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CHAPITRE XXXV

UBNBRALITB d'aIX

(Provence).

La généralité d’Aix, ancienne Provence, comprenait les trois départements actuels des Boiiclies-du-Riiône, du Var et des Basses-Alpes, avec une portion de Vaucluse; elle se divisait en vingt-deux vtÿuertes, qui forment aujourd’hui onze arrondissements, etdont les chefs-lieux étaient, Aix, Tarascoii, Forcalquier, Sisteron, Grasse, Hyères, Draguignan, Toulon, Digne, Saint-Paul, Houtiers, Castellane, Apt, Saint-Maximin, Brignoles, Barjoux, Annot, Colmars, Seyae, Lorgnes, Aulps, et Barresme. Les districts de Marseille et d'Arles formaient en sus ce qu’on appelait les terres adjacentes. Le tout avait une étendue de 2,200,000 hectares et une population de 800,000 âmes *.

I La Proveace coutenait deux arclievâchéa, Aix et Arlea, et onze évdcbéa, Maraeille, Toulon, Apt, Riez, Fréjus, Sisteron,

4G4 UES ASSEMm.ÉES PROVINCIALES.

La Provence avait eu des étals particuliers, où les trois ordresdélibéraienten commun comme en Languedoc ; ces étuis avaient été suspendus en 16.19 par Richelieu, mais une portion notable des anciennes libertés s’élait maintenue dans ce qu’on appelait les assemblées des communautés. Chaque communauté avait un conseil nommé presque partout par runiversalité des habilants, qui administrait les affaires de la commune et réglait la levée des impositions. La Provence comptait 680 de CCS communautés qui se retrouvent dans les communes d’aujourd’hui. Chaque viyuerie, d’une élcndue moyenne égale à la moitié d’un arrondissement, avait son assemblée composée dos maires ou premiers consuls des communautés, pour réviser les opérations des conseils communaux. Celle organisation était couronnée par l’assemblée générale des communautés, qui se tenait dans la petite ville de Lambesc ', sous la présidence de l’archevêque d’Aix. On voit que, si les états proprement dits n’existaient plus, il en était resté la substance, et ce n’est pas sans raison que nous avons classé la Provence parmi les pays d’élats.

Seulement, dans la transformation qui s'était faite, la noblesse avait disparu des étals, et le clergé lui-

Digne, Grasse, Vonce, Glandèvea et Senez. L'archevéché d'Arles et huit évéch^‘8 ont été supprimés par le concordat. Riez, Vence et Senez ne sont plus que des cbefs lieux de can* (on; quant àGlandèves, cette ville avaitété détruite, bien avant 1789, par les débordements du Var, et les habitants s'étaient réfugiés dans le bourg voisin d'Mntrevaux (Dabses-Alpes).

' Aujourd’hui chef-lieu de canton dans les Bouches-du- Hhùne.

OKNKHAMTÉ D'AIX.

même n’y était plus représenté que par l'arclieTêque d’Aix et deux autres évêques; au lieu d’une représentation des trois ordres, il n’y avait en réalité qu'une représentation du tiers état. Le pouvoir exécutif était exercé par ce (pi'on appelait les procureurs du pays, dont le principal était l’Assesseur ou procureur général, qu’on choisissait toujours parmi les pins anciens avocats au parlement; constitution encore plus bourgeoise et plus démocratique que celle du Languedoc ou de la Flandre, et qui tranchait avec la constitution féodale de la Bretagne et de la Bourgogne. La Provence continuait d’ailleurs à se considérer, en vertu des stipulations formelles des états de 1486 qui avaient voté sa réunion à la couronne, comme un co-Ètat réuni et non subaUerné à la France; tels sont les termes un peu barbare.s dont on se servait pour exprimer l’indépendance de la nation provençale. Le gouvernement royal avait eu souvent maille à partir avec cette nationalité jalouse, et pour éviter des chocs toujours redoutables, on avait fini par confondre sur une même tête le litre d’intendant et celui de premier président du parlement.

L’administration de la Prgvence jetait peu d’éclat, mais le pays jouissait en somme d’une assez grande liberté. I.£8 impositions foncières y étaient presque milles; on les remplaçait par des droits sur les consommations, connus sous le nom de rères. La ville d’Aix, résidence du |>arlement, était une véritable capitale. Le président de Brosses qui la visita en allant en Italie en L. ' 30

4ti6 LES ASSEMBLÉES BRüVINCI ALKS.

fail line ajfréable descri [ilion : « Aix et Dijon, dil-il, sont deux villes que l’on met ordinairement en (larallèle. Aix, petite au moins d’un tiers plus que Dijon, est bâtie de pierres de taille. Presipie toutes les rues sont lari.çes, tirées au cordeau, décorées de belles fontaines; on trouve à tout moment des |daccs où on a planté des arbres pour donner de l'ombre. Enfin cette ville est tout àfait jolie, et la plusjolic après Paris. Je n’iiésiterais pas à la préférer à Dijon pour l’extérieur, quoiqu’elle n’ait ni nos maisons en forme d'bôtels bâtis entre cour et jardin, ni nos beaux équipages qui tout le jour courent dans la ville. Je n’en rencontrai que deux ou trois, niais bien quantité de belles chaises à porteurs, toutes dorées, armoriées et doublées de velours. »

Quand parut l’édit de 1787 sur les assemblées provinciales, la noblesse et le clergé de la province réclamèrent le rétablissement des anciens états, et le gouvernement, après quelques négociations, y consentit. Au mois de décembre 1787, parut l’édit qui les accordait; le roi y prenait le titre de comte de Provence, Forcalquier et terres adjacentes. Cet acte, inspiré par le désir de respecter tous les droits, eut les conséquences les plus funestes. Le tiers état, liabitué à faire â lui seul les affaires piibliiiues, vit avec répugnance la noblesse et le clergé réclamer leur part d'admiiiislration; de leur côté, le clergé et la noblesse afticlièrentdes prétentions arrogantes qui achevèrent de soulever les riches cités d’Aix et Marseille, et la province offrit ce spectacle unique d’un pays oii le tiers état, déjà en possession

GÉNF.RAI.ITÉ I) AIX. JC7

de la suprématie, se défendait au lieu d’attaquer.

Le barreau d’Aix contenait alors un grand nombre d’avocats éminents; il suffira de citer parmi eux: Portalis, devenu plus tard membre du conseil des anciens, conseiller d’Élal et ministre des cultes; Siméon, député au conseil des cinq cents, membre du tribunal et du conseil d’Élat, nlinistre de l’intérieur sous Louis XVIII; Pascalis, qui avait le titre d’assesseur, et dont la mort devait être si tragique; Bouche, élu aux états généraux de 1789 et mort membre du tribunal de cassation. Tous ces hommes virent avec inquiétude le retour aux anciens états. Portalis avait combattu ce projet dès le mois de juillet 1787, par un mémoire adressé au gouvernement et resté inédit, mais dont M. Charles de Ribbe nous a révélé l’existence *. « Qu’on ne s’y méprenne pas, disait l’éloquent avocat, on doittout lebienêlre de notre province à l’énergie d’un peuple libre; on le doit à l’heureuse constitution de nus communautés, et à celte noble et rare économie qui a toujours présidé à notre administration. Les grands étals, dans les provinces voisines, se sont livrés la magnificence et au luxe. Dans une administration plus réduite, qui n’admet proprement à délibérer sur les dépenses que ceux qui doivent les payer, on a toujours senti qu’il en est peut-être des nations comme des particuliers, dont le

■ Pascalis , Etude sur la fin de la constitution provençale, par M. Charles de Ribbe, avocat au barreau d’Aix, 1854. Ce remar. quable écrit, d'un patriotisme provençal un peu exalté, mais plein de faits et de recherches, ni’a été d'un grand secours.

vrai boniieur consiste dans la médiocrité de leur fortune.... Tous les publicistes ont admiré notre constitiitution et l’ont proposée pour modèle. M. Necker, dont le nom seul fait l'éloge, écrivait au procureur du pays en 1779, (ju’il saisirait avec empressement toutes les occasions de rendre hommage à une administration publique aussi digne d’estime que celle des communautés de Provence. Depuis, cet homme célèbre a dit (|ue cette administration est de celles qui s’approchent le plus de la perfection. »

L’assesseur Pasealis publiait en même temps une brochure restée célèbre en Provence sous ce titre : Mémoire sur la contribution des trois ordres aux charges publiques et communes de la province; il y développait cette |)enséc que le retour de la noblesse et du clergé dans l’administration ne pourrait se justifier qu’autant qu’il entraînerait de leur part l’engagement . de contribuer aux charges publiques. « Les administrations provinciales qui viennent d’être instituées, disait-il, n’ont été établies que pour ramener toutes les classes de citoyens à une égale contribution. Celte égalité peut seule tarir la source des contestations qui, depuis quatre siècles, fatiguent les différents ordres; elle cimentera la paix et l'union de la famille. >

Les étals rétablis dans leurs anciennes formes s’ouvrirent à Aix, par l’ordre du roi, le 31 décembre 1787, sous la présidence de l’archevêque. Tous les prélats de la province y assistaient, ainsi que cent vingt -huit membres de la noblesse. Le tiers étal ne se composait

que de cinquante -six membres, dont trente -cinq consuls des principales villes et vingt et un syndics des viguerics. Cette disproportion de nombre entre le tiers état et les deux premiers ordres était conforme aux anciens usages; mais au moment où le tiers s’emparait partout de la double représentation, elle ne pouvait qu’augmenter l’irritation générale. L’archevêque président, M. de Boisgelin, avait été, avec MM. de Brienne et de Cicé, un des amis et condisciples de Turgot ; prélat libéral et éclairé, orateur habile et séduisant, il administrait depuis di.\-sept ans son diocèse avec des talents reconnus; la Provence lui doit le canal qui jiorte encore aujourd’hui son nom. 11 fit ce (|u’il put pour maintenir dans les étals la bonne harmonie entre les ordres. Il fut aidé dans cette entreprise par M. des Gallois de la Tour, premier président du parlement et intendant de la province ', qui avait été avec lui membre de l’assemblée des notables, et qui jouissait d’une véritable popularité. Mais les efforts de ces deux hommes ne purent rien contre des passions plus fortes qu’eux, et, malgré de fréquents appels à la concorde, la session fut très-orageuse *.

Le principal objet des délibérations devait être la constitution même des états. Eu rendant à la province ses anciennes formes, le gouvernement avait demandé

* P^»re de l’évéque de Moulinn.jqui présidait rassemblée pro- Tinciale du Bourbonnais.

* Procès’verhal de CassemhUe de Nosseigneurs des états généraux: dupnyn et entnfc de Prorenee. în-4, imprimé à Aix.

470 I.ES ASSjEMpLÉES PKOYl.NCI AI.ES.

qu’elles fussent inodiOées par les états eux-mêmes. Le tiers étal demanda non-seulement la double représentation pour lui, mais la réduction des deux premiers ordres: dans le projet préscnlé par Vassesseur Pascalis, le clergé devait avoir quinze représentants, sans compter l'archevêque président, la noblesse Irente, et le tiers étal soixante. La noblesse, qui se voyait rédiiitede plus des trois quarts, se récria. Une commission fut nommée pour examiner lu queslion, et le rapporteur, l’évêque de Sisleron, M. de Suffren Saint-Tropez, frère de l’illustre amiral, conclut à ce que les voix du tiers fussent à l’avenir égales à celles des deux ordres réunis, sans s’expliquer autrement sur le nombre, ce qui fut adopté par les étals, grâce à l’influence conciliante de M.M. de Boisgelin et de La Tour.

Le même esprit de sage concession ne prévalut pas quand il s’agit de régler la répartition des impôts. La noblesse eut le tort de repousser la proposition d’égalité faite par Pascalis; elle offrit seulement de contribuer à la dépense des chemins, plus un don charitable de 4,000 livres pour les enfants trouvés. Le clergé offrit moins encore. Après avoir volé le don gratuit et l’augmentation des vingtièmes, les étals se séparèrent le t" février i788.

Après la clôture officielle, ta noblesse et le tiers état continuèrent à tenir des assemblées séparées, également illégales, où les deux ordres s’exaltaient l’un contre l’autre, fous deux députèrent à Paris auprès du roi et des ministres : la noblesse , pour demander la

condamnuliun formelle du mémoire de Pascalis ; le tiers étal, pour réclamer la convocation d’une assemblée générale des communautés, dans la forme suivie avant le rétablissement îles étals, afin quelles pussent se choisir des défenseurs et pourvoir à ce qui serait nécessaire au maintien de leurs droits. M. de Hrienne repoussa la première demande, mais il eut la faiblesse d’accorder la seconde , sans songer qu’il revenait ainsi lui-même sur ce qu'il avait fait eu rétablissant les anciens états. L’assemblée générale des communautés se réunit donc à Limbesc, comme à l’ordinaire, le l mai 1788, avec cette seule diHérence qu elle ne fut point présidée par rarchevèque. ,M. des Gallois de la Tour, commissaire du roi, ouvrit celte assemblée par un discours, comme il avait ouvert quelques mois auparavant celle des états, et sous le nom et rautorilé du roi, le tiers état put renouveler à loisir ses protestations contre les deux premiers ordres

Cinquante-six membres étaient présents, et parmi eux, l’assesseur Pascalis, le mai i|uis de La Palu, maire d’Aix, .M. de Barrème, maire de Tarascon, M. de Villeblancbe, maire de Toulon, etc. Les terres adjacentes, comprenant Marseille et Arles, ayant leurs privilèges à part , u’étaienl point représentées. Le premier soin des chefs de l’assemblée fut de proposer une médaille d’or en l’honneur de .M. de la Tour; celui-ci refusa,

1 Procès-verhal de Vassemhle'e generale des gens du tiers état du pays et comté de Provence, convoquée par autorité et permission du foi dans Ja ville de Lantbesc. 1 vol. in-4f imprimé à Aix,

47S 1-Eü ASSKMHLKKS PROVINCIALES,

mais la médaille n'en fut pas moins volée avec celle inscription : Le tiers étal de Provence à Charles-Jean- Baplisle des Gallois de La Tour, intendant du pays, son ami depuis quarante années. Après s’èlre ainsi placée sous la prolection d’un nom l especlé, l’assemblée vola loules les proposilionsde Pascalis. Au milieu de la session survinrent les édits du 8 mai. Le parlement d’Aix refusa de les enregistrer et y fui contraint parla force; l’assemblée, avant de se séparer, prit parti pour le parlement dans une délibération énergique insérée au procès-verbal.

Puis arrivèrent coup sur coup les événements de Bretagne,ceuxdu Dauphiné, la chulede Brienne,le retour de Necker, la convocation des étais généraux, la déclaration du roi pour la double re|irésentation du tiers. Par une contradiction ijui serait inexplicable, si l’on ne mait que le parti venait d’être pris à Versailles d’ajourner toutes les questions de ce genre Jusqu’aux états généraux, le gouvernement commit la faute de convoquer de nouveau les étals de Provence pour le 25 janvier 1789, sans les avoir préalablement réformés suivant leur propre vœu. On aurait voulu mettre tout exprès le feu à la Provence qu’on ne s’y serait pas pris autrement. L’explosion fut subite et universelle. Les trois ordres s’assemblèrent spontanément à Aix, comme à Grenoble ; les gentilshommes non possédant fiefs, exclus des états par les possédant fief, firent cause commune avec le tiers état. Cette succession de fatalités avait tout préparé pour un incendie violent dans ce

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coin du territoire, quand Mirabeau arriva à Aix le 13 janvier 17X9, pour prendre part à la session des étals comme gentilhomme provençal.

M. le comte Portalis, fils du célèbre avocat et justement illustre lui-même, raconte dans ses Mémoires, dont un fragment seulement a été publié, la procession d’inauguration des états dont il avait été témoin dans son enfance. « J’assistai à la séance d’ouverture des états, qui eut lieu à Aix, dans l’église du collège Bourbrm. dirigé anciennement par les jésuites et alors par les pères de la doctrine chrétienne. la procession me frappa beaucoup, je n’avais pas l’idée d’un cortège aussi imposant. Les membres des états avaient assisté à la messe du Saint-Esprit solennellement célébrée dans l’église métropolitaine par monseigneur l’archevéi|ue d’Aix, premier procureur né du pays de Provence. Lne ligne de soldats formait la haie de la métropole à l’église du collège. A la tête du cortège marchait M. le comte de (laraman, lieutenant général des armées du roi, commandant de la province. A sa droite, monseigneur l’archevêque d’Aix en camail et en rochet de dentelle; à sa gauche, M. des Gallois de La Tour, premier président du parlement d’Aix et intendant de Provence, second commissaire auprès des états. Suivaient les évêques de la province, en rochet et en camail, les prévôts et députés des chapitres, en soutane, avec leurs décorations en sautoir, rouges, bleues et violettes, et leur croix en émail. Après eux marchait à quelque distance le corps des

nobles possédant fiefs; des broderies d’or, d'argent, de soie, drapaient les babils de cour decesgenliisbomines, de riches nœuds paraient leurs épées ipi’ils portaient seuls par droit de naissance, honorable distinction que semblaient justilier la hauteur de leur démarche et la fierté de leur regard. Après la noblesse, venait le tiers état. Iæs consuls des communaulés étaient revêtus de leur chaperon de velours pourpre et noir, qui drapait leur épaule droite. L’assesseur d’Aix portait la robe de soie noire sous son chaperon. Tous étaient soigneusement mais modestement vêtus, et généralement désarmés. Ils n’en portaient pas la tête moins haute; on lisait sur leurs fronts l’assurance (|ue donne la force du nombre cl la confiance du mérite.

O On m’avait fait remarquer, ajoute M. Portalis, un homme marchant en (|uelque sorte entre la noblesse et le tiers état et le dernier de l’ordre de la noblesse; c’était le comte de Mirabeau ; son œil perçant et scrutateur parcourait la foule des spectateurs et semblait interroger la multitude de son regard provoquant. 11 portait la tête haute et renversée en arrière. 11 appuyait sa main droite sur le pommeau de son épée et tenait sous son bras gauche un chapeau à plumet blanc. Son épaisse chevelure, relevée et crispée sur son large front SC terminait en partie à la hauteur des oreilles en épaisses boucles. Le reste, rassemblé derrière sa tête, était recueilli dans une large bourse de taffetas noir qui flottait sur ses épaules. Sa laideur avait ipielque chose d'imposant, et son visage, creusé par la petite

Térole, exprimait l’énergie d’une Tolonté forte et des passions aussi mobiles que violentes. » (.WcrnotVei d§ l'Académie des sciences morales, 1859.)

Mirabeau arrivait précédé d’une réputation redoutable. La Provence entière avait retenti, peu d’années auparavant, des scandales de son procès avec sa femme. Toujours réduit aux expédients par ses désordres, il venait de commettre une des plus grandes bassesses de sa vie; pour se procurer l’argent nécessaire à son voyage, il avait vendu à un libraire la correspondance secrète de la cour de Berlin qu’on lui avait confiée pour écrire son livre sur la monarchie prussienne ; ses plus ardents apologistes n’ont jamais osé justifier cet acte et se sont bornés à invoquer l’excuse de la nécessité. Il ne venait pas seulement à Aix pour assister aux états de la province, mais pour cliercber à se faire élire aux états généraux. La noblesse l’accueillit avec répugnance; le tiers état, qui espérait trouver, 'en lui ce qu’il y trouva en effet, lui fil un accueil bien différent. ■« Le tiers, écrivait-il, me poursuit de marques de confiance et d'enthousiasme très-imprudentes pour sa cause môme, car il met le comble à la rage des nobles qui ont toutes les convulsions de Turnus expirant. »

La noblesse, allant d’elle-mêine au-devant de sa destinée, imagina de lui contester le droit de siéger dans son sein. On prétendit que, n’ébint encore qu’hérilier et non possesseur de fief, il devait être exclu, a Ces gens-là, écrivait-il dans les premiers moments, me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si je ne me

tenais pas à quatre.n II ne se contint pas longtemps; il fil imprimer et répandre partout un discours sur la représentation illégale de la nation provençale dans ses étals actuels et sur la nécessité de convoquer une assemblée générale des trois ordres, où il se défendait avec véhémence en attaquant ses adversaires. L’animosité entre les ordres fut si vive dans les états (ju’il fallut les ajourner, mais la lutte ne s’arrêta pas. La noblesse se montra de plus en plus irritée contre Mirabeau, qui répondit par une nouvelle brochure où se trouvait ce passage célèbre. « Dans tons les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s’en est élevé quelqu’un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu’ils ont frappé, avides qu’ils étaient d’inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi péril le dernier des (Iracques de la main des patriciens^ mais atteint du coup mortel, il lan^-a de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, et de celle poussière naquit Marins, Marins moins grand pour avoir exterminé lesCimbres que pour avoir abattu dans Rome l’aristocratie de la noblesse. » Trois jours après la publication de ces déclamations éloquentes,' la noblesse décida, sur la proposition du marquis de la Pare, consul d’Aix, que Mirabeau cesserait d’assister à ses assemblées. Repoussé par son ordre, il demanda vengeance au tiers état. Ces têtes cuites au soleil de la Provence, suivant ses propres termes, s’échauffèrent jusqu’à la frénésie. Quand il arriva à ,Mar-

GÉNÉRALITÉ D ATX.

seille pour les éleclions, ü trouva la ville entière sur pied pour le recevoir; son carrosse fut couvert de lauriers et de palmes. A Aix, une émeute éclata, à propos delacherlédu pain, contre M. de la Fare, qui se vit forcé de prendre la fuite; la maison de M. de La Tour, l’idole du tiers quelques mois auparavant, fut forcée et saccagée. Ce fut au milieu de ces scènes violentes que Mirabeau obtint une double élection comme député du tiers étal pour les deux villes d’Aix et de Marseille ; il opta pour Aix.

Pendant les élections, la noblesse et le clergé, poussés par MM. de La Tour et de Boisgelin, renoncèrent à leurs privilèges pécuniaires, mais il n’élail plus temps. L’archevêque d’Aix et l’archevêque d’Arles furent nommés par le clergé ; les autres évêques de la province ne le furent pas. Le noblesse se coupa en deux, les possédant fiefs et les non possédant fiefs, qui élurent à part leurs députés; ceux des non-possédant fiefs furent seuls admis par l’Assemblée nationale. On sait quelle fut en Provence l’exaltation des premiers moments. Pascalis fut assassiné à Aix, au commencement de 1790, par la populace soulevée. M. de La Tour, pendu eu effigie à Marseille, fut emprisonné pendant la terreur et ne dut la vie qu’au 9 thermidor. M. de Boisgelin émigra à temps; rentré en France aussitôt après le 18 brumaire, il prit une part active au concordat, et mourut, en 1804, archevêque de Tours et cardinal.

Peu de provinces ont autant souffert pendant la période révolutionnaire. Aix perdit son litre de capitale

et son antique parlement; Marseille, ensanglantée à plusieurs reprises par la guerre civile, vit son commerce anéanti pendant plus de vingt ans; Toulon, tombé aux mains des Anglais, eut son port incendié et sa population mitraillée. Un document, publié en l’an IX, donne le relevé des chefs de famille émigrés ou déportés dans le département du Rliône; on y voit qu’un quart seulement appartenait au clergé et à la 4]oblesse ; les trois autres quarts se composaient de gens de loi, de cultivateurs et d’artisans. Voilà ce que le tiers état avait gagné à se montrer si exclusif.

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