‹ Les associations ouvrières au XVIIIe siècleChapitre 101 sur 119 · Révolution de Paris, n» III, p · texte numérisé non relu

Révolution de Paris, n» III, p

4. Bibl. nat., mss., nouvelles acquisitions françaises 2666, fol. .339.

N'oubliors pas que cette mesure suivit de près la loi Le Chapelier. On voulait par tous les moyens possibles atténuer l'effet des mouvements révolutionnaires de la rue, effrayants même pour les amis du peuple qui en avaient cependant profité.

Le pouvoir royal, en favorisant les agglomérations d'ouvriers miséreux, avait fourni un élément des plus actifs à l'agitation révolutionnaire.

§ 3. Les compagnonnages. — Les ouvriers profitent de la suppression des corporations pour or^^^aniser des associations ouvrières. — Les patrons réclament la suppression des compagnonnages. — Les ouvriers indépendants appuient la demande du patronat. — Requête des patrons charpentiers à l'Assemblée Nationale. — Les ouvriers des ports réclament le salaire au temps et non à la tache. — Recherches et poursuites contre les auteurs des motions incendiaires. — Nouvelles pétitions des ouvriers et patrons à l'Assemblée Nationale pour demander la suppression du compagnonnage. — L'émeute des compagnons charpentiers en avril 1791. — Les patrons charpentiers et maréchaux laissent craindre à l'Assemblée une coalition de 80,000 ouvriers dans la capitale. — Réponse des ouvriers maréchaux ; ils demandent à la municipalité de Paris de fixer un minimum de salaire et de réduire la journée de 14 heures à 13 heures. — Les patrons charpentiers empêchent leurs ouvriers de former une société de secours mutuels. — La loi martiale. — Nouvelles difficultés entre patrons et ouvriers; on a supprimé les droits d'entrée dans Paris, cette réforme ne profite qu'aux maîtres. — La municipalité de Paris intervient ; elle regardera comme un délit la cessation concertée du travail.

Plus prévoyante, la classe bourgeoise se détournait de ces milieux d'autant plus redoutés qu'elle connaissait les débordements dont ils étaient capables. Mais de l'avis de bien des maîtres, il y avait des groupements ouvriers non plus officiellement reconnus, mais illicites, qu'il importait de faire disparaître au plus tôt : les compagnonnages.

Dès 1789, nous retrouvons les traces d'une lutte déjà ancienne entre patrons et ouvriers du compagnonnage. Le 12 juin 1789, comparaît devant Alexandre Ferraud, con-

seiller du Roi, commissaire au Cliàlelet de Paris, Nicolas- Joseph DanlouxDumesnil, marchand, fabricantde chapeaux, demeurant à Paris, rue Saint-Denys. « Il prétend que le 31 may dernier (1799), vingt-quatre compagnons chapeliers, se nommant entre eux des Bons-Enfants, dirent au comparant que s'il ne renvoyait pas vingt-deux autres compagnons chapeliers se nommant entre eux du Devoir, ils allaient quitter sa fabrique; que n'ayant pu sacrifier les vingt-deux compagnons du Devoir qui remplissaient exactement leur état, lesdits vingt-quatre compagnons des Bons-Enfants sortirent de chez lui et sollicitèrent plusieurs autres de sortir pareillement, offrant même de leur payer leurs journées comme s'ils travaillaient qu'effectivement. Que depuis le 4 du présent mois, il est sorti de chez lui huit ouvriers approprieurs qui ont été gagnés par les compagnons ouvriers dits les Bons Enfants qui leur payaient leur journée pour ne point travailler chez les maîtres, entre autres le nommé Léveillé cy arrêté. Qu'ils sont allés dans plusieurs fabriques pour en faire sortir les ouvriers et se sont attroupés en divers cabarets à l'effet d'augmenter le nombre de leur cabale, notamment rue Saint-Denis, chez Malet, rue de la Cossonnerie à la Croix-d'Or ou à Belleville ; que le comparant sait que ledit Léveillé est un de ses ouvriers qui ont été payés pour ne point travailler et qu'il a reçu ses journées de quatre jours ; que s'étant présenté il y a un instant chez luy ne sait dans quelle intention il l'a fait arrêté et conduire par devant vous... Nous observe que les compagnons des Bons Enfants sont parvenus à faire sortir de chez le sieur Morel, fabricant rue des Bons Enfants, seize à dix-huit ouvriers. Avons ensuite fait comparaître ledit particulier arrêté. Il demeurait rue Beaubourg chez la veuve Nigel, logeuse, et se nomme Léonard Vienner, qu'ayant été sollicité par le nommé Blanchard et plusieurs autres compagnons chapehers de sortir de chez ledit Danloux et qu'on luy payerait ses journées comme s'il travaillait. Il est vrai

qu'il en est sorti et a déjà reçu quatre journées à raison de 45 sols chacune dans un cabaret rue Sainte-Avoye, d'un particulier, garçon chapelier, qui est âgé et marqué de petite vérole ; qu'il sait qu'il a le plus grand tort, mais prie le sieur Danloux de lui pardonner ; son intention, lorsqu'il a été chez lui, étant de lui demander à travailler.

« Ledit Vienner, dit l'Éveillé, est connu pour être l'un des chefs des cabales ou attroupements qui ont eu Ueu '. »

Ces faits et d'autres semblables , loin de devenir de plus en plus rares, se multiplient d'autant que les corporations étant abolies, les associations de maître n'existent plus et les ouvriers s'efforcent d'organiser des groupements pour améliorer les conditions de contrat de travail.

La situation imposée aux employeurs excite un grand mécontentement, à tel point que le 31 mars 1790, ils font adresser une pétition à l'Assemblée nationale par les ouvriers qui ne sont pas du compagnonnage, en demandant la suppression des compagnonnages.

Dupont de Nemours envoyé ce mémoire à « Messieurs du Comité de constitution » ; il croit la pétition très bien fondée, car il a plusieurs fois été témoin, en province, de scènes violentes entre les compagnons menuisiers du Devoir et ceux d'une autre corporation dont il a oublié le nom.

Les compagnons de toutes les professions, arts et métiers, tant pour eux que pour leurs camarades des provinces, exposent que depuis très longtemps un certain nombre d'entre eux — qui est cependant la grande mino. rite — imaginèrent de former une espèce de corporation à laquelle ils donnèrent le nom du Devoir ; des signaux, des mots, qui ne sont connus que de ceux qui y sont initiés, des noms supposés, sont les indices auxquels ils se reconnaissent dans tous les temps et dans toutes les villes du

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royaume; ces compagnons du Devoir se sont acharnés à persécuter les autres compagnons qui refusent de faire corps avec eux ; ils poussent même leurs vexations dans certaines villes jusqu'au point de forcer les artisans à consigner une certaine somme d'argent avec promesse d'entrer dans leurs sociétés, sans quoi ils les empêchent de travailler ; cette violence a occasionné à différentes époques les scènes les plus sanglantes. Les routes mêmes ne sont pas respectées par ces perturbateurs du repos public et souvent il arrive que les compagnons qui ne professent pas le Devoir, voyageant d'une ville à l'autre, se voient arrêtés par ces derniers qui ont soin d'aller à leur rencontre, et s'ils ne répondent pas aux signaux qui leur sont faits, ils sont conduits chez la mère des compagnons du Devoir. Là ils sont fouillés et dépouillés de leur argent et des effets qu'ils ont dans leur sac puis renvoyés ; la moindre résistance suffit pour être assommé de coups.

Les exposants, victimes de ce brigandage auquel il leur est impossible de se soustraire, parce que le plus souvent ils sont sans défiance et que leurs ennemis au contraire vont toujours attroupés, se sont pourvus en justice, à différentes époques, pour le faire cesser ; plusieurs arrêts de différents parlements ont infligé des peines aux coupables de ces désordres, mais n'ont pu dissoudre cette corporation. Les accusés ont toujours trouvé le moyen de se mettre à couvert des poursuites, à la faveur de leurs noms supposés et des secours qu'ils se prêtent mutuellement.

Jamais l'antipathie qui a régné de tout temps entre ces deux classes d'ouvriers n'a été portée à un si haut degré ; la fermentation est telle que plus de 800 compagnons chapelliers, fatigués des vexations odieuses que les membres du « Devoir » exercent contre eux, ont cessé toute espèce de travail, et il est à craindre que ceux des autres professions, non moins persécutés, n'en fassent autant, ce qui peut avoir les suites les plus funestes ; cette fer-

mentation existe dans les différentes villes de province comme à Paris ; les compagnons de la capitale viennent d'en recevoir des nouvelles très alarmantes et ils sont priés de solliciter auprès de l'Assemblée nationale un décret qui, en anéantissant cette prétendue corporation, mettra fin à tous ces désordres et évitera les plus grands malheurs. Ils osent espérer que Dupont de Nemours voudra bien appuier leur pétition auprès des augustes représentants de la nation ; toutes corporations ont été anéanties par leurs décrets, même celles qu'autorisait la loi sous l'ancien régime, à plus forte raison s'empresseront-ils de dissoudre les campagnonnages qui ont toujours été illicites et toujours déffendus. Un nombre prodigieux d'ouvriers les supplient « d'ordonner que chaque compagnon sera tenu de porter son nom de famille ; que ceux du cidevant Devoir rentreront dans la classe des autres pour désormais travailler et vivre ensemble avec tranquillité, et d'enjoindre aux municipalités de veiller à l'exécution de ce décret*. »

Le 12 mai 1790, nouvelle requête, non plus de tous les métiers, mais des charpentiers.

« Nosseigneurs. — Les compagnons charpentiers hors du Devoir, désignés sous le nom de Renards^ osent venir se jeter aux pieds des augustes représentants de la Nation . Vos glorieux travaux, nosseigneurs, ont assuré la liberté à tous les individus qui ont le bonheur de composer la France, et cependant tous ne sont pas libres. Les suppliants qui sont en grand nombre dans ce vaste empire sont peut-être les seuls qui ne jouissent pas de ce titre si cher à tous les Français; les compagnons charpentiers qui se disent du devoir exercent des brigandages attroces contre les suppliants qui ne peuvent travailler tant à Paris que dans les environs, même dans les grandes villes du royaume ; ils ne

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