jalousie l’instilnlion nouvelle , l’assemblée leur envoya une

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députalion pour les complimcnler ; elles répondirent aussitôt: «La cour du parlement, disait l’iine, s’est empressée d’enregislrcr ledit sur les assemblées provinciales ; il n’esl point de vœux qu’elle ne forme pour le succès de vos nobles et généreux travaux, et elle unira son zèle au vôtre pour y concourir de toute son autorité.» — «La cour des comptes, disait l’autre, ne peut que se féliciter de ce que la nature des affaires dont nos rois lui ont confié la connaissance tende à lui procurer les relations les plus particulières avec l’assemblée provinciale; celle assemblée offre le spectacle attachant de ce que la religion a de plus vénérable, de ce que le royaume a de |>lus précieux, de ce que la |>atric a de plus utile parmi les principaux membres de chaque ordre. » 11 n’est pas sans importance de conslaler ccsdémonstrations,qui prouvent que l'opposition des cours souveraines, si violente sur quelques points, ne fut pas la même partout.

Le rapport de la commission intermédiaire, probablement rédigé par Thouret, ne comprenait pas moins de cent pages in-4". Au milieu des questions ordinaires d’impôts et de travaux publics, il en soulevait une qui se trouve encore aujourd’biri de circonstance. Le traité de commerce de 1786 entre la France et l’Angleterre venait d’être mis à exécution. Là encore le gouvernement de Louis XVI s’élail montré plus éclairé que la nation ; frappé de l'infériorité sensible des manufactures françaises, il avait voulu leur donner le stimulant delà concurrence étrangère et ouvrir en même temps à nos

S44 LES ASSEMDLÊES PROVINCIALES.

autres produits de nouveaux débouchés. L'occasion paraissait bonne pour tenter l’entreprise; l'orgueil national, toujours si susceptible quand il s’agit de l'Anglelerro, ne pouvait voir dans ce traité une marque de condescenda ce, puisque la France venait d’avoir dans la guerre d’Amérique les plus brillants succès. Les intérêts et les passions n’en tinrent nul compte, et ce traité de 1786, un des meilleurs actes de Louis XVI, a été un de ceux qui ont fait le plus de mal. Les Anglais contribuèrent à le rendre impopulaire par leurs vanleries; en le présentant comme une revanche de la guerre d’Amérique, ils se trompaient eux-mémes en trompant la France.

La Normandie, étant à l.i fois une des provinces les plus riches en manufactures et une des plus exposées à l'invasion des produits anglais, devait s’en préoccuper beaucoup. En lisant aujourd’hui le rapport de la commission intermédiaire, on le trouve plus raisonnable qu’on ne s’y serait attendu. 11 commençait en ces termes ; « Dans les premiers instants de l’importation des marchandises anglaises, l’opinion publique restait flottante entre deux assertions contraires. L’une pré^ disait la ruine inévitable de nos fabri()ia-s et du com> merce qui en dérive, l’autre n'annonçait qu’un désavantage passager, qui cesserait de lui-méme aussitôt que l’empressement de la nation pour les nouveautés serait satisfait Les etfets parurent bientôt justifier la première assertion et la soutiennent encore. Les marchandises de f.ibriqup angl.nisesonl imporléi'set vendues

fiKNKKALlTK DE KOLEN. Î45

avec lapins grande abondance, et l’Anglelerrc persiste à dédaigner les produits de notre industrie. Pliifieurs de nos fabricants diminuent successivement le nombre de leurs ouvriers; quelques-uns occupent leurs ateliers à donner la dernière main à des ouvrages qu’ils font venir d’Angleterre dans un étal de fabrication imparfaite. Après les avoir achevés, ils les vendent sous leurs noms et sous leurs marques , comme des marchandises françaises, e

Ce préambule exagérait un pc ii le mal, comme il arrive toujours en pareil cas; le traité n’était en vigueur que depuis un an, on ne pouvait pas encore en ressentir beaucoup les effets. Les dociimenls de douane attestent que l’importation des produits manufacturés anglais, qui avait dépassé 8 millions en 1780, n’atteignit pas tout à fait 18 millions en 1787 ; 9 ou 10 millions de plus, ce n’était pas énorme. La commission continuait ainsi : a Un jugement (jui ne serait fondé que sur ces effets généraux, qu’on peut regarder encore comme .iccidenlcls, ne paraîirait-il pas trop superficiel? La curiosité française a une grande part dans ce prodigieux débit des nouveautés de l’Angleterre. Le préjugé national et l'exagération du patriotisme influent de même sur le discrédit que nos marchandises éprouvent dans les comptoirs anglais. Eu/in le découragement précipité de quelgues-uns de nos manufacturiers n’est pas une démonstration certaine de la réalité de ses motifs. » La commission ne croyait donc pas qu’il y eût à perdre courage, elle avait au

i46 M:S ASSKMBI.EES l'UUVINClALES.

contraire cherché les moyens de soutenir la lutte.

On évaluait à 9U millions par an le produit total des manufactures dans la généralité ; la fabrication des étoffes de coton en formait à elle seule plusde la moitié. « L’Angleterre, disait le rapport, oppose l’industrie de Manchester à celle de Rouen. Les ateliers de Manchester font une immense fabrication d’étoffes de coton de toutes les espèces. Les échantillons qui y ont été pris paraissent annoncer qu’en général les toiles de coton qui en sortent sont d’une filature plus égale que les nôtres, et cependant la plupart sont à un prix inférieur. En passant du récit des faits à l’examen des causes, on trouve que les Anglais en ont deux certaines et durables de leur supériorité dans les fabriques de coton. L'une est le bas prix du combustible nécessaire à ta préparation et aux apprêts de la matière ; le charbon de terre, qui coûte à Rouen de i,l à 50 livres le tonneau pesant deux milliers, ne revient à Manchester qu’à 9 shillings, ou 11 livres 10 sols. L’autre est la grande économie qu’ils font sur les frais de la main-d’œuvre par l’usage de leurs ingénieuses inventions pour accélérer et perfectionner à la fois la filature. Les campagnes de Manchester et toute la province de Lancastre sont remplies de ces grandes machines qui, mues par un courant d’eau on par une pompe à feu, servent à décarder, à filer, à tisser, à apprêter, à blanchir, et les jennys, petits instruments par lesquels une femme peut filer jusqu’à quatre-vingts fils, remplacent les rouets dans les villages. Les moyens de conserver aux fabriques de

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celte généralité la concurrence qui leur écha[)pe sont donc: ]« de s’occuper de la recherche cl de l’exploitalion desminesde charbon de terre, dont l’exislcnce est indiquée en plusieurs endroits de laprovince, 2°dediminuer les frais de la main-d’œuvre- sur le coton en adoptant l’usage de ces machines qui donnent à l’industrie de nos rivaux un ascendant si ruineux pour la nôtre. Nonseulement il en existe un modèle dans la collection que le gouvernement a formée à Paris, mais nous en possédons déjà une exécutée en grand, près de Loiiviers, par le zèle et le courage de plusieurs négociants. i>

Au second rang vcnaienl les munufaclures qui employaient la laine. Leur produit total dans la généralité était évalué à 20 millions de livres. Louviers fabriquait par an 4,400 pièces de draps fins, Elbeuf 1K,000 pièces de draps et autres étoiles de qualité inférieure. « Les Anglais, continuait le rapi>orl, n’ont aucunes draperies qui égalent les draps de Louviers et les ralines d’.\ndelysj mais Elbeuf ne soutiendra pas, pour ses dra|>s ordinaires, la concurrence des draps de Leeds, appelés draps de Bristol. Toutes nos fabriques de petites draperies, serges, molletons, tlanelles, etc., tombent sous la concurrence des nombreuses uianufaclures de l’Angleterre, qui fabriquent mieux et à meilleur marché. La prépondérance de l’Angleterre dansloulcs les draperies communes vient principalement de l’abondance, de la bonne qualité et du prix modéré des laines de son cru. Elle a cependant moins d’avantages que nous du coté du sol et de la tempéiature pour l’éducation des mou-

■248 1,KS ASSHMBl.KES PKO\ 1 \ 1 1 A I.K'.

Ions; iiiiiis elle y a donne des soins t|iic ic succès a récompensés. Nous lirons de l’Espagne des laines pn;férables à celles d’Angleterre pour nos draperies de première qualilé. Le Berri nous fournit une laine Une -et courte qui peut acquérir assez d’amélioration potir entrer comme Iramc dans nos draps de second ordre. C’est à l’acquisition «le la laine longue et fine que nous devons siirloul nous employer. Iæs rapports de notre sol à celui de l’Angleterre semblent indiquer la Normandie comme le cbef lieu de cette transplantation. Il ne s’agit que de nous fu’oenrer des béliers et des brebis de cette espèce, de bien soigner soit le maintien, soit le croisement des races , cl de nourrir ces nouveaux troupeaux à l’air, dansdes champs bien clos et cultivés en prairit's artificielles. »

La commission passait ensuite en revue les manufactures <|ui employaient le lin et le chanvre, celles qui travaillaient la terre et les métaux, celles qui fabri- (|u:iient et apprêtaient les cuirs, et elle concluait, avec la chambre de commerce, que la ruine de ces fabriques ne devait pas être l’efTet nécessaire de la concurrence nouvellement ouverte, mais que toutes avaient besoin d'améliorations.

Le bureau du commerce, saisi de l'examen de cette question, présenta un nouveau rapport qui confirmait les conclusions de la commission. On y insistait sur ces trois points : obtenir la bouille à meilleur marche, imiter tes machines anglaises, faire venir d’Angleterre des béliers et des brebis à longue laine. L’assemblée

GKVKIIAUTK DK KUÜKX. Î4q

provinciale décidii ifu’il serait éiubli à Rouen , avec l’approbation du roi, un bureau spécial d’encouragfcmrnr pour le commerce et les manufactures de la généralité; que ce bureau, composé des membres de la commission int> rmédiaire, de deux membres de la chambre de commerce et de deux fahricanls, s’occuperait particulièrement de tout ce qui pourrait ranimer l’industrie, soutenir les fabri(|ues ctmainicnir l’aclivité commerciale, CI de manière que ce témoignage public de la vigilance de l’assemblée sur les sources de la richesse de la province servît è y faire éclore, comme dans les pays on le pniriolisme est développé dans toute son énergie, des efforts que la faveur du roi et les applaudissements de la nation ne manqueraient pas de multiplier. » Un secoursde 300,000 livresétaitdemandcau roi pour cette année seulement, aGn de parer au plus pressé, et l'emploi de ce fonds, joint à ceux qu'on attendait des souscriptions volontaires, devait être rendu public.

Cet admirable élan aurait certainement fait des miracles; la guerre, qui éclata quelques années après entre la France et l’Angleterre, le rendit inutile. Rien de ce (|ui avait été projeté ne fut exécuté, et quand la paix de I8I.H ramena des temps meilleurs, un tout autre régime que celui de la libre concurrence fut préféré. Depuis 1815, la Normandie a fait de grands progrès industriels et commerciaux; mais qu’on songe à ce qui serait arrivé, si l’essor donné en 1787 avait pu se soutenir! Les deux nations auraient marche du même pas dans la carrière des inventions modernes, soutenues par une

iM LES AbSKMDLKES HKOVl.\CIAlj:S

émulation per|iélucllc, par un échange constant de produits et de procédés, et l'Angleterre n'aurait pas conservé l’avance qu’elle peut avoir encore : nous l’aurions suivie pas à pas et peut-être précédée.

Un des principaux objets de l’inquiétude générale était rÉcosse, qui commençait à naître à la vie industrielle. « Nous pourrions, disait-on, soutenir la concurrence des toiles d’Irlande, qui surpassent les nôtres en blancheur et qui leur cèdent en qualité; mais les habitants du nord de l’Écosse ont été encouragés à de grandes entreprises de culture et de tissure de lin, et l'industrie de noire province doit redouter celle de ce peuple nouveau, qui ne se nourrit que île pommes do terre ou d’avoine délayée dans l’eau, et dont la maind’œuvre est au plus bas prix. » C’est toujours, comme on voit, la même contradiction : on craint la concurrence des pays riches, parce qu’ils ont plus de capitaux ; on craint la concurrence des pays pauvres, parce qu’ils ont la main-d’œuvre à meilleur marché, et on ne songe pas qu’on est nécessairement soi-méme dans l’une ou dans l’autre de ces deux situations. L’Écosse n’a pas eu les mêmes craintes, et elle s’en est bien trouvée; pauvre et barbare il y a cent ans, elle s’est élevée rapidement à la plus grande richesse agricole, manuracturière et commerciale , et elle a dû ces merveilleux progrès à l’entière liberté de ses communications avec l’Angleterre.

La Normandie souffrait, comme toute la France, d’un fléau (pii a maintenant à peu près disparu : des

GÉNEKALITÉ OE ROUEN. Î51

liicndianU va((aboiids infestaient les cuinpugnes, et disputaient aux véritables indigents des secours arrachés par la peur. Toutes les assemblées provinciales travaillaient à l’extinction de la mendicité; aucune ne prépara un système aussi complet (jue celle de Rouen. Un dépôt de mendicité existait déjà dans celte ville; on le transforma en maison de correction pour les mendiants valides. En même temps, on concentra dans une administration unique tous les fonds de secours, sans en excepter ceux des confréries cbarilables, < restes anciens et inutiles d'une piété mal entendue.»

Il y a aujourd’hui très-peu de terrains communaux dans l’ancienne généralité de Rouen, mais ils devaient être alors assez nombreux, à en juger par l'importance que l'assemblée parut attacher à ce sujet. Le bureau du bien public rappela les nombreux édits rendus depuis un siècle pour le défrichement des terres incultes, et en particulier la déclaration royale d’août 1766. O On a fait un calcul, ajontait-il, dix ans a|>rès celle loi; il a fait découvrir qu’on avait défriché dans vingthuit provinces du royaume environ (|uatre cent mille arpents. Ce fait est justifié par les états déposés dans le bureau de l’administration des tinances, chargé du département de l’agriculture. Par les évaluations les moins hasardées, ces quatre cent mille arpenis de terrain défriché ont produit trois millions de setiers de grain à 20 livres le selier, prix moyen depuis 1764, et qui ont conséquemment valu 60 millions de livres. Par quelle^ fatalité les dispositions d’une loi si pré-

96i I.ES A>sEMli|.Ki;s l'KoV I NCtAI.ES.

cieuse n’onl-clle': pas été géncralemcnl suivies dans le royaume? Vous avez parmi vous un eitoyen qui a |iorté ses vues sur l’ulilité des défrichements el qui en a rexpéricnce. On doit trop aux premiers essais pour ne |i.is citer ceux qui les ont tentés; c'est à ce titre que nous nommons M. l’abbé de Foucaru'.ont. n

Le bureau proposait de faire trois parts des communaux, un tiers attribué au seigneur, un tiers exploite en régie au profit des pauvres, et un tiers partagé par feux entre les habitants. L’assemblée n’admit pas immédiatement ces conclusions; elle aima mieux ouvrir un concours sur la question en proirettant au meilleur mémoire un prix de 400 livres, dont les fonds furent faits par un de ses membres. Nouvel exemple de ces concours qui remplissaient alors, pour éclairer toutes les discussions, la fonction actuelle des journaux, et préparaient ainsi l’avénement prochain de la liberté de la presse.

Nous trouvons dans un autre rapport des renseignements curieux sur la pêche maritime. Dieppe était la principale ville de pêche de la généralité : soixante ou soixante-cinq bateaux s’expédiaient de ce port, année commune, pour la pèche du maquereau, et quatrevingts à quatre-vingt-dix pour celle du hareng. Ces bateaux, de 30 à 60 tonneaux, portaient de vingt à trente hommes d’é(|uipage. Dieppe armait aussi tous les ans une vingtaine de navires pour la pêche de la morue. En somme, celle ville renfermait de vingt à vingt-cinq mille habitants, y comi»ris ses faubourgs.

qui vivaienl entièrement de la pèche. Le produit total annuel dépassait S millions, dont moitié environ pour la pèche du hareng. Le bureau insistait sur l’importance de cette école de marins pour le recrutement de la marine militaire. « Survient-il une guerre : on exige du pécheur, comme du cultivateur, la contribution de sa propre personne à la défense de l’État, mais quelle différence entre les deux ! La milice de terre épargne le père de famille et les principaux agents de la culture ; le défaut de taille suffit pour les laisser à leurs utiles travaux. Chez les matelots, la levée n’épargne personne que les infirmes et les vieillards ; tout ce qui peut servir est pris. Si la guerre enlève un milicien, la famille n’a qu'un individu à pleurer; le coup qui emporte un matelot peut faire une veuve et dix orphelins. »

Pour donner secours à celte industrie, ou réclamait un adoucissement à la gabelle et la suppression des droits d'entrée sur le poisson dans les villes, afin de concilier la rémunération due aux pécheurs avec le bon marché du poisson salé, aliment des classes pauvres.

Au nombre des délibérations qui montrent combien les nouvelles doctrines économiques avaient pénétré dans les esprits, on peut citer le vœu émis pour l'entière liberté du prix du pain dans la ville du Havre, a Le prix réglé par la police, disait le bureau du bien public, est fixé sur le prix moyen du blé à la halle, c’est-à-dire entre le plus haut et le plus bas, sans égard à la quantité de sacs vendus de < ha(|ue sorte. Les boidangers ont

donc inlérêt (ju’il soit vendu ou qu’il paraisse être vendu quelques sacs de blé à haut prix pour faire ressortir le prix moyen à iiu taux plus élevé. Pour remédier à ces inconvénients, nous pensons que le meilleur parti est de laisser aux boulangers la liberté de vendre le pain au prix qu’ils voudront, en ne le soumettant à l’autorité de la police que pour le poids et la qualité. 11 nous semble qu’on doit attendre les mêmes effets de cette liberté que de celle dont jouissent les marchands de farine, qui, à l’envi l’un de l’autre, vendent journellement leurs farines au rabais. Nous proposons que l’essai de celle liberté soit fait au Havre, sauf à l’étendre par la suite dans les atilrcs villes de la généralité, si le succès répond à l’attente. » Le parlement ayant la grande police dans la province, c’était à lui qu’il fallait s’adresser pour obtenir l’autorisation ; l'assemblée invita formellement les officiers municipaux à la demander.

On s’occupait alors beaucoup d’introduire en Normandie la culture de la garance. Un membre de l’assemblée, M. Dambournay, secrétaire perpétuel de la Société d’agriculture, avait écrit un ouvrage sur la teinture des laines et lainages par les végétattx indigènes. Un autre de ses membres, le marquis de Conflaiis, offrit de consacrer gratuitement vingt acres de terre à la culture de la garance. Plusieurs propositions utiles ayant été faites dans l’intérêt de l’agriculture, comme la distribution de petits manuels aux cultivateurs, l’envoi de iiliisieurs élèves à l’école vétérinaire d’Alforl, la

GKNKKALITE DE ROUEN, demande de plus grandes facililés pour l’emploi du sel, M. de Conflans, que sa qualité de lieutenant général n’empêchait pas de se livrer à ses goûts agricoles, reçut mission de s’en occuper spécialement.

Atojit instant, on voit revenir dans les procès-verbaux l’idée d’une importation de béliers anglais. « Feu M. le marquis de Conflans, écrivait quatre ans après Arthur Yoiing, a acheté pour l’assemblée provinciale de Normandie tOO béliers anglais, qui lui revinrent, débarqués en France, à 9 guinées pièc(>. La France les a perdus quand il est mort. » Arthur Young ne s’explique pas plus clairement sur les causes de celle perle, l’robahlenienl les circonstances politiejucs n’y furent pas étrangères. Le troupeau de Rambouillet, créé vers le même temps , a couru de grands dangers pendant la Révolution, et n’a été sauvé qu’avec peine. Il en est de celte importation de béliers comme du traité de commerce. Ce qui se serait fait alors ne serait plus à faire. Au moment où l’assemblée de Normandie tentait celte conquête, Bakewell commençait à réussir dans ses exj)éricnces, qui allaient ouvrir une voie nouvelle. Nul doute que des béliers de Bakewell n’eussent bientôt passé le détroit, et nous aurions aujourd’hui trois quarts de siècle d’avance pour le développement des races de boucherie.

Dans la dernière séance, le secrétaire provincial, M. Bayeiix, qui était en même temps directeur de l’Académie des sciences et belles-lettres de Rouen, annonça (ju’il se proposait d’écrire une histoire des

Î56 LKS assemblées PUOVINCIALES.

Étals de Normandie, afin de rattacher l’institution nouvelle à scs origines. L’assemblée approuva ce projet, qui aurait formé un jicndanl à VHitloire du Languedoc, mais qui n’a pas pu être poussé bien loin, car M. Bayeux, devenu procureur général syndic du dépar> tement du Calvados, fut massacré par le peuple de Caen au mois de septembre 1792.

L’assemblée tenait ses s'éances dans une salle du couvent des Cordeliers; elle arrêta, avant de se séjarcr, que ses bureaux et sa commission intermédiaire continueraient à occuper le même local, et qu'une somme annuelle de 2,400 livres serait payée aux Cordeliers pour le loyer de leurs bâtiments. Presque partout les assemblées provinciales, ainsi que les administrations secondaires d’élection ou de département, se logeaient ainsi dans des édifices religieux, devenus trop grands par la réduction du nombre des moines. Quand la Révolution est venue affecter violemment à des services publics ceux de ces édifices qu’elle n’a pas démolis, elle n’a fait par la spoliation que ce qui se serail«fait à l'amiable dans la mesure de la véritable utilité.

Par la rare activité de son esprit, Tbouret avait joué le premier réle dans l’assemblée provinciale de haute Normandie. Au milieu des agitations politi(|Ucs qui suivirent, son influence ne fil que grandir. Élu par Rouen aux états généraux, il fut nommé président de l’Assemblée nationale au mois d'août 1789, et bientôt après membre du comité de constitution. Quelques hommes ont jeté plus d'éclat par leur éloquence dans

OKN'ÉRALITÉ DE ROUEN. Î67

Cülte assemblée fameuse ; aucun n’a pris une part plus effective à ses travaux. Ç'est lui qui, comme rapporteur du comité de constitution, 'proposa et fit adopter la nouvelle organisation départementale. Il ne contribua pas moins à la nouvelle organisation judiciaire et à la plupart des autres lois organiques. Un des premiers et des plus ardents à demander la suppression des ordres religieux et la vente des biens du clergé, il fut en même temps de ceux qui travaillèrent à rabaisser outre mesure l’autorité royale. Nommé président en 1791 pour la quatrième fois, c’est lui qui reçut en cette qualité le serment de Louis XVI, et qui prononça quelques jours après la clôture de l’assemblée, dont il resle la dernière personnification, soit pour le bien, soit pour le mal. Élu président au tribunal de cassation, celte haute dignité attira sur lui la foudre révolutionnaire ; il fut condamné à mort et exécuté le même jour que Malesherbes, sans qu’on lui laissât le temps de signer ses derniers arrêts. Heureux s’il avait i)u emiiloyer dans des jours plus calmes ses incontestables talents !

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