‹ Les assemblées provinciales sous Louis 16Chapitre 30 sur 46 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

GÉNÉRALITÉ DB LA ROCRBLLB (Âunis Gt Saintonge).

La généralité di' ! a ilochelle, instituée en 168V par Louis XIV, comprenait les deux anciennes provinces d’Aunis et de Saintonge, avec une partie de l’Angoumois, ou le département actuel de la Charente-Inférieure et une partie de la Charente. Elle se divisait en cinq élections, qui forment aujourd’hui huit arrondissements: La Rochelle en Aunis, Saintes, Saint-Jeand’Angely et Marennes en Saintonge, Cognac en Angoumois

D’après le règlement faitparle roi, l’assemhlée provinciale devait se réunir le 7 septembre 1787 dans la ville de Saintes, et non à La Rochelle, chef-lieu de la généralité.

< Les nouveaux chefs-lieux sont: Rochefort, Jonzac et Baebezieux.

nil I-E.S ASSEMÜLÉES PUOVINCI A l.ES.

Elle se composait de vingt-huit membres, dont quatorze nommés par le roi. Le duc de La Rocliefoucauld, qui n’appartenait pas précisément à la Saintonge, mais à l’Angoumois, était nommé président. Il a été impossible de savoir si la réunion a eu réellement lieu ; les archives du département n’en contiennent aucune trace. Le duc de La Rochefoucauld s’y est certainement rendu, car voici ce qu'Arthnr Young dit dans son Voyage, sous la date du 29 août 1787 : a Nous sommes arrivés à Barbezicux, au milieu d’une belle campagne bien boisée. Le marquisat ainsi que le château appartient au duc de La Rochefoucauld, que nous y avons rencontré; il le tient du fameux Louvois, le ministre de Louis XIV. Nous avons soupe avec le duc. L’assemblée provinciale de Saintonge devant bientôt se réunir, il reste pour la présider. »

Muissi nous ne savons pase.xactementcequis’est passé à Saintes le 7 septembre, nous pouvons le présumer. Une rivalité ancienne séparait lesdeux provincesqui composaient la généralité. L’Aunis, qui comprenaitlesdeux arrondissements actuels de La Rochelle et de Rochefort, fier de ses anciens souvenirs d'indépendance et de lutte, prétendait toujours se constituer à part. A son tour, la Saintonge, qui avait trois ou quatre fois plus d’étendue, voyait avec déplaisir le chef-lieu à La Rochelle, et réclamait pour l’antique ville de Saintes le titre de capitale. Pour concilier autant que possible ces prétentions, le conseil du roi avait fixé le siège de l’assemblée provinciale à Saintes, comme orcupanl une position plus

fiÉXf.KALlTK DE LA KOCHEI.LE. 345

centrale ; il avait en même temps décidé que, sur les vingt-huit députés, huit appartiendraient à l’élection de La Rochelle, et cinq seulement à chacune des quatre autres élections, et il avait choisi le président hors des deux provinces rivales, espérant que l’ascendant d’un personnage aussi considérable que le duc de La Rochefoucauld ferait taire ces querelles intestines. Ces espérances ne purent se réaliser; les députés de l’Aunis refusèrent de se rendre à Saintes.

L’intendant de la généralité était alors M. de Reverseau.\, dont la résistance avait fait échouer en i781 l’assemblée provinciale instituée par Necker dans la généralité de Moulins, et qui ne fut probablement pas beaucoup plus favorable à la nouvelle institution. On a vu d'ailleurs que la Saintonge appartenait au ressort du parlement de Bordeaux, qui avait fait publier partout son refus d’enregistrement.

Le 30 décembre 1788, le maire de La Rochelle convoqua dans cet hôtel de ville si plein de glorieux souvenirs, non-seulement ce qu’on appelait le <t corps de ville » en exercice, mais tous les notables qui en avaient fait partie comme maire ou écbevins, à l’effet de délibérer sur un mémoire signé d'un grand nombre d'habitants de toutes les classes et demandant qu’il fût adressé au roi d’humbles remontrances pour la réforme générale des abus. Or, on y lisait le passage suivant: « Le roi avait jugé utile d’ordonner, par arrêt de son conseil du 27 juillet 1787, la formation d’une assemblée provinciale commune à l’Aunis et à la Saintonge, mait

34fi LES ASSEMBLÉES PROVINCIALES.

de fâcheuses dissensions ont empêché l’effet de cette loi bienfaisante. » Tout en qualiOant ainsi ces querelles, le mémoire les renouvelait, car il proposait de demander au roi la création d’une assemblée particulière à la province d’Aunis.

Le maire insista beaucoup sur les avantages de cette séparation ; les événements du Dauphiné étaient connus à La Rochelle, et le mol devenu magique d’états provinciaux y excitait comme partout l’enthousiasme, a Vous emploierez, dit le maire, vos sollicitations les plus vives pour obtenir que nos états provinciaux soient uniquement concentrés dans les bornes du pays d’Aunis. L’Aunis était autrefois enclavé dans la Saintonge. En 1372, il devint une province particulière, et ce démembrement fut une des récompenses accordées par Charles V aux Rochcllois pour avoir secoué le joug de la domination anglaise. Les lois coutumières de TAunis et de la Saintonge ne sont pas les mômes; la nature des domaines et des propriétés foncières est absolument différente; nos intérêts de commerce se croisent sur trop d’objets pour que cette rivalité n’influe pas sur les délibérations ; enfin la Saintonge présente une supériorité de population et d’étendue qui rendrait les habitants du pays d’Aunis victimes de l’infériorité constante des suffrages. » Il va sans dire que la réunion sanctionna ces conclusions par son vote *.

t Je tiens ces détails inédits de M. Jourdan, juge d’insiruc» tien k La Rochelle, auteur de saTantes recherches sur l’histoire de cette ville.

Qwelques jours après, le 9 janvier 1789, le duc de La Rochefoucauld adressait à M. de Sainl-Marsault , comte de Chàtelaillon, grand-sénéchal d’Aunis, la lettre suivante, qui achève de faire bien connaître la situation des choses ' :

Quoique je ne sois pas, monsieur, propriétaire dans la sénéchaussée de La Rochelle, comme voisin et comme ayant dil présider une assemblée provinciale dans laquelle l’Aunis était compris, vous trouverez bon, j’espère, que je vous entretienne des intéi êts de nos provinces, l'n mémoire venu de la fiuienne à Saintes, par lequel on proposait d’englober la Saintonge dans les étals d’Aquitaine, a excité l’attention des divers ordres de la ville de Saintes, qui ont dû s'assembler, avec le projet de demander la conversion de notre assemblée provinciale en états provinciaux, composés de l’Aunis, de la Saintonge, et de tout ou partie de l’Angoumois. Comme il est possible que je sois chargé de porter ce vœu au gouvernement, il me serait intéressant de connaître à cet égard le vœu de votre province, qui, j’espère, restera toujours unie avec la Saintonge, dont les intérêts sont communs avec elle sur tant de points.

Comme les états provinciaux, qui vont devenir un régime commun à toute la France, ne seront formés qu’après la tenue des états généraux, il suffira dans ce moment-ci de présenter au gouvernement un simple vœu pour nos provinces d’en avoir de particuliers -, on pourra proUter de l’assemblée prochaine des différentes sénéchaussées pour s’en occuper

1 Je dois communication de cette lettre k l’obligeance de M. le comte de S'aint-Maraault, petit-fils du grand-sénéchal d'Aunis.

plus sérieusement et même en former une dans un lieu dont on conviendrait, composée de députés envoyés par chaque sénéchaussée, et qui seraient chargés de dresser un plan de constitution pour nos futurs états, à présenter au gouvernement et aux états généraux.

Dans l’intervalle d’ici à l'époque où celte assemblée pourrait se former, nos provinces auraient l'avantage de connaître les formes différentes que plusieurs parties du royaume dressent actuellement, et de profiter des bonnes idées pour les suivre et des mauvaises pour les éviter. Comme la première base de tous états doit être l’éligibilité de leurs membres, je remettrais avec joie à mes concitoyens la place dont le roi m’avait honoré lorsqu'il s’était réservé le choix des membres des assemblées provinciales.

Voici une époque bien importante pour la France, et de laquelle il résultera sûrement un grand Lien, si, comme il faut l’espérer, tout le monde s’accorde pour y travailler.

Je profite avec plaisir, etc.

Le duc DE La Rochefodcacld.

Dans celte lettre remarquable à plus d’un titre, le duc de La Rochefoucauld rappelle qu’il a dû présider l’assemblée provinciale de la généralité, d’où il suit évidemment que celte assemblée ne s’est pas tenue. Il nous apprend en meme temps qu'au mois de janvier 1789 le gouvernement de Louis XVI avait pris son parti d’abandonner la constitution première des assemblées provinciales, et d'y substituer le régime des états provinciaux que le Dauphiné avait mis en faveur. Il y fait trop facilement peut-èire, mais avec un noble désinlé-

OKNKKAI.ITK DF. t..\ Uüi'HEU.K.

ressèment, abandon du titre de président qu’il tenait de la confiance du roi, et il convie les trois ordres à se réunir dans une seule assemblée pour y préparer tout un plan de contitution pour la province à soumettre au gouvernement et aux états généraux. Il était impossible, on le voit, d’abdiquer de meilleure grâce. Le duc insistait pour la réunion de l’Aunis à la Saintonge, mais après comme avant la publication de sa lettre, r.\unis s’obstina à réclamer des étals particuliers.

Si la Révolution n’était pas survenue, cette persévérance eût probablement réussi, car elle avait tous les caractères d’un sérieux mouvement d’opinion. L’Aunis eût formé une bien petite province; mais la Flandre, le Hainaut, l’Artois, le Béarn, n’avaient pas beaucoup plus d’étendue. Cette fraction du territoire était alors comme aujourd’hui une des plus peuplées et des plus commerçantes, et elle avait été encore plus prospère avant la révocation de l’édit de Nantes. La Révolution a fait par la force ce que la persuasion n’avait pu faire : elle a réuni la Saintonge et l’Aunis dans un seul département, mais la lutte sourde a survécu. Le chef-lieu du département, tour à tour placé à Saintes et à La Rochelle, soulève partout des réclamations. Quand on parle de nos anciennes provinces, on s'imagine généralement qu'elles formaient toutes de grandes agglomérations, comme la Bretagne ou le Languedoc. Voici qui montre jusqu’à quel point c'est une erreur.

Quoi qu’il en soit, il est fort à regretter que la voix du duc de La Rochefoucauld n’ait pas été ph»s écoulée.

350 1-ES ASSEM131.KES HKO VINCIALES .

Nul u’aurail dû avoir plus d’iulluence et de popularité. Digue héritier d’un des plus grands noms de France, il méritait encore plus le premier rang par ses vertus et par ses lumières. Sa mère, la duchesse d'Anville, avait été une des plus fidèles amies de Turgot; son hôtel était depuis longtemps le rendez-vous des économistes et des philosophes. Quand Adam Smith visita la France, il trouva le meilleur accueil à l’hôtel de La Kochefoucauld; leduc correspondait avec lui et eut un moment la pensée de traduire en fiançais la Richesse des nations. Arthur Young, tout fermier qu’il était, ne fut pas moins bien reçu ; il accompagna le duc et sa famille aux eaux de Bagnères-de-Luchon. Avant lui, le républicain Franklin avait eu dans ce salon arislocratique scs plus grands succès, et nulle part la liberté américaine n’avait rencontré plus de sympathies.

En 1789, le duc de La Rochefoucauld, nommé député de la noblesse de Paris aux états généraux, fut un des quarante-sept membres de la noblesse qui se réunirent au tiers état. Il prit part à toutes les délibérations dans le sens le plus populaire, et s’il y a quelque chose à reprocher à ses discours et à ses actes, c’est d’avoir poussé trop loin l'amour des réformes précipitées. Il se prononça pour le principe du partage égal dans les successions et pour la liberté indéfinie de la presse; on le trouve aussi parmi ceux qui ap|>uyèrent les premiers projets pour la vente des biens du clergé. Deux ans après, il commençait à ouvrir les yeux sur les conséquences de tant de changements à la fois ; il s’op-

GENEÜaUTÉ UK LA Rüt'UELl.K. 3il

posa, mais inutilement, au vote qui excluait de la réélection les membres de l’Assemblée constituante. Sous la législative, élu président de l’administration du département de Paris, il montra pour la résistance le même courage qu’il avait montré pour le mouvement. Il fut de ceux qui demandèrent publiquement au roi de refuser sa sanction au décret tyrannique contre les prêtres non assermentés. Il Qt plus encore ; il provoqua la délibération départementale qui suspendait de ses fondions Pétion, maire de Paris, et Manuel, procureur de la commune, pour leur conduite au 20 juin. Ces actes énergiques excitèrent contre lui la fureur révolutionnaire. Après la terrible journée du 10 août, il quitta Paris; mais, bientôt découvert dans sa retraite, il fut égorgé à Gisors, le lA septembre 1792, sous les yeux de sa mère et de sa femme. 11 est mort pour ses idées, mais scs idées lui ont survécu.

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