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et (le fermiers; quelques-uns portent tout simplement dans les procès-verliaux l’épithète de laboureurs, cequi ne les empêchait pas de s’asseoi r auprès des plus grands personnages et de voter avec eux sur le pied de la plus complète égalité. Les procureurs-syndics élus furent, pour les deux premiers ordres, le comte d’Allonville, maréchal de camp, et pour le tiers état, M. Blin de La Chaussée, avocat.
Sur cette liste, le nom qui domine tous les autres, sans en excepter le président, est celui du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, grand maître de la garderobe de Louis XVI, un des hommes les plus passionnés de son temps pour la liberté, la justice et la bienfaisance. On relit toujours avec plaisir les détails que donne Arthur Young sur son séjour au château de Liancourt en septembre 1787. « J’allai y faire, dit-il, une visite de trois ou quatre jours, et toute la famille s’employa si bien à me rendre le séjour agréable, que j’y ai passé plus de trois semaines. Le site est trèsheureux. Près du château, la duchesse a lait construire une laiterie d’un goût charmant. Dans un village voisin, le duc a fondé une manufacture de tissus qui emploie un grand nombre de bras. Les filles pauvres sont reçues dans une institution où on leur apprend un métier. La vie du château ressemble beaucoup à celle qu’on mène dans la résidence d’un grand seigneur anglais. C’est une mode nouvelle en France que de passer ainsi quelque temps à la campagne en été ; quiconque a un château s'y rend, les autres visitent les
plus favorisi's. Celte révolution remarquable dans les habitudes est le meilleur emprunt fait à notre pays : elle a été préparée par les écrits de Jean-Jacques Kousseau. Le duc de Liancourt devant présider l’assemblée de l’élection de Clermont, se rendit à la ville pour plusieurs jours et m’invita au dîner de l’assemblée où se trouvaient plusieurs agriculteurs en renom. Ces assemblées, proposées depuis si longtemps par les grands patriotes français et reprises par Necker, m’intéressaient au plus haut point. J’acceptai l’invitation avec plaisir. 11 s’y trouvait trois grands cultivateurs, non pas propriétaires, mais fermiers. J'examinai avec attention leur altitude en présence d’un seigneur du premier rang; à ma grande satisfaction, ils s’en tirèrent avec un mélange d’aisance et de réserve fort convenable, d'un air ni trop dégagé ni tro|> obsé(|uieux, exprimant leur opinion librement et modérément, ù la manière anglaise. »
Les procès-verbaux de l’assemblée du Soissonnais ne présentent rien de particulier', ils ne se distinguent que par de nombreux détails sur les travaux des routes. Le département de l’Aisne est aujourd’hui le troisième de France pour l’étendue de scs voies de communication ; il ne le cède qu’à la Seine-Inférieure et au Pas-de- Calais. Celte supériorité date de loin. Six routes royales traversaient la généralité en 1787, la plupart arrivées dans toute leur longueur à l’état d’entretien. Sept
1 Un vol. in-4**, imprimé à Soissuns.
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routes de deuxième classe ou de province à province, six de troisième classe ou d'une élection à une autre, douze de quatrième classe, servant à relier entre elles les trois premières, étaient presque complètement terminées. Sur un total d’environ 1,100 kilomètres, 200 seulement restaient à aciiever. De toutes parts on en demandait de nouvelles, et l’assemblée provinciale se mit en mesure d’y satisfaire.
Une loi nouvelle sur les chemins avait été préparée par le gouvernement, mais pour n'ctre définitivement promulguée qu’en 1789; en attendant, les assemblées provinciales étaient invitées à faire connaître leur opinion sur le (irojet. Le bureau des travaux publics de l’assemblée du Soissonnais fit à cette occasion un rapport remanjuable ; le nom du rapporteur n’est pas indiqué, mais comme le duc de Liancourt présidait le bureau, il dut exercer sur la rédaction une influence décisive. Ce rapport mérite d’autant plus l’attention qu’il développait un ordre d’idées assez peu en faveur aujourd’hui, et qui était alors tout à fait conforme aux intentions du gouvernement, la décentralisation complète des travaux des chemins.
Le projet de loi posait en principe, par application des règles générales de l’économie |>olitique, qu’une localité quelconque ne devait concourir aux frais d'une route qu’en proportion de l’intérêt qu’elle y avait. L’administration avait déjà fait un grand pas dans cette voie quand elle avait décidé qu’à l’avenir les fonds l»ayés par chacpie province pour les ponts et chaussées
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seraient dépensés dans la province elle-même ; elle allait plus loin encore en étendant autant que possible cette règle aux élections et même aux simples communes. Le rapport s’associait complètement à cette pensée. « Ce n’est plus ici une loi qui, considérant les travaux des routes comme une dette commune à acquitter par toute la province, en répartit la charge dans une proportion uniforme pour tous les contribuables; c’est une loi qui, descendant dans l’examen de l’intérêt de chacun, ordonne qu’il serve de proportion à sa contribution, ne veut exiger de tribut que pour le rendre utile aux tributaires, et cherche à appliquer dans tous les rapports et dans tous les détails les vues d’équité qu’elle annonce. »
On opposait à ce système que les municipalités rurales seraient incapables de bien diriger l’exécution de leurs chemins, et que les routes principales seraient négligées pour les chemins vicinaux; mais le bureau répondait par la puissance de Tiulérèl bien entendu, qui ne pouvait manquer de se faire jour ; il insistait sur cette considération, que les municipalités obtiendraient une grande économie dans l'emploi des fonds, en surveillant de plus près l’exécution des marchés, et qu’elles augmenteraient plus souvent leurs contributions volontaires, dès qu’elles seraient bien sûres de les dépenser à leur gré.
Ces principes sont au fond ceux qui ont présidé à la loi de 1836 sur les chemins vicinaux , et l’expérience témoigne tous les jours en faveur des idées que voulait
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appliquer le gouvernement de Louis XVI en les généralisant.
M. de La Millière, directeur général des ponts et chaussées , consultait en même temps l’assemblée sur un autre projet de loi qui devait fixer la largeur des bandes des roues de charrettes, pour ménager les chemins; l’assemblée approuva ce projet, et demanda en outre que l’essieu des roues de devant fût toujours plus long que celui des roues de derrière, afin que les deux roues ne suivissent pas la même voie; elle invoqua l’exemple de l’Angleterre, où l’usage de ces ‘essieux était universellement pratiqué.
On sait quelle fut à l’Assemblée nationale l’attitude du duc de Liancourt, élu par ce même bailliage de Clermont qu’il représentait à Soissons. C’est lui qui, réveillant Louis XVI dans la nuit du 14 au l.'i juillet 1789, lui apprit la prise de la Bastille. « Mais c’est donc une révolte ! s’écria le roi. — Non, sire, c’est une révolution. » Parole fatale qui montre juscju’où allait en ce moment l’exaltation des esprits, même à la cour. Il prit ensuite une part considérable à la fameuse nuit du l août, où disparurent les derniers vestiges des anciens privilèges. Il présenta en 1790, au nom du comité pour l’extinction de la mendicité, un rapport resté célèbre, où il exprimait toutes les espérances illimitées de ce temps. Après le 10 août 179^, il émigra en Angleterre, puis en Amérique, et rentra en France après le 18 brumaire; il est mort en 1827, à l'âge de quatre-vingts ans. Une partie de la génération contem-
poraine a pu le voir encore, retiré au château de Liancourt, activement occupé d’agriculture et d’industrie, et s’attachant à répandre les nouveautés utiles, comme la vaccine et l’enseignement mutuel ; un des rares exemples que notre siècle a connus, de ces grands seigneurs libéraux d’avant 1789, qui ont péri presque tous dans la tourmente, et dont les survivants ont gardé jusqu’au bout une imperturbable conflance dans l’avenir, un amour exclusif de la popularité, les convictions ardentes et jusqu’aux illusions de leur jeunesse.
Un autre membre de l’assemblée du Soissonnais, le marquis de Puységur, petit-fils du maréchal de ce nom et commandant de l’école d’artillerie de La Père, était un des partisans les. plus enthousiastes du magnétisme animal; il n’émigra pas et devint maire de Soissons en 1799.