LES AS80GUT10NS 0UYRIERK
zélés pour le bien, nous pourrions citer parmi eux des hoinknes éminents, appelèrent l'attention des ouvriers sur Favantage qu'il y aurait pour eux à nouer des relations directes avec les producteurs. On fit donc acheter, à titre d'expérience^ un bœuf sur pieds, qui fut abattu, dépecé et mis eu vente au prix de revient. L'acquisition, faite bénévolement par un fin connaisseur, avait été des plus avantageuses. Les bons morceaux pouvaient être donnes au prix qu'on demandait dans les boutiques pour les morceaux de rebut. En savourant des viandes exquises, plaisir littéralement inconnu à la plupart d'entre eux, les ouvriers éprouvèrent à la lettre une sorte d'ivresse. Le commerce de la boucherie étant complètement libre à Lille, l'ouverture d'un étal fut résolue. On ne sait quelles influences ténébreuses essayèrent de paralyser les premiers efforts; ce fut en vain. On organisa un système d'achats ; on recruta un personnel d'exploitation ; on ouvrit enfin une boucherie sociétaire en juin 184-8. Le succès fut tel qu'en peu de semaines la société prit un développement inespéré. C'est depuis cette époque que s'est régularisé, à force de tâtonnements, le mécanisme commercial dont nous allons exposer les ressorts et les effets.
L'association de l'Humanité se recrute, de proche en proèbe, par l'agrégation de petits groupes qu'on nomme vingtaines, sous la tJirection d'un des membres, auquel on confère par élection le titre de vingiainier. Cinq groupes de cette nature forment une centaine, dont les membres se concertent pour choisir leur centainier. L'assemblée générale des sociétaires nomme enfin un directoire qui se compose d'un président, de deux vice-présidents et de plusieurs secrétaires choisis au scrutin secret pour un an, et rééligibles. Tous les fonctionnaires que nous venons de désigner, depuis le président jusqu'aux vingtainiers, se réunissent au moins une fois par mois pour constituer là commission administrative, à laquelle ont le droit de s'adjoindre, à titre honoraire, les associés fondateurs. Ainsi complété, ce conseil supérieur compte au moins 150 membres. Le travail s'y répartit entre six commissions spéciales plus ou moins nombreuses, ."^elon leur importance et les subdivisions dont elles sont susceptibles, savoir :
l"" Commission d'organisation ou d u personnel, chargée de limiter les vingtaines et les centaines, de constater lesadhésionsetlesmutations.
2® Commission de comptabilité, espèce de cour des comptes, qui a, en outre, le soin de la correspondance et la garde des archives. Son organisation n'est pas encore définitive.
ASâOCUTlON POUR LA Vlfi A BON MARCHÉ. 97
3"* Commission des st^istances, qui a pour fonctions Tacbat et la revente des denrées alimentaires, et, accessoirement, des objets de ménage. Cette commission, qui est, pour ainsi dire, le pivot de tout le mécanisme, compte au moins 30 membres. Elle se subdivise en quatre sous^commissions, pour la boulangerie, la boucherie, les aliments divers, le combustible et l'éclairage.
4*" Commission (T habillement, qui s'applique à tout ce qui concerne les vêtements et la chaussure. Nous n'avons pas de détails spéciaux sur ses opérations, qui ne paraissent pas fort étendues.
S"" Commission de travail, qui avise aux moyens d'employer utilement les sociétaires inoccupés.
6"" Commission de secours, chargée .l'utiliser, au plus grand proût des associés, la part des bénéfices consacrée à l'assistance mutuelle. Elle compte environ 40 membres.
Les vingtainiers et centainiers répartis dans ces diverses commissions, ont pour lâche spéciale de communiquer, dans le cercle de leur compétence, les décisions prises dans l'intérêt des sociétaires.
La commission supérieure s'assemble une fois par mois seulement, à moins de circonstances extraordinaires. Les six commissions spéciales siègent tous les quinze jours ; quelques sous-commissions, notamment celle de la boucherie, travaillent jusqu'à deux fois par semaine. Dans toutes ces réunions, l'autorité est représentée par un de ses agents; précaution inutile, car la loi suprême, la première condition de salut pour une entreprise de ce genre, est d'interdire, de la façon la plus rigoureuse, tout ce qui a trait à la politique, d'éviter jusqu'aux allusions les plus lointaines.
Le mode de recrutement suffirait d'ailleurs pour rassurer les esprits les plus timorés. Toute personne, quels que soient son rang, sa profession ou ses teu' lances présumées, et pourvu que sa moralité notoire offre des garanties suffisantes, est admise en qualité de sociétaire, à la seule condition de sexonformer au mécanisme d'achat et de vente prescrit par les règlements de la société.
Toutes les questions tendant au but que se propose spécialement l'association de l'Humanité, la vie à bon marché, ont été traitées dans ces réunions, non pas systématiquement, mais au jour le jour, eu vue du besoin à satisfaire ou de l'abus à réprimer. Chaque décision s'est formulée en article de règlement. De là une réglemen> tation qui, nous devons le dire, semble déjà trop compliquée, bien qu'elle ne soit pas encore complète et définitive. Indépendamment
d8 LES ASSOCIATIONS OU\RIÈaES.
des statuts généraux, il y a des règlenoients pour chaque commission, çt des sous-règlements pour chaque sous-commission. Ces petits codes spéciaux sont le résultat d'une étude consciencieuse, éclairée par la pratique de chaque jour. Le sous-règlement de la boucherie (\), par exemple, indiquant un nouveau mode de dépeçage et de classification des viandes, sera consulté avec fruit par les hommes du métier, et surtout par les consommateurs.
Le mécanisme qui engendre tout ce mouvement est des plus simples. Chaque associé, célibataire ou chef de ménage, s'engage à verser une cotisation de quinze centimes par senïaine ; en même temps, il indique approximativement à son vingininiérrimiiortance des consommations qu'il croit pouvoir faire au comptant pour lui et pour les siens. Lorsque la somme probable des achats est connue pour une spécialité, la société agit à Tégard des fournisseurs comme font les établissements publics; elle accorde la préférence à celui qui fait la plus forte remise. Trois ou quatre cinquièmes de remise, abandonnés au sociétaire consommateur, forment son bénéfice immédiat : le reste est acquis à la société, et capitalisé pour augmenter son fonds de roulement.
Pour les objets que la société achète directement des producteurs, et qu'elle débite elle-même dans ses propres boutiques, le bénéfice esi plus marqué encore.
Les sociétaires de l'Humanité, quoique pauvres en général, sont •dans la situation des grands seigneurs qui n'ont pas à s'occuper de leurs économies domestiques: ils ont pour économes des hommes spéciaux, appliqués avec le plus parfait désintéressement à leur procurer tous les avantages possibles par leurs achats.
Un exemple va prouver comment on procède :
UHumanité fait marché avec un boulanger, à raison de 2 et demi ou 3 centimes par kilogramme au-dessous de la taxe, ce qui équivaut à une remise de 12 et demi pour 100. Avis de ce marché est donné dans chaque vingtaine par le vingtainier. Aussitôt chacun des sociétaires se munit de cartes d'achat, selon ses besoins ou selon l'argent dont il dispose. Un ouvrier chef de ménage dépense t-il en pain 5 fr. par semaine, son vingtainier lui délivre pour 4 fr. 50 c. des cartes que le boulanger désigné prendra pour 5 fr ;
(1) Ce soiis-règietnenl esl reproduit en enlier dans une excellente brochure de M. Eugène Millon, De la Liberté du Commerce de la 'boucherie, mémoire qui jette une vive lumière sur les questions relatives au commerce des denrées {chez Guil-
laumin) .