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LA NOUVELLE ASSOCIATION

U Association fraternelle des ouvriers tailleurs fait remonter son existence commerciale à la date du 1" septembre 1849. Les sociétaires de Clichy, qui avaient continué à travailler de concert au nombre de 54, formèrent naturellement le noyau de la société qui * fonctionne aujourd'hui. Les sommes restant disponibles après le règlement de la précédente affaire, fournirent le premier fonds d'établissement. Le compte des bénéfices, dans l'affaire de Clichy, donnait droit à une plus-value d'environ 75centimes par jour au profit des travailleurs qui avaient consacré au moins quinze jours à l'entreprise. Ceux qui réclamèrent leur dividende furent immédiatement remboursés. D'autres convertirent leur part en actions ou en firent l'abandon pur et simple, comme témoignage de sympathie donné à d'anciens camarades. D'autres enfin, étrangers à l'affaire de Clichy, prirent l'engagement d'augmenter le fonds social par de petites cotisations mensuelles. C est ainsi qu'à côté des 54 membres actifs, 300 adhérents s'associèrent à la nouvelle entreprise, et qu'on put disposer, pour la mise en train, d'environ 37,000 francs.

La forme industrielle qui résulte des nouveaux statuts est la société en nom collectif à Tégard du gérant, c'est-à-dire que la responsabilité du gérant est illimitée. Les autres associés, membres actifs ou adhérents, n'étant que commanditaires, ne sont engagés qu'en proportion de leur mise. Les demandes d'admission, appuyées par deux associés^ sont inscrites jour par jour sur un registre spécial. Toutcffois le gérant a droit, dans l'intérêt commun, de choisir la moitié des travailleurs nécessaires, sans tenir compte de Tordre d'inscription. Le nombre des associés actifs est à peu près le même aujourd'hui qu'au débuts il y a eu seulement quelques mutations.

Le pouvoir supérieur, disons mieux, la souveraineté réside dans les assemblées générales, qui ont lieu deux fois par an, en février et en août. On y examine la situation financière de la société; on y discute les propositions d'un intérêt général. On y procède, en outre, dans la session d'août, à l'élection du corps administratif, c'est-à-dire du gérant, de la commission de surveillance et du jury fraternel.

Le gérant, représentant officiel de la société commerciale , est nommé pour un an, et reste indéfiniment rééligible; il a seul la signature sociale; il est chargé des achats, des ventes, de la correspondance, de tous les rapports avec les tiers. On lui alloue 5 francs par jour. Le titulaire actuel a traversé toutes les phases de l'association sans perdre un seul instant la confiance affectueuse de ses camarades. A une ou deux voix près, il a toujours réuni l'unanimité des suffrages.

La commission de surveillance, nommée pour un an et composée de cinq membres, contrôle la gestion des fonctionnaires, fait établir, parle caissier et le teneur de livres, la situation active et passive de la société, arrête, sur la proposition du gérant, le prix des façons et des journées.

Le pouvoir judiciaire est représente par le jury de cinq membres que les travailleurs choisissent parmi eux au scrutin. La mission de ce jury est de prononcer sur les faits qui seraient de nature à compromettre le succès de la société, tels que les cas de paresse, d'incapacité, d'indiscipline. La pénalité consiste dans l'exclusion temporaire ou définitive. Les statuts font un devoir aux jurés de se pénétrer d'un esprit de justice et de conciliation. Le condamné conserve d'ailleurs le droit d'appeler de la sentence du jury à rassemblée générale. Depuis le renouvellement de la société, cette magistratuîre fraternelle n'a eu qu'une seule fois l'occasion de sévir.

LSS TAILLEURS. Il

Le capital social, fixé à SOO^OOO fr., est divisible en 4,000 actions de 50 fr. Les souscripteurs peuvent s'acquitter à la longue par un yersement de i tr. par mois. Tout sociétaire doit être possesseur d'une action au moins; mais tout possesseur d'action n'est pas sociétaire actif, le nombre des travailleurs rétribués étant forcément subordonné aux accroissements de la clientèle. Les actions, personnelles et inaliénables, ne portent pas d'intérêt, parce qu'on a penser, est-il dit dans les statuts, qu'on enrichirait plus rapidement le fonds social en n'accordant aucune redevance au capital : idée fausse et malencontreuse qui aurait suffi pour paralyser l'essor de l'association, si elle n'eût pas eu le dévouement pour correctif. Qu'est-ce qu'une action industrielle qui ne porte pas intérêt, et dont on ne peut pas réaliser la valeur? Un morceau de vieux papier, pas autre chose. L'ouvrier qui fournit un travail et en touche la salaire peut être dédommagé du sacrifice qu'il fait en abandonnant l'intérêt de sa créance ; mais le simple adhérent qui n'a que la perspective lointaine d'être associé quand viendra son tour, subit une perte réelle. Que les ouvriers observent sans préjugés et sans passion les phénomènes industriels, et ils reconnaîtront que le vrai moyen de multiplier le capital est de lui offrir des avantages proportionnés au besoin qu'on a de lui.

L'article 25 des statuts reproduit encore, comme une réminiscence de Clichy, le vœu que chaque ouvrier trouve, dans l'exercice de ses facultés, une garantie assurée contre ses besoins. Malgré cette vague et dernière aspiration vers un idéal insaisissable, l'expérience a ramené les associés au principe naturel de la rétribution selon les œuvres, et ils y sont revenus franchement. Il n'est plus question parmi eux de l'égalité des salaires ; seulement, on s'y applique à proportionner autant que possible la rétribution au temps donné et aux services rendus. Le travail est payé aux pièces, suivant un tarif dont les prix, préférables à ceux des maisons ordinaires, sont peut-être un peu inférieurs à ceux des maisons de premier ordre. Ce salaire peut, d'ailleurs, être augmenté par la part éventuelle de l'associé dans les bénéfices nets de l'entreprise. Chaque pièce est payée à l'ouvrier dès qu'elle sort de ses mains. Pendant la morte saison, si les commandes ne suffisent pas pour occuper tout le monde, on les partage équitablement, sauf à réduire, s'il le faut, la durée du travail quotidien.

L'association des ouvriers tailleurs, qui compte, depuis sa transformation, dix-sept mois d'existence, possède des magasins et ate-

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liers (i) dont on peut imaginer Fimporlance par le prix du loyer, qui est de 6,000 fr.; elle a de plus deux petites succursales, l'une i Puteaux, Tautre récemment ouTerte à Saint-Denis. L'État reçoit déjà d'elle 443 fr. pour contribution mobilière et patente. L'inventaire de la première année (du l'*" septembre 4849 au 31 août 1850) constate une vente de 160,176 fr. Son actif, consistant en marchandises, mobilier, matériel, espèces et créances, s'élevait à cette époque à 66,482 fr. Dans le passif, les dettes commerciales contractées au profit des étrangers dépassaient à peine 21,000 fr. Les antres dettes se rapportaient au compte de liquidation de l'ancienne société de Clichy, ou aux sommes capitalisées par les nouveaux actionnaires, c'est-à-dire que les deux tiers du passif consistaient en créances des ouvriers sur eux-mêmes. Le prochain inventaire promet des résultats très-satisfaisants, à en juger par l'activité qui règne dans rétablissement à l'heure où nous écrivons (mai 1851). L«es commandes pour la saison d'été ont été très-abondantes, surtout de la part des départements qui témoignent aux associations leur vive sympathie. Les journées commencent avec le jour et se prolongent fort tard. On pourrait appeler de nouveaux sociétaires, et on ne manquerait pas de le faire si on disposait d'un capital suffisant pour faire confectionner les articles d'exportation pendant les périodes de morte saison.

L'établissement des ouvriers tailleurs se trouve dès à présent dans les meilleures conditions d'existence. Son installation est assez large pour admettre un grand développement d'affaires. Elle a peu besoin de crédit, excellente condition pour en obtenir beaucoup. Sa comptabilité, quoique très-minutieuse, est d'une limpidité parfaite, et, sur l'inspection de ses registres, le Comptoir national d'escompte lui a ouvert un compte pour la remise de ses valeurs. La sympathie des corporations démocratiques alimente le courant de ses affaires, et comme elle se compose en grande partie d'ouvriers formés dans les meilleures maisons, elle a chance d'étendre sa clientèle parmi les personnes qui tiennent à la distinction des vêtements.

Il ne suffit pas que l'œuvre collective se soutienne honorablement, il faut encore que ceux qui s'y dévouent y trouvent leur compte* Dans quelles mesures les associés sont-ils parvenus à améliorer leur sort?

(1) Hue du Faubourg-Saiot-Denis, 23, au fond de la cour, galerie du premier étage*

Nous avons montré dans noire premier article que Touvrier tailleur, travaillant dans les meilleures conditions, ne peut guère réaliser plus de 900 francs par an. Dans l'association fraternelle, on a distribué une somme au moins égale en salaires pendant l'année dont nous avons le bilan sous les yeux. En même temps, le bénéfice capitalisé au compte de chacun forme une seconde moyenne éventuelle de iOO fr. Ce résultat s'explique par les elforls qu'ont faits les associés pour se procurer un emploi utile de leur temps pendant les époques ordinaires du chômage.

Les sociétaires ont, en outre, l'inappréciable avantage de tra- Tailler dans les meilleures conditions hygiéniques. La première économie étant celle de la santé» ils n'ont pas lésiné sur les frais d'installation. Aussi, pendant que beaucoup d'ouvriers tailleurs tombaient victimes de la dernière attaque du choléra, il n'y a pas même eu un malade parmi les associés. Rien de plus concevable» Au lieu de travailler, comme leurs malheureux camarades, dans des logements obscurs et rétrécis, où se condensent les émanations du réchaud, de la lampe et des vapeurs de la laine écrasée sous les fers brûlants, ils se sont établis au premier étage, dans une spacieuse galerie parallèle au magasin de vente; là, du moins, la température n'a rien de factice, et on peut respirer sans crainte. L'œil n'est pas attristé par cet aspect de misère qui , dans le pauvre gîte du travailleur isolé, semble tomber le long des murs comme une tenture funèbre.

Tout le monde ayant besoin d'habits, les tailleurs peuvent se trouver en comptes courants avec tous les autres commerces. Les sociétaires ont-ils besoin de chapeaux, de souliers, de meubles, de combustible, on leur délivre, jusqu'à concurrence de 50 francs,. des bons pour obtenir ces divers objets des autres associations, qui les fournissent et qui se payent, à leur tour, en habits. Le comptable des tailleurs crédite les associations de leurs fournitures et rétablit la balance par une retenue de iO p. 0(0 sur les salaires de ceux auxquels les bons d'achat ont jété fournis. De cette manière, l'associé satisfait ses besoins aussitôt qu'il les ressent, et échappe à ces crédits usuraires qui perpétuent la détresse et le ?ervage des salariés.

Un tableau publié en 1841, par l'administration des hospices de Paris, constatait qu'à cette époque 477 ouvriers tailleurs étaient à l'indigence. Or, quand on pense que, pour être inscrit, il faut avoir soixante ans au moins, être chef de ménage ou affligé d'une infir-

mité empêchant tout travail, cette proportion de 477 sur 20 mille adultes devient effrayante à tel point qu'on en pourrait conclure que bien peu d'ouvriers tailleurs arrivent à la vieillesse sans être obligés de tendre la main. Et que donna-t-on en i841 à ces malheureux? Ce serait à n'y pas croire si un autre document ofQcfel ne l'attestait : on donna par tête il fr. 15 c. pour Tannée, un peu moins d'un sou par jour !

Les tailleurs associés ont su se soustraire à l'humiliation d'une telle charité. Une des clauses de leurs statuts auxquelles ils tiennent le plus est celle qui institue une caisse d'assistance fraternelle destinée à venir en aide aux associés victimes de malheurs matérielle* ment réparables. Cette caisse est alimentée par une retenue de 2 0[0 sur les salaires, et par un prélèvement de 10 0[0 sur les bénéfices nets. Depuis le mois d'octobre 1849 jusqu'au 18 janvier 1851, les deux sources de recetle ont fourni 1,980 fr. Les secours distribués n'ont absorbé que 408 fr. Reste donc un fonds, disponible de 1,572 fr. pour mettre les malades, les veuves et les orphelins à l'abri des besoins pressants, à l'abri de cette charité dérisoire^ plus mortifiante que la misère même.

Il y a enfin, pour attacher les sociétaires à leur œuvre, un sentiment moral d'une irrésistible fascination : c'est de se voir créateurs et copropriétaires d'un établissement déjà bien classé dans le commerce, et dont chaque progrès réagira sur le sort de leurs camarades; c'est de se sentir vivre pour leur propre compte, de ne dépendre que de leur propre énergie, et d'oser enfin regarder l'avenir sans trop d'effroi.

L'amélioration est donc incontestable, mais elle ne profite encore qu'à 56 sociétaires ; et, nous l'avons dit en commençant, dans la ûialheureuse corporation qui nous occupe, sur 20 à 25 mille ouvriers et ouvrières, il y en a 12 à 15 mille qui, de l'aveu des patrons, ne peuvent plus vivre de leur salaire ; il y a de pauvres vieilles femmes qui gagnent à peine huit sous en travaillant douze heures, et, à côté de la détresse des ouvriers, il y a l'anxiété* des patrons eux-mêmes, qui comptent les dernières heures de leur industrie agonisante. Que pourrait-on faire pour remédier à un tel désordre social, et comment l'association pourrait-elle concourir à ce but? Malgré la longueur des développements auxquels nous avons été entraîné, on nous pardonnera d'accorder encore quelques lignes à cette affaire, qui est peut-être, hélas! pour bien des malheureux, une affaire de vie ou de mort.

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