‹ Les assemblées provinciales sous Louis 16Chapitre 6 sur 46 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

aKNÊRALITK d’ A MIENS

( Picardie).

Outre les généralités de Châlons et de Bourges, le ressort du parlement de Paris s’étendait sur celles d’Amiens, de Soissons, de Paris, d’Orléans, de Tours, de Poitiers, de Riom, de Moulins et de Lyon.

La généralité d’Amiens, qui reprit son ancien nom de Picardie, comprenait le département actuel de la Somme et quelques parties des départements voisins. Elle se divisait en six élections, qui forment aujourd’hui autant d’arrondissements : Amiens, Abbeville, Doullens, Péronne, Montdidier et Saint-Quentin, plus les quatre gouvernements de Montreuil, Boulogne, Calais et Ardres, dans le département du Pas-de-Calais. Comme ceux de Champagne, les étals de Picardie avaient disparu dans le cours du xv' siècle. 11 paraît même qu’il n’y a jamais eu d’assemblée unique pour la province

13U LES ASSEMIil.ÉES PUOVINC’IALES.

entière : dans ce pays de libertés municipales, chaque fraction de territoire avait ses états. Il en restait quelque chose dans le Boulonnais, qui avait conservé une administration distincte avec le titre de gouvernement, et qui réclama le maintieu de ses privilèges, ce qui lui fut accordé sans difficulté

L’assemblée provinciale, à cause du peu d’étendue de la généralité, ne se comjiosait que de trente-six meuibres. Le duc d’Havré fut nommé président par le roi; les autres députés de l’ordre de la noblesse étaient le duc de Villequier, le comte d’Hellye, le comte de Crécy, le duc deMailly, le prince de Poix, le marquis de Lametli, le commandeur de Varennes et le marquis de Caulaincourt. Pair de France, lieutenant général et grand d’Espagne, le duc d’Havré avait fait partie de l’assemblée des notables : député de la noblesse d’Amiens aux états généraux, il devait y voter contre toutes les décisions de la majorité et s’en séparer de bonne heure par l'émigration; pour le moment, il approuvait sans réserve l’institution des assemblées provinciales. Presque tous les autres furent élus avec lui aux états généraux. Le prince de Poix, fils aîné du maréchal de Mouchy, passait pour un des plus grands admirateurs de Necker ; il vola tour à tour à l’Assemblée constituante avec la majorité et la minorité, et finit par se ranger auprès du roi, qu’il défendit de sa personne au tO août. Le raar-

< Les députés du Boulonnais y renoncèrent, au nom de leur province, dans la nuit du i août.

(lÉNKKALITÉ D’AMIENS. 131

(piis de Lamelli était l’aîné des deux frères, fort connus pour la part qu’ils ont prise à la révolution, et le marquis de Caulaincourt le père de celui qui reçut de Napoléon le titre de duc de Vicence. .

Le clergé se composait de l’évéque d’Amiens (M. de Machault), d'abbés, de chanoines, d’un religieux de Corbie et du curé d’Ardres. M. Lecaron de Choqueuse, maire d’Amiens, siégeait en tête du tiers état. Les deux procureurs-syndics élus furent, pour la noblesse et le clergé, le comte dcGomer, et pour le tiers état,M. Boullet de Varennes, avocat.

L’intendant de la province, M. d’Agay, ouvrit la session, accompagné de son üls, qui devait lui succéder dans sa charge ; un passage de son discours prouve que la corvée pour les chemins avait été abolie pendant son administration, avant l’édit du roi. « Grâce à la législation bienfaisante de Sa Majesté et aux sages conseils d’une assemblée à jamais mémorable qui lui a transmis le vœu de la nation, l’odieux régime de la corvée a disparu. Les contributions que supporte la classe la plus aisée des campagnes, en soulageant les inalbeureux, épargnent à la province le prix inestimable d’une multitude de journées souvent inutiles et très-mal employées. Des calculs que j'ai exposés aux yeux du gouvernement établissent que la valeur des journées d’hommes et de chevaux employées par corvées en nature dans celte province, évaluées au plus bas prix, formait un objet de 900,000 livres au moins. Les essais que j’ai concertés avec un grand nombre de

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propriétaires éclairés pour la conversion en argent avaient réduit celle valeur à la somme de 336,000 livres par an avant les lois qui ont étendu ce bienfait dans tout le royaume. »

Voici maintenant un extrait du discours du duc d’Havré; on aime à rappeler ce beau et touchant langage. « C’est l’union qui doit être notre premier caractère. Rien n’est plus précieux que celte intelligence unanime; on marche pour ainsi dire en force et de front vers la vérité, la justice et le bien public; les volontés s’accordent toujours, lors même que les opinions se combattent, et il en résulte infailliblement que, tendant au même but, tout se confond dans le désir d’y atteindre. Tout ce qui procure le bien nous paraîtra également glorieux ; dès que l’on a dirigé vers lui tous ses efforts, on se félicite également d’y contribuer, tantôt par un succès, tantôt par un sacritice. Tous les succès seront communs et deviendront ceux de chacun do nous. Nous ne connaîtrons de rivalité que celle de l’ai»plication et du zèle; la province qui nous observe bénira tous les jours l’institution qui lui offre un si touchant exemple, elle attendra avec plus de patience et d’espoir le fruit de nos travaux, et nos assemblées pourront devenir des écoles de mœurs autant que d’administration. n

Au nombre des questions dont s’occupa l’assembUe de Picardie, on remarque ce qu’on appelait dans le Santerre les dépoinlemeiHs. Le procès-verbal s’exprime à ce sujet dans les termes les plus énergiques. « Un mé-

moire a dénoncé à l’assemblée ce ÿ^enre d’abus qui consiste dans l’nsage où sont tous les rcrmiers de se perpétuer par toute sorte de voies illicites, et contre le gré des propriétaires, dans la jouissance des biens affermés, ce qui leur donne une espèce de propriété Active, qui dépouille ]>rcsque entièrement par le fait le véritable propriétaire de la chose. Cet abus est porté si loin que les fermiers de ce canton mettent les biens de leurs propriétaires dans le commerce, soit en vendant à d’autres la faculté de les exploiter, soit en les donnant en dot à leurs enfants, soit en les laissant dans leurs successions à partager entre leurs béritiers. Les fermiers dépointés se livrent à toutes sortes d’excès contre ceux qui ont la hardiesse de leur succéder, jusque-là qu’ils deviennent assassins et incendiaires. On a présenté un relevé effrayant fait au greffe criminel du bailliage de Péronne des délits occasionnés par les dépointements. On a fait voir qu’un incendie particulier devenait presque toujours un incendie général , cl qu’ainsi la vengeance d’un fermier dépointé entraînait souvent la ruine d’un nombre inûni de citoyens. On a montré que cet abus portait les plus fortes atteintes à la propriété, soit parce que le véritable maître du bien ne peut pas le retirer pour le faire valoir lui-même sans encourir la vengeance du fermier dépossédé, soit parce qu’il ne peut jamais l’aA'ermer dans la juste proportion du produit , et ne trouve pas souvent à le vendre la moitié de sa valeur. »

Une déclaration du roi, du 20 juillet 1704, avait

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LES ASSEMBLÉES PllOVIXCIAI.ES.

tenté de réprimer ces désordres, qui rappelaient un des plus grands fléaux de l’Irlande ; mais les dispositions de cette loi restaient impuissantes contre des habitudes invétérées. L’assemblée décida que le roi serait supplié de prendre des mesures plus efficaces, et chargea son président d’insister aui)rès du gouvernement. L’abus dont elle se plaignait ne devait pas disparaître encore ; il prit de nouvelles forces pendant la Révolution, et n’a cédé que de nos jours.

On recherchait depuis quelque temps la situation la plus avantageuse pour créer un port sur cette côte. Des commissaires envoyés sur les lieux, en 1784, par le ulinislre de la marine, s’étaient jirononcés en faveur de Saint-Valéry, l’assemblée se déclara dans le même sens. L’exécution d’un canal de la Basse-Somme ayant été décidée, le roi y consacrait une somme annuelle de 40,000 livres sur le trésor public pendant dix ans, plus le produit d’un droit d’octroi à percevoir sur les marchandises. Les travaux venaient de commencer. Un autre canal, j)artant d’Amiens et passant à Péronne pour aller rejoindre l’ancien canal de Picardie, était commencé depuis 1770; les fonds étaient fournis par un octroi de 20 sols par velte sur les eaux-de-vie qui se consommaient dans la province. Eulln, pour joindre la Somme à l’Escaut en traversant des montagnes, Louis XVI avait fait entreprendre un canal souterrain, déjà ouvert en partie, a L’âme s’élève, disait dans son rapport le bureau du bien public, à la vue de ces canaux immenses, qui joindront le commerce de la Hol-

lande à celui des principales villes du royaume, o — a Je suis fier d’être homme, s’était écrié l’empereur Joseph II en visitant le canal souterrain, quand je vois qu’un de mes semblables a osé imaginer un travail si hardi. » L’assemblée, pénétrée des mêmes sentiments, vota un témoignage de sa reconnaissance pour le roi.

Un projet de dessèchement était préparé pour la vallée d’Authie, dont les trois .quarts formaient des marais inaccessibles. On devait rendre ainsi à la culture plus de 6,000 arpents. Le comte d’Artois , qui avait cette vallée dans son apanage, sollicité par M. de Lametli au nom des habitants, avait promis de faire exécuter à ses frais ce travail. Les choses étant restées dans le même état malgré cette promesse, l’assemblée pria son président de s’informer de la décision définitive du prince, et, dans le cas où il ne croirait pas devoir donner suite à son projet, elle annonça l’intention de s’en charger elle-même. La forme peu respectueuse de cette déclaration pouvait se justifier jiar la nécessité du dessèchement; elle prouve que le sentiment de l’intérêt public passait avant toute autre considération.

Un dernier projet consistait dans l’ouverture d’un canal de l’Oise à la mer passant à Roye et traversant le centre de la province. On utilisait pour ce canal les deux petites rivières du Dom et de l’.\.vre. La portion comprise entre l’Avre et l’Oise devant passer sur le territoire de la généralité de Soissons, on résolut de concerter cette affaire entre les assemblées des deur provinces.

De fréquents incendies désolaient la Picardie. Dans son discours d’ouverture, l’intendant avait appelé l’attention de l’assemblée sur ce triste sujet, a Ce fléau, disait-il, a inutilement épuisé toutes les recherches parce qu’il a des causes physiques et morales que la législation et le temps seuls peuvent corriger. Les secours que J’ai employés pour en adoucir les funestes effets ont été répandus en partie pour la reconstruction des maisons avec des couvertures en tuiles ; précaution qui a eu des succès marqués pour réformer graduellement le vice presque général des constructions dans les campgnes. » Le duc de Béthune-Charost, ancien gouverneur de Picardie, avait fondé un prix pour le meilleur mémoire sur les moyens à prendre pour prévenir les incendies; ce prix devait être décerné par l’académie d’Amiens. Ainsi, presque partout, les académies de province venaient en aide à l’administration locale par les concours qu’elles ouvraient sur des questions d’utilité publique.

CHAPJTRE VIII

^ GKNFRALITK DR ROISSONS (SoiasonnaiR).

La généralité de Soissous n’avait pas plus d’étendue que celle d'Âmiens; elle comprenait le département actuel de l’Aisne, moins l’arrondissement de Saint- Quentin, et une portion de celui de l’Oise, soit un total de 900,000 hectares ou l’équivalent d’un de nos grands départements. Elle se divisait en sept élections, qui forment aujourd’hui cinq arrondissemenis, Soissons, Laon, Nojon, Grépy, Clermont, Guise et Château- Thierry Création toute administrative, la généralité de Soissons n’avait pas d’unité historique ; l’élection de Clermont était même séparée du reste par une partie de

1 Les élections de No^’on, de Crépy et de Guise ont été sup« primées; Vervins est devenu chef-lieu d’arrondissement.

la généralité de Paris. On trouve, sous le roi Jean, les étals du Soissonnais, du Valois et du Vermandois convoqués à part.

Cette généralité, comme les précédentes, appartenait à la région des grandes gabelles et les chemins s’y exécutaient par corvées. Elle était cependant une des plus prospères, grâce au voisinage de Paris. Elle produisait beaucoup de grains pour l’approvisionnement de la capitale. Parmi les établissements industriels, on citait la fabrique de glaces de Saint-Gobain, fondée au XVI* siècle par une duchesse de Bourbon, et qui passait pour cire parv enue au plus haut degré de perfection.

Comme l’assemblée de Picardie, celle du Soissonnais ne comptait que trente-six membres. Le comte d’Egmont-Pignatelli , lieutenant général , gouverneur de Saumur, fut nommé président par le roi ; les autres membres de la noblesse étaient le comte de Noue, le duc de Liancourt, M. de L’Amirault, M. d’Alanjoye, le comte de Barbançon, le marquis de Causans, le marquis de Puységur et le vicomte de Labédoyère. Les évêques de Laon, de Noyon et de Soissons n’ayant pas été appelés à faire partie de l’assemblée, le personnage le plus important du clergé était l’abbé général de Prémonlré, abbaye chef d’ordre, fondée |)ar saint Norbert, non loin de l’historique château de Coucy. M. Godart de Clamecy, maire de Châlons, siégeait en tète du tiers état; le reste se composait, comme â l’ordinaire, des maires des principales villes, de propriétaires ruraux

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