‹ Les associations ouvrièresChapitre 4 sur 26 · RI6IHE ET PREMIERS DÉVELOPPEMENTS · texte numérisé non relu

RI6IHE ET PREMIERS DÉVELOPPEMENTS

et du papier pour formuler leurs décisions. Le lendemain, après une nuit fiévreuse, vingt-six décrets sont rendus, sans compter les ordres non consignés au Moniteur. L'acte cité plus haut est un de ces vingt-six décrets. Eh bien! est-il présumable qu'en un pareil moment, avant d'avoir eu le temps d'asseoir une idée, on ait prétendu lancer tout d'une pièce un système économique? Non; si l'on veut être juste et raisonnable, on jugera la proclamation du 25 février, non pas à la lettre, mais par son esprit, par le sentiment qui l'a dictée. On y verra seulement un témoignage de sympathie, le solennel engagement, pris au nom du pays, de réaliser par tous les moyens légitimes l'émancipation des travailleurs.

Les novateurs impatients craignaient, non sans quelque raison, que les ressorts usés des vieux gouvernements ne fussent bons qu'à fausser les réformes : ils auraient voulu qu'un mécanisme nouveau mit en mouvement les forces nouvelles; qu'on instituât un ministère du progrès, auquel auraient abouti toutes les tentatives de réorganisation. Dans les dispositions où se trouvaient alors les esprits, autant eût valu proposer aux autres pouvoirs de signer leur abdication. Le Gouvernement provisoire, à peu près unanime sur ce point, craignit d'élever un piédestal pour une idole politique. Toutefois, en évitant de créer un dictateur sous le nom de ministre du progrès, on eut à cœur de prouver aux ouvriers qu'on ne cherchait point à éluder la satisfaction qui leur était due. On voulut, au contraire, qu'ils devinssent eux-mêmes les ministres de leur propre affranchissement. Telle fut l'origine de la fameuse Commission du Luxembourg : le décret qui l'a instituée mérite d'être rappelé.

« Considérant que la révolulion, faite par le peuple» doit être faite pour lui, etc.; que la question du travail est d'une importance suprême; qu'il appartient surtout à la France d'étudier ardemment et de résoudre un problème posé aujourd*hui chez toutes les nations industrielles de TEurope, etc.;

« Le Gouvernement provisoire de la République arrête :

« Une commission permanente, qui s'appellera Commission du gouvernement pour les travailleurs^ va être nommée avec mission expresse et spéciale de s'occuper de leur sort.

« Pour montrer quelle importance le Gouvernement provisoire de la République attache à la solution de ce grand problème, il nomme président de la commission un de ses membres, M. Louis Blanc, et pour vice^président, un autre de ses membres, M. Albert^ ouvrier.

« Des ouvriers seront appelés à faire partie de la commission.

«t Le siège de la commission sera au palais dii Luxembourg. x>

Ce décret, qui porte les signatures des onze membres du Gpuyçr-

10 ils AMOqiATlONS OUVRIÈRES.

Dénient provisoire, fut rendu le 38 février. Le lendemain 29, M. Louis Blanc prenait possession, au nom des ouvriers, de l'ancien palais de la Chambre des pairs.

On se réunit pour la première fois le mercredi i" mars. Â neuf heures du matin, la salle des séances publiques fut ouverte. Cent cinquante à deux cents ouvriers y prirent place aussitôt sur les sièges occupés six jours auparavant par les pairs de France. L'entrée se fit sans turbulence et sans gravité affectée. Quelques minutes furent à peine données à la curiosité. La plupart des assistants avaient conservé leurs costumes d'atelier, comme s'ils étaietit venus pour continuer leur tftche de la veille. Les vestes, les blouses, les vieux paletots maculés par le travail, s'étalaient dans les stalles veloutées, sans que le contraste eût rien de blessant pour les yeux, tant était simple et digne la contenance de ces nouveaux sénateurs.

Le premier mouvement de chacun, mouvement instinctif, fut de s'incliner pour lire le nom du pair auquel il succédait. Pas de railleries, pas de retour amer pendant cet examen. En peu d'instants, chacun fut à sa place et dans son rôle, recueillant ses impressions, se munissant de papier et de plumes, et prenant des notes avec le sans-gêne des vieux parlementaires. Beaucoup de pairs avaient laissé dans leurs pupitres des lettres et des papiers. On remarqua que la plupart de leurs successeurs déchiraient ces papiers avec une dédaigneuse indifférence, sans les lire. En un mot, la tenue des ouvriers pendant celte première séance et celles qui suivirent, le silence presque généralement observé, la discrétion sans roideur, le vague sentiment d'un grand devoir à accomplir, on ne sait quel rayonnement de liberté étincelant dans les regards et illuminant d'une chaude lumière ces faces intelligentes, tout un ensemble indescriptible, pénétra d'émotion ceux qui assistaient à ce spectacle sans y être personnellement intéressés. Les ouvriers seuls demeuraient calmes : le nouveau souverain venait de leur donner la pairie, ils se sentaient chez eux.

Les élections, improvisées la veille dans un petit nombre d'ateliers et sans un contrôle suffisant, ayant donné lieu à de justes plaintes, il fut décidé que chacune des industries parisiennes serait appelée à désigner trois délégués ouvriers. Le iO mars, l'assemblée se trouva régulièrement constituée pour la réunion d'environ 250 délégués appartenant à 88 corps de métiers. Les élections continuèrent les jours suivants. i3i professions, isolées ou groupées, selon leur importance, choisirent chacune deux ou trois représentants;

ORIGllIE ET PREMIERS INftVBLOPPEMBNTS. il

de sorte que, vers le 20 mars, la commission des travailleurs réunit près de 500 membres au Luxembourg.

. Il eût été ridicule autant qu'injuste de laisser les patrons en dehors des tentatives faites pour réformer Tindustrie. Ils furent invités, de la façon la plus cordiale, à se faire représenter dans les conférences qui allaient s'ouvrir. On répondit à cet appel dans 77 professions seulement, qui envoyèrent au Luxembourg environ iSO mandataires patentés. Malheureusement, la fusion de ces élé* ments ne s'opéra pas franchement. Les délégués des patrons se condamnèrent à l'impuissance en formant une chambre à part dans le nouveau parlement industriel.

Avant même que l'assemblée fonctionnât régulièrement, on avait abordé les questions qui passionnaient alors les ateliers, et qu'on supposait devoir être résolues d'urgence. La réduction d'une heure sur la journée de travail fut décidée dès le % mars, avec l'assentiment d'un nombre considérable de patrons. Le marchandage fut également mis à l'ordre du jour. On reconnut que, sous le nom de marchandage, on confond vulgairement plusieurs sortes d'arrangements très-différetits, les uns licites, les autres nuisibles. On condamna seulement, comme une source d'injustice et d'animosité dans les ateliers, les commandes faites par un entrepreneur à un seul de ses ouvriers, qui touche le prix intégral du marché, et le fait exécuter à la journée par ses camarades, dont il marchande le salaire, afin d'augmenter sa part de bénéfices.

Dans le nombre des propositions agitées les jours suivants, on distingue quelques mesures d'intérêt général, telles que la concurrence faite aux ouvriers par les prisons et les couvents, l'ouverture des bureaux de renseignements dans les mairies pour la demande et l'offre de travail.

Qes décisions, ou plutôt ces vœux subordonnés à la sanction du gouvernement, n'étaient considérés que comme des palliatifs, en attendant ces grandes réformes dont chacun caressait le vague idéal. Pour arriver à des formules précises qui servissent de base aux délibérations, on résolut de confier à un comité les études préparatoires. Mais comment former un comité entre gens sans antécédents et incapables de s'apprécier, puisqu'ils ne se connaissaient pas? Rien de plus naturel, avec les idées d'égalité en faveur alors, que de supposer l-égalité des intelligences et de s'en rapporter au hasard. Deux comités de dix membres furent tirés au sort, l'un parmi les délégués ouvriers, l'autre parmi les patrons. Cette me-

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sure paralysa les travaux du Luxembourg. U était impossible que le sort désignât dix hommes à la hauteur de leur mission et pré - Gisement les plus aptes à traduire les besoins et les vœux des ouvriers.

Ce fut dans uu de ces petits comités, et non pas en assemblée générale, qae M. Louis Blanc développa son système. Les bases sont celles qu'il avait exposées depuis huit ans déjà dans son livre de l'Organisation du Travail, et tout le monde les connaît.

« Rachat des usines et des ateliers par rÉtat.— Association égalitaire des ouvriers pour Fexploitatiou de ces établissements. — Partage des bénéfices en quatre lots, savoir : uu quart pour amortir le prix des usines rachetées; un quart pour subvenir aux besoins des vieillards infirmes; un quart à partager entre les travailleurs valides; un quart pour former un fonds de réserve. — Prix des marchandises déterminés par l'État, dans le but de neutraliser la concurrence. — Solidarité entre toutes les industries, étendue successivement d'une industrie à Fautre, de manière à protéger toutes les existences par une solidarité universelle : » tel est l'ensemble d'idées qu'on a depuis présentées au public comme les doctrines du Luxembourg... C'était l'opinion personnelle de M. 'Louis Blanc. Loin d'être accepté unanimement, ce système eut des ouvriers pour adversaires, même dans le petit comité où il fut exposé d'une manière en quelque sorte confidentielle, et il eût rencontré une opposition très-vive dans une assemblée générale.

L'épreuve de la discussion publique n'eut pas lieu. On était au 20 mars, et déjà les passions politiques, en se glissant au Luxembourg, avaient altéré le caractère grave et purement dogmatique des premières conférences. On se préoccupait des élections prochaines, on s'inquiétait des menées contre-révolutionnaires. Déjà, on n'avait plus le calme et la liberté d'esprit nécessaires pour analyser les phénomènes industriels.

La plus grande crainte du Luxembourg, le croira-t-on? c'étaient les ateliers nationaux. Ce fait répond à ceux qui croient ou afiTectent de croire que les ateliers nationaux ont été la mise en œuvre des doctrines du Luxembourg.

Sous un régime qui subordonne tout travail au bon vouloir des classes riches, lorsqu'il suffit d'une peur ou d'une colère parmi les dix mille personnes qui disposent de tout en France pour que les caisses se ferment et que les ateliers se vident, ne faut-il pas que le Gouvernement, quel qu'il soit, avise aux moyens de donner du pain à la multitude désœuvrée? Ces travaux improvisés, ces ateliers ou-

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verts du jour au lendemain^ ne sont pas autre chose qu'un moyen de déguiser une aumône blessante. Les choses se sont passées ainsi dans toutes les crises, sous tous les régimes. En 1789 et 90, on a dépensé en ateliers de secours près de 13 millions, somme effrayante pour répoque. Après 1830, la dépense pour les travaux de charité s'est élevée, en deux allocations, à plus de 8 millions, sans compter les 30 milli<ms prêtés au commerce, et sur lesquels plus de 6 mii-r lions ont été perdus.

Un des premiers soins du Gouvernement provisoire ayant été de s'enquérir du nombre des ouvriers sans ouvrage, il constata qu'il y en avait environ 13,000 à Paris, même avant la crise du 24 février. On se fit un devoir de leur réserver les travaux publics disponibles, et, dès le lendemain de la révolution, un arrêté fut pris en ce sens. L'affluence des gens sans ressources dépassant les plus tristes pré* visions, on se jeta dans des expédients désespérés, non par système, mais sous la pression d'une nécessité fatale, irrésistible.

Ainsi fut improvisé, vers le 6 mars, ce mode d'embrigadement qui devait créer tant d'abus et tant de périls. Tout individu domicilié depuis six mois à Paris ou dans la banlieue fut enrôlé, sans autre formalité que sa demande. L'administration se contenta de tracer le cadre des ateliers, en laissant aux citoyens la liberté de s'y classer à leur fantaisie et d'y choisir leurs chefs.

Onze hommes, se réunissant pour former une escouade, choisissaient parmi eux leur escouadier. Cinq escouades composaient une brigade, qui, avec le brigadier qu'elles nommaient au scrutin en dehors d'elle, composait un effectif de 56 hommes. Quatre brigades formaient une lieutenance; quatre lieutenances, une compagnie; trois compagnies, un service, dont le personnel, avec les chefs élus, s'élevait à 2,703 hommes. Enfin, tous les services compris dans chacun des quatorze arrondissements obéissaient à un chef supérieur, qui parfois disposait de 20,000 hommes.

Le mal, comme une plaie rongeuse, s'élargissait de lui-même. On compta, le 7 juin, jusqu'à 119,000 hommes enrôlés. C'étaient des pères de famille pour la plupart. On a constaté qu'une moitié du nombre total avait plus d'un enfant, et qu'un cinquième en avait plus de quatre. A ce compte, il y eut un instant où les ateliers nationaux ont fait \ivre jusqu'à 400,000 personnes, la moitié de la population parisienne! Quelle société et quelles misères que celles où trois mois de chômage réduisent à une sorte de mendicité la moitié des citoyens!

U L£S. A880GUTION6 eOYRHnEg.

La paye, fixée dans Torigine à â fr. par jour, fut abaissée à I fr. 50 c, et enfin réduite à 8 fr. par semaine, soit 1 fr. 14 c. par jour. Encore fallait41 acheter ce salaire, destiné souvent à une nombreuse famille, par un sumumérariat d'une semaine, pendant lequel on ne recevait que du pain, trois quarts de Itilogramme par jour.

Les abus et les fraudes, la fainéantise salariée, les vrais travailleurs humiliés d'une aumône déguisée, c'étaient là les moindres maux d'une telle organisation. Le danger mortel était dans le mode des enrôlements.

Le premier venu qui avait recruté cinq escouades, c'est-à-dire cinquante-cinq hommes, pouvait se présenter, lui cinquante-sixième^ en qualité de brigadier, toucher une haute paye, et exercer sur un groupe dépendant de lui l'influence attachée au commandement. Une classe, fort nombreuse à Paris, se trouva particulièrement disposée à ce rôle : c'est celle des gens à moitié éduqués, qui flottent entre le salon et la mansarde, entre la boutique et l'atelier; commis, teneur^ de livres, entremetteurs d'affaires, clercs sans études, hommes de lettres sans travaux, artistes sans avenir, gens inquiets, agacés par toutes sortes d'appétits à moitié satisfaits, ayant, en somme, du talent quelquefois, et toujoursdu partage. Cette classe fournit , assure-t-on , jusqu'à 15,000 personnes aux ateliers nationaux.

On sait que, dans toutes les armées, la force d'impulsion se con«> centre parmi les officiers inférieurs. Les brigadiers donnèrent bientôt le ton aux ateliers nationaux. Affectant de se poser comme les mandataires naturels des ouvriers, ils songèrent à former une vaste corporation; mais, comme ils étaient trop nombreux pour s'entendre, certains meneurs suggérèrent l'idée de constituer un comité de délégués, qui, dans les circonstances où l'on se trouvait, allait devenir une puissance réelle. Que l'on considère combien il était facile à ceux qui nourrissaient quelque arrière-pensée de s'insinuer dans l'état-msgor des ateliers nationaux, et on comprendra quel parti les ennemis de la République ont pu tirer d'une telle organisation.

Ces faits expliquent le dépit et la défiance du Luxembourg. On s'y indigna de voir la multitude des ouvriers véritables livrée à des influences inconnues; on y considéra les ateliers nationaux comme une vaste machination électorale au profit de la partie la plus modérée du Gouvernement provisoire : supposition bien injuste , à laquelle les événements devaient donner bientôt un cruel démenti I

On se mit donc sur la défensive au Luxembourg. Vers la fin de

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mars/ on commença à faire, dans les réunions, une large place à la politique. Ce fut un malheur. On y perdit peu à peu le calme et la présence d'esprit nécessaires pour élucider les problèmes industriels^ on y perdit surtout, aux yeux du public, cette autorité morale qui commande le silence aux égoïstes et la confiance aux trembleurs.

Déjà effacées par Touverture de rassemblée nationale, les conférences du Luxembourg furent interdites après le i5 mai. Les ateliers nationaux disparurent, comme chacun sait, dans ces jours qui seront le deuil éternel de la démocratie, dans ces jours où les républicains combattirent seuls, où la réaction triompha sans combattre.

Nous avons cru utile d'entrer dans ces développements pour établir, dans toute leur vérité, les trois faits qui suivent :

l"" Qu'il n'y a jamais eu de doctrines du Luxembourg, en ce sens que jamais les ouvriers, réunis en assemblée générale, n'ont été mis en demeure de discuter et de se prononcer sur un système quelconque d'organisation du travail;

^ Que les ateliers nationaux, expédient désastreux, erreur administrative, n'ont jamais été, dans la pensée d'aucun républicain, la réalisation d'un système industriel, ainsi que la calomnie s'applique à le faire croire;

S"" Que les associations ouvrières aujourd'hui existantes se sont développées isolément, librement, non pas d'après un type préconçu, mais en appropriant leurs statuts aux nécessités de chaque profession, en profitant, au jour le jour, des leçons de Fexpérience.

En effet, à travers les agitations de cette période, une idée, ou plutôt un sentiment, s'était nettement dégagé, la foi dans l'association. Il s'en fallait de beaucoup qu'on fût d'accord sur les formules; mais le principe, accepté par toutes les écoles, planait au-dessus de la discussion. C'était le cadre de toutes les réformes, le sujet d'une propagande incessante et passionnée à la tribune nationale, dans les réunions populaires, par la presse, par l'exemple.

Si les hommes qui avaient siégé au Luxembourg n'en rapportaient pas une formule d'association, ils en sortaient du moins avec une foi vive dans le principe, avec cette ardeur de prosélytisme qui ne voit pas les obstacles. Ils installèrent aussitôt un comité de consultation au service des groupes qui désiraient s'associer.

Quelques grandes sociétés, comme celles des tailleurs de Clicby, des selliers, des passementiers, s'étaient formées pour l'exécution des commandes qu'elles avaient obtenues du Gouvernement.

16 LBS ASSOCIATIONS OUVRIÈRBS.

Enfin^ sous rémotion des journées de juini rAssemblée constituante comprit que la meilleure politique est celle qui prévient^ et non pas celle qui réprime. Par son vote du 5 juillet iStë, elle consacra une somme de 3 millicms à Tencouragement des associations.

 partir de cette époque, les tentatives ont été incessantes, innombrables. Il y a eu beaucoup de mésaventures, effacées par d'éclatants succès. Pour réussir sans crédit, sans expérience commerciale, pour marcher et grandir à travers les calomnies ou Tindifférence, il a fallu trouver des hommes d'une rare énergie, il a fallu des actes d'abnégation dont le simple récit touche au romanesque.

On nous a souvent demandé quelle est, dans l'état actuel, l'importance de ce mouvement. A l'exception d'une seule entreprise, fondée depuis une quinzaine d'années sous les auspices de M. Bûchez, les plus anciennes des associations ouvrières ont à peine trois ans d'existence. Les éléments débiles dont elles se composent sont soumis à beaucoup de vicissitudes. Nous ne sommes afflrmatif que lorsque nous avons vu. Réduit pour le moment à des conjectures, nous ne croyons pas nous éloigner beaucoup de la vérité dans les calculs suivants :

i"" Nous estimons qu'il y a, dans le département de la Seine, une quarantaine d'associations manufacturières, largement développées et en plein succès. En leur attribuant, en moyenne, 50 membres, on atteint le chiffre de 2,000 sociétaires.

2*" Les petites associations commerciales, dont le lien, a vrai dire^ n'est pas très-solide, comme celles des cuisiniers, cafetiers^ etc., peuvent être au nombre de 130 à 150. Elles réunissent, en moyenne, de 5 à 10 sociétaires. Nous évaluerons le personnel complet de cette catégorie à un millier de personnes.

3"" Il y a, auprès des grandes associations, des adhérents, c'est-à-dire des sociétaires occupés à l'extérieur, qui cotisent pour augmenter le fonds social, et qui attendent qu'il soit possible de les admettre dans les ateliers. Les simples adhérents, étant en général plus nombreux que les titulaires, sont, à coup sûr, au nombre de 6,000.

Ces trois catégories forment, à notre compte, un effectif d'environ 9,000 hommes. Or, en triplant ce chiffre pour les autres personnes de la famille à la charge des sociétaires, femmes, enfants, parents âgés, on arrive à un total général d'environ 30,000 têtes pour le département de la Seine.

Dans les autres départements, les associations manufacturières sont peu nombreuses. Peut-être en compterait-on difficilement une

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trentaine, en comprenant celles qui sont formées entre patrons et ouvriers avec subventions de l'État. Ce peu d'expansion tient, non pas aux répugnances des populations provinciales, où Fpn voit poindre, au contraire, de vives sympathies, mais à la difficulté de créer, dans de petites localités, une clientèle suffisante pour alimenter un groupe. L'association, dans les départements, affecte d'autres formes. Dans un grand nombre de villes et même de villages, on applique le régime sociétaire à l'achat des objets de consommation. Quelques solidarité? s'organisent pour constituer le crédit mutuel.

Le mouvement imprimé à Paris commence à se propager en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Danemark, en Suède, en Espagne, daus la Suisse et le Piémont.

A partir du dernier mois de l'année 1848, et à mesuré que les novateurs se sçnt trouvés aux prises avec les difficulté^ de la pratique, les rêves d'organisation générale et illimitée se sont évanouis. On s'est désabusé peu à peu de ces théories absolues, qui tentent à embrigader les travailleurs bon gré mal gré, et à faire leur bonheur sans leur permission. On a compris que la liberté, âme des nations, est le principe vital de l'industrie comme de la politique, que tout contrat industriel enchaînant la liberté individuelle de l'ouvrier, ou la liberté commerciale du consommateur, ne peut aboutir qu'à des déceptions ou à des désastres. ^

Entre les fraternités actuellement établies, il n'y a d'autre lien qu'une sympathie bien légitime. Chacune d'elles s'est mise à l'œuvre spontanément, librement, selon son zèle et ses forces, tenant compte des faits et des lois, accommodant ses règlements et sa gestion commerciale aux ressources disponibles, aux traditions du métier.

Les groupes divers se développant en pleine indépendance, le seul plan à suivre pour mettre en lumière le mouvement qui s'accomplit, est de prendre les associations une à une et d'en faire l'objet d'une étude spéciale. Ce plan est le nôtre. Nous racontons, nous n'enseignons pas. 11 ne s'agit plus de dire aux associations comment elles doivent marcher, mais de montrer au public qu'elles marchent. L'heure est venue de présenter aux ouvriers qui veulent s'affranchir, non plus des doctrines, mais l'exemple de leurs camarades déjà affranchis.

Toutefois quelques mots sont encore nécessaires avant d'ouvrir la série que nous annonçons : nous dirons comment a été employée la subvention donnée par l'État.

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