PROJETS DE RÉFORME
On entend souvent dire par des personnes placées à des points de yne opposés, que les associations comme celles que nous avons fait connaître sont sans influence sur le sort des travailleurs restés en dehors de la société. Cela demande explication. i
« Quand deux ouvriers courent après un entrepreneur, a dit Richard Cobden, le salaire baisse : quand deux entrepreneurs courent après un ouvrier, le salaire se relève. » Il est impossible de formuler d*une manière plus exacte et plus saisissante la loi qui régit la condition des salariés. Dans les métiers dont le personnel est peu nombreux, il suffit d'une association florissante pour diminuer le nombre des bras qui vont s'ofi'rir aux patrons et exhausser le niveau du salaire : c'est un fait que nous avons déjà constaté dans plusieurs corps d'état, où fonctionnent avec succès des sociétés ou* vrières. Mais, dans une corporation comme celle des tailleurs, où vingt-cinq mille personnes sont à peu près désœuvrées pendant six mois de Tannée, il faudrait une association très-nombreuse et trèsoccupée pour faire contre-poidsà l'avilissement de la main-d'œuvre. Or, dans l'ordre économique, le mal engendre le mal avec une effrayante rapidité. Plus l'ouvrier tailleur est misérable, plus le confectionneur abuse de sa misère pour vendre à bas prix, et plus il enlève de clients aux maîtres tailleurs. A mesure que le patron perd de sa clientèle, il devient impuissant à faire vivre le simple travailleur, et plus celui-ci fléchit sous le joug d'une impitoyable spéculation.
Pendant que les ouvriers cherchaient leur refuge dans l'association, la société des patrons, au sein de laquelle les premières maisons de Paris sont représentées au nombre de plus de 2100, avisait de son côté aux moyens de salut. Le mémoire dont nous avons déjà cité plusieurs extraits est un des principaux fruits de leurs délibérations. Mais qu'ont proposé les chefs d'établissements, tout en protestant contre « les fausses théories qui ont cours? d Se sentant conduits à la ruine par la détresse de leurs ouvriers, ils demandent que la loi accorde à l'ouvrier la garantie d'un minimum de salaire. Us oublient de dire, seulement, si la loi assurerait en même temps à chacun un minimum de besogne à exécuter^ afin que ie salaire promis |)ùt être régulièrement gagné. En rendant justice au sentiment qui a dicté cette proposition, nous devons ajouter qu'elle n'était pas sérieusement dit^culable. Aussi est-elle restée comme
non avenue, et, chose bien remarquable, elle a conservé moins de crédit parmi les ouvriers tailleurs que, parmi les patrons euxmêmes.
Sans être complètement revenus de leur première illusion» mais désespérant de la faire prévaloir, les chefs d'établissements songent à se préserver de la ruine en empruntant eux-mêmes au principe de l'association des armes défensives. Ils viennent de publier un travail fort bien conçu tendant à organiser un système d*achat en commun.
Suivant la routine actuelle, chaque tailleur se fournit des accessoires dont il a besoin chez les marchands qui eux-mêmes s'assortissent en fabrique. Qu'il fùille livrer à l'intermédiaire, à qui, le plus souvent, on demande crédit, un bénéfice de 20 p. dOO, c'est déjà une condition bien désavantageuse; mais le plus grand mal est que <;es achats multiples et isolés laissent de toutes parts des reliquats de marchandises qu'il faut solder à tout prix, et que le confectionneur achète à des conditions qui lui permettentd'écraser ses rivaux. Le projet qui est à l'étude aurait donc pour but de fonder, par association, une maison centrale d achats, réunissant les commandes de tous les tailleurs, les faisant exécuter en fabriques, les procurant aux associés au prix coûtant, sauf une plus-value destinée à couvrir les frais de gestion, et surtout manœuvrant de manière que les soldes de marchandises profitassent aux tailleurs au lieu d'alimenter la confection.
Nous applaudissons sincèrement à cette idée : elle est du moins dans cette voie progressive qui conduit l'industrie et le commerce à la suppression des agents parasites et des intermédiaires dispendieux. L'acte de société, trop long pour être analysé ici, promet aux contractants des avantages incontestables. Néanmoins, supposer qu'une agence centrale pour les achats en commun suffirait pour désorganiser le brocantage des confectionneurs, et pour rendre à la profession son importance commerciale et artistique, ce serait s'abuser encore.
La confection tire sans doute une partie de sa force du trafic qu'elle fait sur les étoffes déclassées; mais elle vit surtout de cette fatalité du métier qui livre les travailleurs désœuvrés pendant six mois à la merci de quiconque leur offre un morceau de pain- à manger pour prix de leur temps et de leur savoir-faire»
Que les patrons associés se concertent pour les achats, c'est un progrès. Veulent-ils achever leur œuvre par un vrai coup de maî-
LES TAULECRS. 47
ires, qu'ils s'entendent pour occuper les travailleurs à des prix équi* tablement débattus pendant les époques de chômage. Au lien de Fantagonisme qui a divisé les patrons e^ les salariés en les épuisant les uns et les autres au profit de quelques spéculateurs, étrangers pour la plupart à la corporation, qu'on rétablisse Tharmonie en respectant l'indépendance et les intérêts réciproques. Il y a une association d'ouvriers qui a besoin de main-d'œuvre, et voilà qu'on annonce une association d'entrepreneurs. Pourquoi ces deux forces, averties par une dure expérience, ne s'entend raient-elles pas? Ce que nous proposons n'est pas sans précédents : nous aurons à parler bientôt d'une association qui travaille presque exclusivement pour les patrons, lesquels s'en trouvent fort bien.
On va nous dire : Comment les patrons pourraient-ils procurer du travail aux ouvriers pendant les époques où leur propre clientèle leur fait défaut? — Rien de plus facile : il s'agit d'oser etde persévérer.
On triomphera de la confection en se plaçant résolument sur son propre terrain. Après avoir centralisé l'achat des matières premières, les maîtres tailleurs pourraient ouvrir eux-mêmes des magasins pour la vente des habits confectionnés, à la condition de ne pas faire la concurrence, comme d'habitude, aux dépens des travailleurs, mais, au contraire, en ayant l'audace de leur accorder des prix vraiment rémunérateurs, et en s'arrangeant, pour les façons, avec l'Association fraternelle, qui elle-même ouvrirait successivement ses rangs à d'autres ouvriers.
11 y aurait un autre moyen de multiplier la main-d'œuvre. On estime que la confection des habits militaires exécutée actuellement par des compagnies hors rangs, occupe environ 6,000 hommes pendant l'année entière : c'est environ i, 800,000 Journées. Nous présumons (sauf l'avis des chefs militaires dont la compétence est souveraine en cette matière), nous présumons qu'on pourrait, sans nuire au service, distribuer ces travaux de manière à occuper pendant les six mauvais mois environ 4,000 personnes : ce seraient 600,000 journées, le tiers de ce qui se fait dans les régiments. Les maîtres tailleurs de Paris, en exposant la détresse de leur corporation, parviendraient sans doute à lever les difficultés qui font obstacle à cet arrangement, d'autant mieux qu'il n'en résulterait aucune surcharge pour le budget (1).
Si, d'une part, les tdilleurs réunis faisaient confectionner, dans
(1) Une proposition de ce genre est à Télûde au sein de la commission d*organisation militaire. • -' .)
48 LES ASSOCIATIONS OUYIIIÈRES.
les conditions précédemment indiquées, de manière à occuper 3,000 ouvriers; si, d autre part, le gouvernement accordait, pendant les mortes saisons, 600,000 journées, on verrait se produire immédiatement le phénomène exprimé par Cobden. Au lieu de bandes d'ouvriers affamés allant se mettre à la discrétion des confectionneurs, ceux-ci seraient obligés de recruter leurs auxiliaires en leur offrant les prix courants du commerce. Une juste pondération des salaires rétablirait enfin Téquilibre entre les concurrents, qui luttent aujourd'hui à armes inégales.
On peut être certain que les ouvriers, quelle que fût d'ailleurs leur misère, feraient les efforts les plus énergiques pour contribuer à ce résultat.
Quand les prix des étoffes, abaissés par la centralisation des achats, et ceux des façons, relevés par la suppression des chômages, seront les mêmes pour tous, on verra diminuer la distance anormale qui sépare les prix des vêtements de pacotille de ceux qui sont faits par commande. Les anciens patrons auront chance de ra* mener la clientèle qui les quitte, les ouvriers pourront vivre de leur travail, en attendant que le développement progressif de Fassociation assure leur émancipation complète.
Les maîtres tailleurs qui ont proposé une chose matériellement impossible, la fixation d'un minimun de salaire, s'entendront-ils pour essayer la seule chose qui puisse relever les salaires sans porter atteinte à la liberté industrielle? Nous n'osons pas trop l'espé* rer, malgré quelques velléités que nous avons observées de leur part. La routine, l'égoïsme, la défiance réciproque, le manque d'initiative, la crainte de mécontenter ceux dont on dépend pour le crédit, laissent peu de chance, au sein de la bourgeoisie, pour les tentatives qui exigent de l'ensemble et de la résolution.
Si l'inertie des patrons doit laisser la corporation en péril» les ouvriers tailleurs à eux seuls pourraient encore la sauver, d'une manière plus lente, mais aussi plu3 radicale.
L'Association fraternelle des ouvriers tailleurs offre le cadre d'une organisation à laquelle il ne manque, pour se développer, qu'un capital plus al)ondant. Âgi<^sant avec un fonds de roulement pro^ gressif, elle s'appliquerait à diminuer les misères du chômage, en annexant à son établissement des maisons destinées, comme celles que nous avons décrites plus haut, à neutraliser la confectioq oppressive. La réussite n'exigerait que quelques années de résignation et de persévérance.
On estime que 90 à 25 mille personnes travaillant pour le compte d'autruiy réalisent en salaires une dizaine de millions. Un simple prélèvement de i p. iO() sur les salaires augmenterait de 400,000 fr. chaque année la commandite de TAssociation fraternelle. Nous savons qu'une grande partie des ouvriers sont trop pauvres pour remplir cette souscription annuelle de 4 à 5 fr., mais il suffirait que la moitié d'entre eux versassent un franc par mois pour que la moyenne que nous indiquons fût atteinte. Il est bien entendu que l'Association aurait à modifier préalablement ses statuts, en ce qui concerne les droits du capital; que les ouvriers qui viendraient chaque mois déposer leur modeste oflhrande seraient actionnaires, et retireraient un intérêt de leur argent dès que le solde de l'action serait complété.
Eh bien, avec une capitalisation annuelle de 100,000 francs, l'association existante pourrait s'élargir, ou d'autres associations se former, de manière à faire participer chaque année au moins SOO ouvriers aux avantages que ce régime procure. Ce mécanisme amoindrissant progressivement le nombre des bouches affamées dont les appétits en concurrence ont précipité au plus bas les prix du travail, on verrait ces prix se relever peu à peu. Une hausse de cinq centimes par jour sur les salaires procurerait aux ouvriers restés en dehors de l'Association une plus-value de 300,000 francs par année, de sorte qu'au lieu d'avoir diminué leur revenu en plaçant 100,000 francs dans l'Association, ils auraient augmenté leurs ressourcespréseates, indépendamment de l'intérêt acquis, indépendamment du petit capital réalisable dans un moment de gêne, indépendamment de la perspective d'entrer tour à tour, comme membres actifs, dans une de ces associations où le travailleur s'appartient enfin à lui-même.
Nous émettons ces idées diverses comme une réponse aux cris de détresse poussés à la fois par les ouvriers et les patrons dans la corporation la plus nombreuse de Paris. 11 ressort évidemment de ces faits, que le remède aux maux dont gémit l'industrie réside surtout dans le principe de l'association, et que déjà, en ce qui concerne spécialement les tailleurs, des améliorations partielles sont dues à l'association ouvrière sur laquelle nous appelons de nouveau l'attention et les sympathies du public.
LES FfWBLAMVIBUSpJLAaiFIglIBS.
Il y a, dans la rue de Bondy, entre les deux théfttres adossés à cette rae, un étroit passage cpii conduit à une cour spacieuse et verdoyante. On dirait un gai hameau, encadré entre les hautes et sombres bâtisses du faubourg Satnt-Martin. Parmi ces maisonnettes dont chacune a son Jardin ou son bouquet d'arbres, on distingue un petit bâtiment plus coquet que les autres. L'intérieur confirme cette première impression. Un magasin bien garni de marchandises, des ateliers bien o«fKAlés et bien tenus, de l'entrain dans le tra^mây de la fierté sur les figures, tout s'offre aux yeux du yisiteur avec le caractère de la prospérité commerciale. Cet établissement est YAssoeieiHan fraiemMe des ouvriers ferblantiers. Ceux qui ont connu oette famille laborieuse à ses débuis et qui voient les résultats acquis aujourd'hui, se demandent s'ils sont sous la fascination d'un rôve. Ciest tout sin»plement un exemple de ces prodiges que prépare à notre siècle le principe de l'association.
Sans avoir l'împovtanœ des professions qui correspondent aux grandes nécessités de la vie, comme celles des taiHeurs et des cordonniers, la corporation des ferblantierst-lampistes tient une assez large place dans l'industrie parisienne : l'existence de 1,SM)0 familles, c'est-'à^dire de imq à six mille personnes, s'y «attache. On compte dans le département de la Seine à peu près iBO chefs d'établissements. Les ferblantiers en brut, ceux qui fabriquent les petits ustensiles de ménage, sont au nombre de llk) : les lampistes proprement dits forment une spécialité distincte; on en compterait peut-être une trentaine, dont la moitié seulement ont un bon cou-
LES FK&BLANT1SRS-LAIIP18TES. 51
rant d'aJOTaires, et dont quatre possèdent des maisons d'une importance véritable.
Les oavriers di^sérnioés dans ces ateliers grands ou petits sont au nombrç d'environ 1,500. Un tiers fait les lampes; un groupe d'une centaine de pef^nnes a pour spécialité un genre qu'on appelle le poli; les autres travaillent dans le brut. On estime que 500 de ces ouvriers seulement sont sédentaires : pour les autres, ils font rarement long séjour cbe;i un oiên^ patron. Appelés habituellement comme auxiliaires quapd il y a presse pour une commande, on les congédie dès qu'on n'a plus besoin d'eux. Toujours en quête de travail, ils courent ainsi de maison en maison, et quelquefois d'une ville à l'autre. Cette instabilité, passant dans les mœurs, a fait d'une partie des ouvriers fer|)lantiers de véritables nomades : fatalité du métier, contre laquelle l'association essaiera de réagir.
La division du travail, poussée assez loin 4ans la fabrication en grand, entraîne ]$ salaire aux pièces. Les journées pleines soot asse;; productives; on ; gagne moyennement 4 fr. ^ comme lampiste; (St 4 fr. en travaillant dans le brut, (fais, pendant siix pw>is de l'année, les lampistes sont trop beureu^ de faire des demirjo^rnées. Les déplacements fréquents occasionnent aussi des intermittences dan3JLe travail. Oa estime donc que les chômages, complets ou pariie}^, réduisent da 30 p. 400 le prix des journées productives^ de sortie que U majeimiç effeo^i^e ^ s^iMres flottenaH «atre 3 ^r. et 3 fr. 50. Cette moyenne était péniblem^iHaHeiQtedlapa'les .dernières années da la moiiarfihie : 1^ cc^e commericiate de tôA7 i'ayait fait tomber à 3 fr.
Ces menus détails m ^wt pas sc^s importance; ils îoMà comprendra les dispesi.tioip^vec J^p^qpKf^i^ JestUtavailleuro aecueillûrent la révo^tjon de février. U ^'y eMt qu'une voix, parmi les ferblantiers, pour aviser a.Mx m^^yens d^ relever la prefeseMo, eu ganyaitissant l'ouvrier des ru4e6 épreuves dont il souffirsut encore. Dès le 12 mars 1S»48, une convoeation eut lieu. On y vota d'enthousiasme TétaVii^sement d'une société die secours mutuels, et on y. esquissa le cadre d'une organisation professionnelle, en nommant au. scrutin des décurions et das cânturions. Enfin, dans un mouvement d'efTusion sympathique, on décida que les patrons seraient invités à une réunion générale, afin de s'entendre cordialement sur les intérêts communs. Des conférences s'établirent en effet sur cette base, mais elles n'aboutirent à rien, et les ouvriers résolurent de ne plus prendre conseil que d'eux-mêmes.
On convint de se réunir une fois par semaine dans un vaste local loué à cet effet. Pendant les trois mois qui précédèrent la catastrophe de juin, il y eut douze grandes séances auxquelles prit part la corporation presque tout entière. Les procès-verbaux des délibérations existent, nous les avons compulsés. On 7 constate religieusement que chaque séance était ouverte au cri de Vive la République ! et qu'à la an des débats toutes les discordances de sentiments ou d'opinions s'éteignaient dans le même cri. Quant au fond de la discussion, il était trop souvent noyé, à ce qu'il nous a paru, dans les généralités du socialisme. C'est ainsi, par exemple, qu'à propos de ferblanterie, on produit un système d'échange cérèalique.
Les séances sont interrompues après juin, sous le régime de Tétat de siège : elles recommencent à partir du 29 octobre avec un auditoire beaucoup moin§ nombreux et un caractère tout nouveau. Au lieu d'une évaporation d'idées vagues, on pose nettement le problème de l'association restreinte, fonctionnant dans les limites du Gode de comraerèe. On élabore un projet de statuts; mais comment pourvoir à l'affaire importante, à ce capital sans lequel, hélas I le plus beau plan n'est qu'un rêve? A l'issue des séances, un des assistants se plaçait à la porte, la casquette à la main. Chacun, en sortant, y laissait tomber son offrande, quelquefois une pièce blanche, le plus souvent de simples sous, et il arriva plus d'une fois sans doute que ces actionnaires d'un nouveau genre se retirèrent le cœur bien gros de ne pouvoir rien donner.
Les procès-verbaux constatent que le premier contrat d'association, en quatre-vingt-huit articles, fut adopté dans la séance du ^ décembre 1848, et publié le 11 janvier suivant. Les quêtes et cotisations provisoires avaient fourni environ 300 fr. Quelques ouvriers prêtèrent des outils et matériaux qui furent estimés 400 fr. On loua, rue du Faubourg-Saint-Denis, une espèce de hangar à peine clôturé, au prix de 500 fr. Bref, après les inévitables dépenses de l'installation, on resta avec 10 fr. en caisse. Il est inutile d'ajouter qu'on n'obtint aucun secours du gouvernement sur le fonds des 3 millions.
Il y avait une chose encore plus triste que le manque d'argent, c'était le manque absolu de clientèle et de travail. La première affaire dont on a gardé le souvenir, la commande d'une lanterne payée 12 fr., fut une bonne fortune qui ne devait pas se renouveler de longtemps. Aussi voyons-nous sur les registres le salaire, qui avait été fixé provisoirement à 3 fr. par jour^ tomber presque aussi-
LES FERBLANTlERfi-LAMPISTlSS. 53
tôt à 3 fr., à 2 fr., et même à 1 fr. par semaine. Trois personnes, nombre auquel la société se trouvait réduite, à la fin de mars I8i9, ne pouvaient plus vivre qu*en allant rompre le pain avec les ouvriers du dehors.
Les trois hommes énergiques dont la foi ne se démentit pas eurent enfin la seule récompense qui fût digne d'eux. Le travail leur vint ; mais, au lieu de s'en réserver les profits, ils les ménagèrent dans l'intérêt commun ; ils rappelèrent peu à peu les collègues que la faim avait éloignés. Au mois de juillet 1849, quatorze membres se trouvaient de nouveau réunis : ils avaient reçu une commande importante à leurs yeux; ils disposaient d'un capital de 710 fr. en espèces, {)remier fruit de leurs économies. On ne voyait déjà plus de nuages dans l'avenir... En allant prendre leur travail, le 13 juillet au matin, les sociétaire^ trouvent la fenêtre de l'atelier fracturée, leur coffre enfoncé, tout leur argent volé..., et, pour comble de chagrin, deux journaux de la réaction, — nous ne les nommerons pas, — annoncent à leur public que les sociétaires se sont volés entre eux (1).
U y eut alors une crise de découragement bien excusable. L'association se considérait déjà comme dissoute, lorsque les autres fraternités ouvrières s'émurent d'un tel malheur. Chacune d'elles contribua selon les ressources du moment. Les chapeliers offrirent 125 fr., les tailleurs, 50 fr., les fabricants de couverts, 50 fr., les potiers de terre, 60 fr., les tourneurs en chaises, 18 fr., l'association des garçons marchands de vin, 35 fr., celle des garçons épiciers, 130 fr., l'association médicale, 20 fr., etc. Les offrandes ne furent acceptées par les ferblautiej^s qu'à titre d'avances. Us commencèrent à rendre 5 fr. par semaine, et augmentèrent la somme dans la mesure de leurs moyens. Us sont complètement libérés depuis longtemps.
Exaltés par ces témoignages de sympathie, les ferblantiers se rendirent au travail avec un redoublement d'ardeur et de confiance. Sachant qu'une cupidité inintelligente déshonore trop souvent les marchandises françaises sur les marchés étrangers, ils prirent l'engagement de poinçonner tous leurs produits, afin d'en demeurer responsables. Cette idée, toute naturelle pour des hommes loyaux,
(1) Le coupable, qui expie actuellement sa faute odieuse dans les prisons, était un homme de peine qui avait été autrefois employé dans la maison, mais non associé. Tout Vargent a été perdu.
54 LKS ASSOCIATIONS OUVRIÈRES.
augmenta rapidement. leur clientèle, surtout parmi les négociants qui spéculent sur l'exportation. A leur spécialité prititipale, les tt^ sociés ajoutèrent la fabrication et le Aïontage des appâtas pàftsv lé gaz. Les retenues sur les salaires et la réserve ded bétiéficèfs ddMmund àtffentatrt atéc lé iidnlBf^ dëë k^^dtiiéÉ, 6h èe tUif et mé^re de quitter le trisfte réduit ou Vith aiaH éprouvé tant ée ptinMii et de mésaventures^ et on louà^ au prit dé %W&ft,, léMfimétit de là rue de Bcmdy, 70, dii YoU se trouve déjà à Vétroit.
On avisa en même temps à développer Forgahissltioti adttifiisfteïtive, pour la mettre en harmonie âtec lé prô^fès coîttntérdà!. L'tÉfgence de modifier les statuts primitifs ayant été décla*'ée lé 6 jaiivier 4850, Taffaire resta à i;étude pendant plus de six mois. Vti comité de révision, composé de neuf membres, consacra seize séances à Télaboration d'un projet qui ne fut ratifié qu'après ciùq séadces de l'assemblée générale. C'est ainsi qu'on se trouva en mèsute de ré^ générer complètement l'association, en sigflant, le 4** août 1880, le nouveau contrat de société, dont nous allons faire connaître lès basés et les résultats.
Une disposition particulière distingue l'association des ferblantiers-lampistes de presque toutes les autres sociétés du même genre Ordinairement, le personnel des fraternités ouvrières se divise en défux catégories : les associés travailleurs et les simples adhérents. Le corps des travailleurs s'augmente par élection, à mesure que k clientèle s'étend et que les moyens d'exécution se développetit. Les adbérënts non employés dans la maison sont des espèces d'actionnaires qtti viennent de temps en temps, par sympathie plutôt (}ùe pâi^ calcul^ apporter leur offraiMe pour accroître le Capital disponible. OU inscrit à leur avoir Targent versé avec la pi^omesse de leur en ifenii* compté; mais, en général, ort ne leili' en sert pas l'intérêt. Ils ont chance d'être associés à leur tour, si l'entreprise prospèirè; tnàis, en attendant, ils ne participent ni aux profits hi aux chargées. Aussi, leuts cotisations, fie pouvant pas être obligatèit'es pui3^ti*èll6s né ddhnèhf lieu à aucun avantage immédiat, sont-elles versées tlrès-lrtégûllèrément.
Il n'en est pas de même chez les ferblafitiérs. Ici, Tadhéretit, quoique non employé dans l'atelier, devient un sociétaire véritable, pourvu qu'il fasse régulièrement le versement obligatoire de 3 fr. par mois. Â cette condition, il a part aux bénéfices éventuels^ il a droit à l'assistance fraternelle, il a voix délibérative et droit iie SHf*
LES PEULANTURS-LAIIPISTEg. 55
{rage dans les assemblées, il devient un actionnaire associé, suivant la rigueur des usages industriels.
Cetteclauseadonné immédiatement à rassociaticm des ferUaotiers une base assez large» EUe compte actûeliement 170 sociétaires véritables^ savoir : kd assodés travailleurs et 137 ossodés eotisateurs. Ces nombres seront prochainement alimentés en raison du mott* venumt d'affûres qui résulte de la fabrication et du montage des appareils pour gaz. Au lieu de se recruter Mclusivement parmi les ferblmitiers, la société s'adjoint actuellemeat^ seton ses besoins, des tourneurs en cuivre, des cisekurs, des plombiers, diss monteurs de becs f en un mot, les diverses spécialités d'ouvriers qui mettent la main aux appareils d'éclairage.
Il y a plus : une spécialité de la ferblanterie qui était restée Jusqu'à ce jour en dehors de l'association, le poli (1), manifeste le désir de s'adjoindre en masse à la famille associée. A la dernière assemblée générale (dimanche, 2 juin 4851), 33 polistes ont présenté une demande collective d'admission, en annonçant que leur eiemple serait probablement suivi par toute la spécialité, qui compte 406 personnes. La demande des 33 a été accueillie à l'unanimité. On se met en mesure d'en occuper immédiatement 30; les autres resteront provisoirement à l'état d'adhérents. On s'occupe du choix d'un local et de l'installation des ateliers. Ainsi, la société réunira bientôt plus de 200 membres, dont 63 travailleurs en activité.
Cette prospérité ne nous étonne pas. Les nouveaux statuts, dont les sociétaires ne parlent pas sans quelque fierté, sont en effet des plus simples et des plus judicieux que nous connaissions* Le type commercial adopté est la société en nom collectif à l'égard du gérant, dont la responsabilité personnelle est engagée, et la simple commandite pour les autres souscripteurs, internes ou externes. Le fonds social, fixé provisoirement à la somme de 50,000 fr., doit se composer !<" des apports des sociétaires à raison de 3 fr. par mois; %<" de la part des bénéfices destinée à être capitalisée ; 3* des sommes dépesées à titre de prêt temporaire, à des conditions débattues entre les préteurs et le directeur-gérant. Cette troisième catégorie est ce que les associés appellent leur dette flottante, par opposition aux
(1) Pour faire comprendre la distinction qne les hommes du métier établissent entre le poii et le ^ut^ on peut dire que le premier se rapporte à là ferblanterie de tâbhS) et te seéond, à U ferMantefle de culsifie.
autres fonds qai sont immobilisés, et constituent une sorte de dette perpétuelle.
Le pouvoir supérieur réside dans l'assemblée générale. Ainsi que nous Tavons expliqué, elle comprend actuellement 180 membres environ. Elle doit se réunir de plein droit le premier dimanche de chaque mois; mais elle est convoquée extraordinairement, et sui- Tant des formes prescrites, toutes les fois que l'intérêt de la société paraît l'exiger. Elle prend connaissance de la situation commerciale, et procède, lorsqu'il y a lieu, à l'élection des fonctionnaires.
Le personnel administratif se compose d'un directeur-gérant as* sisté par un sous-gérant, d'un conseil de surveillance ^ et quelque^ fois d'un censeur.
Le gérant et son coadjuteur, nommés pour un an, sont indéfiniment rééligibles et constamment révocables. Ils sont logés au siège de la société, ont droit à un traitement voté par l'assemblée, sur la proposition du conseil de surveillance, et enfin participent égali* tairement aux bénéfices sociaux. De compte fait, leur rétribution ne dépasse pas celle des ouvriers habiles.
Le conseil de surveillance, composé de 17 membres élus pour deux ans, et renouvelé par moitié chaque année, représente, disent les statuts, a l'universalité des sociétaires dans ses rapports avec la direction. x> La présence de 11 membres au moins est nécessaire pour la validité des décisions. On dresse et on conserve les procès-verbaux de toutes les séances. Ce conseil a pour mandat, non-seulement de surveiller les fonctionnaires actifs, mais de pourvoir à la police intérieure des ateliers, et d'appeler devant lui les travailleurs prévenus d'une faute quelconque : les peines disciplinaires qu'il peut infliger vont jusqu'au renvoi temporaire du délinquant; mais l'exclusion définitive ne peut être prononcée que par l'assemblée générale, et à la majorité des deux tiers des suffrages exprimés. De telles sévérités sont, jusqu'à ce jour, sans exemple.
On a enfin prévu le cas où le salut commun exigerait que le conseil de surveillance transmit tous ses pouvoirs à un censeur, ayant droit, non pas de commander, mais de tout voir, à toute heure, et d'exercer, pour ainsi dire, une autorité inquisitoriale. En raison de l'habile et conciliante direction du gérant, on n'a pas encore eu occasion de mettre à l'épreuve cette espèce de dictature passive.
Le travail s'exécute ordinairement aux pièces, suivant des tarifs discutés en assemblée générale et en rapport avec les habitudes
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des meilleures maisons. La journée a été jusqu'ici limitée à onze heures ; on espère pouvoir la réduire à dix heures^ sans compromettre les intérêts collectifs^ ni le produit du labeur quotidien. A mesure que Ton gagne en expérience industrielle, on s'applique à proportionner le salaire aux services rendus, en raison de la dextérité et de l'assiduité. Nous avons remarqué sur les registres des différences assez considérables, dont les extrêmes sont 3 fr. 50 et 8 fr. par jour ; mais ce sont là des exceptions. La moyenne ordinaire flotte entre 4 fr. 50 et 5 fr.
Lorsque le fôq^ds social de 50,000 fr. sera complété, le salaire quotidien s'augmentera de la participation aux bénéfices. L'excédant des< recettes, après le solde de toutes les dépenses, constitue le bénéfice net, dont trois parts doivent être faites, savoir 20 0(0, applicables à un fonds de réserve indivisible; — 30 0(0, destinés à une caisse d'assistance fraternelle; «-'50 OiO^ ou moitié, à répartir entre les sociétaires internes ou externes, à titre de dividendes. Ces répartitions, lorsqu'il y aura lieu de les commencer, auront une cer- ^e importance. On en va juger par les opérations de la société, qui n'est encore qu'à son début.
Lorsque le contrat social fut renouvelé le 4" août 1856, l'actif général s'élevait à 7,226 fr . Or, d'après les chiffres relevés exactement sur Finventaire arrêté cinq mois plus tard, le 1" janvier 1851, l'actif> comprenant les matières premières et ustensiles, les marcban* dises fabriquées, les valeurs de caisse et les bonnes créances, était monté à 22,075 f.
Le passif, comprenant les dettes commerciales, s'élevait à 5,869
La balance faisait ressortir l'avoir net de la société à. . . i 6,206 L Cette dernière somme comprend, avec les profits commerciaux, le produit des cotisations. En séparant ces deux éléments, on trouve qu'au résumé le bénéfice net sur les travaux a été de.... 11,523 f. et que les apports, fruits des économies particulières, ont été de 4,683
Total égal à l'actif excédant.... 16,206 À en juger par l'activité progressive qui règne dans l'établissement, ces résultats se sont notablement améliorés pendant les cinq premiers mois de 1851 .
S8 LBd AfliOCIAYlONS OimittRBS.
Du moto d'aoâft à te fin de déceoibi^e 1850, le produit 'brut 4es t&Êâê»^ tm énmt êAm la cMm sociale 69,097 t 5B e. En y ajoutant te# VMtèd dè$ i^etMf^il itibié» de l'fttltiée etttirâfiitâ, dont le rolef^ tt'ii p&ê en^dtià ètë fKit, lé Mtal des dix mois fto ^apfurocbemit certaikiétnétit dé 130,000 fr. Avril 6t tuai, ^i dont d'ordinidrê des iùùk Aé iMorté sikfisoii, OM l^oduit, lé premier, Hûe reeette dé 7,8102 fr.« le sècottd plu$ dé 12,000 fr. La reprise des afiàires, qui à Iféil kû commettéemeut dé juilMt, offre aut ferblantiers associés une belle perspective.
Aa gébérÂ)^ la première préO(x^pation des oimiers, ^qtiand ils s'âsffifidctent, est bien <noins de tei^ir le» salairèe ^otidlèots à un tàtfit élÊftié, qfië de régulariser le« moyens d'existence, en étitant les eb6mfigèd^ Lés férbianttérs y parviennent en variant at^c habileté léi; travàot des divétsès saisons. Après la fabrication de^ lampes^ active pendant Thiver, vient Téclairage au gaz, qui se combine, pendant l'été, avec lés travau^c du bâtiment, f^lus^ienrs travaux dans le poli pouvant être faits par les ouvriers en brut, l'adjonction des polistes va fournir un nouveau moyen dé conjurer le chômage. De cette manière,'les associés se préservent des vicissitudes aui^nelles sont exposés les Salariée engagés an jénr le jour dans les maisons particulières. Au lieU de l'existence nomade à laquelle sont condamnés les detrx tiers des ouvriers dé leur corporation^ les associés acquiè* rent un établisstëment définitif. Leur avenir ne peut plus être compromis que par des torts graves, et encore, ûnx termes des statuts, faudrait-il que les deux tiers de leurs coassociés se réunissent pour voter leur exclusion.
tM des principaux liens de l'association est l'asâstance fraternelle. Les bénéfices réalisés ayant été consacrés jusqu'à présent à la for-
mAtton du capital sotiàl. On n'a pas encore constitué le fonds de secours : on y supplée provisoirement, lorsqu'il y a nécessité, par une retenue proportionnelle sur les salaires^ Le conseil de surveil^ lancC) prenant en considération lés besoins dn maMe, lui accorde un subside qui lé dispensé d'aller à l'hospice, s'il y répugne^ Le mininnim est de 3 fr. par jour. Deux visiteurs^ choisis à tour de rôle parmi les sociétaires, vont porter au patient les soins et les consôlittions de l'amitié. En cas dé décès, la société pourvoit aux
frais d'une inhumation oonvénable^ C'est là tout œ qu'on pourra
faire tant que le fonds social ne sera pas complété ; mais on a pour l'avenir une ambition plus haute. L'article M des statuts est ainsi
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conçu : u Sur le fonds de réserve, il pourra être loué ou acheté des immeubles qui seront disposés en vue de recevoir les enfants des sociétaires, les femmes (1)9 les malades, les infirmes et les vieillards, et pour fonder des établissements d'éducation. »
Veut-on savoir maintenant où les ouvriers puisent, avec ces inspirations, rénergle nécessaire pour les mener à bien? Qu'on aille Tisiter leur établissement, et on verra suspendu au mur de Tatelier, dans un grand cadre de (•r4)laiic neîroi, ua rèfleoMnt de discipline intérieure dont le préambule est ainsi conçu : a Le travail donne une seconde existence à l'homme : il est la nourriture du moral et la tranquillité de Tâme. »
D'autres articles de ce même règlement d'intérieur méritent également d'être cités comme une traduction naïve des sentiments qm MiMent l'asMioiation^ Nous copions :
« La plaisanterie est permise dans les ateliers, parce qu*elle tient Tesprit dans un état de gaieté; mais quand celui qui en est Tobjet se fiàche, on doit faire trêve, afin d'éviter les querelles. Il est expre^ment défendit de âé dtspùtét. Les ti^tiî)leoi^ aoft^tit raftâé^ ti éé pafféétmèf \eA peltiiéÀ ftilMéâséH d'AMèut-pt^re. »
«Si un trstraiUear se permettait ^oell|«is foies <le fiiil envers Tm de nèb ca^ mandes, il serait traduit devant le dire«teur-gérant et le conseil de famille, pour joger 8* il n*y aurait pas lieu de renvoyer le délinquant, en le suspendant de ses îonclions dé travailleur jusqu^à Tépoque où (^assemblée générale jugerait en dernier feèson. ii I
«r n est étfftméméîà diMOtf d'élttire# êomû tkti élàt aivra«âe : la tlOrté Mtn ttn^owp» teÉiée pow oéluâ q«i se livrom k Cet excèa de détordre qui avilit M dégrada riiamme. »
Y a^-il beaucoup de dadses datts notre société où régné, à ûb égal degré, la préôcdupâtiôû dé ôô fôtldré meilleur?
Il hôbd resté ttn ttiôtà ajoutée, tous les mémbféis de t'assddâtiôn
des ferblantiers, aussi bien que ceux des autres associations, àUsdi Wfeù que prèsqdê tous lèS ouvriers de !>2lrid, oui été pritéâ de leur qualité d'électeurs par k loi du 31 mal.
(t) Ged adt â^éutimdrê des enfants et des tetftes ifitiapaU^ de ti^Vail.