RÉCAPITULATION
30 subventions distribuées à Paris . 090,500 fr.
16 — — dans les départements. . 1,700,000
56 Total. ....... 2,590,500
Nota. La somme non employée sur le crédit des trois millions s'élève à 409,500 fr. : en y ayoutant les sommes recouvrées ou à recouvrer prochainement
BlIPLOI DBS TROIS WLUdNS ATAMGÉS PAR L ÉTAT. 23
par suite de la rupture de plusieurs contrats, ou des portions d'emprunts déjà amorties, le montât des sommes disponibles pourrait s^élever à. 700,000 fr.
Ces prêts ont été accordés à Tintérèt de 3 0/0 lorsque la somme est inférieure à 30,000 fr., et de 5 0/0 pour les sommes plus fortes. L'amortissement se paie à part, ainsi que les frais d'inspection, à raison de 75 c. pour 100 fr., à la charge de rempronteur.— Les articles distingués par un astérisque désignent les prêts qui reposent sur une hypothèque : nous ne les aTons peut-être pas signalés tous.
Ce tableau donne lieu à des observations nombreuses.
Ou nous nous trompons fort, ou chacun se demandera, à la simple inspiection d\i tableau précédent, quel principe a présidé à la répartition du crédit voté en faveur des ouvriers. Pourquoi, par exemple, a-t-on fondé, à Paris seulement, trois associations d'imprimeurs typographes en repoussant cinq compagnies d'imprimeurs sur étoffes? Pourquoi a-t-on subventionné des professions qui n'intéressent qu'un faible personnel, comme les fabricants de registres, les peintres sur porcelaine et les fabricants de fouets, tandis qu'on a refusé tout secours aux corporations fondamentales, telles que les maçons, les serruriers, les menuisiers en bâtiments , les tailleurs , les chapeliers , les cordonniers , les tanneurs, métiers qui renferment la moitié des ouvriers de Paris, et qui, dès le mois d'octobre 1848, avaient formulé plus de soixante demandes? Pourquoi a-t-on opposé le refus le plus sec à des associations comme celles des facteurs de pianos et des corroyeurs, dont on pouvait déjà prévoir la rétrssite brillante, tandis qu'on accordait des suppléments de dotation à d'autres sociétés qui n'avaient rien de sérieux, et qui sont tombées depuis en complète déconfiture ?
L'étoimement redouble lorsque l'on compare le chiffre des prêts à l'importance des groupes. H. Lefèvre-Duruflé disait, il y a un an, dans son rapport, que les 30 établissements subventionnés à Paris ne comprenaient pas plus de 434 associés, mais que 6 de ces associations réunissaient à elles seules 194 sociétaires. Ces 6 associations ne peuvent être que celles des menuisiers en fauteuils, des ébénistes, des ouvriers en limes, des bijoutiers, des arçonniers et des facteurs d'instruments de musique. Or, ces établissements, dont la prospérité a été progressive, réunissent actuellement de 320 à 350 membres. Combien ont-ils reçu en totalité? 178,000 francs seulement. Les 24 autres associations, qui ont reçu 612,500 francs, comptaient, suivant le rapport de M. Lefèvre-Durufié, 240 membres. Hais, depuis cette époque, plusieurs de ces groupes se sont dispersés^ d'autres, qui réussissent commercialœient, ont plutôt ten-
24 LES ASSOCIATIONS OVVIUBBBS.
dance à restreindre qu'à augmenter le nombre de leurs sociétaires; de sorte qu'à notre estimation, ces 24 établissements ne doivent pas réunir aujourd'hui plus de 180 personnes. Ainsi, les associations florissantes ont été les plus mal partagées : celles dont le succès, si succès il y a, prouve fort peu. de chose en faveur du principe de l'association, ont épuisé les faveurs de l'autorité. Le capital mis à la disposition des premières correspond actuellement à 500 francs par tête. Le capital mis à la disposition des secondes correspond à une moyenne de 3,336 francs.
Faut-il conclure de là que l'appui de l'État a été inutile? Non, sans doute. Les sociétés qui se sont développées malgré les obstacles sont celles dont la constitution est franchement démocratique, où l'on a pris au sérieux les trois grands mots de la devise républicaine. Elles ont triomphé, malgré la pénurie de leurs ressources; elles auraient accompli des prodiges, si elles eussent eu à leur disposition les sonimes dépensées improductivement. Au contraire, les sociétés favorisées par l'administration sont celles dont l'organisation tranche le moins avec les vieux usages; celles où un très-petit nombre de personnes, se réservant à petit bruit les bénéfices de l'exploitation, devenaient, pour ainsi dire, un patron collectif à l'égard des auxiliaires salariés qu'ils s'adjoignaient. H. Lefèvre-Duruflé a dépeint, sans s'en douter, ces associations bâtardes quand il a dit dans son rapport : a Nous n'avons trouvé, dans près des deux tiers des associations, que de très-petites mais6ns de commerce, formées de trois à quatre associés en minimunet de sept à huit en maximum.» M. Lefèvre-Duruflé nous apprend en même temps qu'une seule association parisienne entre patrons et ouvriers, celle qui a reçu 200,Q00 francs, ne compte en tout que. dix-huit membres : c'est plus de ii,000 francs par tête.
Quant à l'emploi des subventions distribuées dans les départements, nos informations sont très-insuffisantes. Sur quelles bases la répartition a-t-elle été faite? Combien de personnes y participent? De simples ouvriers s'organisant instinctivement, comme à Paris, ont-ils donné l'exemple du succès? Y a-t-il eu des dividendes distribués par les patrons à leurs ouvriers? Le silence du gouvernem^it laisse toutes ces questions sans réponses. Nous n'avons pas pu voir et contrôler, comme à Paris. Nous en sommes réduits à de vagues renseignements ou même à de simples conjectures.
11 ressort évidemment de la nomenclature des vingt-six entreprises départementales, que les associations entre ouvriers seule-
EMPLOI DES TROIS lll|XM»iS AVAIICfe PAR L ÉTAT. 25
ment y s)nt en très*petit nombre et sans importance : elles n'ont probablement pasr obtenu 50,000 francs sur les 1,700,000 firancs accordés à cette catégorie. Toutes les grosses sommes ont été données à des chefs d'établissements, qui ont promis d'attribuer à leurs auxiliaires une part dans les bénéfices : ce sont donc, à proprement parler, des associations entre patrons et ouvriers.
Ce type est celui que préfère l'administration : c'est l'idéal des conservateurs qui se disent progressifs. Or, nous constatons à re* gret qu'aucun exemple d'un succès décisif, dd moins dans la sphère des associations subventionnées, n'est parvenu à notre connaissance. Ce n'est pas que cette combinaison soit inadmissible^ bien au contraire, elle aurait d'excellents effets, si l'on cherchait à équilibrer les prétentions et les droits, à pondérer loyalement les services mu^ tuels que se rendent le capital qui alimente le travail, le talent qui conçoit et la dextérité qui exécute. Malheureusement, les chefs d'industrie subventionnés pour faire cette expérience se trouvent dans la situation la plus fausse à l'égard du gouvernement dont ils dépendent, et de leurs confrères dont ils craignent l'animosité. Pénétrant les arrière-pensées du pouvoir, ils dissimulent l'origine et le caractère de leur établissement, dans leurs enseignes, leurs factures, leurs correspondances. Ils savent que l'exemple du succès, que l'annonce d'une répartition de bénéfices dans leurs ateliers, seraient considérés comme un acte de propagande révolutionnaire, et qu'ils en seraient punis paf des tracasseries administratives ou par la suppression de leur crédit chez les banquiers.
Nous nous en tiendrons donc à annoncer, sans rien affirmer, que trois ou quatre des patrons auxquels s'applique ce qui vient d'être dit ont accepté loyalement leur mandat, et ont obtenu, à petit bruit, des résultats dont ils ont lieu de s'applaudir. — Cinq ou six maisons paraissent tombées dans une déconfiture irrémédiable.— Nous pourrions citer tels patrons qui, après avoir relevé leurs affaires avec les sommes considérables qu'ils ont obtenues sur les 3 million^, ont offert le remboursement à l'État, sous prétexte qu'il leur a été im-*? possible d'associer leurs ouvriers. — Ceux qui. ont offert des garanties hypothécaires ont conservé naturellement, à l'égard de l'autorité, une sorte d'indépendance.<-Enfln, plusieurs prêts, représentant environ 600,000 francs, ayant à peme une année de date, toute appréciation à leur sujet serait prématurée.
En résumant ces faits divers, on arrive à cette conclusion bizarre et bien digne du temps où nous vivons : que l'État a sacrifié une
S6 U» AÊÊOCHATWm oomnÈMM.
somme considérable poar une expérience au succès de laquelle il M creit pas, et avec le phis rif désir de la Toir éclumer.
Bltoiis-fioiis de éne à présent qae rexpérienee ne seta paa ansn dlspenâiense que la réaction essaiera de le faire croire. Nous dions lu démontrer :
Letotaldessommesprètéesjusqu'icisfélèyeà. • • S,800,80Ofr.
Il en faut déduire sept créances, et peut*-ètre da- Tantage, hypothéquées sur des immeuUes pour une somme de 7A5,00Q
Le découvert se trouTe déjà abaissé è i,M5,S0O
La dette des tnaisons qui, sans atoir offert d'hytbèqnes, ofRrent des garanties sérieuses, s'élève, suivant nous :
Po!irParis,à 767,000 ftr. | . . -^^^
Pour les départements, à 739,000 ) ^>wd,uw
Les sommes qui paraissent réellement compromises ne dépasseront pas 339,00Q
Mais, qu'on le remarque bien, des maisons dont le matériet, les livres et les caisses sont inspectés rigoureusement plusieurs fois par mois ne peuvent pas dévorer complètement leur capital. Il y aura donc des recouvrements considérables à effectuer sur les prêts qui ont été révoqués, et, en définitive, c'est peut-être exagérer que de porter la perte réelle à 200,000 francs.
Que ceux qui seraient tentés de gémir sur les sacrifices faits en faveur des ouvriers veuillent bien se rappeler que, sur les 30 millions prêtés en 1830 aux commerçants et chel^ d'industrie, il est encore redû, après vingt et un aqs, plus de 6 millions dont on dé^ sespère!
Dans le monde officiel dont M. Tbiers et M. Lefèvrè-Domflé n'ont été que les échos, on était persuadé que l'expérience prescrite par TAssemblée constituante suffirait pour désabuser ceux qui désirent une réforme industrielle. Les partis réactionnaires auront-ils cette satisfaction ? A parler sincèrement, la loi du 5 juillet 1848 a été applicfuée de telle sorte, qu'elle ne prouvera pas grand'chose pour ou contre l'innovation dont il s'agit.
Le seul progrès que conçoivent les hommes en possession de régir notre société, c'est la généralisation de ce qu'on appelle dans les ateliers le marchandage. <k Un entrepreneur général, des tâcherons, et des ouvriers à la journée, o tel est l'idéal dont M. Léon Faucher a donné la formule dans son rapport sur les associations, a U
BJiPLOI DK TROIS VILLIORS AVAlieÉS PAR l'tTAT. 27
faut le dire sans cesse, s'écrie à son tour M. Thiers dans son rapport sur l'assistance, il existe pour FouTrier des moyens de s'éleyer, en commençant, à Faide du travail i la tâche, par être de petits entrepreneurs, spéculant avec leurs propres capitaux. » La même pensée se retrouYO au fond de la loi sur les caisses de retraite, dictée par M. Benolt-d'Azy.
Découvrir dans la foule et tirer à soi ceux qui ont une valeur personnelle, se fortifier de leur force et appauvrir d'autant la multitude ' vouée à l'exploitation, telle est la tactique de toutes les aristocraties. C'est en recrutant les égoïsmes qu'elles se retrempent et se prolongent. Ce qui reste d'aristocratie chez nous, desséchée dans sa base et tremblottante dans ses sommités, voudrait bien puiser une sève nouvelle, en poussant des racines jusque dans les profondeurs des ateliers. Si, sous prétexte d'association, il eût été possible de hiérarchiser le corps industriel, on eût béni l'inspiration de l'Assemblée constituante. Chaque fois que ces tendances égoistes se sont manifestées dans les groupes subventionnés par le gouvernement, l'autorité a laissé faire; mais alors les résultats ont été négatifs, sinon mauvais : c'est qu'il y avait là un contre-sens.
L'association des travailleurs^ c'est la démocratie dans l'industrie. Il lui faut pour le succès, non pas la méconnaissance des droits du capital ou l'égalisation des salaires, il lui faut, comme à la démocratie politique, des règles librement consenties, un pouvoir librement élu, traduisant le vcbu général, puissant et respecté tant qu'il se respecte lui-même, retombant dans l'ombre quand la confiance commune se retire de lai : il lui faut un cadre où chaque nature trouve son essor, où les aptitudes s'harmonisent, où chacun sente qu'il travaille pour soi en se dévouant pour tous.
Les associations qui, depuis trois ans, fonctimment d'après ces principes ont réussi avec plus de facilité quand le gouvernement leur est venu en aide; avec des efforts inouïs, mais non moins brillammrat, lorsque tout secours leur a été refusé.