‹ Les associations ouvrièresChapitre 8 sur 26 · I. — LA GORPORATIOn · texte numérisé non relu

I. — LA GORPORATIOn

En parlant de Fassociation des tailleurs, nous ne craindrons pas de donner quelques développements à cette partie de^notre enquête. Des intérêts divers sont en cause : intérêt d'humanité, car les ouvriers tailleurs sont les plus nombreux de tous à Paris» et probablement le plus à plaindre; — intérêt de curiosité, car nous aurons à redresser bien des idées fausses sur un des épisodes les plus calomniés de la révolution de février , Faffaire de Clichy; — intérêt industriel, car, dans la corporation qui nous occupe, les patrons ne se plaignent pas moins amèrement que les salariés.

Il s'agit, d'ailleurs, de la yingtièrne partie dé la population parisienne. Le nombre des ouvriers tailleurs parait être de 15 à 18,000 hommes, parmi lesquels se trouvent beaucoup d'étrangers. Le nombre des ouvrières, notablement augmenté depuis la fermeture des grands ateliers d'hommes, peut s'élever à 5 ou 6,000. Quant aux maîtres tailleurs ou soi-disant tels, on en trouverait plusieurs milliers si l'on comptait tous les patentés; mais à peine pourrait^on distinguer 200 maisons d'une importance réelle^ et environ 800 petits patrons occupant temporairement 3 ou 4 auxiliaires (i). En

(1) La société philanthropique des roattres taiilenrs, en réponse à Penquête indus* trielle ordonnée en 1848, a fourni des chiffres un peu inférieurs aux nôtres, savoir : Tailleurs avec magasin d'étoffes iSi

— vendant sur échantillon 538

— à façon 1,156

Marchands d'habits neufs (confectionneurs). .... 99

8,017 I.e même document porte le nombre des ouvriers à 10,085, et celui des ouvrières à 4,034; plus un assez grand nombre d'apprentis-auxiliaires chez les apiéceurs. Les deux cinquièmes des ouvriers sont étrangers : toutes les ouvrières sont françaises. Un dixième des ouvriers retournent dans leur pays pendant les périodes de chômage.

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somme^ à ne compter que deux têtes par ménage, tant pour les patrons que pour les ouvriers, on reconnaît qu'au moins 50,000 personnes vivent à Paris par la confection et le commerce des habits d'hoinmes. i

L'industrie du tailleur n'était, il y a une trentaine d'années, que ce qu'est encore celle des couturières : on travaillait à façon poui^ le client qui apportait avec lui l'étoffe à mettre en œuvre. La profession s'exerçait sobrement et terre à terre, le consommateur devant attendre, pour acheter^ qu'il eût argent en poche pour payer, d'un côté le drap, et d'autre côté la façon. Cependant, quelques maisons à grandes clientèles, voulant épargner aux gens riches l'ennui de courir les boutiques, devinrent, par l'importance de leurs assortiments, de véritables magasins de draperies. Éblouis par la fortune de certains tailleurs, les marchands drapiers essayèrent dé s'y associer en offrant aux maisons estimables une sorte de commandite, c'est-à-dire en leur fournissant des assortiments de draps avec facilité de régler à longs tertnes. La profession se transforma aussitôt Au lieu d'attendre tristement qu'un passant lui apportât un coupon d'étoffe à façonner, le tailleur, devenu commerçant, agrandit considérablement le cercle de ses relations et l'importance de ses affaires, en dispensant de payer comptant quiconque avait un besoin ou un caprice à satisfaire. Au milieu d'une population incessamment provoquée par les offres des fournisseurs, un nombre toujours plus grand de consommateurs s'accoutuma au luxe de la toilette. Ce mouvement commercial détermina un progrès dans le costume, bien remarquable depuis trente ans, progrès que les optimistes ont souvent signalé comme un symptôme évident de prospérité publique, tandis qu'il ne résultait le plus souvent que de l'abus du crédit. -

Il y eut alors une période brillante pour les patrons, favorable pour les ouvriers : mais cela dura peu. Le nombre des ouvriers, affluant de tous les pays de l'Europe, s'accrut démesurément, et chaque jour les plus habiles et les plus audacieux augmentèrent le nombre des hommes établis. La concurrence ayant porté aux dernières exagérations le système des crédits, il y eut des pertes proportionnées aux risques. On s'accoutuma à classer dans les frais généraux une certaine somme de non-valeurs, et, par compensation, on augmenta le prix des habits de manière à faire payer aux bons clients une prime d'assurance contre les risques encourus avec les clients suspects. D'un autre côté, avertis par des pertes nom-

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breuses, k^ marcbands de draps restreignireiit les facilités qu'ils avaient d'al)Oid lurodiguées. La gène des patrons réagissant sur les ouyrieiSy pluslews ^^auses de mésintelligence amenèrent la déscnrganisation et la fermeture des ateliers. Au lieu d'avoir sous la main, et à peu près toute Tannée, un nombre d'ouvriers en rapport avec le mouvi^m^nt de leurs i^hires, chaque patron fltt faire sa besogne au jour le jour par des apiéçeunÊ, c'est^-à-ndire pw des ouvarier» exé- | culant chez wi, à prix débattu, ks pièces qui leur sont confiées I tantôt par une maison et tanlôÉ par un autre (i). Bref, le eomoieree du vêtement en arriva à une situation anormale qui donna l'idée d'un nouveau genre d'exploitation.

En achetant h vil prix des êoUm d'étoiles (on appelle ainsi, dans le conimerce de la draperie, les reliquats de raarcbatndises), en obtenant me la maiiDHl'ceuvre des rabais impitoyables, surtout pendant les ^ mois de cb(iimi^e que les ouvriers ont à subir, en économisant les frais de retouche, en vendant toujours au comptant, on peut livrer à des passants, qui rencHioéntan droit de se plaindre, des habits avec un rabais de 30 pew iOO sur les prix des tailleurs, et cela en gagnant sur chaque pièce beaucoup plus qu'eux. Cest sur ce calcul que repose l'industrie de la confection, mine et désespoir des tailleurs à clientèle. La confection débute, pour ainsi dire, et déjà on estime qu'elle occupe les deux tiers des ouvriers, qu'elle accapare les trois quarts de la consommation parisienne quant au nombre des pièces, et la moitié qoant à la somme dépensée p^nr les acheteurs.

U était néceswre d'exposer ces détails pour qu'on appréciât les conditions dans lesquelles s'exerce l'élat de tailleur depuis une dizaine d^années. La situation peut se résumer en deux mots : embarras et irritation parmi les patrons, souffrances et découragement des ouvriers.

Ainsi que nous l'avons dit, il n'y a presque plus d'ateliers chez les maîtres tailleurs de Paris. Les maisons de quelque importance sont les seules qui suent à domicile un coupeur et deux ou trois ouvriers

(1) L*ottvrier apiéceur emploie oommanémeDt uu ou devx pauvres auxiliairas dont la triste servitude est caractérisée par le nom de bœufs qu'on leur donne ùw^ le métier. Quelquefois il se fait aider par une femme; et de cette cohabitation dans un réduit misérable, de cet écbauffement d'un travail prolongé, il résulte des désordres à peu près inévitables. Cette nécessité, pour ne pas mourir de faim, d'exploiter un être plus faible et plus miaèrabis que lui, a propagé une démoralisaUon dont les hommes honorables du métier fémiMeaiûocévement.

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pour les travaux accidentels. Ceux-ci sont payés au mois ou à la journée, et leur rétribution, proportionnée à leur zèle ou à leur dextérité, est ordinairement conTenable. Us sont les privilégiés de la c<Nrp<»atiQa^ non pas qu'ite réalisent beaucoup plus^ue les autres, mais parce qu'il leur est du inoins passible de régulariser leur eii$tence. La généralité des ouvriers, ceux qui igpstept et cousent les vêtemfflits, traveUlent cbiez eux, aux pièces, autant que possible, pour les tailleurs proprement dits, mais souvent; b^l pour les confectionneurs»

Il est difflcile d'indiquer par une moyenne le taux des salaires. Dans les maisons où Ton travaille sur commande, un babit soigné, exigeant soixante beui?es de travail, est payé de 18 à 24 francs; mais il faut déduire pour le charbon, l'éclairage et les menues Jouroitures, environ S francs. U faut tenir compte encore de la perte de temps pour Vessayagc des vêtements et pour les retouches, d'autant plus dispendieuses que la dientèle est plus exigeante. Les vêtements autre» que l'habit sont moins payés relativement. La journée moyenne, pendant les bonnes saisons, peut donc donner de 4 fr. SO c. à 5 fr.; mais la bofipe saison ne dure que six mois [de mars à juin, et d'octobre à décembre), et pendant les six autres mois, l'ouvrier ne travaille que par aventure et ne gagne un jour dans l'autre que 50 à 75 ç, Kn définitive, l'ouvrier ne réalise que S à 900 fr. par an, ç'est-à-dire un^ moyenne de S fr. 2S c. ^ 2 fr. 50 c, par jour.

Qu'on le remarque bien : il s'agit ici des ouvriers les plus habiles, placés dans les meilleures conditions. Quant à ceux qui dépendent des maisons de confection, leur sort est beaucoup plus triste encore. Nous ne sommes pas ici les échos de ceux qui soulfrent. Pour n'être pas suspects d'exagér^ipn, nous puisons nos renseignements dans un mémoire adressé en iS49 au ministre du commerce par la société des maîtres tailleurs de Paris.

L'ouvrier qui travaille pour la confection a l'avantage d'être employé à peu près toute l'année, et de n'avoir pas à subir une perte de temps pour l'essayage et les retouches. Néanmoins, son salaire annuel reste bien inférieur à ce que les autres ouvriers réalisent pendant les six bons mois. On ,trpuve daus le mé;|9oire des maîtres tailleurs un tableau indiquant, avec une exactitude que nos propres informations ont confirmée^ 1^ F^ix payés pour chaque vêtement, déduction faite des foumijtures laissées à la charge de l'ouvri^r# )e nombre d'heures nécessaire et enfin le salaire de chaque heure. 11 résulte de ce travail, que les ouvriers eo^ployés à la cpnfedjon des

3S T* LES ASSOCIATIONS 0CVBIÈRB8.

habits soignés peuvent gagner en 42 heures environ 2 fr. 50 c; mais ces travaux sont exceptionnels dans les maisons de confection. Les trois quarts au moins de la besogne consistent en vêtements de pacotille. Or, à faire cette marchandise courante, on gagnerait un peu plus de 10 c. par heure, environ 1 fr. 25 c. net pour les journées de 12 heures; — à faire des gilets ou des pantalons communs, on gagnerait, pour les 12 heures, environ 85 c; — à faire certains vêtements grossiers, le salaire tomberait à 3 c. 1/8 par heure, soit 37 c. 1 /2, moins de huit sous, pour le malheureux qui aurait travaillé 12 heures ! en somme, a la moyenne de (ajournée, disent les maîtres tailleurs en s'adressant au ministre, est à peine de 1 fr. Nous ne produisons pas ici les prix payés par les entremetteurs, qui sont bien moindres encore / » '

Voilà donc, chose peut-être sans exemple, des chefs d'établissements qui déclarent que les ouvriers de leur profession ne peuvent plus vivre en travaillant, et qu'eux-mêmes sont ruinés par cet avilissement des salaires qui livre les travailleurs affaniés à la merci de quelques exploiteurs. En efièt, l'ouvrier qui consent, pendant les six mois de chômage, à travailler à moitié prix, fait concurrence à son travail de la bonne saison. Plus il est nécessiteux dans le présent, plus il augmente sa détresse dans l'avenir, plus il la rend irrémédiable, a Si le spéculateur, profitant de la misère de l'ouvrier, lui paie 10 fr. un travail qui vaut 20 fr., c'est 10 fr. qu'il lui vole.» Ce sont les maîtres tailleurs qui font entendre ces paroles malsonnantes, et ils ajoutent : a Cela a lieu pour les deux tiers de nos ou- ^riers. » Les deux tiers 1 12,000 personnes pour Paris seulement!

Il y a pour l'ouvrier une chose plus funeste peiit-être que l'insuffisance des salaires : c'est l'irrégularité du travail, qui entraîne fatalement l'irrégularité dans les habitudes de la vie. A cet égard, le tailleur est encore un des plus mal partagés. Souvent, après plusieurs jours d'inaction, on lui mettra en mains une pièce impatiemment attendue, et alors il travaille pendant 15 à 18 heures par jour, dans une posture qui brise le corps, au milieu d'une atmosphère échauffée et malsaine, brusquant ses repas, sacrifiant son sommeil. Quand il se retrouve ensuite debout, en plein air, sans besogne pressante, et avec de l'argent en main, il lui est vraiment difficile de résister à la tentation de se refaire un peu : il faut qu'il soit bien, maître de lui-même pour ne pas glisser de la distraction hygiénique dans la débauche qui flétrit l'esprit et augmente la fatigue du corps. Cette lutte^ le lendemain d'un travail forcé, est plus laborieuse que

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le travail même. Quelques-uns résistent; beaucoup malheureuse^ ment succombent, ayant d'ailleurs le sentiment de leur perte, mais s'avouant vaincus par la fatalité attachée au métier. De là une existence cahotée, fébrile, traversée par une série de crises et d'excès, condition d'autant plus irritante que le tailleur, maître de son esprit, pouvant discuter ou suivre une lecture en travaillant, arrive souvent à un développement intellectuel très-remarquable.

On ne s'abusa pas dans la corporation sur les inconvénients du métier. Aussi n'en est-il pas où les idées de réforme trouvent un accès plus facile. Ces dispositions, déjà anciennes, étaient surexcitées parles soufTrances de i847 quand la révolution de février éclata.

â. — AFFAIRE DR CLIGHY.

Les tailleurs étaient en morte saison, et souffraient depuis longtemps. Le premier moment d'effervescence était à craindre. Quelques ouvriers, qui exerçaient sur leur corporation une influence bien justifiée depuis, prévinrent les démonstrations turbulentes en provoquant une assemblée générale; 8 à iO,000 ouvriers répondirent à l'appel. On se représentera peut-être avec effroi une aussi graude réunion d'hommes sans ressources pour la plupart, et pourtant il suffit de quelques paroles prononcées par des hommes de cœur et de bon sens pour faire prévaloir ces idées d'ordre et de modération dont le corps des ouvriers tailleurs ne s'estjamais départi depuis cette époque. On mit à Tordre du jour le grand problème de l'émancipation pacifique des travailleurs. Pendant plusieurs séances on disserta sur les meilleures théories d'association, considérées, d'un commun accord, comme l'unique chance de salut. Mais comment associer plusieurs milliers d'ouvriers n'ayant ni capital pour s'installer, ni débouchés pour écouler leurs pro-. duits, n'ayant pas même de pain pour attendre au lendemain?

Une circonstance providentielle, pour ainsi dire, aplanit d'un seul coup les difficultés.

Pendant que les tailleurs tenaient leurs conférences à l'une des barrières de Paris, des fabricants délégués par les principales villes industrielles s'étaient réunis à l'Hàtel-de- Ville , et demandaient, comme une mesure de salut public, qu'on leur fournit les moyens d'occuper leurs ouvriers. A leurs pressantes sollicitations, le Gouvernement provisoire rendit le décret du 9 mars 1848, imposant

Si LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES.

aux commuDes l'obligation de pourvoir à rhabillement de leurs gardes nationales. La commune de Paris ayant assumé la charge de iOO,000 habillements, une commande de 300,000 mètres de drap fut immédiatement répartie entre les manufacturiers de Sedan, d'Abbeville, de Louviers et d'Elbeuf, au prorata du nombre des ouvriers que chaque établissement renfermait.

Avertis par M. Louis Blanc de ce qui se passait à l'Hôtel-de- Ville, les ouvriers tailleurs adressèrent, séance tenante, an Gouvernement provisoire, une 'demande à la fois digne et sympathique. Ils exposaient en dix lignes que leur corporation était dans la détresse par défaut de travail, et que, leur but étant de venir indistinctement en aide à tous ceux qui souffraient, ils se proposaient de partager également et fraternellement les produits de l'opération (1).

La demande fut accueillie. Aux termes d'un marché passé le 28 mars i848 avec la ville de Paris, les ouvriers tailleurs s'engagèrent à fournir 100,000 uniformes, à raison de 400 par jour, au prix de 10 fr. par tunique, et 3 fr. par pantalon, fournitures et accessoires compris. Un second marché fut passé dans les mêmes conditions avec le ministère de l'intérieur pour i0,180 tuniques et pantalons destinés à la garde mobile. On mit, en outre, à la disposition des ouvriers les vastes bâtiments de Clichy, restés vacants par suite de l'abolition de la contrainte par corps. Instinctive et mystérieuse poésie des révolutions ! Cette ruche laborieuse, installée dans les lugubres cellules d'une prison pour dettes, cela ne voulait-il pas dire : Rédemption de la misère par le travail !

Il ne faut pas croire qu'en cette affaire les patrons aient été systématiquement sacrifiés aux ouvriers par le gouvernement républicain. Si l'entreprise eût été mise en adjudication, suivant l'usage, elle aurait passé inévitablement dans les mains des confectionneurs, et c'était ce que les maîtres tailleurs redoutaient le plus au monde. Aussi appuyèrent-ils de leur crédit, de leur argent, la demande des ouvriers. Ceux-ci n'avaient pas même le premier fonds pour la

(1) Voici le texte complet de cette demande :

«Les ouvriers tailleurs demandent au gouvernement Tentreprise des tuniques et pantalons à confectionner pour la garde nationale. S'ils désirent obtenir cette entreprise, c'est afin de venir en aide , sans aucune exploitation possible, à tous leurs confrères manquant de travail. Les trois déh^gués de la corporation s'engagent à partager également et fraternellement avec leurs camarades les produit^ d«i travail; ils vous donneront, si Vous désirez les entendre, tous les renseignements qui vous seraient nécessaires. »

LES TAUXEUR8. 3S

mise en train : les maîtres tailleurs réalisèrent gponianément entre eux une somme de i 1,600 fr. qu'ils otTrirenl en don à la société de Clichy; mais les associés ne voulurent accepter cette somme que comme un prêt, et ils la remboursèrent intégralement après le règlement de leurs comptes avec la ville de Paris.

Il n'est pas non plus exact de présenter l'entreprise de Clicby comme l'expérimentation d'une doctrine sociale. Le hasard et la nécessité y ont seuls dicté des lois. Qu'on se représente de vastes ateliers dont on ne peut refuser l'entrée à aucun de ceux qui sont sans ouvrage et sans pain; plusieurs milliers d'bommes inconnus les uns aux autres, obligés de s'organiser séance tenante, n'ayant à exécuter, d^ailleurs, qu'une besogne uniforme qui n'exigeait aucune aptitude exceptionnelle, on sentira alors que la société de Cii* chy a été tout ce qu'elle pouvait être, un lieu de refuge temporaire, une agrégation basée sur un dévouement commun et une tolérance réciproque, n'admettant pas d'autre loi que le partage égal des produits. L'essai d'un régime plus rationnel eût échoué dans un tel milieu.

Un petit carré de papier que nous avons en main est le seul règlement qui ait été fait. On y dit, en dix articles sommviires, que le travail se fera en commun, sous la surveillance des chefs de section librement élus; que la journée sera de dix heures; que tous les associés, quels que soient leurs emplois, auront part aux résuliats également et fraternellement; que la journée sera provisoirement de ^ francs, sauf à répartir plus tard l'excédant des bénéflces; qu'une retenue de 2 p. 100 sur ce salaire servira à former un capital destiné à des entreprises ultérieures.

Assurément, les bons ouvriers dont l'énergie a soutenu l'entreprise savaient très-bien qu'elle ne reposait pas sur des bases durables : leur but était de la transformer dès que la commande du gouvernement serait exécutée, et de faire servir les bénéflces capitalisés à la fondation d'une véritable société industrielle. Si, prenant au sérieux le devoir fraternel, ils ont voulu que tout confrère participât à l'aubaine qui leur était échue, s'ils ont laissé les portes ouvertes à tout camarade ayant faim, fûi-il un inflrme ou même un paresseux, si les ouvriers capables ont abaissé volontairement leur rétribution au niveau de celle des incapables, il n'en est résulté aucun inconvénient pour la société : ils n'ont porté préjudice qu'à eux-mêmes, et ils n'en ont pas regret. Les condamne qui . l'osera ; nous n'avons pas ce triste courage.

A chaque livraison faite, l'administration retenait sur le prix des faço&s trois dixièmes, qui ne devaient être soldés qu'après le complément de l'opération. Cette clause, fort gênante pour des ouvriers vivant au jour le jour de leur main-d'œuvre, suggéra une expé* rience curieuse. Un véritable papier-monnaie, destiné à représenter les sommes retenues par le gouvernement, fut créé par les tailleurs de Clicby. C'étaient des billets de sommes diverses, depuis un franc jusqu'à trois, payables à vue et au porteur : les émissions successives s'élevèrent, en trois mois, jusqu'à une trentaine de mille francs. Ces billets se classèrent dans la circulation sans difficulté : les petits marchands du quartier de Clicby et des Batignolles les acceptèrent et se les transmirent entre eux comme argent comptant: il n'y eut aucune tentative de contrefaçon, aucun grief contre la petite banque. Amortis actuellement, les billets des tailleurs de Clicby ne figurent plus que comme curiosité dans les archives de la nouvelle association.

Considéré comme atelier de secours, c'est là son véritable caractère, Clicby fut un asile ouvert à des ouvriers sans ressources, dont le nombre flotta de huit à seize cents par jour : il procura en outre du travail à domicile à plusrde deux mille familles. Après trois mois d'exercice, on entrevoyait le jour où une association véritable pourrait être fondée avec le capital économisé... Survinrent les fatales journées de juin... Le 23, pas un ouvrier ne quitta ses travaux; les deux jours suivants, les associés ne purent se rendre à l'atelier, la circulation ayant été interdite dans les rues. A la réouverture, qui eut lieu le 26, douze hommes seulement sur seize cents manquaient à l'appel. On s'était remis à l'ouvrage avec le ferme désir de réparer le temps si déplorablement perdu, lorsque la réaction, commençant à dicter ses lois, exigea la rupture du marché passé av6c les ouvriers tailleurs et la clôture des ateliers de Clicby [I].

En cassant, du jour au lendemain et sans griefs plausibles, un marché à peine exécuté au tiers, on causait aux associés une déception amère; on les privait d'une fourniture d'un million. Un entrepreneur particulier eût cité l'administration devant les tribu-

(1) M. BAortimer Ternaux a formulé, à la tribune et dans la presse, un aate d^acciisalion contre les tailleurs de Clicby. Il leur reproche de n*avoir pas efTeclaé les liviai>ons en temps cocvenu^, d'avoir gaspillé pour 11, SU fr. lu c. d'étofTes à eux coufiées, d'avoir porté plainte eu justice l<s uns contre les autres, d'avoir été un foyer d*intrigues politiques ei de mauvaises doctrines, etc. — Si qui*|ques' personnes désiraient éclairer leur conscieBce sur ce point, nous les engageons i .

naux et obtenu 100,000 francs au moins de dommages et intérêts. La yille de Paris offrit une indemnité de 30,000 francs : c'était moins de 20 francs par associé pour huit mois de travail qu'on lui enlevait.

Les ateliers furent fermés d'autorité dans les derniers jours de juillet 1848, après avoir fourni, pendant une période de quatre mois, Ji 7,870 journées de travail dans l'intérieur de rétablissement.

L'affaire fut liquidée de la manière suivante : les livraisons faites successivement ayant été soumises à un contrôle rigoureux, on accepta 27,307 tuniques et 27,948 pantalons. Six mois plus tard, l'administration, de plus en plus soumise aux influences réaction-

relire la ]eUre de M. Ternanx, et deux leUres en réponse, signées par les ouvriers tailleurs (voir le National du 3, 10 et 12 février 1851). Nous allons reproduire seulement deux extraits de ces réponses :

« Nous reconnaîtrons, au surplus, qu'en cette circonstance nons ne sommes pas complètement irréprochables. Ayant accepté la triste et redoutable mission de distribuer du travail, c'est-à-dire du pain, à des milliers de familles littéralement affamées, nous nous sommes trouvés souvent dans Tobligation d'employer des onvricrs maladroits ou de confier de la besogne à Textéiieur à de pauvres infirmes, à de pauvres femmes sans ressources, un jour dans un grenier, le lendemain à Vh6~ pital. Nous ne nous sommes pas dissimulé qu'en agissant ainsi nous nous exposions à quelques mécomptes. Mais l'association a pensé qu'il valait mieux courir la chance de perdre quelques mètres de drap, sauf à en rembourser le prix sur l'ensemble des salaires, —et c'est ce qui a été fait, — plutôt que de laist-er un seul honnête homme mourir de faim. Nous avons donc confié de l'ouvrafce à des gens dont la principale recommandation était leur misère, et il y a eu, en effet, quelques pertes. Il faut excuser notre inexpérience, monsieur; nous en étions à notre début dans l'industrie; nous pensions naïvement qu'il suffisait de combler le déficit possible avec notre argent, par une réduction volontaire sur nos bénéGces, et comme nous n'imposions aucune espèce de sacrifice ni au public, ni à la vlile de Paris, ni à l'État, notre conscience était parfaitement en repos. Nous avions tort. —Vous nous avez appris du haut de la tribune nationale que ce n'est pas ainsi que se font les bonnes maisons. Nous vous remercions de la leçon, monsieur; nous ne le ferons plus si nous devenons riches »

« En nous attaquant avec tant d'aigreur et tant d'insistance, votre but, ditesvous charitablement, est de prouver que l'açsociation de Glichy reposait sur des hases vicieuses. Il nous semble, monsieur, que vous auriez pu soutenir cette thèse sans nous attaquer avec tant d'animosiié, sans nous présenter personnellement sous des reflets aussi désavantageux. î\ n'est jamais entré dans la pensée d'aucun associé de Clichy de considérer cette affaire comme un type définitif d'organisation, et ceux que vous accusez se sont empressés, dès qu'il leur a été possible, de reconstituer une association réelle, sur des bases commerciales. Vous sauriez ces choses^ si vous étiez moins aveuglé sur notre compte. »

naires, prescrivit que les vêtements déjà reçus fussent soumis à une seconde vérification, et les nouveaux experts repoussèrent 711 tuniques sous prétexte de défaut de taille. En résumé, après toutes compensations faites, l'atelier de ClicUy reçut de la viile de Paris une somme de 370,818 francs, y compris les 30,000 francs alloués à titre de dommages et intérêts. L'affaire conclue avec le ministre de l'intérieur pour l'habillement de la garde mobile avait produit précédemment 14.2,000 francs.

L'indemnité offerte par la ville de Paris, aussi bien que les trois dixièmes retenus sur les façons, ne devaient être soldés qu'en fin de liquidation, c'est-à-dire après d'interminables formalités. Or, la brusque cessation des travaux, à la fin de juillet 1848, allait mettre 4,700 personnes sans ressources pour le lendemain. Ordre est signifié aux sociétaires de se séparer et de vider les lieux au plus tôt* On oxpulsede Paris ceux qui ne sont pas originaires de cette ville et qui n'y possèdent pas des moyens d'existence. Néanmoins, quelques centaines de malheureux sans travail, sans argent, sans refuge, sans liens d'aucune sorte en aucun pays, subitement foudroyés par le désespoir, se laissent tomber à terre en disant qu'ils ne bougeront pas. Autant vaut mourir là qu'ailleurs !

Il fallut, bon gré mal gré, laisser encore à Clichy ces désespérés. Il y restait en outre un petit nombre de bons ouvriers et Fétatmajor des anciens ateliers retenus parle soin d'opérer la liquidation. Ces deux groupes, en se réunissant, formèrent une petite colonie d'environ 300 personnes. 11 fut convenu qu'à défaut des travaux du gouvernement, on s'adresserait aux particuliers, et qu'on vivrait en commun en attendant des jours meilleurs. On fait ressource de tout. Avec des rognures de drap recouvertes de toile, on improvise une espèce de dortoir pour les hommes sans asile. Pendant que les plus habiles font le peu d'ouvrage qu'on a pu recueillir, les autres s'occupent du ménage. On trouve ainsi moyen de vivre à raison de 30 centimes par jour. Triste régime assurément. Aussi remarquet-on chez ceux qui travaillent pour alimenter les autres une morosité qui ne leur est pas naturelle. Est-ce que le dévouement leur ferait défaut? On en vient aux explications, et on apprend qu'étant privés de fumer, ils ne résistent pas à cet accablement qu'on a si mal interprété. On vote par acclamation deux sous par jour pour le tabac au profit de ceux qui exécutent un travail productif.

Cette crise se prolongea cinq à six semaines, et puis la communauté se dissémina à mesure que chacun parvint à se créer des

ressources. II ne resta bientôt plus qu'une cinquantaine de travailleurs résolus à faire l'épreuve d'une véritable association industrielle.

Au commencement de janvier 1849, on abandonna la triste maison de Clichy pour les beaux magasins du faubourg Saint-Denis, siège du nouvel établissement.* Les 3(10*' retenus par la ville de Paris ayant été encaissés en mars, il devint possible de terminer la liquidation de la société primitive. On retira de la circulation les derniers bons au porteur qui y étaient restés pour une somme d'environ 10,000 francs; on remboursa les 11,600 francs avancés par les maîtres tailleurs ; on régla avec les anciens associés de Clichy le compte des bénéfices.

Tout en poursuivant ces opérations, les liquidateurs de l'ancienne société, rapprochés par une communauté de sentiments et d'idées, travaillaient de concert et étaient associés de fait, bien que l'existence commerciale de leur entreprise ne fût pas encore régularisée. Pendant un an que dura cette période transitoire, la clientèle qu'on parvint à créer parmi les particuliers procura un roulement d'affaires de 94,000 francs. Enfin, le 1" septembre 1849, on posa les bases de l'association commerciale qui existe actuellement, et que nous avons à faire connaître.

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